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Entre afrique et économie ancienne

Article 4.1.15 entre afrique et économie ancienne
Structures commerciales: des «produits de luxe » aux
«denrées de première nécessité »
La grande transformation des relations économiques de l’Afrique avec le
reste du monde n’a pas été le produit du partage du continent, à la fin du
XIXe siècle. C’est, au contraire, le partage de l’Afrique qui fut une conséquence
de la transformation des relations économiques de l’Afrique avec le
reste du monde, et en particulier avec l’Europe ; processus qui commença
vers 1750 pour aboutir à la vaste entreprise européenne de colonisation des
dernières décennies du XIXe siècle.

Depuis longtemps, diverses régions d’Afrique étaient sillonnées par
des routes commerciales qui se prolongeaient souvent au-delà du continent,
traversant l’océan Indien, la Méditerranée et l’océan Atlantique1
.

On peut dire que ces relations commerciales extracontinentales correspondaient à peu
près au «commerce de longue distance», pratiqué depuis des millénaires
en Asie et en Europe, et dans le cadre duquel on échangeait ce qu’il est
convenu d’appeler des produits de luxe, c’est-à-dire des produits qui rapportent
gros pour un faible volume. La production de telles denrées destinées
aux échanges ne faisait intervenir qu’une petite fraction de la main-d’œuvre
des régions d’origine, et représentait probablement une faible partie de leurs revenus.

1. A. G. Hopkins (1973, vi) fait allusion à des « groupes d’entités économiques interdépendantes,
qui entretenaient des relations commerciales régulières, très étendues, et très anciennes».

Par conséquent, le commerce «de luxe » était un commerce «du
superflu», en ce sens qu’il était possible de l’interrompre ou d’y mettre fin
sans pour autant réorganiser à la base les processus de production dans les
régions d’origine. On ne pouvait donc dire des deux régions dont les produits
faisaient l’objet d’un tel échange qu’elles se situaient dans un même système
de division du travail2.

Il semble que les structures aient peu évolué entre 1500 et 1800 dans la
zone de l’océan Indien. L’intrusion des Portugais, puis d’autres Européens,
dans cette zone maritime, modifia quelque peu l’identité des protagonistes
de ce commerce, mais presque pas sa nature et son ampleur. Même en ce qui
concerne les hommes, les changements furent moins importants qu’on ne le
croit généralement. Il semble que le Mozambique, dont le littoral avait été
colonisé par les Portugais, comptait encore en 1750, parmi ses marchands,
davantage de ressortissants de l’Inde et du Gujerāt que de résidents portugais.
Les changements importants semblent être intervenus seulement
dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, avec la chute de l’Empire moghol et
l’avènement de l’Inde britannique, ainsi que l’essor des Arabes omanais sur
la côte swahili3.

La distinction traditionnelle entre la production agricole non commercialisée
et le commerce de produits (de luxe) non agricoles avec les pays lointains
était de règle, même là où s’étaient établies de petites communautés
agricoles d’Européens, telles que les prazeros dans la vallée du Zambèze, ou
les Boers sur la côte du Cap.

Il y avait cependant une zone où la situation économique était sensiblement
différente : les régions d’Afrique occidentale et centrale qui avaient
commencé à participer à la traite des esclaves. La traite fut évidemment une
conséquence aussi bien qu’un élément clé de l’édification de l’économiemonde
capitaliste qui débuta en 1450 environ, avec l’Europe pour base.

Dès le XVIIe siècle, la région des Caraïbes, au sens large, faisait partie de cet
ensemble, en tant que zone de production annexe, dont les plantations (non
seulement de canne à sucre, mais aussi de tabac, de coton, etc.) en plein
développement dépendirent de plus en plus de la main-d’œuvre des esclaves
«capturés» en Afrique occidentale et centrale, et transportés à travers
l’Atlantique.

Faut-il considérer ce commerce d’esclaves de longue distance comme
un commerce de luxe ou de « produits de première nécessité » ? Peut-on
dire qu’il concerne la « production » de main-d’œuvre au service de l’économie-monde
capitaliste ? Et doit-on considérer ces régions de « production
» comme des zones annexes de ce système capitaliste ? Ces questions
sont bien complexes. Pour répondre en termes quantitatifs, on observe un
mouvement ascendant de la trait

L’Afrique et l’économie-monde augmentation très sensible autour de 1650. En 1750, les effectifs ont triplé
par rapport à 16504.

À partir d’une certaine époque, les négriers, de toute évidence, ne se
contentaient plus de prospecter en quête d’individus à vendre comme
esclaves, mais s’efforçaient de s’assurer des sources régulières d’approvisionnement.
C’est pourquoi l’Afrique occidentale et centrale fut insensiblement
amenée à adapter son système de production et sa politique en fonction de
ces relations économiques désormais permanentes.

Il est difficile de savoir à partir de quelle époque (1650 ? 1700 ? 1750 ?) cette adaptation peut être
considérée comme relativement bien établie. Personnellement, je pencherais
plutôt pour une date assez tardive5.

Mais ce qui est certain, comme nous le verrons, c’est que la transformation même de ce négoce «de luxe» qu’était
la traite des esclaves en un commerce «de première nécessité » a ébranlé sa
propre viabilité économique: en effet, les coûts de reproduction devaient dès
lors être compris dans les calculs de rentabilité en termes de rémunération
des services de main-d’œuvre dans l’économie-monde capitaliste, puisque
dans tout échange de «produits de première nécessité », les coûts de production
comprennent les « coûts d’opportunité ».

Tant que l’Afrique était « en dehors » de l’économie-monde, le « coût»
d’un esclave pour son maître était la somme des coûts de l’achat, de l’entretien
et de la surveillance de l’esclave (calculée au prorata de sa durée de vie)
divisée par le travail total produit par l’esclave sa vie durant. Le «bénéfice»
pour l’économie-monde était essentiellement la différence entre la plus-value
produite par l’esclave et son « coût».

À partir du moment où l’Afrique a été «à l’intérieur» de l’économie-monde, c’est-à-dire qu’elle a produit sur
son sol des denrées qui faisaient partie de la division du travail de l’économie-monde,
quelqu’un qui était esclave n’était pas autre chose, par exemple
producteur paysan libre ou ouvrier journalier. Donc, si le «coût» de l’esclave
restait peut-être le même pour son maître, le «bénéfice», du point de vue
de l’économie-monde, devait être recalculé. Le premier terme de l’équation
devait tenir compte de l’accumulation «de substitution» résultant d’un autre
usage possible de l’individu. L’esclave aurait peut-être produit une plus4.
Des données chiffrées figurent dans P.Curtin (1969, tableaux 33, 34, 65, 67 et figure 26). Si
les chiffres mentionnés par P.Curtin ont été très discutés, en revanche, l’allure de la courbe de
croissance qu’il propose est moins sujette à controverse. Voir le débat entre J. Inikori (1976)
et P.Curtin (1976); voir également le résumé des preuves scientifiques, ainsi que la nouvelle
synthèse de P.Lovejoy (1982). P.Lovejoy apporte à la courbe quelques modifications qui ne
sont pas fondamentales. Rappelons que, en traçant une seule courbe pour toute l’Afrique, on ne
tient pas compte des nuances géographiques. La côte angolaise fut largement intégrée, dès le
XVIe siècle, alors que le golfe du Bénin ne fut intégré que vers 1650, la Côte-de-l’Or vers 1700,
et le golfe du Biafra vers 1740. La côte de la Sierra Leone, intégrée assez tôt, ne devint une zone
d’exportation importante que vers le milieu du XVIIIe siècle. Quant à l’Afrique du Sud-Est, elle
ne devint une grande source d’exportation qu’au XIXe siècle.
5. S. Daget (1980) explique que, à partir de 1650, le commerce des esclaves implique la
«production» d’esclaves; c’est pourquoi, tout en se distinguant du commerce de luxe et du
commerce de produits de base, les relations commerciales de l’époque 1650-1800 apparaissent
comme un compromis entre ces deux notions.


l’afrique au xixe siècle jusque vers les années 1880
value encore plus forte s’il n’avait pas été esclave. En outre, et ceci est essentiel,
le deuxième terme changeait, lui aussi, puisque les années de reproduction,
qui autrefois n’étaient pas habituellement prises en compte dans ces
calculs, en faisaient maintenant partie. L’accumulation nette résultant des
années d’esclavage était maintenant réduite, alors que l’accumulation nette
dans le cas où l’esclave n’aurait pas été esclave restait la même. Par conséquent,
le calcul était moins favorable au système de l’esclavage, du point de
vue du processus d’accumulation dans l’ensemble de l’économie-monde.
Cependant, le développement futur de l’Afrique devait être moins
affecté par ces modifications économiques de la traite des esclaves que par
un processus beaucoup plus profond qui se déroulait dans le complexe économie-monde
capitaliste. Le premier mouvement d’expansion économique
et géographique à long terme de l’économie-monde capitaliste s’était produit
entre 1450 et 1600-1650. On peut dire que, à cette époque, l’Afrique était
intégralement étrangère à ce processus historique. Entre 1600-1650 et 1730-
1750, l’économie-monde capitaliste connaît une période de relative stagnation,
où elle reprend son souffle et rassemble ses forces. Cela est particulièrement
vrai des régions géographiques qui avaient participé au mouvement
expansionniste du XVIe siècle. Mais, à cette époque, aucune région d’Afrique
n’avait adhéré à ce système (avec les réserves déjà faites en ce qui concerne
l’évolution de la structure de la traite des esclaves)6


L’expansion capitaliste
Cependant, vers 1730-1750, pour des raisons inhérentes à son fonctionnement,
l’économie-monde capitaliste reprit son expansion économique et
géographique. Au cours des cent années qui suivirent, elle allait absorber,
dans son réseau de production, cinq grandes zones géographiques qui
étaient restées jusqu’alors en marge de son système : la Russie, l’Empire
ottoman, l’Inde, les zones « lointaines» du continent américain (le Canada,
la partie occidentale de l’Amérique du Nord, la pointe méridionale de
l’Amérique du Sud), ainsi que l’Afrique (du Nord, de l’Ouest et du Sud).
C’est de l’intégration de cette dernière zone que nous traitons ici.
Pour l’économie-monde capitaliste centrée autour de l’Europe, les cinq
zones susmentionnées présentaient des caractéristiques communes: elles
avaient toutes une position géographique pre de leurs coûts de production au niveau de leur inclusion dans l’économiemonde.
Les systèmes politiques aussi étaient très divers. D’un côté, il y avait
les grands empires du monde (Empire russe et Empire ottoman), qui regroupaient
des domaines très vastes dans une superstructure politique unique,
très bureaucratique. À l’autre extrême, il y avait les territoires «lointains»
des deux Amériques — économies non agricoles, faiblement peuplées, sans
relations les unes avec les autres, et dotées de structures politiques multiples,
souvent acéphales. Dans le premier cas, le processus d’intégration à
l’économie-monde devait être l’œuvre d’« intégrateurs» sachant s’adapter
aux systèmes politiques existants, et trouver les moyens de les transformer
en structures étatiques contenues dans le système interétatique et bornées
par lui.

Dans le second cas, le processus d’intégration passait par la création
de nouvelles structures (souvent de type colonial) propres à organiser la production
et à participer au système interétatique. Approximativement parlant,
on peut dire que, dans le premier cas, les structures étatiques existantes
furent affaiblies, tandis que, dans le second, on vit apparaître de nouvelles
structures plus fortes. Mais, dans les deux cas, les structures politiques qui
résultèrent de cette transformation furent celles des zones périphériques,
structures « faibles» par rapport aux structures étatiques « fortes» des régions
mères de l’économie-monde capitaliste.

Le processus d’intégration de l’Afrique ne participa ni de l’un ni de
l’autre extrême. Les structures politiques existantes étaient multiples. Certaines
étaient relativement fortes et bureaucratiques, tandis que d’autres
étaient pratiquement acéphales. L’Afrique ne constituait, en aucune manière,
ce qu’on appelle «une économie », même si l’on peut souvent parler d’«économies»
régionales qui dépassaient souvent le cadre d’entités politiques
singulières.

Du point de vue des « intégrateurs», certaines des structures
politiques existantes devaient être affaiblies (par exemple, l’Empire russe,
l’Empire ottoman et l’Empire moghol), tandis que, dans d’autres cas, il fallait
créer de nouveaux pouvoirs politiques assez forts pour assurer le bon fonctionnement
des processus économiques transformés. Enfin, on sait que des
systèmes politiques coloniaux entièrement nouveaux furent créés presque
partout, le plus souvent après un certain délai.

L’intégration d’un élément nouveau dans l’économie-monde passe
essentiellement par deux phases. Tout d’abord, phase fondamentale : la
transformation d’une fraction relativement importante des processus de production
qui devront désormais faire partie de l’ensemble intégré de processus
de production selon lesquels s’opère la division du travail dans la société de
l’économie-monde. Deuxièmement, la transformation des structures politiques
aboutissant à constituer des «États» soumis aux règles et aux mécanismes
du système interétatique ; ces États étant assez forts pour faciliter
une circulation relativement fluide des facteurs de production à l’intérieur de
l’économie-monde, mais pas assez puissants pour y faire opposition, sauf par
certains moyens restreints et pour des durées limitées. Nous avons la conviction
que ce processus d’intégration s’est déroulé à partir de 1750 (jusqu’en
1900 environ) pour l’Afrique du Nord, l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique du l’afrique au xixe
siècle jusque vers les années 1880
Sud, tandis que l’Afrique de l’Est n’a commencé son intégration que vers
1850, ou même 18757
.
Cette intégration de l’Afrique n’eut pas lieu du jour au lendemain. Ce
fut un processus lent et régulier, tel qu’un observateur était à même de
constater une permanence des vieux schémas de production agricole et leur
prédominance en termes statistiques. Les normes et les valeurs traditionnelles
demeuraient à première vue relativement inchangées, ce qui pouvait évidemment
inciter à sous-estimer l’importance de l’évolution en cours.

On remarque néanmoins quatre changements: une partie de la production se trouva bientôt
orientée systématiquement vers les marchés de l’économie-monde capitaliste;
il s’agissait de «produits de première nécessité» pour l’économie-monde;
cette production exigeait le recrutement (ou la réquisition) de travailleurs, ce
qui aboutit à la mise en place de nouvelles structures de l’approvisionnement
en main-d’œuvre; enfin, cette production profitait généralement à ceux qui
en avaient la maîtrise au plan local, ce qui attirait de nouveaux intéressés. Ce
processus fut simplement mis en marche par l’intégration, mais le fait est que,
là où existe la quadruple combinaison de la production orientée vers un marché-monde,
de la production d’articles de première nécessité, de la restructuration
de la main-d’œuvre et du profit, nous disposons de la base économique
indispensable à l’intégration, avec toutes les conséquences politiques que ce
processus comporte. Il convient de souligner que l’intégration de l’Afrique dans
l’économie-monde n’est pas la conséquence d’un libre choix.

Aucune région n’a choisi cette option. L’intégration fut un processus exogène qui se heurta
à des résistances. Or, la résistance opposée par l’Afrique ne fut pas sans effet:
elle a retardé, puis ralenti le processus même de l’intégration. Mais il arriva un
moment où l’équilibre des forces fut défavorable aux opposants.

Ce ne fut pas la fin de l’action d’origine locale. Les luttes pour le pouvoir se poursuivirent,
plus ou moins selon les voies préexistantes, mais en obéissant à des impératifs
systématiques nouveaux, et généralement différents de ceux qui étaient en
vigueur avant l’intégration. L’action locale ne connut pas de trêve en Afrique,
ni du reste nulle part ailleurs.

Étant donné que jusque-là le commerce «international» de l’Afrique
consistait principalement dans la traite des esclaves, et que l’intégration s’accompagna
de l’abolition de la traite, l’intégration a souvent été considérée
comme le passage du commerce des esclaves au commerce «légitime».

Mais recourir à des expressions idéologiques de l’époque risque de nous induire
en erreur. Il suffit pour s’en convaincre de considérer l’Afrique du Nord ou
l’Afrique du Sud, sans parler des régions extérieures au continent africain qui
7. Il faut distinguer entre « intégration» et « assimilation périphérique». Dans le premier cas, on
renforce le développement du capitalisme en l’élargissant; dans le second cas, on le développe
en profondeur.

L’intégration précède toujours l’assimilation périphérique. Cette seconde phase
commença en 1875/1900 pour la plus grande partie de l’Afrique du Nord, de l’Ouest et du Sud,
et peut-être seulement vers 1920 pour l’Afrique de l’Est. Le processus est toujours en cours.
Quand on prétend qu’avant le XXe siècle l’Afrique ne faisait pas partie de l’économie-monde, on
veut dire que l’assimilation périphérique n’était pas encore effective. Dans un ouvrage paru en
1982, T. K. Hopkins et I. Wallerstein expliquent brièvement la distinction et les rapports entre
ces deux processus.

L’Afrique et l’économie-monde furent intégrées à la même époque à l’économie-monde. La diminution de la
traite des esclaves, quelle qu’en fût l’importance, se situait au second plan par
rapport au besoin généralement ressenti dans l’économie-monde capitaliste de
trouver de nouvelles régions de production à bas prix, dans le cadre du développement
général de son activité économique et de son taux d’accumulation.

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