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Liberation

Autant en rapporte l'harmattan en 1997

AUTANT EN RAPPORTE L'HARMATTAN.

Par Antoine de GAUDEMAR— 

Petits tirages, petite structure, droits d'auteur dérisoires mais très gros chiffre d'affaires. A L'Harmattan, on ne connaît pas la crise, on en vit.

C'est assez incroyable mais vrai: avec 800 titres par an (autant que

Gallimard) et un chiffre d'affaires annuel de 34 millions de francs, les éditions L'Harmattan sont en passe de devenir l'un des plus gros éditeurs français. Denis Pryen, son directeur , affiche un optimisme «aux antipodes du lamento général». La crise des sciences humaines? Il ne connaît pas. Ou plutôt, il en vit, au risque de choquer ses confrères par des méthodes pour le moins hétérodoxes.

Inutile de chercher des best-sellers dans le catalogue de L'Harmattan. Il n'y en a pas. Quelle est alors la clé d'une aussi florissante affaire, née en 1975 sur les décombres du tiers-mondisme et au départ destinée à promouvoir en France les «cultures dominées» d'Afrique, des Caraïbes et d'ailleurs? Essentiellement la publication brute de coffre d'une foultitude de travaux universitaires français et francophones (mémoires, actes de colloque et thèses) qui, à partir du milieu des années 80 ont eu de plus en plus de mal à se frayer un chemin dans l'édition traditionnelle; 120 titres par an en 1980, 400 à la fin des années 80, 700 en 1995: dans un contexte général déprimé, une croissance exponentielle.

Atypique, la stratégie de l'entreprise, installée au coeur du Quartier latin et comprenant une librairie, repose sur deux piliers: des coûts de fabrication réduits au minimum et des auteurs rétribués de même. Dès le milieu des années 80, L'Harmattan systématise le «prêt-à-clicher». Les manuscrits doivent arriver non seulement saisis sur disquette informatique (ce qui supprime les frais de composition) mais maquettés et formatés aux normes maison, aux frais de l'auteur. Le tout peut directement partir chez les imprimeurs. Les relations avec ces derniers ont elles aussi été optimisées: la production étant planifiée longtemps à l'avance, les machines impriment plusieurs livres à la fois. Jusqu'à huit en même temps, les formats étant définis une fois pour toutes et les machines pouvant rester calées d'un tirage à l'autre. Le maintien d'une structure permanente légère (vingt-cinq salariés, beaucoup de directeurs de collection étant bénévoles) permet de réduire encore les frais fixes.

La politique éditoriale est sommaire: multiplier les collections, confiées à des universitaires, pour ratisser le plus large possible. Le travail sur les manuscrits, quand il existe, est minime: il s'agit d'élaguer, ou de couper. «On ne va pas s'embêter à faire du rewriting pour des livres à 300 exemplaires», explique sans complexe Denis Pryen, pour qui «une bonne thèse est bien souvent plus intéressante qu'un essai grand public tellement revisité qu'il n'apporte rien».Outre qu'ils doivent fournir leur «prêt-à-clicher», les auteurs ne reçoivent aucun à-valoir et aucun droit en dessous de 1 000 exemplaires vendus (entre 1 000 et 3 000 ventes, ils touchent 7% de droits, 10% au-dessus de 3 000). Comme les tirages moyens sont, sauf exception, en dessous de la barre des 1 000, un auteur ne coûte rien à L'Harmattan. Il est même parfois obligé de payer: les auteurs de poésie, de critique littéraire et de thèses publiées intégralement doivent acheter cinquante exemplaires du tirage. Quant aux traductions, il n'y en a pratiquement pas. Combien de droits d'auteur Denis Pryen verse-t-il par an? 800 000 F en moyenne, répond-il, soit moins de 2,5% de son chiffre d'affaires global!

Cofondateur de la maison, issu des milieux catholiques progressistes, d'une énergie à revendre, Denis Pryen ne s'embarrasse pas d'états d'âme et ne craint pas de rester un marginal (il n'est pas membre du Syndicat national de l'édition, où, dit-il, «quelques ténors dans l'erreur monopolisent la parole»). Son diagnostic est aussi carré que son pari commercial: si la crise frappe ses confrères, c'est qu'ils ne savent pas s'adapter aux nécessités du temps et continuent de vivre au-dessus de leurs moyens. Tout en admettant avoir un problème de diffusion de ses collections (comment distribuer correctement un livre tiré à 300 ou même 500 exemplaires?), il revendique une politique de «réseaux» (constitués depuis vingt ans dans le tissu associatif, universitaire ou institutionnel) et de mailings très ciblés. Selon lui, il faut inverser la logique dominante: le problème, explique-t-il, n'est pas tant de vendre des livres ­ ses détracteurs lui reprochent d'ailleurs de laisser dormir les stocks ­ que de diminuer les coûts pour permettre à des ouvrages qui le méritent d'exister. Cynique, diront les uns, accusant Denis Pryen d'exploiter l'ego ou le désarroi des chercheurs . Utile, rétorquent d'autres, pour qui L'Harmattan pointe les lacunes du système universitaire et les lourdeurs de l'édition institutionnelle.

Antoine de GAUDEMAR
 
http://next.liberation.fr/livres/1997/03/06/autant-en-rapporte-l-harmattan_200699

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