HISTOIRE GENERALE DE L’AFRIQUE, L’Afrique du vii e au xi e siècle

HISTOIRE GENERALE DE L’AFRIQUE
III. L’Afrique du vii e au xi e siècle

3.1.1 Introduction et Constat de l'afrique musulmane, afrique du Ve siecle au xIe siecle
Un extraterrestre qui aurait visité l’Ancien Monde au début du VIIe siècle
de l’ère chrétienne, puis serait revenu cinq siècles plus tard — vers 1100
— aurait fort bien pu conclure de ses observations que la totalité de ses
habitants deviendraient bientôt musulmans.
Au temps de sa première visite, la communauté qui s’était rassemblée
à La Mecque, petite ville perdue dans l’immensité des déserts d’Arabie,
autour du prédicateur de la nouvelle religion, le prophète Muḥammad, ne
comptait même pas une centaine de membres et ceux-ci devaient affronter
l’hostilité grandissante de leurs compatriotes. Cinq siècles plus tard, les
fidèles de l’islam étaient disséminés sur un territoire qui s’étendait des
bords de l’ Èbre, du Sénégal et du Niger à l’ouest aux rives du Syr-Daria
et de l’ Indus à l’est, s’avançait au nord jusqu’à la Volga, au coeur même du
continent eurasiatique, et atteignait au sud la côte orientale de l’Afrique.
Dans la partie centrale de ce territoire, les musulmans constituaient
la majorité de la population, tandis que dans certaines régions de sa
périphérie, ils comptaient parmi les dirigeants ou les commerçants,
s’employant à repousser toujours plus loin les frontières de l’Islam. Sans
doute le monde islamique avait-il déjà perdu à cette époque son unité
politique : morcelé en de nombreux États indépendants, il avait même
dû céder du terrain en certains endroits (dans le nord de l’ Espagne, en
Sicile et, juste à la fin de la période considérée, dans une petite partie
de la Palestine et du Liban), mais il n’en représentait pas moins une
culture et une civilisation relativement homogènes, dont la vitalité était
loin d’être épuisée.


3.1.2 L'essor de la civilisation musulmane, afrique du Ve siecle au xIe siecle
La conquête arabe présente de nombreuses similitudes avec les autres tentatives
du même type retenues par l’histoire, mais elle s’en différencie aussi
à bien des égards. Tout d’abord, bien qu’inspirés par un enseignement religieux,
les Arabes n’attendaient pas, en principe, des peuples conquis qu’ils
se rallient à leur communauté religieuse, mais leur permettaient de conserver
leurs croyances propres. Au bout de quelques générations, toutefois, la plus
grande partie des populations urbaines s’était convertie à l’islam, et ceux-là
mêmes qui n’y adhéraient point tendaient à adopter l’arabe, devenu la langue
véhiculaire d’une culture commune. L’empire arabe avait été édifié par une
armée de guerriers nomades, mais cette armée avait à sa tête des marchands
citadins déjà familiarisés avec les cultures des territoires occupés. Contrairement
à d’autres empires nomades, l’empire fondé par les Arabes sut préserver
longtemps son unité ; alors que les Mongols, par exemple, avaient adopté les
langues et les systèmes religieux des territoires occupés, les Arabes imposèrent
leur langue et leur autorité aux divers peuples qu’ils avaient soumis.
Les conquêtes arabes des VIIe et VIIIe siècles ont eu deux effets marquants
et durables. Le plus immédiat et le plus spectaculaire fut la création
d’un nouveau grand Etat dans le bassin méditerranéen et au Proche-Orient.





3.1.3 Facteurs géographiques et économiques, afrique du Ve siecle au xIe siecle
L’épanouissement de cette civilisation a été rendu possible par un ensemble
de facteurs favorables, dialectiquement liés entre eux. L’Empire
musulman a été édifié dans une région qui était le berceau de la plus
ancienne civilisation du monde. Les conquérants arabes y avaient trouvé
une culture et une économie urbaines issues d’une tradition séculaire
dont, très rapidement, ils surent tirer profit en s’établissant dans les villes
déjà existantes mais aussi en fondant de nombreuses cités nouvelles.
C’est par leur caractère urbain que le monde musulman et sa civilisation
se sont le plus différenciés de l’Occident chrétien au début du Moyen
Age. L’existence au sein de l’Empire musulman de nombreuses villes fortement
peuplées a eu des conséquences considérables sur l’ensemble de
son économie et en particulier sur ses relations commerciales avec d’autres
parties de l’Ancien Monde. C’est au coeur même de l’empire que se trouvaient
les centres économiques et culturels les plus importants. A la même
époque, l’Europe occidentale offrait un tableau bien différent, caractérisé
par un éparpillement de communautés rurales et une activité commerciale
et intellectuelle réduite à sa plus simple expression. Le développement
économique et social du monde musulman a donc suivi des orientations
générales diamétralement opposées à celles qui ont caractérisé à la même
époque l’histoire de l’Europe...




3.1.4 Papier et mathématques transfert de l'islam à l'afrique du Ve siecle au Xie siecle
Le papier fut ainsi l’un des premiers produits importants
qui aient été transmis de la Chine à l’Europe en passant par les territoires
musulmans. Invention chinoise à l’origine, il avait été introduit dans l’Empire
musulman par des prisonniers de guerre chinois emmenés à Samarkand en
751. Ces papetiers chinois enseignèrent aux musulmans leurs techniques de
fabrication, et Samarkand devint la première ville productrice de papier à
l’extérieur de la Chine. Cette activité fut ensuite reprise par Bagdad, puis en
Arabie, en Syrie et en Égypte, et enfin au Maroc (au IXe siècle) et en Espagne
musulmane (dans la première moitié du Xe siècle). Dans cette dernière région,
la ville de Játiva (Shāṭiba en arabe) devint le principal centre de fabrication du
papier et, de là, la technique fut introduite au XIIe siècle en Catalogne, qui fut
ainsi la première région d’Europe à produire du papier. Point n’est besoin de
souligner l’impact considérable qu’eut sur la culture et la civilisation en général
la diffusion de l’une des plus importantes inventions de l’humanité.
De même en mathématiques, la numération décimale inventée en Inde
fut adoptée très tôt (dès le VIIIe siècle) par les musulmans — qui appelaient
chiffres indiens ce que nous appelons chiffres arabes — et transmise au monde
occidental entre la fin du IXe siècle et le milieu du Xe siècle. L’adoption de
la numération décimale par les musulmans rendit possible le développement
de l’algèbre, branche des mathématiques qui, jusque-là, n’avait fait l’objet
d’aucune étude sérieuse et systématique. Sans les bases de l’algèbre, les
mathématiques et les sciences naturelles modernes n’auraient pas vu le jour.




3.1.5 Le monde islamique et l’Afrique, afrique du Ve siecle aux Xiesiecle
Voyons à présent quel fut l’impact du monde musulman et de sa civilisation
sur l’Afrique et sur les peuples africains. Nous traiterons dans un premier
temps des régions du continent africain qui se trouvèrent assimilées à l’Empire
musulman à l’issue de la première vague de conquêtes, c’est-à-dire
l’Égypte et l’Afrique du Nord, avant de nous intéresser aux régions qui ont,
d’une manière ou d’une autre, subi l’influence de l’Islam ou des peuples
musulmans sans avoir été politiquement rattachées à aucun des grands États
islamiques de l’époque.

L’histoire de l’Égypte islamique entre le VIIe siècle et la fin du XIe
siècle est celle, fascinante, d’une province importante mais assez reculée
du califat devenant le centre du puissant empire des Fatimides, simple grenier
à l’origine puis principal entrepôt commercial entre la Méditerranée et
l’océan Indien, sorte de parent pauvre du monde musulman sur le plan des
activités intellectuelles devenant l’un des plus grands centres culturels arabes.
L’Égypte a influé à maintes reprises sur les destinées d’autres parties
de l’Afrique ; elle a été le point de départ de la conquête arabe du Maghreb
du VIIe siècle, puis de l’invasion hilālī du XIe siècle. La première eut pour
effet d’islamiser l’Afrique du Nord, et la seconde de l’arabiser.

 Ce fut à partir de l’Égypte que les Bédouins arabes entamèrent leur mouvement
vers le sud et pénétrèrent progressivement en Nubie, ouvrant ainsi la voie
au déclin de ses royaumes chrétiens et à l’arabisation du Soudan nilotique.

 Bien que l’ Égypte ait cessé pendant cette période d’être une terre
chrétienne et que la majorité de sa population se soit convertie à l’islam,
le patriarcat d’ Alexandrie continuait de contrôler les églises monophysites
de Nubie et d’ Éthiopie et fut par moments l’instrument de la politique
égyptienne dans ces pays.


Il ne faut pas non plus perdre de vue le fait que l’Égypte était la destination
finale d’un grand nombre d’esclaves noirs d’Afrique qui furent importés
de Nubie (selon le célèbre traité [ baḳt]), d’Éthiopie et du Soudan occidental
et central. Parmi cette malheureuse marchandise humaine, il se trouva un
certain Kāfūr qui finit par devenir le véritable chef du pays. D’autres, par
milliers, devinrent des militaires, exerçant une influence considérable en
matière de politique intérieure. Cependant, le plus grand nombre d’entre
eux furent employés à diverses tâches modestes ou subalternes.


Il faudra attendre les XIIe et XIIIe siècles pour que l’Égypte joue véritablement
un rôle de premier plan en se posant en champion de l’islam face
aux croisés occidentaux et aux envahisseurs mongols, mais elle n’aurait pu le
faire sans la consolidation politique et économique des siècles précédents.
Au Maghreb, les conquérants arabes se heurtèrent à la résistance opiniâtre
des Berbères et ne parvinrent à soumettre les principales régions qu’à la
fin du VIIe siècle. La plupart des Berbères se convertirent alors à l’islam et,
malgré le ressentiment que leur inspirait la domination politique arabe, ils
devinrent d’ardents partisans de la nouvelle foi, qu’ils contribuèrent à propager
de l’autre côté du détroit de Gibraltar et au-delà du Sahara. Les guerriers
berbères formaient le gros des armées musulmanes qui conquirent l’ Espagne
sous les Umayyades, comme des troupes aghlabides qui arrachèrent la Sicile
aux Byzantins et des forces fatimides qui menèrent des campagnes victorieuses
en Égypte et en Syrie.


L’Afrique du Nord occupait une position clé dans le monde musulman,
au plan politique et économique. C’est du Maghreb que fut lancée
la conquête de l’Espagne et de la Sicile, dont on sait les répercussions sur
l’histoire de la Méditerranée occidentale et de l’Europe.


Le Maghreb a été un maillon important entre plusieurs civilisations et le
relais d’influences diverses circulant dans les deux sens. Sous la domination
musulmane, cette région de l’Afrique se trouva à nouveau rattachée à une
économie d’importance mondiale, dans l’orbite de laquelle elle joua un rôle
de premier plan. Au cours de la période étudiée, elle connut une nouvelle
croissance démographique, une urbanisation considérable et un regain de
prospérité économique et sociale.

Du point de vue religieux, les Berbères ont exercé une double influence.
Tout d’abord, leurs traditions démocratiques et égalitaires les ont poussés
très tôt à adhérer à celles des sectes de l’islam qui prêchaient ces principes.
Bien que le kharidjisme berbère ait été écrasé après s’être épanoui pendant
plusieurs siècles et qu’il n’ait survécu que dans quelques communautés,
l’esprit de réforme et de populisme est demeuré partie intégrante de l’islam
maghrébin, comme en témoignent les grands mouvements des Almoravides
et des Almohades ainsi que la multiplication des confréries soufies.


L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE
La seconde grande contribution des Berbères — à l’Islam, mais aussi à
l’Afrique — fut d’introduire la religion musulmane au sud du Sahara. Les
caravanes de commerçants berbères qui traversaient le grand désert en direction
des régions plus fertiles du Sahel et du Soudan ne transportaient pas
seulement des marchandises : elles propageaient de nouvelles conceptions
religieuses et culturelles qui trouvèrent un écho au sein de la classe des
marchands avant de séduire les cours des souverains africains2. Une seconde
vague d’islamisation de la ceinture soudanaise devait se produire au XIe
siècle avec l’essor des Almoravides, mouvement religieux authentiquement
berbère. L’influence de l’islam berbère et de ses aspirations réformistes ne
disparut jamais au Soudan : elle devait resurgir avec une force particulière au
moment des djihād du XIXe siècle.



3.1.6 Le commerce chinois, afrique ancienne

Voyons à présent ce qu’il en fut des autres nations. Nous nous intéresserons
en premier à la Chine, pour la raison principale qu’un certain nombre de
travaux très complets ont déjà été consacrés aux activités des Chinois dans
l’océan Indien et à leurs contacts avec l’Afrique19. Dans l’Antiquité et au
Moyen Age, les relations entre la Chine et les autres grandes régions de
l’Ancien Monde — l’Inde, l’Asie occidentale et le bassin méditerranéen —
étaient presque totalement fondées sur l’exportation — de la soie essentiellement
et, plus tard, de la porcelaine.

Bien que les Chinois aient possédé le savoir et les moyens techniques
requis pour entreprendre de longs voyages sur l’océan Indien dès l’époque
de la dynastie des Tang (618 -906), leurs navires marchands ne s’aventurèrent
pas au-delà de la péninsule malaise. Cette absence des Chinois de l’océan
Indien s’explique par des raisons d’ordre culturel et institutionnel20. Au cours
des siècles qui ont immédiatement précédé l’essor de l’Islam, l’île de Ceylan
(aujourd’hui Sri Lanka) était le principal entrepôt commercial entre la Chine
et l’Asie occidentale. Les navires du royaume de Champa ou des États indonésiens allaient aussi loin à l’ouest que Ceylan ; au-delà, le commerce avec
l’Occident était entre les mains des Persans et des Axumites.


Les Chinois ne connaissaient l’océan Indien que par les récits des Indiens,
des Persans et, plus tard, des intermédiaires arabes. Ils semblent avoir ignoré
qu’un autre continent existait par-delà l’océan. Les descriptions fragmentaires
de l’Afrique et des Africains qui se rencontrent dans la littérature chinoise
semblent reprises de récits de musulmans. Les Chinois furent donc amenés
à considérer les Africains comme des sujets des souverains musulmans, et
leurs contrées comme une partie de l’Empire arabe21. Il leur était facile de
se procurer les produits africains qu’ils désiraient et appréciaient auprès des
marchands étrangers qui se rendaient dans les ports chinois sur leurs propres
navires.

Parmi les produits d’Afrique parvenus jusqu’en Chine, les plus importants
étaient l’ ivoire, l’ambre gris, l’ encens et la myrrhe, ainsi que les
esclaves zandj22. Dans son fameux récit de l’attaque de Ḳanbalū (Pemba)
par le peuple des Wāḳ-Wāḳ en 334/945 -946, Ibn Lākīs rapporte que les
Chinois étaient aussi acquéreurs de carapaces de tortue et de peaux de
panthère23.

On a cru un moment que l’histoire de l’Afrique orientale pourrait être
reconstituée à partir des porcelaines chinoises24. De fait, une énorme quantité
de porcelaines chinoises ont été mises au jour dans les villes côtières
de l’Afrique orientale, ce qui donne à penser qu’elles constituaient une
part importante des exportations chinoises en Afrique. Des éclats rappelant
étroitement ceux de la côte orientale ont également été découverts en
Somalie et dans le sud de l’Arabie.

 Toute la partie occidentale de l’océan Indien peut donc être considérée comme une aire homogène en ce qui
concerne ce type d’exportations25. Toutefois, ces porcelaines chinoises sont
pratiquement toutes postérieures au XIe siècle.

Il en va de même des pièces de monnaie chinoises découvertes sur la côte. Les éléments dont nous disposons
suggèrent donc que si la Chine a depuis des temps anciens importé
des marchandises africaines, elle n’a elle-même exporté ses produits en
grande quantité qu’après le XIe siècle. Comme il a déjà été dit, les échanges
entre la Chine et l’Afrique ne se faisaient pas à travers des contacts directs,
mais passaient par le réseau commercial mis en place dans l’océan Indien
par les musulmans.

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3.1.7 Révolte et indépendance du Maghreb, afrique du nord
Le Maghreb umayyade
Poitiers (114/732) marqua l’épuisement du mouvement centripète qui avait
irrésistiblement concentré autour de Damas, à l’est et à l’ouest, des provinces
de plus en plus nombreuses. Huit ans plus tard, en 122/740, commença
le mouvement inverse, la réaction centrifuge qui allait donner naissance
à plusieurs États indépendants. De 78/697 à 122/740, huit gouverneurs
s’étaient succédé à la tête de Ḳayrawān, capitale régionale dont dépendait
tout l’Occident musulman, de Lebda, à l’est de Tripoli, jusqu’à Narbonne
au-delà des Pyrénées. L’administration directe de cette vaste région par
Damas via Ḳayrawān ne dura ainsi qu’un peu plus de quatre décennies.
Comparé à la durée de la domination romaine, vandale et byzantine, ce
laps de temps paraît dérisoire. Pourtant les résultats furent autrement plus
importants et plus durables. Pourquoi ? Certainement parce que les autochtones,
tout en repoussant la domination extérieure, manifestèrent leur adhésion
sincère aux valeurs introduites par l’Islam. Leur adhésion à celles-ci
fut, comme nous le verrons, d’autant plus profonde qu’elle contribua de
façon décisive à catalyser et à stimuler les énergies pour le combat.


3.1.8 Une doctrine révolutionnaire : le kharidjisme, afrique du nord afrique du Vesiecle au Xie siecle
Maysara, dit le Vil (al-haḳīr), était un ancien marchand d’eau berbère
converti au kharidjisme sufrite. Le kharidjisme fut, sous les Umayyades,
la force révolutionnaire la plus redoutable. Né de la fitna9, grande crise qui
ébranla la communauté musulmane à la suite de l’assassinat de ˓Uthmān
(35/656), il élabora d’abord une théologie politique. Cette théologie donne
pour axe commun à toutes les formes de kharidjisme le principe de l’élection
de l’imam, chef suprême de la communauté, sans distinction de race,
de pays ou de couleur, le pouvoir devant être confié au meilleur, « fût-il un
esclave abyssin au nez tranché10 ».



3.1.9 Les royaumes sufrites, afrique du nord, 5eme siecle aux Xi e siecle
La carte du Maghreb sortit complètement modifiée de la tourmente. Certes,
Ḳayrawān ne fut pas conquise. Mais tout le Maghreb central et occidental
échappa désormais définitivement à la tutelle de l’Orient.
Le démocratisme kharidjite exagérément soucieux d’autodétermination,
lié au sectarisme ethnique, avait élevé, sur l’écroulement de l’autorité centralisatrice
des Arabes, une multitude d’États. Les plus petits, aux contours plus
ou moins fluides et à la durée de vie imprécise, ne nous sont guère connus.
Seuls les royaumes les plus importants, ceux qui ont défrayé la chronique,
ont échappé à l’oubli.
Le premier à se constituer au Maroc sur les bords de l’Atlantique entre
Salé et Azemmour fut celui du Tāmasnā, plus connu sous le nom méprisant
de « royaume des Barghawāṭa ». Son fondateur, le Zanāta Tarīf, avait
pris part à l’assaut sufrite contre Ḳayrawān. C’est dans ce royaume que le
nationalisme berbère fut poussé jusqu’à ses extrêmes limites. Le kharidjisme
sufrite avait permis, tout compte fait, la libération politique. Mais la domination
spirituelle de l’Islam, c’est-à-dire la soumission à des idées importées de
l’étranger, demeura. Le quatrième souverain de la dynastie des Banū Tarīf,
Yūnus b. Ilyās (227/842 -271/884), pour mieux affranchir son peuple, décida



3.1.10 Les royaumes ibadites, afrique du nord, 5eme siecle aux Xi e siecle
La sphère d’influence de l’ibadisme fut initialement celle de Tripoli. Sa
position était inconfortable. La défense de Tripoli — verrou du couloir de
communication entre l’est et l’ouest — était en effet vitale pour maintenir
la liaison entre Ḳayrawān et le siège du califat. Aussi aucun royaume ibadite
officiellement reconnu ne put-il s’y maintenir fort longtemps. Comme
nous l’avions vu, l’insurrection vint d’abord de l’ouest : elle fut d’inspiration
sufrite et de direction zanāta. Plus modérés, et par nécessité plus prudents,
les ibadites commencèrent par adopter une attitude de pure expectative. Ils
s’étaient d’abord organisés, conformément à leur théologie qui recommande
le ḳu˓ūd et le kitmān21, pour attendre l’heure propice.
Celle-ci sonna en 127/745. Cette année-là, Damas était en proie à
l’anarchie, et Ḳayrawān était tombée entre les mains de ˓Abd al-Raḥmān b.
Ḥabīb, que nous retrouverons plus loin. Celui-ci commit l’erreur de faire exécuter
le chef des ibadites de la province de Tripoli, ˓Abd Allāh ibn Mas˓ūd
al-Tudjībī. Ce fut le signal du khurūdj [insurrection ouverte]. Les deux chefs
ibadites, ˓Abd al-Djabbār b. Ḳays al-Murādī et al-Hārith b. Talīd al-Ḥaḍramī,
deux Arabes, remportèrent d’abord victoire sur victoire et finirent par s’emparer
de toute la province de Tripoli. Hélas pour eux, ils n’échappèrent
pas, pas plus que leurs confrères sufrites, à la malédiction de la désunion.
On les découvrit morts, transpercés chacun de l’épée de l’autre. Ismā˓īl b.
Ziyād al-Nafūsī, un Berbère, prit le relais et menaça Gabès. Mais la chance
lui manqua. ˓Abd al-Raḥmān ibn Ḥabīb parvint à le battre en 131/748 -749 et
à récupérer Tripoli, où il massacra les ibadites afin d’en extirper l’hérésie de
cette province.


3.1.11 Première tentative d’indépendance de l’Ifrīḳiya, afrique du nord, 5 eme siecle aux Xi e siecle
Au lendemain de la « bataille des nobles » (122/740), les Arabes du
Maghreb commencèrent à mesurer le fossé qui s’était creusé entre eux
et leurs frères demeurés en Orient. Déjà humiliés et traumatisés par leur
défaite, ils furent abreuvés par les « Orientaux » envoyés à leur secours
de ce mépris réservé jusque-là aux seuls Berbères. Sur les bords du
Chélif l’armée d’Ifrīḳiya, commandée par un petit-fils du conquérant du
Maghreb, Habīb b. Abī ˓Ubayda b. ˓Uḳba b. Nāfi˓, faillit, sous les yeux des
Berbères, tourner ses armes contre les renforts « étrangers » venus d’Orient
sous les ordres de Kulthūm b. ˓Iyāḍ et de son cousin Baldj, tant les provocations
et les sarcasmes de ces derniers furent offensants. Relevant le
défi, ˓Abd al-Raḥmān b. Ḥabīb proposa un duel entre son père et Baldj.
L’affrontement fut évité de justesse. Mais ce fait, joint à bien d’autres
indices concordants, nous révèle un phénomène capital pour comprendre
l’évolution ultérieure de la situation : l’éclosion chez les Arabes maghrébins,
et particulièrement chez ceux de la deuxième et de la troisième
génération qui, nés en majorité dans le pays, n’avaient jamais vu l’Orient,
d’une véritable conscience nationale locale. C’est ce phénomène qui nous
fournit l’axe structurant de toute une série d’événements qui, autrement,
demeureraient indéchiffrables.
On comprend mieux dès lors comment ˓Abd al-Raḥmān b. Ḥabīb,
l’homme qui avait incarné l’honneur ifrikiyen face à Baldj, réussit à chasser
de Ḳayrawān Ḥanala b. Safwān — pourtant auréolé de sa victoire sur les
Berbères, mais « étranger » — et à fonder le premier État indépendant du
Maghreb oriental (127/744 -137/754).



3.1.12 Les Aghlabides, afrique du nord, afrique 5eme siecle aux Xi siecles
Abū Dja˓far al-Mansūr réussit à ramener l’Ifrīḳiya au bercail pour quatre
décennies encore (144/761 -184/800). Durant ces quatre décennies, le pays
ne connut l’ordre et la paix que lorsque les deux premiers Muhallabides
(155/772 -174/791), après l’échec de la deuxième tentative de l’ibadisme
de s’implanter à Ḳayrawān, surent s’imposer grâce à leur valeur et à leur
expérience. Avec eux, un timide essai dynastique sembla s’ébaucher. Il
n’aboutit pas, et dès 178/794, l’âpreté de la lutte entre les factions rivales
du djund [armée arabe] pour s’emparer de force du pouvoir prit une telle
ampleur que l’Ifrīḳiya devint totalement ingouvernable. Elle n’était plus
pour le califat, dont elle grevait lourdement le trésor, qu’une source de
soucis sans fin. Par ailleurs Bagdad était de moins en moins en mesure
d’intervenir militairement.



3.1.13 Echanges économique, afrique de l'ouest du 5eme siecle aux XI eme siecle
Les échanges économiques avec l’Afrique subsaharienne remontaient
à la haute antiquité et se faisaient essentiellement selon deux axes : l’un
suivant le littoral atlantique, et l’autre aboutissant à Zawīla au sud de la
Libye ; mais leur volume était modeste. L’entrée du Maghreb dans la
zone arabo-musulmane donna à ces échanges, à partir du IIe/VIIIe siècle,
une intensité jamais connue. L’axe principal des transactions relia dès lors
Awdāghust (Tegdaoust ?) à Sidjilmāsa, véritable château d’eau de distribution
de l’or provenant du Bilād al-Sūdān. On connaît l’émerveillement du
négociant-géographe Ibn Ḥawḳal32 qui, visitant Awdāghust en 340/951, put
y voir un chèque de 42 000 dinars émis sur un commerçant de cette cité par
un confrère de Sidjilmāsa. Ce chèque, symbole de l’importance des affaires
qui se brassaient entre les deux places, nous révèle aussi que le système
bancaire, si bien étudié par Goitein pour l’Orient à travers les documents
de la Geniza33, sous-tendait également l’activité commerciale de l’Occident
musulman. A partir de Sidjilmāsa les routes s’étoilaient vers Fès, Tanger et
Cordoue ; vers Tlemcen et Tiāret ; vers Ḳayrawān et vers l’Orient. Elles se
prolongeaient ensuite vers l’Europe à travers la Sicile et l’Italie, à travers la
péninsule ibérique, ou plus directement, selon l’expression de C. Courtois,
par « la route des îles » qui, en longeant la Sardaigne et la Corse, aboutissait
en Provence34.




3.1.14 Société et culture, afrique du nord, Veme siecle au XIeme siecle

Densité et variété démographique
Jamais le Maghreb médiéval n’a été autant peuplé qu’au IIIe/IXe siècle, ce
qui contribue à expliquer son expansion au-delà de ses rivages. Par ailleurs,
le mouvement allait alors, contrairement à ce qui se passera plus tard, vers
la fixation des nomades, qui occupaient surtout le Maghreb central et les
confins sahariens, et vers l’urbanisation. Les quatre grandes capitales
politiques et culturelles du pays — Ḳayrawān, Tiāret, Sidjilmāsa et Fès —
étaient de création arabo-musulmane. Au IIe/IXe siècle, Ḳayrawān comptait
certainement quelques centaines de milliers d’habitants, et Ibn Ḥawḳal
estimait que Sidjilmāsa n’était ni moins peuplée ni moins prospère36. La
concentration urbaine n’était pas toutefois la même partout. Le Maghreb
oriental, la Sicile et l’Espagne étaient les zones les plus urbanisées. On ne
peut citer tous les grands centres urbains. Disons seulement, pour fixer les
idées, que la population de Cordoue a pu être évaluée, au IVe/Xe siècle, à un
million d’âmes37.

La société se distinguait par sa très grande diversité. Au Maghreb le fond
de la population était constitué par les Berbères, qui ont été déjà présentés
au chapitre précédent et qui sont eux-mêmes très divers. L’Espagne était
surtout peuplée d’Ibères et de Goths. A ces deux substrats de base étaient
venus s’amalgamer, surtout au nord et au sud, divers éléments allogènes. Les
Arabes, jusqu’au milieu du Ve/XIe siècle, furent numériquement peu importants.
Combien étaient-ils en Ifrīḳiya ? Quelques dizaines de milliers, peutêtre
cent ou cent cinquante mille âmes tout au plus. Ils étaient encore moins
nombreux en Espagne, et pratiquement absents du reste du Maghreb, où
leur présence ne se laisse déceler qu’à Tiāret, Sidjilmāsa et Fès. Les Berbères,
du Nord marocain surtout, avaient essaimé à leur tour vers la péninsule
ibérique, où ils furent plus nombreux que les Arabes. A ces composantes il
faut ajouter deux autres éléments ethniques dont l’importance numérique et
le rôle spécifique sont encore plus difficiles à évaluer : d’un côté des Européens
— des Latins, des Germains, voire des Slaves — considérés globalement
comme des Ṣaḳāliba [Esclavons] ; et de l’autre des Noirs que nous
rencontrons intimement mêlés à la vie des familles riches ou simplement
aisées, et qui, comme nous l’avons déjà signalé, servaient dans les gardes
personnelles des émirs.



3.1.15 Les couches sociales, afrique du nord, Vesiecle au XIeme siecle
La société de l’Occident musulman médiéval était composée, comme dans
l’Antiquité toute proche, de trois catégories d’hommes : les esclaves, les
anciens esclaves (généralement appelés mawālī) et les hommes libres de
naissance.

Voyons d’abord les esclaves. Pratiquement absents des zones à
dominante nomade et à forte structuration « tribale », leur nombre devint
considérable dans les grands centres urbains. En évaluant ce nombre au
cinquième de la population dans les grandes capitales d’Ifrīḳiya et d’Espagne,
on a l’impression, à la lecture de nos textes, d’être au-dessous de
la réalité. Comme dans les autres couches sociales, on trouve parmi eux
des heureux et des malheureux. On les trouve dans les harems — favorites
blanches ou noires et eunuques — comme on les trouve dans tous les secteurs
de la vie économique, à tous les niveaux, depuis le riche intendant
gérant la fortune de son maître jusqu’au paysan besogneux ou au domestique
misérable spécialisé dans la corvée d’eau ou de bois. Mais, d’une façon
générale, la condition d’esclave n’était pas enviable, malgré les garanties du
fiḳh [loi] et les réussites exceptionnelles de certains.

Leur rôle économique était cependant immense. Ils étaient les machines-outils de l’époque. On
a en effet nettement l’impression, pour la partie orientale du Maghreb et
pour l’Espagne, qu’une très large portion de la main-d’oeuvre domestique,
artisanale et rurale — surtout lorsqu’il s’agit des grands domaines englobant
quelquefois plusieurs villages — était de condition servile ou semi-servile.
Mais la condition d’esclave, si pénible fût-elle, n’était pas définitive. Il
était possible de s’en extraire. On sait combien le Coran insiste sur les
mérites de l’affranchissement. Aussi les rangs des esclaves étaient-ils, grâce
aux effets cumulatifs de l’affranchissement et du rachat de la liberté, sans
cesse éclaircis par le passage à une autre catégorie non moins importante :
celle des mawālī. La mobilité sociale, qui était réelle, jouait en faveur de la
liberté.


Les mawālī par affranchissement, quoique juridiquement de condition
libre, restaient groupés autour de leur ancien maître dont ils formaient la
clientèle. Sous le même nom on rencontrait aussi une foule de petites gens,
des non-Arabes, qui se mettaient volontairement sous la protection d’un
personnage influent — un Arabe — dont ils adoptaient la nisba [ascendance
« tribale »] et devenaient ainsi sa gens. Maîtres et clients trouvaient dans les
liens organiques du walā38 chacun son profit : le client profitait de la protection
du maître, et le maître avait d’autant plus de prestige et de puissance
que sa clientèle était nombreuse.


La masse des hommes libres se scindait à son tour en deux classes : une
minorité aristocratique, influente, et généralement riche, la khāṣṣa; et une
majorité de plébéiens, la ˓ āmma. La khāṣṣa était la classe dirigeante. Ses
contours étaient plutôt flous. Elle groupait l’élite de naissance ou d’épée,
l’élite intellectuelle, et toutes les personnes fortunées d’une façon générale.
L’opulence de certains de ses représentants — tels les Ibn Humayd,
une famille de vizirs aghlabides qui s’étaient immensément enrichis dans le
commerce de l’ivoire — atteignait quelquefois des proportions fabuleuses.
La ˓āmma était composée d’une foule de paysans, de petits propriétaires,
d’artisans, de boutiquiers, et d’une masse de salariés qui louaient leurs bras
38. Walā : relations entre le maître et l’esclave ou l’ancien esclave aux champs comme en ville.

 Sur ses franges inférieures, sa misère frisait le total dénuement.
 Mais l’espoir de s’élever vers la khāṣṣa n’était pas interdit
à ses membres. Aucune structuration juridique figée ne s’y opposait.



3.1.16 Langues, arts et sciences, afrique du nord, Ve siecle aux Xie siecles
A l’époque qui nous intéresse, on parlait plusieurs langues en Occident
musulman. Il y avait d’abord les langues berbères, très différentes les
unes des autres et très répandues dans tout le Maghreb, particulièrement
dans les campagnes et les massifs montagneux difficilement perméables à
l’arabe. Ces parlers ne purent cependant franchir la Méditerranée dans le
sillage des armées. On n’en décèle en effet aucune trace en Espagne et
en Sicile, où les langues locales s’étaient trouvées exclusivement confrontées
à l’arabe. En Espagne avait pu se développer une langue romaine
hispanique dérivée du latin et très largement usitée aussi bien dans les
campagnes que dans les villes. Nous relevons également les traces d’une
langue romaine ifrikiyenne qui avait dû être particulièrement courante
dans les milieux chrétiens urbains39. Mais tous ces idiomes étaient parlés
de façon exclusive. La seule langue culturelle, écrite, était l’arabe. Elle
était utilisée non seulement par les musulmans, mais aussi par les dhimmī
qui, tel le juif Maimonide40, ont su y exprimer quelquefois une pensée
particulièrement vigoureuse.
Les foyers culturels étaient nombreux. Toutes les capitales, toutes
les villes importantes avaient leurs poètes, leurs adīb [littérateurs] et leurs
fuḳahā˒ [théologiens]. On allait quelquefois quérir les plus fameux d’entre
ces derniers — ce fut le cas de Tiāret menacée par l’i˓tizāl — jusqu’au
fond des monts des Nafūsa. Mais nous ne sommes renseignés avec quelque
précision que sur les trois foyers qui furent incontestablement les plus
brillants : Ḳayrawān, Cordoue et Fès. Là, comme dans tout l’Occident
musulman, les lettres étaient largement tributaires de l’Orient. On admirait
les mêmes poètes et les mêmes adīb, et on tissait sur les mêmes métiers.
La riḥla, le voyage qui combinait les mérites du pèlerinage et de l’étude,
maintenait entre les capitales d’Occident et d’Orient un contact étroit et
continu. Les Maghrébins en particulier avaient pour leurs maîtres orientaux
une admiration qui frisait la superstition. Les hommes et les oeuvres
circulaient ainsi avec une rapidité qui nous étonne d’autant plus que les
chemins étaient longs, pénibles, voire périlleux. Le meilleur exemple de
la présence de la culture orientale au coeur de l’Occident musulman est
peut-être le ˓ Iḳd al-Farīd, anthologie composée par l’adīb cordouan Ibn
˓Abd Rabbihi (246/860 -328/939)41. On n’y trouve que des extraits d’auteurs
orientaux, au point que al-Sāḥib b. ˓Abbād, célèbre vizir buyide et homme
de lettres de la seconde moitié du IVe/Xe siècle, s’écria en la consultant :
« Voilà notre propre marchandise qu’on nous renvoie ! »
Pourtant Ḳayrawān, Cordoue et les autres capitales avaient aussi leurs
poètes et hommes de lettres qui, sans avoir atteint la renommée des grands
chantres orientaux, n’auraient quand même pas défiguré le ˓ Iḳd.




3.1.17 Fatimide leurs avénements, afrique du nord, 5eme siecles aux Xi eme siecles
L’établissement de la dynastie fatimide :
le rôle des Kutāma
A la fin du IIIe/IXe siècle, une grande partie de l’Occident musulman (Maghreb
et Espagne) échappait déjà au contrôle effectif du califat abbaside de Bagdad ;
les Umayyades étaient solidement installés en Andalousie, la dynastie idriside
régnait sur quelques villes et groupes berbères de l’extrême ouest musulman
(al-Maghrib al-Aḳsā) et sur les territoires limitrophes entre les terres habitées
et le désert, plusieurs États kharidjites indépendants s’étendaient du Djabal
Nafūsa à Sidjilmāsa. Seuls les Aghlabides de l’Ifrīḳiya reconnaissaient la suzeraineté
de Bagdad, mais, après un siècle d’indépendance de fait, leurs liens
avec les Abbasides étaient de pure forme1.
Sur le plan religieux — et l’on ne doit pas oublier que dans l’Islam les
domaines politique et religieux sont étroitement imbriqués — le Maghreb était
divisé entre l’orthodoxie sunnite, avec Ḳayrawān qui était l’une des citadelles
du droit malikite et l’hétérodoxie de diverses sectes kharidjites (ibadites, sufrites,
nukkarites, etc.). Bien que les Idrisides aient appartenu à la famille de ˓ Alī
et que leur établissement ait été précédé de la propagande chiite, il semble
que les dogmes de la doctrine chiite tels qu’ils avaient été élaborés en Orient
étaient peu propagés, et encore moins suivis, dans leur royaume.



3.1.18 La lutte pour l’hégémonie en Afrique du Nord, Ve siecle aux XIe siecle
Si le renversement de la dynastie aghlabide et l’occupation de l’Ifrīḳiya proprement
dite s’accomplirent en une période de temps relativement brève,
les conquêtes fatimides au Maghreb se révélèrent par la suite plus lentes et
plus difficiles. Cela s’explique en partie par la fragilité de la situation à l’intérieur
de leur royaume et en partie par les assises étroites de leur puissance
militaire.
La nouvelle doctrine du chiisme ismaïlien ne pouvait manquer de
provoquer des troubles dans une région déjà partagée par le sunnisme malikite
et le kharidjisme sous ses formes ibadite et sufrite. Tous ces groupes
n’acceptaient qu’à contrecoeur la domination des Fatimides et manifestaient
souvent leur opposition, qui était soit sévèrement réprimée, soit étouffée par
la corruption. La citadelle de l’opposition sunnite était Ḳayrawān, célèbre
centre de l’orthodoxie malikite, dont l’influence sur les populations urbaines
et rurales restait intacte. Bien que ces groupes sunnites ne fussent jamais
passés à la révolte ouverte, leur résistance passive et l’éventualité de les voir
s’unir aux forces kharidjites plus extrémistes contribuaient aux difficultés
de la dynastie. Les califes exprimaient ouvertement leur mépris, voire leur
haine, des populations locales et l’on peut supposer que ces sentiments
étaient réciproques10.
Dès le début, les Fatimides considérèrent uniquement l’Afrique du
Nord comme un tremplin pour de nouvelles conquêtes vers l’est, qui leur
permettraient de supplanter les Abbasides et de réaliser leurs rêves de
domination universelle. Ces projets grandioses les obligèrent à entretenir des
forces armées (armée de terre et marine) puissantes et coûteuses. Bien que
le dā˓ī Abū ˓Abd Allāh se fût rendu au début très populaire en abolissant de
nombreux impôts illégaux, cette politique fut vite modifiée, et l’État fatimide
réintroduisit un certain nombre d’impôts non canoniques, directs et indirects,
de péages et autres contributions. On trouve dans les chroniques un écho
du mécontentement général suscité par la politique fiscale des gouvernants
« pour qui tous les prétextes étaient bons pour tondre le peuple »11.
La situation militaire fut au début assez précaire, car les seuls soutiens
de la dynastie étaient les Kutāma et quelques autres branches ou clans de
Ṣanhādja.




3.1.19 La formation de l’Empire fatimide, afrique du nord à l'europe

Sicile, Méditerranée, Égypte
Les Fatimides héritèrent de leurs prédécesseurs, les Aghlabides, l’intérêt
que ceux-ci avaient porté à la Sicile. Il avait fallu aux Aghlabides plus de
soixante-dix ans (de 212/827 à 289/902) pour conquérir toute la Sicile,
qui fit ensuite partie du monde musulman pendant deux siècles21. La
19. Sur la révolte, voir R. Le Tourneau, 1954.
20. Ibn Khaldūn, 1925 -1926, vol. 2, p. 548.
21. Sur l’histoire de la Sicile à l’époque musulmane, voir l’ouvrage classique de M. Amari,
1933 -1939.

Domination fatimide en Sicile ne commença pas sous de bons auspices :
les habitants de l’île chassèrent l’un après l’autre les deux gouverneurs
nommés après 297/909 par ˓Ubayd Allāh et élurent en 300/912 leur propre
gouverneur, Aḥmad ibn Ḳurhub. Ce dernier se déclara pour le calife
abbaside et envoya sa flotte contre l’ Ifrīḳiya à deux reprises. Vaincu lors
de la seconde expédition, et après avoir régné pendant quatre ans en souverain
indépendant, Ibn Ḳurhub fut abandonné par ses troupes et livré
au calife fatimide qui le fit mettre à mort en 304/916. C’est seulement
alors que la Sicile fut de nouveau rattachée au domaine des Fatimides,
mais elle fut ensuite, pendant trente ans, le théâtre d’une grande agitation
qui confina à la guerre civile. La population musulmane était divisée ; il y
avait constamment des frictions entre les Arabes d’Espagne et d’Afrique
du Nord, d’une part, et les Berbères, de l’autre. La situation était encore
compliquée par les dissensions issues de la vieille rivalité entre les Yéménites
de l’Arabie du Sud, y compris les Kalbites, et les Arabes du Nord.

La situation ne s’améliora et l’ordre ne fut rétabli que lorsque le calife eut
envoyé al-Ḥasan ibn ˓ Alī al-Ḳalbī comme gouverneur, en 336/948. Sous
al-Ḳalbī (mort en 354/965) et ses successeurs, qui formèrent la dynastie
des Kalbites, la Sicile musulmane devint une province prospère et jouit
d’une autonomie croissante.

Les musulmans réorganisèrent la Sicile tout en conservant les solides
fondations sur lesquelles les Byzantins l’avaient établie. Ils allégèrent quelque
peu le lourd système fiscal byzantin, divisèrent plusieurs latifundia en
petites exploitations que les paysans qui en étaient les tenanciers ou les
propriétaires soumirent à une culture intensive, et perfectionnèrent l’agriculture
en introduisant de nouvelles techniques et de nouvelles espèces
végétales. Les auteurs arabes soulignent l’abondance des métaux et des
autres minéraux, comme le sel ammoniac (chlorure d’ammonium) qui était
un précieux produit d’exportation.

C’est à cette époque qu’on commença à cultiver les agrumes, la canne à sucre, les palmiers et les mûriers. Quant à
la culture du coton, elle dura encore longtemps, jusqu’au VIIIe/XIVe siècle.
Les cultures maraîchères firent des progrès encore plus remarquables : la
Sicile exportait vers l’Europe occidentale des oignons, des épinards, des
melons, etc.



3.1.20 Retour à l’hégémonie berbère, afrique du nord du Vesiecle aux Xieme siecle
Au cours des durs combats menés contre le rebelle Abū Yazīd, les Talkāta,
branche des Ṣanhādja, s’étaient, sous la direction de Zīrī ibn Manād, montrés
fidèles à la cause des Fatimides. Après la défaite d’Abū Yazīd, le calife,
pour témoigner de sa reconnaissance envers Zīrī, le nomma chef de tous les
Ṣanhādja et de leur territoire27. Durant le reste de la période où les Fatimides
régnèrent sur le Maghreb, Zīrī et son fils Buluḳḳīn dirigèrent, seuls
ou avec des généraux fatimides, plusieurs campagnes victorieuses contre les
Zanāta et les Maghrāwa dans le centre et dans l’ouest du Maghreb. Plus
tard, au temps d’al-Mu˓izz, les Zirides reçurent le gouvernement du centre
du Maghreb (Ashīr, Tiāret, Bāghāya, Msīla, Mzāb) et des villes qu’ils
avaient fondées ( Alger, Milyāna, Médéa).
Il était donc naturel que le calife, avant de partir définitivement pour
l’Égype en 359/970, fît de Buluḳḳīn ibn Zīrī28 son lieutenant pour la partie
occidentale de l’empire. Ce fait, qui au premier abord ne semble en rien
révolutionnaire, ouvrit en réalité une ère nouvelle dans l’histoire de l’Afrique
du Nord. Avant l’avènement des Zirides, les principales dynasties avaient
toutes été d’origine orientale : les Idrisides, les Rustumides, les Aghlabides,
les Fatimides. Les Zirides étaient la première famille régnante d’origine
berbère ; de plus, ils ouvrirent la période de l’histoire maghrébine pendant
laquelle le pouvoir politique appartint exclusivement à des dynasties berbères
: les Almoravides, les Almohades, les Zayyanides, les Marinides, les
Hafsides.



3.1.21 L’invasion des Banū Hilāl et des Banū Sulaym

Lorsqu’en 439/1047, l’émir ziride al-Mu˓izz ibn Bādīs eut enfin retiré son
allégeance au calife fatimide al-Mustanṣir pour la donner au calife abbaside
de Bagdad, abandonnant ainsi sa foi chiite pour embrasser le sunnisme, la
vengeance des Fatimides prit une forme particulière. Comme il leur était
impossible d’envoyer une armée contre le rebelle, le vizir al-Yazūrī conseilla
à son maître de punir les Ṣanhādja en livrant l’ Ifrīḳiya à une horde d’ Arabes
nomades, les Banū Hilāl et les Banū Sulaym, qui vivaient à cette époque en
Haute-Égypte.

Il ne fut apparemment pas trop difficile de persuader les chefs des deux
ḳabīla d’émigrer vers l’ouest, puisqu’ils pouvaient s’attendre à trouver en
l’Ifrīḳiya de grandes richesses à piller et de meilleurs pâturages que ceux de
la Haute-Égypte.

Comme ces nomades étaient bien connus pour leur esprit
d’indépendance et d’indiscipline, il devait être évident qu’ils ne ramèneraient
pas l’Afrique du Nord sous la domination des Fatimides, et qu’ils n’y
formeraient pas non plus un État vassal facile à gouverner. Par conséquent,
les Fatimides n’ont pas voulu reconquérir leurs provinces perdues, mais seulement
se venger des Zirides tout en se débarrassant de nomades indésirables
et turbulents.

Les Arabes entreprirent leur migration en 442/1050 -1051. Ils commencèrent
par dévaster la province de Barḳa. Les Banū Hilāl repartirent ensuite
en direction de l’ouest, tandis que les Banū Sulaym demeurèrent à Barḳa
où ils passèrent plusieurs dizaines d’années. Quand l’avant-garde des Banū
Hilāl atteignit le sud de la Tunisie, al-Mu˓izz, qui n’était pas au courant
du plan d’al-Yazūrī, ne comprit pas tout de suite quel fléau s’approchait de
son royaume. Au contraire, il fit appel aux envahisseurs en croyant qu’ils
pourraient être pour lui des alliés et alla jusqu’à marier l’une de ses filles à
l’un de leurs chefs. Sur son invitation, la plus grande partie des Banū Hilāl
quitta Barḳa et bientôt leurs hordes déferlèrent sur le sud de l’émirat ziride.
Quand il vit que le pillage des villes et des villages ne faisait qu’augmenter,
al-Mu˓izz perdit tout espoir de faire des nomades le principal élément de
son armée. Il essaya d’arrêter leurs incursions, mais son armée, qui se composait
en grande partie de Noirs, fut mise en déroute malgré sa supériorité
numérique dans plusieurs batailles dont celle de Haydarān, dans la région
de Gabès, en 443/1051 -1052, devint la plus célèbre29.

Les campagnes, les principaux villages et même quelques villes tombèrent aux mains des
nomades ; le désordre et l’insécurité ne cessaient de s’étendre. Même en
mariant trois de ses filles à des émirs arabes, al-Mu˓izz ne réussit pas à mettre
fin à la dévastation de son pays ; il ne lui servit non plus à rien de reconnaître
à nouveau la suzeraineté du calife fatimide en 446/1054 -1055. Pour
finir, il dut abandonner Ḳayrawān en 449/1057 et se réfugier à al-Mahdiyya,
qui devint la nouvelle capitale d’un État considérablement réduit. Aussitôt
après, Ḳayrawān fut mis à sac par les Banū Hilāl, désastre dont cette ville
ne s’est jamais remise.



3.1.22 Les almoravides, afrique du nord Ve siecle aux Xieme siecle
A peu près au moment où les Banū Hilāl et les Banū Sulaym commençaient à
pénétrer l’Afrique du Nord par l’est1, à l’autre extrémité du Maghreb naissait
un second mouvement, celui des Berbères du désert qui, en peu de temps,
allaient envahir les parties occidentale et centrale de cette région. Manifestations
du dynamisme nomade, ces deux mouvements contemporains, celui des
Almoravides à l’ouest et celui des Hilālī à l’est, aboutirent l’un comme l’autre
à asseoir temporairement la domination des nomades sur les sociétés sédentaires
et les États déjà constitués. Il semble que ce fût précisément l’exemple
des Almoravides et des Hilālī qui inspira au grand historien maghrébin Ibn
Khaldūn sa thèse de la suprématie militaire des nomades sur les populations
sédentaires — l’une des pierres angulaires de sa théorie socio-historique...



3.1.23 Les premières activités réformatrices d’Ibn Yāsīn, afrique du nord, Ve siecle aux Xie siecle
On ne sait pas grand-chose de la vie que menait ˓Abdallāh ibn Yāsīn avant
d’être envoyé chez les Ṣanhādja du désert. Il était issu de la ḳabīla des
Djazūla, branche berbère du sud du Maroc, et sa mère était originaire du
village de Tamāmānāwt, sur la frange du désert qui borde le Ghana27. Certaines
sources postérieures rapportent qu’il avait étudié pendant sept ans
en Espagne musulmane28, mais al-Bakrī, qui fut presque son contemporain,
émet de sérieuses réserves quant à l’étendue de sa connaissance du Coran
et de la loi islamique29. Sa position au sein du dār al-murābiṭūn de Waggāg
n’est pas, elle non plus, totalement éclaircie. Il semble qu’il ait continué de
prêter obéissance à Waggāg, directeur de l’école et chef spirituel, jusqu’à la
mort de ce dernier, ce qui suggère qu’il occupait une position plutôt subalterne.
Le fait, en revanche, que Waggāg l’ait choisi pour aller prêcher les
Ṣanhāddja signifie certainement qu’il en reconnaissait pleinement le savoir
religieux et la force de caractère30.


3.1.24 Tchad, commerce et islamisation, afrique ancienne
Zone de savanes, la région du lac Tchad est habitée dès avant l’ère chrétienne
par des peuples pasteurs et agriculteurs. Au nord, là où la savane se
transforme lentement en désert, c’est l’élément nomade qui prévaut, bien
qu’on y trouve aussi des oasis peuplées par des sédentaires. Au sud, surtout
aux abords des fleuves qui se déversent dans le lac Tchad, prédominent
les cultures de sédentaires. La désertification du Sahara et l’assèchement
progressif du lac Tchad amenèrent des peuples de toutes parts à se rapprocher
du lit rétréci de ce dernier. Le rassemblement de ces populations de
régions déshéritées, et leurs efforts déployés pour s’adapter à l’évolution du
milieu et des conditions matérielles, constituent la toile de fond sur laquelle
se déroule l’histoire de la région.
Pour mieux comprendre la signification des faits historiques, il aurait
été souhaitable d’indiquer avec précision les changements climatiques survenus
durant la période prise en considération. En fait, le climat de la zone
sahélienne est particulièrement mal connu durant le Ier millénaire de l’ère
chrétienne. Plusieurs indices montrent cependant que dans l’ensemble, les
conditions climatiques durant cette période étaient meilleures que celles qui
prévalent actuellement. On notera en particulier que les eaux du lac Tchad se
déversèrent, entre le IIIe siècle et le début du XIIIe siècle de l’ère chrétienne,
de façon presque continuelle dans le Baḥr al-Ghazāl, ce qui suppose un niveau
d’eau dépassant la cote de 286 mètres1. Se fondant sur des données diverses,
J. Maley estime par ailleurs qu’une pulsation humide s’est manifestée au
milieu du Ier millénaire de l’ère chrétienne et qu’au XIe siècle la région sahélienne
passa par une phase aride2. La zone des contacts entre sédentaires et
nomades devait donc s’étendre plus au nord qu’à l’époque actuelle.
Par ailleurs, il n’est pas absolument certain que la région du lac Tchad
ait toujours été un carrefour d’échanges et d’interactions fructueuses. Les
dates actuellement disponibles pour la diffusion des techniques du fer semblent
indiquer que certaines populations de la région sont longtemps restées
à l’écart des grands courants d’innovation. A cet égard, le principal clivage
semble s’établir entre l’ouest et l’est et non pas entre le nord et le sud. En
effet, on sait maintenant qu’au sud de l’Aïr, à Ekne Wan Aparan, la technique
de la fabrication du fer fut connue dès – 540 ± 903, ce qui concorde avec la
date de – 440 ± 140 avant l’ère chrétienne obtenue à Taruga (culture de Nok)
au centre du Nigéria4. Dans la région de Termit, entre l’Aïr et le lac Tchad,
le fer semble même avoir été travaillé au VIIe siècle avant l’ère chrétienne5.
Ailleurs, les techniques du fer furent adoptées beaucoup plus tard. A Koro
Toro, entre le lac Tchad et le Tibesti, on a découvert les traces d’une culture
fondée sur la métallurgie du fer. Appelée haddadienne, d’après le terme
arabe désignant le « forgeron », cette culture ne s’est épanouie qu’entre le
IVe et le VIIIe siècle de l’ère chrétienne. La céramique peinte sur les mêmes
sites permet d’établir des rapprochements avec deux grandes civilisations
de la vallée du Nil, Méroé et la Nubie chrétienne6. D’autres données sont
disponibles pour la région des abords sud du lac Tchad. D’après des datations
relativement incertaines, le fer n’apparaît sur l’important site de Daïma
qu’au Ve ou au VIe siècle de l’ère chrétienne et les techniques de sa fabrication
furent adoptées encore plus tard7. Ces quelques indications relevant de
l’archéologie du fer montrent qu’avant la fondation du Kānem, la région du
lac Tchad fut plus marquée par des clivages et des développements inégaux
que par des facteurs d’unification.
Un processus de transformations plus rapides et spectaculaires débuta
vers le milieu du Ier millénaire de l’ère chrétienne. Il fut déclenché indirectement
par l’introduction du chameau à partir soit de l’Afrique du Nord,
soit, plus probablement, de la vallée du Nil, et son adoption par les Zaghāwa
et les Tubu. En effet, le chameau, beaucoup mieux adapté aux conditions
naturelles du Sahara que le cheval, permettait de franchir des longs trajets
désertiques sans difficulté, tout en assurant le transport de charges relativement
lourdes. Entre le Fezzān et la région du lac Tchad, les conditions
naturelles étaient particulièrement favorables à la traversée du Sahara : toute
une série de petites oasis et de points d’eau naturels et, à mi-chemin, l’oasis
très étendue de Kawār, constituaient le tracé idéal d’une voie caravanière.



3.1.25 Le royaume des Zaghāwa, Tchad, afrique ancienne
La première mention du nom de Kānem dans les sources écrites est due à
al-Ya˓ḳūbī qui écrit en 258/872. Cet auteur nous apprend qu’à son époque le
Kānem était sous la domination d’un peuple du nom de Zaghāwa31. Le même
peuple est aussi mentionné par Ibn Ḳutayba (mort en 276/889), qui se fonde
sur un renseignement remontant au début du IIe/VIIIe siècle32.

A la fin du IVe/Xe siècle, un autre auteur arabe, al-Muhallabī, nous fournit de nombreuses
informations sur le roi des Zaghāwa, dont il ressort, parmi d’autres, que son
royaume correspondait à celui du Kānem33. La domination des Zaghāwa sur le
Kānem ne prend fin que vers 468/1075 lorsqu’une nouvelle dynastie, celle des
Sefūwa, prend le pouvoir dans le cadre du même État et refoule les Zaghāwa
vers l’est, dans une région où nous les trouvons encore de nos jours34.
Mais quel était le rôle exact des Zaghāwa dans la fondation du Kānem ?
Al-Ya˓ḳūbī prétend que les différents peuples de l’Afrique de l’Ouest dont il
avait connaissance ont « pris possession de leurs royaumes » à la suite d’une
longue migration d’est en ouest : « Le premier de leurs royaumes est celui
des Zaghāwa. Ils se sont établis en un lieu appelé Kānem. Leurs habitations
sont des huttes en roseaux et ils ne possèdent pas de villes. Leur roi s’appelle
Kākura. Parmi les Zaghāwa, il y a une espèce appelée Ḥawḍīn. Ils ont un roi
zaghāwa35. »

D’après le contenu explicite du texte, les Zaghāwa auraient donc été les
premiers habitants du Kānem, ce qui, a priori, paraît tout à fait invraisemblable.
La mention d’une espèce particulière de Zaghāwa, les Ḥawḍīn36 semble au
contraire indiquer que les Zaghāwa n’étaient nullement un peuple homogène.
Il est en revanche très probable qu’une aristocratie dominante — de
laquelle était issu à la fois le roi de Kānem et celui des Ḥawḍīn — avait
donné son nom à l’ensemble des populations dans les deux pays.
Al-Muhallabī, un siècle plus tard, fournit la précision importante que les
Zaghāwa (au sens large) étaient composés de nombreux peuples. Sans parler
de l’aristocratie dominante (les « vrais » Zaghāwa)...




3.1.26 L’avènement des Sēfuwa, Tchad, afrique ancienne
Par une coïncidence extraordinaire, le changement dynastique survenu au
Kānem aux alentours de l’année 467/107571 n’est clairement signalé dans
aucune des sources disponibles. Il serait donc strictement impossible de
dégager avec netteté la succession des événements ayant conduit au changement
dynastique ou de dégager ses conséquences économiques et sociales
d’une manière précise. En raison de la rareté des informations portant
sur cette période, pourtant très importante, on sera forcé de se contenter de
peu de choses : déjà, il faudra prouver qu’effectivement il y a eu un changement dynastique à cette époque, puis il faudra répondre à la question : « qui
étaient les Sēfuwa ? », avant de pouvoir enfin tenter d’indiquer quelle était
la signification globale des événements survenus.

A la fin du paragraphe consacré à ˓Abd al-Djalīl, le Dīwān porte une
notice curieuse dont la signification réelle a échappé à la plupart des historiens
: « Voilà ce que nous avons écrit au sujet de l’histoire des Banū Dūkū ;
après cela, nous passons à la rédaction de l’histoire des Banū Ḥummay, qui
professent l’islam72. »

Depuis Heinrich Barth73, on a pensé que cette remarque visait uniquement
l’adoption de l’Islam — et non pas un changement dynastique — car,
plus loin, les auteurs du Dīwān indiquent que le roi suivant, Ḥummay, était
le fils de ˓Abd al-Djalīl. Or nous avons vu plus haut que Ḥū (ou Ḥawwā˒)
était déjà musulman, de même que son successeur ˓Abd al-Djalīl, et cela ne
pouvait pas avoir échappé aux chroniqueurs. Le passage précité marque donc
autre chose que l’introduction de l’Islam.

Ce sera un auteur du VIIIe/XIVe siècle, Ibn Faḍl Allāh al-˓Umarī, qui rétablira
clairement la succession des événements. Se fondant indirectement sur
le témoignage du shaykh ˓Uthmān al-Kānemī, « un des proches de leur roi »,
il note en effet : « Le premier qui établit l’Islam [au Kānem] fut al-Hādī al
˓Uthmānī, qui prétendait faire partie des descendants de ˓Ukhmān b. ˓Affān.
Après lui, [le Kānem] échut aux Yazaniyyūn des Banū Dhī Yazan74. »
Les Yazaniyyūn mentionnés par al-˓Umarī ne sont autres que les Sēfuwa,
dont le nom dérive de celui de Sayf ben Dhī Yazan. L’auteur dit en toutes
lettres que l’accession au pouvoir des Sēfuwa a été précédée par l’introduction
de l’Islam.

Beaucoup plus tard, au début du XIIIe/XIXe siècle, Muḥammad Bello
donne davantage de renseignements sur l’avènement de la dynastie des
Sēfuwa à un moment donné de l’histoire du Kānem. Il fait état d’un groupe
de Berbères qui, ayant quitté le Yémen, arrive jusqu’au Kānem : « Les Berbères
trouvèrent dans ce pays des gens différents (˓adjam), sous la domination
de leurs frères Ṭawārīḳ [appelés] Amakītā. Ils leur prirent leur pays. Durant
leur occupation du pays, leur État a prospéré au point qu’ils ont dominé les
pays les plus distants de cette région75. »



3.1.27 La gold coast, afrique de l'ouest, afrique ancienne

La Gold Coast entre 600 et 1100
La période qui va du VIIe au XIe siècle en Gold Coast (sud et centre du
Ghana actuel) a été de toute évidence une période de formation et de transition
entre les ensembles de villages préhistoriques antérieurs au VIIe siècle,
d’une part, et les ensembles urbains, commerciaux et technologiquement
très avancés, qui sont apparus en 1200 et par la suite. L’obscurité apparente
de la période allant de 600 à 1100 n’est pas due à l’absence d’événements
en soi de la période (étant donné qu’on a recueilli dans plusieurs parties
du pays beaucoup d’éléments sur la période préhistorique antérieure comprise
entre l’an – 1500 et l’an + 500), mais plutôt au fait que les érudits ont
prêté relativement moins d’attention à cette période et aux recherches la
concernant.

Les origines préhistoriques
Pendant les Ier et IIe millénaires avant l’ère chrétienne, diverses parties de
la forêt et de la savane de la Gold Coast furent colonisées par des villageois
qui construisirent des maisons en terre battue, en bois, en pierre et en blocs
de latérite et pratiquèrent une économie de subsistance combinant la pêche,
la chasse, la cueillette ou la « culture » de l’igname, du palmier à huile, des
fruits, de la dolique, du micocoulier, du canarium et l’élevage de petit bétail
à cornes courtes et de chèvres5.
Si nous avons des preuves convaincantes et évidentes de la pratique du
pastoralisme, celles qui concernent l’agriculture sont plutôt minces, surtout
parce qu’il est difficile d’effectuer des recherches archéologico-botaniques
dans des sols tropicaux. Néanmoins, il existe tant de témoignages techniques
de cette activité, sous la forme de haches en pierre polie et de houes en
pierre utilisées pour l’abattage des arbres, le défrichage et la préparation des
sols, qu’on est obligé de supposer que la culture de certaines tubéreuses,
comme l’igname d’origine autochtone, et de certaines céréales, comme le
sorgho blanc ou le millet, est ancienne.
Environ 80 % des sites connus des villages appartenant à l’ensemble
Kintampo, ainsi nommé d’après le site type découvert dans la région des
Brong, ont été fouillés. La superficie des villages ainsi explorés à ce jour varie
entre 2 000 m2 ( Mumute-Brong) et 115 300 m2 ( Boyase, près de Kumasi),
en passant par 21 000 m2 (site de Kintampo KI).

On peut en fait comparer certains de ces sites aux villages modernes du Ghana pour ce qui est de la
superficie et de la population. Les techniques et l’économie de subsistance
pratiquées dans ces villages préhistoriques révèlent une adaptation très
évoluée à l’environnement et la spécialisation de ses habitants. Certains
éléments semblent indiquer que des aires spéciales étaient réservées aux
ateliers des potiers, à ceux des fabricants d’outils en pierre ou aux opérations
de meunerie, etc. L’ensemble Kintampo est également celui où l’on a trouvé
les sculptures en céramique les plus anciennes de la Gold Coast. Il n’y a
aucune raison de penser que les populations dont les restes ont été découverts
dans le complexe de Kintampo parlaient une seule langue dans toutes
les régions, comme l’affirme Colin Painter, en associant le guan au complexe
de Kintampo6.


En fait, il est possible qu’une (sinon la totalité) des formes du protoakan,
du proto-guan et du proto-gā/dangme, ait été utilisée pendant le Ier
millénaire avant l’ère chrétienne. Grâce aux correspondances entre les études
linguistiques et archéologiques sur le baule, l’anyi, le bia et l’akan, il semble
possible (mais cela reste encore à vérifier) que la civilisation proto-akan se
soit développée dans des zones de forêt et de savane englobant les régions
centrales et le sud de la Côte d’Ivoire et de la Gold Coast, et que l’ensemble
Kintampo, dont les sites ont déjà été repérés dans ces deux pays, constitue
les vestiges archéologiques d’une population de langue proto-akan adaptée à
l’environnement et ignorant les frontières qui existent actuellement entre la
Côte d’Ivoire et le Ghana7.


Les fouilles archéologiques effectuées dans les plaines d’Accra indiquent
que les chasseurs cueilleurs et les pêcheurs de la fin de l’âge de pierre,
qui avaient une économie fondée sur les coquillages et la fabrication de la
poterie, étaient déjà actifs dans la zone de la lagune de Gao (Tema) entre le
IVe et le IIe millénaire avant l’ère chrétienne8, et qu’ils se mirent ensuite à
fonder des villages agricoles tels qu’on en trouve dans l’ensemble Kintampo,
comme le village de Christian situé près de l’Université du Ghana à Legon.
Sur le site de Ladoku, une strate de la fin de l’âge de pierre comportant des
traces de fabrication d’éclats de silex et de poteries décorées a été découverte
immédiatement sous une strate de l’âge de fer comportant des restes
de poteries cherekecherete du type dangme et des perles de bauxite que la
datation au carbone 14 permet de situer entre 1325 et 14759.


Si les incursions limitées à de petits groupes de population et les contacts
commerciaux et culturels sont des caractéristiques courantes de l’évolution de
la plupart des sociétés et doivent être dûment prises en compte, en revanche,
l’ancienne thèse des exodes massifs de populations d’un endroit à un autre
est (sauf dans des cas rares) une façon peu convaincante d’expliquer les origines
ethniques et culturelles. A cet égard, les anciennes théories supposant
des migrations des Akan d’ Égypte ou de l’ancien Ghana, et des migrations
de l’actuelle République populaire du Bénin et du Nigéria, des Gā/Dangme
doivent être considérées, pour des raisons archéologiques et linguistiques,
comme très peu fondées.10


L’un des principaux jalons de l’évolution culturelle des populations de
la Gold Coast est le commencement et le développement de la métallurgie
du fer. Son adoption fut cruciale pour le passage d’une économie paysanne
et isolationniste à une économie caractérisée par un très haut niveau technologique,
une agriculture extensive, des industries et artisanats diversifiés
et des systèmes commerciaux et socio-politiques complexes. Les traces les
plus anciennes de la technologie du fer proviennent de Begho (+ 105 ± 255)
et d’ Abam, Bono Manso (+ 290 ± 350). Les fouilles effectuées sur ces sites
ont permis de trouver des vestiges de fourneaux, des scories et de la poterie,
ainsi que du charbon de bois qu’on a pu dater.



Vestiges concernant la période entre 600 et 1300
La période comprise entre 600 et 1300 a été qualifiée « d’âge des ténèbres »
de l’histoire de la Gold Coast, dans le sens où l’on en sait moins sur cette
période que sur d’autres périodes des quatre derniers millénaires. Mais
les vestiges que l’on a recueillis incitent à formuler l’hypothèse que cette
époque a surtout été une période de formation au cours de laquelle s’est
amorcée l’édification des infrastructures de la société. En raison de la rareté
relative des vestiges dont on dispose pour reconstituer l’histoire de cette
période, on peut se permettre d’extrapoler quelque peu à partir de ceux qui
concernent des phases antérieures ou postérieures et de recourir en outre à
des preuves indirectes.


3.1.28 Gold coast,L’État akan, afrique de l'ouest, afrique ancienne
Le site troglodytique d’ Amuowi près de Bono Manso remonte à une
période (+ 370 – 510) qui précède légèrement celle que nous étudions ici.
Mais celle-ci coïncide avec celle de la fonte du fer à Abam (Bono Manso).
Les Brong de Bono Manso et de Takyiman ont des traditions ethnohistoriques
qui laissent supposer qu’ils étaient originaires du « trou sacré »
ou site troglodytique d’Amuowi. Chaque année, lors de leur festival Apoo,
les Brong de Takyiman rappellent leurs origines traditionnelles dans un
chant :....

Les poteries recueillies à Amuowi et la datation des fouilles laissent supposer
que, vers le VIe siècle, les Brong de la région de Bono Manso avaient
déjà commencé à créer des zones de peuplement permanent qui préludèrent
à la naissance de la zone proto-urbaine et urbaine de Bono Manso11.
On a attribué au site de Bonoso une date reculée qui correspond exactement
à la période considérée. Les fouilles qui y ont été effectuées12 ont
permis de dégager les vestiges d’une industrie de la fonte du fer, des scories,
des outils pour le travail du fer et de la poterie ornée d’impressions en dents
de peigne. D’après la datation au carbone 14, ce site aurait été habité entre
660 et 1085.

Les traditions orales des Brong Wenchi affirment que leurs clans ancestraux
sont sortis d’un trou dans le sol situé à Bonoso, près de Wenchi, après
avoir été déterrés par un quadrupède ressemblant un peu à un porc et appelé
wankyie. Les traditions désignent Bonoso comme l’endroit où les ancêtres
auraient fondé leurs principaux établissements avant de s’installer dans leur
première capitale à Ahwene Koko (Old Wenchi).

Un troisième site brong appartenant à cette période est la zone de peuplement
proto-urbaine de Begho, à laquelle les traditions orales attribuent le
nom du fondateur légendaire Efua Nyarko. Le faubourg de Nyarko, dont la
datation au carbone 14 situe l’existence entre 965 et 112513, s’étend sur une
zone d’environ un kilomètre carré. Les fouilles qui y ont été effectuées ont
permis de découvrir des outils en fer, des objets en cuivre, de l’ivoire et de la
poterie recouverte d’engobe et de décorations peintes du même type que la
poterie de New Buipe du IXe siècle (fig. 17.3 à 17.5).

Les vestiges recueillis
à Nyarko traduisent les tendances générales de la période comprise entre
600 et 1100, à savoir la spécialisation artisanale et technique, les débuts de
la civilisation urbaine et, probablement, de l’industrie de l’ivoire ainsi que
d’un commerce d’exportation qui devait devenir important dans les siècles
suivants. En fait, les données ethno-archéologiques indiquent que la région
des Brong a certainement été une zone akan de pointe pour l’évolution de
l’agriculture, de la métallurgie, de l’urbanisation, de la formation des États
et du commerce extérieur de l’âge du fer14, et, bien que nous n’en ayons
qu’une vague idée en raison de la rareté des vestiges, la période 600-1100 a
certainement été pour les Brong une période de préparation active à celle qui
devait être l’apogée de la civilisation brong.


Les régions des Asante (Ashanti) et des Wassa sont bien connues pour
leurs sites perchés sur des sommets de collines qui étaient les emplacements
favoris des établissements humains de l’âge de fer de la période
comprise entre le début de l’ère chrétienne et 1500. Les plus célèbres
de ces sites sont Nkukoa Buoho (à côté de Kumasi), Bekwai, Kwapong,
Obuasi Monkey Hill, Nsuta, Tarkwa, Ntirikurom et Odumparara Bepo.


Ces sites semblent avoir été des villages entourés de palissades. On y a
11. K. Effah-Gyamfi, 1978.
12. J. Boachie-Ansah, 1978.
13. L. B. Crossland, 1976.
14. J. Anquandah, 1982.

L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE
17.4. Poterie avec engobe et gravure à la roulette provenant des fouilles de New Buipe, République du
Ghana (VIIe-IXe siècles)
[Source : J. Anquandah.]
17.5. Poterie décorée par estampage provenant des fouilles de New Buipe, République du Ghana
(VIIe -IXe siècles).
[Source : d’après R. N. York, 1973.]

découvert d’importants vestiges de poteries à bec saillant et à corps et
bords largement décorés. Ces poteries se rencontrent quelquefois en
même temps que des scories de fer, des fragments de fourneaux et des
vestiges anachroniques de l’âge de pierre tels que des haches en pierre
polie, des perles de quartz, des microlithes, des meules et, à l’occasion,
comme à Odumparara, des perles de bauxite. Bien qu’aucun de ces lieux
n’ait encore été vraiment fouillé et daté au carbone 14, la poterie archaïque
caractéristique qu’on y a découverte suffit à les situer bien avant la période
1600-1900, lorsque la forme la plus populaire parmi les potiers de la région
des Akan était le pot de forme architecturale complexe recouvert d’une
glaçure « fumée » et non pas des pittoresques décorations de la période
antérieure. Oliver Davies15 a qualifié les sites haut perchés des Asante et
des Wassa de « médiévaux », terme qui est manifestement peu satisfaisant
dans le contexte culturel traditionnel africain. A Nkukoa Buoho, à côté
de Kumasi, le style des poteries trouvées au sommet de la colline semble
succéder chronologiquement à la culture Kintampo, ce qui indiquerait que
des poteries abondamment décorées des sites de cette zone situés sur des
sommets de collines appartiennent à peu près à la période 600-1100. A
défaut d’autre chose, les vestiges de la métallurgie du fer trouvés dans cet
ensemble démontrent le caractère fondateur de cette période, qui inaugura
la grande époque de la civilisation urbaine, de la formation d’États et
des échanges commerciaux à longue distance dont nous avons la preuve à
Adanse, Denkyira et Asante (fig. 17.6 et 17.7).


La zone d’ Akyem Manso et d’ Akwatia est célèbre pour sa production
de minéraux précieux exportables. Mais son importance pour
l’archéologie tient à ses fortifications de terre16. Celles-ci consistent en
terrassements élevés en boue séchée entourant chaque village et servant
de structure défensive. Chaque terrassement bordait une tranchée ou un
fossé profond. Ces fortifications se retrouvent à Akwatia, Manso, Oda,
Abodum, Kokobin, Domiabra, etc. On a déjà fouillé un certain nombre de
ces sites fortifiés afin d’essayer de vérifier les deux hypothèses formulées
pour expliquer leur fonction. La première hypothèse est qu’ils ont été
construits dans un but défensif. Selon la seconde, ils étaient destinés à
entourer des camps de travail construits pour exploiter la zone alluviale
de la vallée du Birim17.

Il semble que l’hypothèse du « but défensif » l’ait emporté sur la théorie
du « camp de travail ». Les fouilles ethno-archéologiques les plus récemment
entreprises sur le site des fortifications d’Akyem Manso ont permis
de dégager des poteries abondamment ornées à bords saillants (semblables
à celles de l’ensemble de sites haut perchés des Asante Wassa), ainsi que
des traces de fonte du fer, des haches en pierre polie, des perles et des
meules18.
15. O. Davies, 1967.
16. Ibid.
17. P. Ozanne, 1971.
18. D. Kiyaga-Mulindwa, 1976.
534
L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE
17.6 (doc. 7 et 8). Poterie à bordure en saillie, richement décorée, de la période II, provenant de Nkukoa Buoho, près de Kumasi (vers 500-1200).
[Source : J. Anquandah.]
17.7 (doc. 9, 10 et 11). Matériaux de la culture « néolithique » de Kintampo, de la période I, provenant de Nkukoa Buoho, près de Kumasi (vers – 1500/ – 500).
Outil de potier. [Source : J. Anquandah.]
LA ZONE GUINÉENNE : PEUPLES ENTRE MONT CAMEROUN ET CÔTE D’IVOIRE



Article 3.1.29 Ethnie,les Gan, golden coast et ses infrastructures, afrique de l'ouest

Les Guan
Les traditions orales indiquent que le pays des Kwahu figurait parmi les
zones occupées par des peuplades de langue guan avant l’arrivée des Adanse
dans cette zone, et que les Guan pré- Akan portaient le nom de Kodiabe, en
raison de leur prédilection pour une économie de subsistance fondée sur la
production de l’ huile de palme. Les traditions font état de l’existence d’un
certain nombre de chefs avisés qui auraient poussé les Guan à créer des
colonies de peuplement dans la région, à savoir Adamu Yanko, Bransem
Diawuo, Odiaboa, Kosa Brempong et Yaw Awere. On raconte que, vers
l’an 1200, les Guan qui occupaient les plaines d’ Afram auraient établi leur
capitale à Ganeboafo, d’où la dynastie des Atara aurait gouverné les Guan
des plaines d’Afram.

Il se serait créé à Juafo Abotan un centre pratiquant
activement le commerce de l’ ivoire, de la noix de kola, du bétail, du sel et
des esclaves avec la savane soudanienne19.


L’archéologie n’a pas encore démontré le bien-fondé de ces traditions.
Mais un certain nombre de fouilles ont été entreprises dans la grotte de
Bosumpra (on pense que ce nom n’est pas sans rapport avec la divinité
guan Bosumpra) et les habitations troglodytiques d’ Apreku, Tetewabuo et
Akyekyemabuo20. La datation au carbone 14 indique que, vers 1000-1300,
le plateau des Kwahu était occupé par des chasseurs, pêcheurs et pasteurs
nomades et des cultivateurs de palmiers à huile qui fabriquaient de la poterie
à glaçure « fumée »21.


Une autre région où l’archéologie a appelé l’attention sur les Guan est
celle de Kyerepong Dawu. La population autochtone de Dawu Akuapem est
de langue guan, bien que sa langue et sa culture aient été considérablement
éclipsées pendant les temps modernes par les peuples Akwamu et Akuapem
Akan. La zone de Dawu et d’ Awukugua est constellée de grands tertres
constitués de déchets déposés par la population locale pendant un long laps
de temps que la datation au carbone 14 situe entre 1400 et 1600.

 Les fouilles entreprises dans ces tertres ont mis à jour des débris, notamment de la poterie
importée de Shai, des ornements en ivoire, des peignes en os, des objets en
cuivre et en fer et des sculptures en argile à tête plate de style akuaba22. Bien
que ces très nombreux tertres datent d’une période légèrement postérieure
à celle qui nous intéresse ici, le contexte culturel dans lequel ils s’insèrent
n’est pas sans évoquer les processus formateurs qui présidèrent à la naissance
des États modernes des Guan des collines d’Akuapem.



Article 3.1.30 Les ethnies, golden coast, afrique de l'ouest, afrique ancienne
Les Gā et les Dangme
Si on les examine objectivement, et sans succomber aux préjugés transmis
par des traditions orales déformées, les données archéologiques et ethnolinguistiques
relatives aux plaines d’ Accra indiquent que les Gā et les

19. J. R. Wallis, 1955.
20. F. B. Musonda, 1976.
21. A. B. Smith, 1975 ; C. T. Shaw, 1944.
22. T. Shaw, 1961.
536
L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE


Dangme ont probablement habité les plaines d’Accra pendant un à deux
millénaires23. En fait, on pourrait même aller jusqu’à supposer une évolution
gā-adangme autochtone dans les plaines d’Accra. Un certain nombre
de sites, tels que Gbegbe, Little Accra, Prampram et Lōlōvō (bien que non
datés encore), recèlent des ruines de zones de peuplement comprenant
un grand nombre de poteries non importées d’Europe, et, par conséquent,
datables d’une période antérieure à 1400. Il est vrai que les sites d’ Ayawaso,
de Great Accra, de Ladoku et de Shai datent de la période 1550 -1900, soit la
grande période de l’urbanisation, de la formation des États et des systèmes
commerciaux complexes (fig. 17.8). D’autre part, Ladoku et Shai étaient le
point de convergence d’un grand nombre de villages remontant à la période
600-1400, dont Cherekecherete, Adwuku, Tetedwa, Pianoyo et Hioweyo.
Les dernières recherches effectuées dans la région adangme des plaines
d’Accra indiquent qu’entre l’an 1000 et l’an 1300, les habitants adangme
de la région de Prampram, Dawhenya et Shai pratiquaient une économie
de subsistance (pastoralisme, pêche, extraction du sel, culture en terrasse
du sorgho blanc) et un système sociothéocratique qui devait entraîner une
23. La question de l’origine des Gā et des Dangme est controversée.

 La théorie selon laquelle ils auraient émigré de la région du Dahomey et du Nigéria a été propagée par des anciens du pays
dangme, notamment par Carl Reindorf, Noa Akunor Aguae Azu, D. A. Puplampu, Nene Lomo
II d’Ada, S. S. Odonkor de Krobo et La Nimo Opta III de Doryumu, Shai. Cette opinion est
partagée par des érudits tels que Kropp-Dakubu, E. O. Apronti, Irene Odotei et Louis Wilson.
17.8. Les potiers shai dangme du site de l’âge du fer moyen de Cherekecherete, dans les plaines d’Accra
(Gold Coast), successeurs des peuples de l’âge du fer du VIIe au XIe siècle, fabriquaient des poteries décorées
de têtes d’animaux domestiques et d’êtres humains, modelées et stylisées. [Source : J. Anquandah.]



conurbation, soit le jumelage de Shai et de Ladoku en 1300 -1900, et une
civilisation caractérisée par le développement de la science herboriste, des
traditions musicales proverbiales et philosophiques du type klama et un
système monarchique et théocratique24.
Le pays des Ewe
Les recherches dans cette région se sont jusqu’à présent bornées à des travaux
de reconnaissance en surface dans des endroits comme Vume Dugame,
Bator, Amedzofe-Avatime, Wusuta et Akpafu. Certains de ces sites témoignent
de façon très évidente de l’existence de colonies de peuplement pratiquant
la métallurgie. Les traditions associées aux sites d’Akpafu, Wusuta
et Kanieme font état de la pratique de la métallurgie pendant des siècles,
et les vestiges archéologiques, bien que non datés, semblent confirmer ces
traditions.


 Mais il existe de nombreux sites de la région de la Volta qui,
comme il a été noté plus haut, contiennent des microlithes, des haches en
pierre polie et des houes en pierre, ce qui semble indiquer que leur occupation
s’est poursuivie de façon continue jusqu’à l’époque moderne. Il n’y a
aucune raison de ne pas établir de lien entre les Ewe actuels et les vestiges
culturels de l’âge de fer et de la fin de l’âge de pierre qui se rencontrent
dans l’ensemble du pays ewe.


Établissements urbains anciens
Les données dont on dispose montrent qu’il existait au moins deux grands
types d’établissements urbains au Ghana actuel avant l’arrivée des Européens
: les centres commerciaux comme Begho et les capitales politiques
comme Bono Manso. Des établissements qui étaient essentiellement des
centres d’échanges se sont développés au confluent Tain-Volta pour une
large part grâce aux migrations et au commerce avec des régions lointaines.
Des recherches archéologiques ponctuelles ont mis à jour des vestiges
d’établissements de ce type, en particulier à Kitare, Begho, Bicu, Old Bima
et Buipe.



Il reste à étudier en détail l’évolution des groupes autochtones et d’immigrants
qui peuplaient ces sites en procédant à des fouilles systématiques.
Toutefois, les découvertes déjà faites à Jakpawuase, par exemple, semblent
indiquer qu’avant l’apparition des Manden cette région était relativement
peuplée et qu’on y trouvait de vastes agglomérations ainsi que des groupes
de communautés apparentées qui avaient constitué un réseau d’échanges
commerciaux locaux sans doute fondés sur le troc de denrées alimentaires et
de produits agricoles.
Les recherches effectuées à Begho ont fait apparaître que la localité
était essentiellement de culture brong avec des traces notables d’influences
extérieures. Selon Posnansky, des séries de tertres formant souvent des L
ou des carrés creux en leur milieu, d’un à deux mètres de haut et de vingt
mètres de large, en dessinent les quartiers. Le quartier le plus grand, celui
24. J. Anquandah, 1982.
538
L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE


des Brong, consiste en plusieurs centaines de tertres qui s’étendent sur plus
d’un kilomètre. Les quartiers sont séparés sur un à deux kilomètres par un
espace où affleure la latérite et qui devait être réservé au marché25.
Bima et Bofe étaient deux autres gros centres commerciaux de la même
région sans doute contemporains de Begho et qui devaient pour une large
part leur prospérité au commerce du Moyen-Niger. Avant de devenir une
ville, Begho (Bew) avait connu une phase agropastorale dont le début
remonte à 3 500 ans et groupé des sociétés numériquement importantes qui
utilisaient des outils du type néolithique kintampo. Des vestiges de poteries
en particulier donnent à penser qu’avant le milieu du IIe millénaire de l’ère
chrétienne (surtout aux XIe-XIIe siècles), les populations établies à proximité
de Begho (à l’époque préurbaine de Begho) appartenaient essentiellement
au groupe indigène des Bono.


Selon Posnansky, Begho était déjà un grand centre avant de commercer
avec les régions lointaines. Ses habitants exploitaient les terres fertiles dès
le IIe siècle de l’ère chrétienne et cultivaient l’ igname et le palmier à huile
auxquels sont venus s’ajouter par la suite le sorgho et le millet. Aux Brong
( Akan) des premiers temps se sont peu à peu intégrés des peuples de langue
voltaïque et de langue manden qui avaient des activités différentes26.
Begho a vraiment commencé à exister en tant que centre commercial au
XIe siècle mais n’a atteint son apogée qu’au XIVe siècle. Il semble qu’elle ait
alors compris jusqu’à cinq cents groupes d’habitations et cinq mille habitants.
Elle était constituée de cinq quartiers distincts, dont le plus grand, le quartier
brong, s’étalait sur nettement plus de 500 mètres. Les terres cultivées
s’étendaient bien au-delà.


Bien qu’hétérogène, la population de Begho était probablement en
majorité autochtone (Brong et Pantera). Sur la nature de cette société, on
n’a guère que les renseignements que peut fournir l’étude de la vie traditionnelle
des Akan aujourd’hui. La tradition veut qu’il y ait eu des esclaves
domestiques et un système de clans dynamique. Les objets trouvés dans les
tombes et les variantes des formes d’inhumation attestent la diversité des
comportements religieux.

Comme pour beaucoup d’autres établissements anciens, on ne sait pas
comment Bono Manso (à 16 kilomètres au nord de Takyiman) a été créée.
Selon la tradition orale, elle aurait été fondée vers le Ve siècle de l’ère chrétienne
par un groupe habitant autrefois le site troglodytique d’Amuowi.
Pour Effah-Gyamfi, l’expansion de Bono est due dans une large mesure à
l’intégration au sein d’un État unique de diverses chefferies qui existaient
déjà vers la fin du Ier millénaire27. Bono Manso n’était pas la première localité
importante de la région, mais elle fut la première à conquérir la suprématie
sur toutes les autres en tant que capitale du royaume bono. Bono possède
de riches gisements d’atwet weboo (nodules de latérite dont on extrait le fer).

Les recherches archéologiques ont permis en fait de découvrir au moins
25. M. Posnansky, 1973, p. 156 -162.
26. M. Posnansky, 1980.
27. K. Effah-Gyamfi, 1975.
LA ZONE GUINÉENNE : PEUPLES ENTRE MONT CAMEROUN ET CÔTE D’IVOIRE
539


cinq centres métallurgiques à peu près équidistante des cours d’eau et des
rivières. Ces sites datent, l’un du IVe siècle de l’ère chrétienne, et les autres
probablement de l’époque urbaine. Toutefois, comme celles d’ Amuowi, les
quelques poteries trouvées sur le site jugé le plus ancien sont identiques à
celles qui ont été mises au jour à Bono Manso dans les premiers gisements,
ce qui donne à penser que l’emplacement de Bono Manso était déjà occupé
avant la fondation de la capitale.


Bono Manso se trouvait aussi à la limite de la savane et de la forêt, ce qui
permettait d’échanger sur le plan régional les produits de l’un contre les produits
de l’autre. Pour le commerce international, cette localité était l’extrême
limite, au sud, que les bêtes de somme pouvaient atteindre sans dommage :
c’était par conséquent la zone d’échange des produits étrangers contre ceux
des régions du sud du Ghana. La région de Bono Manso produisait, outre l’or
alluvionnaire très recherché par les commerçants mande, des noix de kola.
On n’a pas comme à Begho trouvé trace d’un quartier étranger, ce qui signifie
que la population de Bono était plus homogène ethniquement. A Bono, le
pouvoir central régissait aussi les activités commerciales alors qu’à Begho, le
commerce semble avoir échappé au politique.


Effah-Gyamfi déduit de l’examen des poteries que Bono Manso était
peut-être un des premiers établissements akan. Selon lui, la région de Bono
Manso aurait pu se trouver à la frontière entre le premier groupe de culture
akan pure du Sud, les premiers non- Akan et les Akan mélangés du Nord
et du Nord-Ouest respectivement28. Cela, joint aux données linguistiques,
montrerait la continuité d’un grand nombre de groupes ethnoculturels pendant
les cinq cents dernières années.



Article 3.1.30 Le pays yoruba entre 600 et 1100, afrique de l'ouest, afrique ancienne
Dans le pays yoruba, les fouilles archéologiques se sont à ce jour limitées à
Ife et à Oyo et seule l’Ife urbaine remonte à la période qui nous intéresse.
Les découvertes archéologiques confirmées par la tradition orale indiquent
qu’il y a eu trois grandes phases dans la vie d’Ife ; elles sont évoquées assez
précisément par Ozanne29.
A en juger par les résultats des fouilles et des études ethnographiques
faites à Ife et à Oyo, la ville yoruba traditionnelle comprenait apparemment
plusieurs groupes d’habitations construites autour de cours de tailles différentes
où se trouvaient habituellement des poteries destinées à recueillir
l’eau tombant des toits. Il y avait toutefois entre les diverses villes des
différences sensibles de caractère (fondamentalement historique et écologique)
qui, si l’hypothèse de Johnson est exacte, pourraient dans certains
cas s’expliquer par le mode de croissance. Selon lui, Ife est le type même
28. Ibid.
29. P. Ozanne, 1969.
540
L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE
de la ville à développement progressif. Elle a commencé par être entourée
d’une enceinte unique au-delà de laquelle s’étendaient les terres agricoles
qui n’étaient protégées que par une igbo-ile, ceinture de forêt dense vierge
de toute construction à l’exception de quelques sépultures ; puis, lorsqu’elle
est devenue suffisamment importante pour risquer d’être l’objet d’un siège
prolongé, elle a été dotée d’une enceinte défensive extérieure englobant les
terres agricoles30.
Plusieurs historiens estiment que l’un des principaux facteurs de l’expansion
des sociétés urbaines et politiques a sans doute été l’institution de
royautés divines. Wheatley affirme en outre que l’instauration de ces royautés
était due à des influences extérieures et non à un transfert du pouvoir au
sein de la société yoruba31. Bien qu’on ne sache pas avec précision comment
elles ont essaimé, on considère qu’elles ont sans doute fortement contribué
à l’urbanisation. Le même spécialiste, toutefois, admet que les villes yoruba
seraient une création spontanée et non autoritaire, qu’elles résulteraient d’un
processus organique de stratification sociale interne et non de l’adoption de
structures symboliques et politiques empruntées à l’extérieur. Seule une
étude archéologique systématique des sites appropriés de la région permettrait
de vérifier cette théorie. Quoi qu’il en soit, les régimes politiques dans le
développement desquels la notion de royauté divine a joué un rôle important
sont ceux de Benin et de Nri.
Aux yeux d’Allison, il y a un lien entre les sculptures en pierre du pays
yoruba et l’ art classique d’Ife, encore que le style de ces sculptures diffère
de celui des objets en laiton et en terre cuite d’Ife. On les trouve jusqu’à
100 kilomètres d’Ife dans la forêt yoruba centrale et à Esie, à 90 kilomètres
environ au nord d’Ife, au bord de la forêt, notamment dans deux villages
situés maintenant dans la savane où l’on compte au moins neuf sites32.
Dans les bosquets sacrés d’Ife, entre l’enceinte extérieure et l’enceinte
intérieure, on trouve des statues de granit ou de gneiss local de style naturaliste
qui représentent des personnages de type négroïde. Les plus intéressantes
sont les deux statues connues sous les noms d’ Idena et d’ Ore. Une
troisième statue en stéatite représente une femme agenouillée à l’écart dans
un bosquet voisin. Elles sont d’un style généralement comparable à celui de
certaines sculptures en bois yoruba modernes. Divers autres objets en pierre
sont groupés autour des deux figures de granit et dans d’autres clairières du
bosquet d’Ore.



Article 3.1.31 Benin, afrique ancienne, les fouilles
Les fouilles entreprises par Connah ont montré que les murs de Benin
sont un entrelacs de terrassements linéaires servant de délimitation et non
de fortification40. Elles donnent également à penser qu’à l’instar d’Ife,
la ville de Benin aurait pu être à l’origine un agrégat de petits groupes
vivant à proximité les uns des autres dans les clairières de la forêt. Chacun
de ces groupes jurait allégeance à l’oba ; il conservait néanmoins ses propres
terres ceintes d’un talus et d’un fossé. Benin était entourée par une
enceinte intérieure et une enceinte extérieure plus ancienne. Les fouilles
indiquent que l’enceinte intérieure a été construite seulement au XIVe
siècle et plus probablement au milieu du XVe siècle. Les coupes révèlent
qu’elle remplaçait d’autres structures et traversait d’autres terrassements
antérieurs41



Article 3.1.32 Igbo-Ukwu et le « royaume » nri, afrique de l'ouest, afrique ancienne et les bronzes
Les premiers bronzes nigérians ont été découverts dans le pays igbo à l’est
du Niger. Au cours de fouilles systématiques, une centaine de bronze d’aspects
différents ont été mis au jour à Igbo-Ukwu, petite ville du nord du
pays igbo, au sud-est du Nigéria et à Ezira, à 24 kilomètres à l’est d’Igbo-
Ukwu51.

On a notamment trouvé à Igbo-Ukwu et à Ezira des bronzes striés, divers
objets comme des cannes à pommeau sculpté en forme de tête, des figurines
humaines striées portant des bracelets de cheville, des défenses d’éléphant et
des statuettes en bronze représentant des mouches, des scarabées, des oeufs
de sauterelles (criquets ?), des têtes d’animaux (léopards, éléphants, béliers
et singes), des escargots et des pythons. Il y avait des milliers de fragments de
poteries, quelques pièces entières et une chambre mortuaire dont l’occupant
était enterré en position assise au milieu de riches offrandes, en particulier
des perles.

La plupart des bronzes d’Igbo-Ukwu sont de petite taille, à l’exception
de certains récipients de 40 centimètres environ de diamètre ; seuls quelquesuns
représentent des êtres humains : une tête à double face, un pendentif
en forme de visage, une statuette équestre et les figures ornant le devant
de deux autels.



Article 3.1.33 Les akwanshi, l'ethnie afrique du nord à afrique de l'ouest afrique ancienne
Dans la partie septentrionale de la vallée du fleuve Cross, à environ 500
kilomètres à l’est d’Ife, on trouve les traces d’un patrimoine artistique unique
en son genre, des sculptures de pierres dures. Ces sculptures connues
sous le nom d’akwanshi paraissent être l’oeuvre d’ancêtres d’un groupe restreint
de Bantu Ekoi vivant dans le Nord, à savoir les Nta, Nselle, Nnam,
Abanyom et Akagu.

S’il est vrai que dans les endroits d’Afrique de l’Ouest où existent des
roches appropriées, des blocs et des éclats de roche naturels ont souvent
été considérés comme des objets de culte, il n’en demeure pas moins qu’à
l’exception d’une demi-douzaine de cas en pays yoruba, la sculpture anthropomorphe
de pierres dures est limitée à une petite région de moins de 1 000
kilomètres carrés sur la rive droite du cours moyen du fleuve Cross. Cette
région se trouve dans l’angle ouvert formé par le fleuve Cross et l’un de ses
affluents, l’ Ewayon. C’est là qu’en 1961 et 1962, Allison a répertorié deux
cent quatre-vingt-quinze pierres façonnées de manière plus ou moins recherchée
et de facture anthropomorphe. Des amas de petites pierres sculptées,
généralement de forme cylindrique ou elliptique, ont également été découverts
en certains lieux d’implantation présents et passés dans la région67.

Allison a découvert les pierres sculptées dans trente-six sites principaux
sur des terres occupées par six sous-groupes ethniques ekoi autrefois autonomes,
et dans neuf autres sites où seize pierres ont été découvertes, soit
séparément, soit par groupes de deux.

Les groupes les plus nombreux et aussi les plus raffinés et les plus originaux
ont été recueillis sur les terres des Nta (50 pierres), des Nselle (90)
et des Nnam (94). On a également trouvé vingt-deux pierres dans trois sites
du pays abanyom et dix-neuf pierres dans trois sites du pays akagu, mais le
travail est de qualité inférieure et le style sans originalité. Les pierres nta,
nnam et les plus belles des pierres nselle sont sculptées dans du basalte. Les
pierres abanyom et akagu sont sculptées dans un calcaire coquilleux ; quelques
sculptures de calcaire ont également été découvertes dans des villages
occupés autrefois par des Nselle. Le calcaire est probablement plus facile
à travailler mais il présente un aspect extérieur rugueux et résiste mal aux
intempéries.

Les Nta et les Nselle désignent leurs pierres sous le nom d’akwanshi, ce
qui signifie « le mort enterré », alors que les Nnam et les autres peuples les
désignent simplement sous le nom d’atar, « pierres », ou d’ataptal, « longues
66. N. C. Neaher, 1979.
67. Voir p. Allison, 1968, 1976.
LA ZONE GUINÉENNE : PEUPLES ENTRE MONT CAMEROUN ET CÔTE D’IVOIRE
559
pierres ».

A l’heure actuelle, on distingue trois principaux styles : le style
nta est caractérisé par une figure cylindrique et l’existence d’un sillon
bien marqué entre la tête et le corps ; les Nnam choisissaient des blocs de
grande taille et couvraient leur surface de décorations abondantes et bien
exécutées ; les Nselle ont un style qui se rapproche de celui des Nta mais
ils produisent parfois des sculptures d’une grande originalité. Il est possible
également que ces styles aient une signification sur le plan chronologique.
Les peuples de culture akwanshi (y compris les Nde) emploient des
formes distinctes, mais apparentées, d’une langue ekoi-bantu68. A l’époque
qui a immédiatement précédé la colonisation, ils étaient divisés en deux
factions antagonistes qui éprouvent encore de l’hostilité l’une à l’égard de
l’autre. Dans des temps ethnographiques récents, les affaires de chaque
communauté étaient dirigées par les anciens sous les ordres desquels les
hommes jeunes étaient organisés en compagnies par classes d’âge.

 Il y avait aussi des ntoon ou chefs prêtres, dont les fonctions à l’époque récente
étaient principalement religieuses et cérémonielles. Les pouvoirs du ntoon
s’étendaient d’un seul village à l’ensemble du sous-groupe.



Article 3.1.34 Commerce primitif, afrique de l'ouest, afrique du V e siecle au Xi eme siecle
Cette section examine le degré de développement atteint par les populations
de cette région, notamment en ce qui concerne les célèbres sculptures
en terre cuite et en alliage de cuivre — qu’on fait généralement remonter
au Moyen Age —, les villes et les campagnes ainsi que les systèmes sociopolitiques
dans lesquels cet art s’est développé. Si les questions sont assez
précises, il n’en va malheureusement pas de même des réponses que nous
fournissent nos diverses sources.

Comme on l’a vu plus haut, la plupart des Akan, des Ewe et des
Gã-Adangme, les Yoruba, les Edo, les Igbo et autres groupes apparentés,
tels qu’on les connaît aujourd’hui, occupaient déjà aux XIe-XIIe siècles à
peu près les mêmes régions de basse Guinée qu’aujourd’hui, et sans doute
depuis longtemps. Les Yoruba, notamment, étaient déjà des citadins,
comme en témoignent les résultats des fouilles effectuées dans des villes
telles qu’Ife, Old Oyo et Ilesha69. Les Edo l’étaient aussi, ainsi que
le montrent les fouilles de Benin. D’autres, comme les Igbo-Ukwu au
Nigéria et les Bono Manso au Ghana, ont instauré des systèmes politiques
complexes.

Ces villes se distinguaient des autres agglomérations par leur taille relative,
leur composition, leur organisation sociale, leur structuration et leurs
fonctions. Elles étaient beaucoup plus fortement structurées autour d’un
noyau central et plus peuplées. Avec le temps, elles en vinrent à posséder
divers artisans spécialisés, occupés à plein temps ou presque à produire des
biens qui n’étaient pas uniquement destinés à la consommation locale. La
pratique de diverses industries, telles que le travail des métaux, la fabrication
de perles et la teinture, devint bientôt une caractéristique de bien des
villes d’Afrique occidentale. Nombre d’entre elles avaient de grands marchés
occupant une position stratégique et disposés à intervalles rapprochés
en fonction des ressources qui en faisaient la prospérité.
69. P. Ozanne, 1969.

LA ZONE GUINÉENNE : PEUPLES ENTRE MONT CAMEROUN ET CÔTE D’IVOIRE
561

De nombreuses villes d’Afrique de l’Ouest situées dans la zone forestière,
la savane soudanienne ou la steppe sahélienne (par exemple Ife, Benin,
Ushongo, Idah, Ugurugu au Nigéria ; Notse au Togo) avaient des murs ou
des fossés défensifs qui instauraient une frontière matérielle entre la ville
et la campagne. La taille et la complexité du système social, économique et
politique de certaines villes provoquèrent vite des clivages divers dans leur
population. Celle des villages était plus homogène, formant une communauté
agraire autour d’un chef unique assisté d’un conseil.

Le fait que ces peuples étaient parvenus à un seuil critique de connaissances
techniques permettant de faire subsister une population dense et
avaient atteint en matière d’organisation économique les niveaux de spécialisation
fonctionnelle décrits plus haut a dû favoriser l’instauration de
divers courants d’échanges commerciaux à longue distance. Du point de
vue archéologique, ce qu’il est probablement intéressant d’établir, ce n’est
pas tant la valeur d’échange de telle ou telle marchandise ni l’existence de
contacts commerciaux directs ou d’échanges peu structurés que la localisation
de la production et le caractère des lieux où elle est attestée (c’est-à-dire
l’analyse des lieux).

Dans beaucoup de communautés agraires primitives d’Afrique de
l’Ouest, des haches en pierre polie (appelée nyame akume au Ghana) étaient
commercialisées à des centaines de kilomètres à la ronde. Des haches de
pierre verte de la série Bibiani ont été trouvées dans une grande partie du
sud du Ghana. Les râpes en pierre de la culture kintampo, qui a livré les
plus anciennes traces de pratiques agricoles au Ghana autour de – 1500,
étaient faites de marne dolomitique manifestement acheminée sur de longues
distances, puisqu’on la trouve aussi bien dans les plaines d’Accra que
dans le nord du Ghana70. A Kumasi, Nunoo a découvert une « fabrique » de
haches en pierre sur les berges du Buruboro et du Wiwi71. Comme principaux
témoignages de cette activité, on trouve des ébauches de hache de pierre et
les stries laissées dans la roche d’affleurement par les opérations de meulage
et de polissage. Le rayon de distribution de ces haches n’a pas encore été
déterminé.

A Rim, près d’ Ouahigouya au Burkina Faso, on trouve des emplacements
de « fabriques » de haches remontant à la dernière période du Néolithique/
âge du fer ; le site semble avoir été un centre important, fournisseur de
régions où la matière première faisait défaut72.
De toute façon, la découverte de râpes ou de haches en roche verte à
des endroits extrêmement éloignés milite plus en faveur d’un commerce à
longue distance que d’un réseau d’échanges local.
Il existe aussi, datant de l’âge du fer, des traces d’un commerce local
de poteries au Ghana, mis en évidence par la présence, dans le fond archéologique,
de poteries d’argile étrangères à la région où les objets ont été
découverts. York a indiqué que plusieurs des remarquables poteries trouvées

70. C. Flight, 1967.
71. R. B. Nunoo, 1969.
72. B. W. Andah, 1973.
562
L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE

à New Buipe étaient faites d’argile provenant d’un rayon d’une centaine
de kilomètres autour du site. C’est le cas d’une poterie contenant une pâte
micacée qui a été trouvée à Begho73. Priddy a même fait état de distances plus
importantes, citant l’exemple d’objets originaires des hautes terres du Ghana
importés dans la région septentrionale où peu de poteries étaient fabriquées
localement74.

L’importance de ce commerce n’est peut-être pas seulement
de témoigner de contacts entre cultures au niveau régional ; il démontre aussi
que très peu de sociétés agricoles vivaient en autarcie complète. Selon cet
auteur, le début du commerce à longue distance en Afrique de l’Ouest est
inextricablement lié à l’exploitation des métaux et des gisements d’argile et
de pierre susmentionnés. En fait, il semble raisonnable de supposer l’existence,
dès les premiers temps de l’âge du fer, d’un réseau d’échanges commerciaux
lointains, vaste et complexe, rayonnant à partir de quelques points
centraux situés dans les diverses zones écologiques et reliant, d’une part, les
populations côtières et les communautés agricoles de l’intérieur et, d’autre
part, les populations du Sud et les communautés pastorales du Nord...




Article 3.1.35 La Sénégambie, afrique de l'ouest, afrique ancienne

Dans la région de Sénégambie, les recherches archéologiques ont montré
que la zone dioula-wolof de la basse Casamance était peuplée depuis le Ier
millénaire de l’ère chrétienne. Jusqu’à + 200, le peuplement était clairsemé
et composé de petits groupes campant sur de basses dunes de sable.
Linares de Sapir pense que ces peuples étaient venus de l’est, car
leur poterie se réclame des mêmes techniques décoratives, telles que les
lignes sinueuses gravées en creux, « que la poterie néolithique largement

26. W. L. d’Azevedo, 1962.
LES PEUPLES DE LA GUINÉE SUPÉRIEURE ENTRE CÔTE D’IVOIRE ET CASAMANCE
581
répandue du Cap-Vert au sud de l’Algérie et même au-delà en Afrique
centrale »27.

Ces habitants de la côte s’adaptèrent par la suite à la vie sur le littoral,
ainsi qu’en témoigne la présence de coquilles de mollusques. De Sapir émet
l’hypothèse qu’ils pratiquaient déjà à cette date la riziculture inondée (entre
– 200 et + 200)28.

Cette adaptation, nouvelle et radicale, fut le fait de nouveaux arrivants,
peut-être les ancêtres des Dioula, qui vinrent du Sud et délogèrent les
anciens occupants, dont le nombre était relativement faible.
Lors de la troisième grande phase d’occupation, le mouton et la chèvre
étaient domestiques ; la présence du bétail se maintenait tandis que le poisson
était une des bases de l’alimentation.

Durant la quatrième et dernière phase identifiée, deux nouvelles espèces
domestiques, le porc et le chien, faisaient leur apparition. La poterie
était en général la même que celle de la période précédente ; cependant,
les habitants ne fabriquaient plus alors de petits bols à couvercle, comme
c’est le cas encore aujourd’hui chez les Dioula. De Sapir croit trouver dans
le matériel archéologique, en particulier la poterie, l’indice que les Dioula
avaient fini par occuper toutes les vallées alluviales entre la Casamance et le
fleuve Sondrougou durant les trois dernières phases.

En dehors de la Casamance, l’embouchure du Sénégal, près de Saint-
Louis, et le delta du Sine-Saloum (Joal, Gandoul et Bandial) étaient également
habités à une date aussi ancienne, sinon plus. Sapir remarque que, si certains
tas d’ordures découverts dans ces estuaires appartiennent peut-être à la fin du
Néolithique, la plupart remontent au début de l’âge du fer et certains estuaires
étaient occupés à l’arrivée des Européens. A Dionevar, un tas d’ordures
complexe composé de coquillages contient plus de quarante couches. Des
fouilles récentes ont révélé des matériaux de l’âge du fer (fers de houe, grains
de collier, bracelets et poterie)29. Il existe en général un parallélisme entre les
céramiques de la Casamance et celles de la région de Saint-Louis.

En Casamance comme au Cap-Vert, les techniques décoratives attribuées
au Néolithique persistent au début de l’âge du fer. Les deux régions présentent
également de vagues ressemblances pour la forme des poteries (sphériques ou
ovoïdes de taille variable et jarres de taille moyenne au col évasé).
Les preuves linguistiques ne semblent pas confirmer la thèse selon
laquelle le groupe dioula serait venu de l’est. Elles situeraient plutôt le centre
originel de dispersion des Dioula vers le sud, dans la région côtière de
la Guinée-Bissau, où l’on trouve les Mandyak et les Balante, deux groupes
linguistiquement apparentés aux Dioula. Comme les Dioula, ces peuples
pratiquent la riziculture inondée et utilisent l’araire, le kayando.


27. O. Linares de Sapir, 1971 ; voir également Unesco, Histoire générale de l’Afrique, vol. II,
chap. 24.
28. D’après A. Portères (1950), la Sénégambie fut le deuxième centre de propagation de l’Oryza
glaberrima (le riz ouest-africain).
29. C. Descamps, G. Thilmans et Y. Thommeret, 1974 ; G. Thilmans et C. Descamps
(à paraître).
582
L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE



 D’un point de vue archéologique, cette thèse est également douteuse, car la pratique du
ramassage des coquillages, la poterie à décor de coquillages et la présence de
résidus de poisson lors de la deuxième phase d’occupation indiquent que ces
peuples sont venus de la côte et non de l’intérieur des terres à l’est.
Vers + 300, les Dioula exploitaient la faune abondante des canaux et
des marigots à mangrove et pratiquaient probablement aussi l’agriculture
— peut-être un stade avancé de la culture du riz.

 Bien des traits distinctifs de la culture dioula étaient déjà présents à partir de la deuxième période
d’occupation décelable. Les groupes vivaient sur des dunes de sable dans
les vallées alluviales ou à proximité ; comme ils le font de nos jours, ils déposaient
leurs ordures à des endroits déterminés. Les tas d’ordures contiennent
des fragments de poterie et d’autres déchets comparables à ceux de la culture
matérielle des Dioula d’aujourd’hui. On ignore si les Dioula enterraient des
poteries avec leurs morts, car aucune sépulture n’a été trouvée sur ces sites
ou à proximité.

Depuis quatre-vingts ans environ, on a découvert dans la région de
Sénégambie plusieurs grands ensembles de cercles de pierres (mégalithes)
au nord du fleuve Gambie, dans une zone s’étendant sur plus de 30 000
kilomètres carrés, à partir de Fara-fenni, environ à 360 kilomètres de l’embouchure
du fleuve, jusqu’à un point aussi éloigné à l’est que Tambacounda
au Sénégal (fig. 16.2 et 16.4). Les pierres étaient généralement extraites des
basses collines latéritiques qui parsèment cette région de savane. Les plus
anciens cercles découverts se composent de pierres dressées et d’alignements
de blocs latéritiques dont le nombre varie entre huit et vingt-quatre
et dont la hauteur atteint 4 mètres.

A Dialloumbéré, un groupe, peut-être le plus vaste connu jusqu’à présent, comprend plus de cinquante-quatre
cercles, le diamètre de chaque cercle atteignant 8 mètres. Mais le diamètre
intérieur des cercles varie en fonction de la taille et du nombre des pierres ;
et, généralement, les cercles sont groupés par deux ou trois. L’intérieur de
certains cercles est plat ; dans d’autres cas, il est creusé, mais le plus souvent
il est légèrement surélevé. Les pierres composant un cercle sont toutes de
la même taille — généralement comprise entre 1 et 2 mètres de haut. Les
pierres ont habituellement la forme de piliers arrondis.

Dans la plupart des cas, deux pierres orientées exactement à l’est accompagnent le cercle et
on trouve parfois de grandes pierres taillées en forme de Y30. Les travaux
archéologiques ont montré que ces monuments sont des champs funéraires.
Il semble que ces cercles de pierres aient été à l’origine beaucoup plus élevés
et recouverts de sable et de latérite, et que les rangées de cercles juxtaposés
étaient des nécropoles de dynasties de rois ou de prêtres, tandis que les cercles
plus modestes étaient ceux de chefs ou de prêtres locaux. On pourrait
également supposer que l’orientation vers l’est des pierres en forme de Y et
des paires de piliers isolés serait l’indice d’un culte du soleil.
Les poteries extraites de ces mégalithes semblent du même type que
les matériaux découverts dans les tumuli des Rao, des Sine et des régions

30. G. Thilmans, C. Descamps et B. Khayat, 1980.
LES PEUPLES DE LA GUINÉE SUPÉRIEURE ENTRE CÔTE D’IVOIRE ET CASAMANCE
583

sahéliennes du Sénégal31.

Bien que les cercles aient été antérieurement datés du XIVe siècle32, les nouvelles fouilles menées par l’Université de Dakar dans
la région du Sine-Saloum les font remonter aux environs de + 100033.
A ce jour, plus de quatre mille tertres ont été découverts, certains atteignant
5 mètres de haut et 40 mètres de diamètre. Ceux qui ont fait l’objet
de fouilles ont livré de nombreuses sépultures ; à Dioron Boumak, on en
comptait quarante et un34. Parmi les objets funéraires mis au jour à profusion,
on a trouvé des grains de collier d’or et de cornaline, des armes en fer, des
ornements en or et en cuivre et, dans une tombe, un pectoral en or. On peut
faire remonter l’apparition des objets en métal (ornements et autres objets
funéraires) dans cette région à une période allant du IVe au VIe siècle de l’ère
chrétienne. Les grains de collier de cornaline, cependant, proviennent de
sites datant d’avant le XIe siècle et sont une preuve de la diffusion de cette
matière, probablement en provenance de la vallée du Nil.

D’autres tertres, recélant autant de richesses, ont fait l’objet de fouilles
dans la haute vallée du Niger, principalement au-dessous de Ségou. A Kūgha,
un tertre accompagné de pierres dressées a été daté des environs de + 100035.
Cette richesse s’explique presque certainement par le contrôle des ressources
minérales et les possibilités agricoles du delta du haut Niger.

Il ressort clairement de ce qui précède qu’il y avait des contacts et des
rapports importants entre le Soudan occidental et la Sénégambie pendant
cette ère de bâtisseurs de mégalithes. Le géographe arabe al-Bakrī36 décrit
l’enterrement d’un roi du Ghana au XIe siècle qui, à certains égards, ressemble
aux enterrements de Sénégambie. Pour certains historiens modernes, ces
données, ainsi que les datations approximatives des sépultures faites précédemment,
indiquent une migration (un mouvement des Soninke n’étant pas
exclu) du siège de l’État du Ghana au Soudan occidental.

Sur la foi des données disponibles, on est enclin à penser que les mégalithes et les réalisations
socioculturelles connexes étaient l’oeuvre des ancêtres des peuples qui vivent
aujourd’hui dans la région — principalement les Manden, Wolof et Fulbe.
Dans l’état actuel des connaissances, les Dioula sont le seul peuple dont
on sache qu’il a vécu dans la région à l’époque de l’édification des cercles.

Cependant, le fait que la poterie trouvée dans certains ensembles (Wassu
par exemple) diffère considérablement de celle découverte dans d’autres
(comme Fara-fenni) pourrait indiquer que ces sépultures ont été édifiées par
un grand nombre de groupes ethniques ayant en commun la même culture.
De plus, la diversité des styles de taille de la pierre amène à penser qu’il y a
eu évolution sur une longue période.



article 3.1.36 Guinée, Sierra Leone, Libéria, afrique du Ve siecle aux Xi esiecle, afrique de l'ouest
En Sierra Leone, l’homme semble avoir trouvé sans difficulté un accès aux
grottes et cavernes situées dans les régions de savane boisée, en particulier
les hautes terres du Nord-Est. Il occupe depuis une date très reculée, parfois
bien antérieure à la fin de l’âge de la pierre, des grottes et des cavernes
comme celles de Kamabai, Yagala, Kabala, Kakoya, Yengema et Bunumbu.
Les fouilles menées à Kamabai et Yagala (des abris rocheux situés à moins
de 320 kilomètres au nord de Cape Mount) par Atherton, et à Yengema par
Coon ont révélé dans leurs couches supérieures l’usage du fer remontant
au VIIe ou au VIIIe siècle, bien que les outils de pierre continuent d’être
utilisés jusqu’au XIVe siècle et au-delà37. A partir du Néolithique, l’alimentation
des peuples de cette région doit avoir été fondée sur l’huile de palme,
la caroube, l’igname, le gibier, le poisson, le miel et les baies. On trouve
de vastes sites de fonderie dans le nord-est de la Sierra Leone, en pays
koranko ; malheureusement, ils ne sont pas datés.
Les deux niveaux les plus récents (3 et 4) de Kamabai ont été datés du
VIe -IXe et du VIe -X siècle.

Les poteries de ces niveaux, en particulier celles ornées de motifs triangulaires en chevrons, différaient de celles découvertes
dans des sites moins importants aux environs de Koidu38 et au nord-est
du pays bo39. A l’âge du fer succéda, du moins au nord-est du pays bo,
une tradition baptisée par Hill « Sefadu-Tankoro » et qui se caractérisait
par le travail du fer (fragments de scories et de tuyère). Sur un site, on a
découvert un creuset partiellement fondu et un moule ayant apparemment
servi au coulage du cuivre à la cire perdue. Des objets de fer associés à des
débris d’outils de pierre ont été trouvés dans l’un de ces sites, qui pourrait
être, selon Hill, un dépôt rituel accumulé pendant une très courte période.
Quelques sites ne contenant pas de céramiques et des dépôts dispersés
d’outils de pierre ont également fait supposer que des industries d’un type
voisin ou même semblable à celui des couches moyennes et inférieures de
la grotte de Yengema étaient répandues dans toute la province de l’Est et
du Sud40.

Il est indéniable que des contacts ont existé entre les peuples de la forêt
et de la savane de ce secteur de la haute Guinée depuis une date très reculée.
Le commerce jouait un rôle particulièrement important comme moyen
de contact et d’influence réciproque. Dans la zone des rivières du Nord, on
échangeait de la soie, du coton et un peu d’or contre des huîtres (par exemple
aux alentours de la Scarcies, de la Mellacourie, etc.).

Cependant, contrairement à l’opinion de certains auteurs, il existe des indices de civilisations
florissantes depuis une date très ancienne dans les zones forestières, entre
autres les images d’ancêtres en stéatite de la Sierra Leone et du Libéria,
37. J. H. Atherton, 1972 ; C. Coon, 1968.
38. P. Ozanne, 1966, p. 15.
39. M. H. Hill, 1970.
40. Ibid.




connues sous le nom de nomoli, ou pomdo41 et les mégalithes déjà évoqués
plus haut, mais qui existent également de la Guinée à la Sierra Leone et au
Libéria. Selon certains historiens, ces deux traditions seraient approximativement
contemporaines de l’introduction du fer, laissant entendre que ces
traditions et le fer étaient apportés à ces zones forestières de l’extérieur42.
Certaines traditions d’aujourd’hui en poterie (les vases sphériques au
col étroit et au goulot évasé fabriqués de nos jours dans le nord de la Sierra
Leone, par exemple) semblent renouer avec celles remontant au Néolithique
et sont proches de celles du Fouta Djalon.

Que la poterie et le travail du fer aient été ou non apportés de l’extérieur
dans la zone forestière, la région située entre le Sénégal et la Côte d’Ivoire
présentait les signes d’une organisation étatique complexe bien avant l’apparition
des sources écrites. Et ces formes d’organisation avaient des caractères
originaux par rapport à la civilisation du moyen Niger.
Dans la forêt tropicale du Libéria, la poterie du premier âge du fer présente
des traits de ressemblance avec l’âge du fer du Zimbabwe au début du
Ier millénaire de l’ère chrétienne43.

Les vestiges comprennent des poteries à colombin, des jarres cordées et imprimées en creux, des récipients de forme
carénée, des huttes de perches et de torchis et des plates-formes légèrement
surélevées, des scories laissées par la fonte du fer, des symboles du culte de
la fertilité — figurines d’argile représentant des femmes et du bétail —, des
grains de collier en coquille d’oeuf d’autruche et des objets de bronze et de
cuivre. Les trois derniers groupes d’objets n’ont pas encore été retrouvés sur
les sites du Libéria.

La poterie du Libéria présente également des ressemblances frappantes
avec celle du début de l’âge du fer dans d’autres régions de l’Afrique occidentale.
Ainsi, les vases imprimés en creux trouvés au Mali, au Sénégal et
au Ghana montrent des traits de ressemblance avec les formes et les types
de poteries équivalents, par leurs motifs ondulés et dentelés et par d’autres
éléments formels.

Les poteries retrouvées au Libéria appartiennent à des groupes distincts
qui paraissent relever de l’histoire culturelle. Du point de vue ethnographique,
les poteries manden-lomo-kpelle-mano sont suffisamment ressemblantes
pour constituer une sous-tradition de familles apparentées. Elles forment
en effet un continuum de caractères qui vont des plus variés et des plus
complexes dans les produits manden, au plus simple dans ceux des Mano. La
forme et le décor des vases atteignent la plus grande variété et la plus grande
complexité chez les Manden ; ils sont les moins variés et les moins complexes
chez les Mano. De fait, les poteries lomo-kpelle-mano sont beaucoup moins
complexes. Selon Orr, ce phénomène s’explique par la culture plus raffinée
des Manden du noyau mande par rapport aux autres, dits Manden de la
périphérie44.

41. J. H. Atherton et M. Kalous, 1970.
42. A. P. Kup, 1975.
43. K. G. Orr, 1971 -1972, p. 77.
44. Ibid.
586
L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE

Les céramiques bofota, samquelle I et gbanshay semblent plus proches
des poteries des Manden de la périphérie et, selon Orr, elles sont indubitablement
plus anciennes, bien qu’il ait établi une classification des styles pour
déterminer leur date exacte.

Les exemples connus de pomtan et de nomoli, noms généralement donnés
à des pierres sculptées d’une grande variété, se comptent par milliers
et ont été découverts dans une zone s’étendant de l’île Sherbro jusqu’au
pays kisi en Guinée, à près de 350 kilomètres plus au nord, et de l’ouest du
Libéria au pays temne, à 220 kilomètres environ en direction de l’ouest. Les
sculptures paraissent plus ou moins régulièrement réparties sur toute cette
zone, bien qu’il existe de grandes différences de style entre les pomtan (au
singulier : pomda) des Kisi et les nomoli découverts en Sierra Leone. Le terrain
est couvert d’une forêt très dense et peuplé d’agriculteurs qui cultivent
principalement le riz, mais appartiennent à deux groupes linguistiques. Les
Kisi au nord et les Boulom-Sherbro sur la côte parlent des langues du même
groupe, mais radicalement différentes des Manden et des Kono occupant le
territoire qui les sépare.

Outre leur nombre et leur large distribution, les nomoli et les pomtan
présentent l’avantage d’être relativement petits et faciles à transporter ;
ils ont donc pu être étudiés depuis très longtemps dans les collections
européennes.


Bien que l’opinion générale refuse aux Manden le privilège d’avoir exécuté
ces figures de pierre, du fait de leur arrivée jugée tardive, Atherton et
Kalous soutiennent la thèse contraire. Ils sont convaincus que les Manden
sont issus du croisement d’une population aborigène plus ancienne et d’un
élément mandingue plus récent. Selon eux, les nomoli sont l’oeuvre d’un
groupe aborigène connu des premiers visiteurs sous le nom de Sapes (et
comprenant des peuples de la côte apparentés entre eux comme les Sherbro).
Entre autres preuves à l’appui de leur thèse, ils mentionnent les nomoli
représentant les grosses têtes à longues moustaches tombantes caractéristiques
des Manden du Nord45.


En revanche, Person déduit de l’étude des traditions locales, des noms
de lieux et des plus anciennes chroniques européennes que la zone où l’on
retrouve les nomoli avait été autrefois entièrement occupée par des peuples
du groupe linguistique ouest-atlantique46. Cependant, tous les indices dont
nous disposons montrent que la date à laquelle il situe le déplacement des
Manden vers leur localisation actuelle, plus au sud, c’est-à-dire il y a quatre
siècles, est beaucoup trop récente.

Il semble, par exemple, que sur les pentes
boisées les plus reculées du bassin d’alimentation du Niger, les Kisi, malgré
leur origine ethnique très mélangée, ont préservé non seulement leur langue,
mais une grande partie de leurs traditions culturelles, y compris celle de la
sculpture sur pierre, qui se maintient encore de nos jours sous une forme
moins raffinée. Les découvertes archéologiques récentes en Sierra Leone,
qui montrent une culture utilisant le métal, possédant une tradition de


45. J. H. Atherton et M. Kalous, 1970, p. 307.
46. Y. Person, 1972.
LES PEUPLES DE LA GUINÉE SUPÉRIEURE ENTRE CÔTE D’IVOIRE ET CASAMANCE
587


poterie originale et répandue dans toute la région entre le VIe et le VIIe siècle,
permettent également de supposer certaines parentés entre cette culture du
fer et la tradition nomoli.
En se fondant sur les ressemblances de styles, Atherton et Kalous affirment
que les premiers nomoli ont dû être des imitations de figurines d’argile
du Soudan occidental. Selon eux, la tradition des nomoli serait venue du
Soudan occidental à la même date que la première apparition de certaines
poteries caractéristiques, ainsi que du fer à Kamabai — c’est-à-dire entre le
VIe et le VIIe siècle47.

S’il est parfaitement possible que les pierres sculptées
aient été exécutées au début de l’âge du fer, ces auteurs n’apportent aucune
preuve que la connaissance de cette technique ait été un apport du Soudan
occidental au nord. En fait, ils paraissent ne tenir aucun compte du fait que
des bois sculptés très semblables aux objets de pierre (et non pas de figurines
d’argile) ont été trouvés dans la région, et que l’on peut avoir acquis la
connaissance de la sculpture sur pierre en travaillant d’abord le bois. L’idée
d’un apport extérieur apparaît également très douteuse du fait, entre autres,
que cette tradition porte uniquement sur le travail de la pierre et non de
l’argile et que les sculptures présentent une très grande variété de styles.
En tout état de cause, si cette tradition est issue du travail de l’argile, il semble
pour le moins curieux qu’aucune figurine d’argile (terre cuite) n’ait été
découverte sur les mêmes sites, alors que les populations locales utilisaient
l’argile pour la poterie.

Allison fait remarquer que la majorité des sculptures sont taillées dans
le mica ou la stéatite, un nombre moindre dans le schiste et l’amphibolite, et
quelques-une dans des roches dures comme le granit, la dolérite et le grès48.
Vu le nombre considérable de ces sculptures, il paraît raisonnable de supposer
qu’elles étaient habituellement exécutées sur place ou le plus près possible
des sources de matières premières. L’abondance des vestiges, leur très large
distribution, l’utilisation de la pierre et du bois, et non de l’argile, et la grande
diversité des styles, tout indique qu’il s’agit d’une tradition endogène plutôt
que d’une tradition importée de l’étranger, qui a prospéré sous ces diverses
formes, essentiellement en fonction des pressions et des différences culturelles
et écologiques locales.

Si les premiers nomoli avaient été faits à l’imitation des figurines d’argile du Soudan occidental, comme le soutiennent Atherton
et Kalous, il est très surprenant que les habitants de la forêt n’aient jamais
tenté de façonner eux-mêmes ces objets en argile, ce qui aurait été, à tous
les égards, plus facile et du moins possible, étant donné qu’ils disposaient
d’argile et s’en servaient pour faire des pots. Il est également surprenant que
ces peuples, si doués dans l’imitation d’autrui, qui, non seulement ont appris
si vite, mais ont vite traduit la leçon nouvellement apprise dans plusieurs
idiomes et matériaux locaux, aient été pourtant incapables de découvrir par
eux-mêmes les possibilités offertes par ces matières premières existant en
abondance, mais aient dû attendre l’arrivée d’une ou deux figurines d’argile

47. J. H. Atherton et M. Kalous, 1970, p. 312.
48. P. Allison, 1968, p. 37.
588
L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE

pour voir s’ouvrir la boîte de Pandore. Dans l’état actuel des connaissances,
non seulement il est plus logique d’admettre que les nomoli ont été, dans une
grande mesure, une création indépendante d’un peuple qui vivait dans la
région depuis très longtemps, mais il faut envisager sérieusement la possibilité
que cet art ou tradition technique ait été exporté vers le nord à partir du
sud. En fait, ce n’est peut-être pas par hasard que la tradition de la sculpture
sur pierre se retrouve dans diverses autres parties de la région guinéenne,
comme les Esie en pays yoruba et les Akwanshi chez les Ekoi de la région de
la Cross River.

De même, la datation contredit l’idée selon laquelle la technique des
nomoli serait venue de la zone soudanaise par le moyen indirect de la terre
cuite. Lors des fouilles archéologiques de Jenné-Jeno, dans le delta intérieur
du Niger, une statuette de terre cuite a été découverte sur un site archéologique
bien connu et daté entre 1000 et 130049. Si cette date marque le début
de cette tradition artistique dans la région, elle est beaucoup plus tardive que
celle du début de la tradition des nomoli en Sierra Leone, qui est située par
recoupement entre le VIe et le VIIe siècle.

La grande majorité des sculptures de tous types représentent des formes
humaines mâles, bien que les parties génitales soient rarement représentées.
Un nomoli type mesure généralement de six à huit pouces de haut, et un
pomda de trois à six pouces, bien que quelques spécimens de plus de douze
pouces de haut aient été retrouvés dans tous les secteurs de la région. Les
pomtan sont habituellement de forme cylindrique et se composent pour l’essentiel
d’un cylindre surmonté d’une tête sphérique sans traits marqués, ce
qui a inévitablement conduit à les décrire comme des objets phalliques.
A partir de cette forme stylisée et simplifiée, les sculptures ont évolué vers
une représentation complète du corps humain. A l’imitation des Akwanshi
beaucoup plus grands de la Cross River, les traits du visage sont gravés sur la
tête et des bras en bas-relief sont ajoutés au corps50. Quelques stylisations de
corps féminins aux formes protubérantes apparaissent également. Enfin, nous
trouvons des formes humaines des deux sexes bien sculptées, mais les mâles
restent plus nombreux. Elles font preuve d’un raffinement extrême dans le
détail des coiffures, de l’arrangement des cheveux, des parures de perles et
des cicatrices ornementales.

Les statuettes masculines sont souvent barbues et certaines ont des nez recourbés, les dents découvertes et un bâton ou une
arme dans les mains. Préservant la forme cylindrique caractéristique des
pomtan, nous trouvons quelques groupes dans lesquels un grand personnage
central est entouré d’une série de silhouettes plus petites. Ces statues et ces
groupes plus élaborés apparaissent rarement dans les collections rassemblées
chez les Kisi de Guinée et sont probablement tous originaires du pays des
Kisi du Sud en Sierra Leone et du pays kono qui a des frontières communes
avec les Kisi et les Manden.

La croyance populaire dans la région est que ces sculptures sont d’origine
divine, bien que les anciens Kisi admettent qu’elles ont été exécutées par
49. R. J. McIntosh et S. K. McIntosh, 1979, p. 51 -53.
50. Voir le chapitre 17 ci-dessus.
LES PEUPLES DE LA GUINÉE SUPÉRIEURE ENTRE CÔTE D’IVOIRE ET CASAMANCE
589

leurs ancêtres à une époque très lointaine et sont toujours la manifestation
de quelque ancêtre. En revanche, il est caractéristique que chez les Manden
les nomoli soient associés aux anciens possesseurs de la terre, et non à leurs
propres ancêtres. Ceux qui sont découverts sont placés sur un autel au milieu
des champs, où leur présence garantit une bonne récolte de riz, comme le
veut la croyance.

En fait, les données linguistiques semblent suggérer que, depuis deux
mille cinq cents ans environ, le sud de la Sierra Leone, le nord du Libéria et
une partie de la Guinée voisine ont été occupés par des peuples de langue
mel, dont l’expansion s’est probablement faite au détriment de peuples de
langue kwa. Vers la même époque, les langues manden s’étendaient et se
différenciaient à partir d’un foyer situé dans la région de la frontière entre le
Libéria et la Guinée. Une des branches des ancêtres des Manden dont sont
issus les Kono-Vaï, les Koranko, les Malinke et autres, a essaimé vers le nord
et a fini par se répandre largement au Soudan.

 Pour finir, la branche konovaï est descendue vers le sud-ouest, séparant les Kisi et les Gola des autres
peuples de langue mel. Par la suite, à une date très récente, un autre groupe
manden, déjà intérieurement divisé, s’est dirigé vers le nord-ouest, coupant
les Kisi des Gola, s’ils ne l’étaient pas déjà, et franchissant la barrière établie
par les Kono-Vaï. Cette poussée vers le nord-ouest des Manden (connus sous
le nom de Manden-Loko) fut ensuite rompue par l’expansion vers l’est des
peuples de langue temne au nord de la région51. Hill a émis l’hypothèse que
l’apparition de la tradition archéologique sefadu-tankoro serait associée à
l’expansion vers le sud-ouest des Kono-Vaï52. Mais cette hypothèse néglige
une importante question : pourquoi une expansion linguistique, celle des
Kono-Vaï, serait-elle visible, alors qu’une autre, parfaitement similaire, celle
des Manden-Loka, ne l’est pas ?

Il existe peu de données permettant d’établir une liaison directe entre
le mouvement vers la côte des Vaï (du nord-ouest du Libéria qui parlent une
langue manden du nord) et celui des Ligbi vers l’est de la Côte d’Ivoire,
malgré les ressemblances linguistiques.

Il est plus probable que les Vaï ont pénétré dans la Sierra Leone actuelle en compagnie des Kono. Les traditions
selon lesquelles les Kono auraient été laissés en arrière semblent prêter à
confusion : il est plus vraisemblable que les Kono, les Vaï et les groupes parlant
la langue dama aujourd’hui disparue aient formé une bande continue
de l’est de la Sierra Leone à la mer, séparant les Gola et les Kisi des autres
peuples de langue mel. Plus tard (peut-être avant le milieu du XVIIe siècle),
cette bande doit avoir été coupée par le mouvement vers l’ouest des peuples
manden du Sud-Ouest.

La « migration » des Vaï n’a pas nécessairement pris la forme d’un exode
massif ou d’une conquête. Il s’agissait plus probablement de l’ouverture progressive
de voies de commerce, quelques marchands de langue manden du
Nord étant installés sur la côte et un plus grand nombre transportant du sel,
du poisson séché et d’autres denrées de la côte à la boucle du Niger.


51. P. E. H. Hair, 1968a, 1968b, 1974.
52. M. H. Hill, 1972, p. 1 -2.
590
L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE

Bien que ces voies commerciales aient finalement été plus ou moins interrompues, la
langue vaï s’est maintenue près de la côte du fait de son importance pour le
commerce et des liens avec les Manden qui n’avaient jamais été totalement
rompus.

Convaincu également que le sel et le poisson jouaient un rôle prédominant
dans le commerce à grande distance bien avant l’arrivée des Européens,
Hill en déduit que : l’expansion des Manden dans la zone forestière, puis
jusqu’à la côte, était liée à l’ouverture de routes commerciales ; ces routes
commerciales elles-mêmes étaient liées à l’accroissement de la population
dans la zone concernée (et réciproquement ?) ; l’accroissement de la population
fournissait la base nécessaire à la mise en place de systèmes politiques
plus complexes, adaptés à une population foncièrement tributaire du commerce
extérieur et probablement conçus sur le modèle de ceux du Soudan
occidental ; le prestige de la langue manden, langue des marchands ou des
souverains — ou des deux à la fois — a contribué à l’effacement d’une ou
plusieurs langues mel, probablement préexistantes, devant une forme
ancienne de la langue kono-dama-vaï53.


Selon de récents travaux de recherche, les Manden du Nord ne sont
pas arrivés soudainement dans les régions forestières, mais progressivement
et par petits groupes, ni aussi récemment qu’on le croyait auparavant. On
reconnaît également le rôle du commerce à longue distance, qui a stimulé
les grandes transformations sociopolitiques, de même que l’influence probablement
exercée par les agents de ce commerce — autrement dit les Vaï.
On admet désormais la possibilité d’une arrivée des Vaï en Sierra Leone
plusieurs siècles avant la date de 1455 avancée par Y. Person54.

Les données linguistiques proposent, à cet égard, quelques indications intéressantes.
Jones indique que les Kono et les Vaï semblent avoir emprunté certains
mots aux langues manden du Sud-Ouest (par exemple, les termes désignant
le poisson, la volaille, le canoé, le campêche, le coton et le fer), dont quelques-
uns se retrouvent dans les langues mel et manden du Sud-Ouest, mais
pas dans le manden (comme court, variole) et un au moins n’existe qu’en kisi
(éléphant). Ces emprunts pourraient avoir une signification culturelle — ils
impliqueraient alors que le développement de la civilisation kono-vaï a été
un processus très lent bénéficiant d’apports venus de diverses directions à
différentes époques55.


De ce point de vue, l’image donnée par Person du mouvement ayant
amené les Vaï et les Kono dans leur pays actuel, celle d’une simple incursion
rapide remontant au XVe ou au XVIe siècle, n’est pas tout à fait convaincante,
car des processus historiques qui ont duré des siècles ou des décennies ne
peuvent guère être ramenés à une seule bataille ou à l’action d’un chef unique
; de même, l’ouverture de nouvelles voies commerciales se fait de façon
progressive et non par une soudaine conquête militaire.
Ce qui nous intéresse davantage, ce sont les causes politiques et économiques
ayant entraîné des mouvements prolongés pendant des siècles.

 Il
53. Ibid.
54. Y. Person, 1971.
55. A. Jones, 1981.
LES PEUPLES DE LA GUINÉE SUPÉRIEURE ENTRE CÔTE D’IVOIRE ET CASAMANCE
591

en est résulté une modification de la physionomie des populations par les
intermariages, la transformation des structures sociales et l’extension ou la
régression des langues. Bien des événements décrits par Person, y compris
l’arrivée des Vaï, se sont probablement produits des siècles plus tôt et à un
rythme beaucoup plus lent.

Selon Jones, le nombre d’utilisateurs de la langue vaï a été accru par les
intermariages dans la population autochtone, non seulement les groupes de
langue mel, mais aussi ceux de langue dio qui, d’après les sources du XIXe
siècle, occupaient autrefois une zone beaucoup plus vaste sur la côte. Les Vaï
cessaient ainsi d’être considérés comme de parfaits étrangers56.

Les traditions qui parlent de migrations, de conquête et d’expansion territoriale
s’éclaircissent si nous les traduisons en termes de voies commerciales
(parfois peut-être ouvertes et défendues par des actions militaires).

Outre un petit noyau de Vaï sur la côte, on trouvait probablement un grand nombre de
gens parlant le vaï ou une langue apparentée, qui parcouraient les couloirs
reliant le pays manden à la côte. Il existait peut-être quelques établissements
formant des « noeuds » le long de ces couloirs ; mais il est peu probable qu’ils
aient été établis sur des territoires étendus.

En ce qui concerne les champs de recherche de nature à fournir de
nouveaux indices sur les origines des Vaï, Jones remarque à juste titre que si
d’autres sources écrites des XVIe et XVIIe siècles sont découvertes, il est peu
probable qu’elles nous apportent beaucoup d’éléments nouveaux sur le sujet.
Il pense que les traductions orales pourraient être utiles, par exemple celles
de l’est de la Sierra Leone et du nord-ouest du Libéria. Il met à part le facteur
kamara comme méritant des recherches plus approfondies ; et sur un plan plus
général, il remarque à juste titre qu’il serait utile de savoir dans quelle mesure
l’utilisation de noms manden par des groupes non manden est répandue dans
certaines zones. A cela est associée la nécessité de travaux socio-anthropologiques,
qui pourraient indiquer dans quelle mesure les Vaï ont conservé les
caractéristiques des Manden dans le domaine social et culturel.

Jusqu’à présent, il n’y a guère eu de recherches archéologiques dans la
zone vaï. Si les données fournies par Hill sur l’apport d’une poterie originale
et d’un nouveau mode d’implantation des villages au nord de la zone vaï
sont confirmées57 cette découverte risque d’avoir des répercussions sur les
théories concernant l’origine des Vaï, bien qu’il soit dangereux de tracer des
56. Ibid., p. 162. Jones fait également remarquer qu’on n’a jamais expliqué de façon satisfaisante
pourquoi les langues manden du Nord sont si souvent utilisées pour le commerce, encore que
cela puisse être lié à leur simplicité grammaticale. Mais ce qu’il convient de souligner, c’est que
le vaï a été adopté comme langue du commerce et que cela a d’importantes incidences sur le
plan historique. Jones fait observer que l’adoption du vaï comme langue du commerce semble
impliquer l’existence d’un marché pour les biens proposés par les groupes parlant cette langue.
Il se peut que les non-Vaï aient été disposés à accepter le vaï comme lingua franca parce qu’il
représentait pour eux une civilisation « supérieure ». Peut-être le vaï n’avait-il pas d’aussi fortes
connotations ethniques que d’autres langues. Il est même concevable que la diffusion du vaï ait
été favorisée par celle des maladies apportées par les groupes parlant cette langue, hypothèse qui
a été avancée dans le cas de l’expansion bantu. Mais il n’y a pour l’instant guère de donnée qui
permette de vérifier cette hypothèse.


57. M. H. Hill, 1972, p. 1 -2.
592
L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE


frontières en se fondant sur un simple style de poterie. Les sites de certaines
implantations sur la côte sont indiqués sur les cartes du début du XVIIe siècle,
et une investigation mériterait d’être faite, ne serait-ce que pour déterminer
approximativement leur étendue. Davantage de travail doit être fait sur les
nomoli, et il est essentiel de recueillir des données sur les premières utilisations
du fer dans la région.
Cependant, une des principales contributions doit venir des linguistes.
Au cours des quinze dernières années, de nombreux progrès ont été
faits dans la classification des langues dans cette région en « groupes » ou
« branches ». Il est à espérer que les chercheurs s’attacheront maintenant à
combler les lacunes entre ces groupes et à découvrir les points communs
entre certaines langues relevant de groupes différents. Tant que ce travail
n’aura pas été fait, il sera impossible de définir exactement la « différence »
entre le manden, par exemple, et le vaï ou le krim. Les mots d’emprunt
présentent un champ particulièrement prometteur pour des recherches
ultérieures. La comparaison des dialectes qui composent le manden, le vaï,
le krim et le gola serait aussi révélatrice. Enfin, il serait peut-être également
possible de proposer une explication linguistique à la discordance
apparente entre la répartition actuelle des groupes de langue mel et des
noms de rivières commençant par Ma.
Il apparaît donc qu’il y a eu très tôt des contacts entre les peuples de la
forêt du Soudan et de Guinée, ce qui a entraîné une certaine migration de
peuples soudanais tels que les Soninke et les Manden vers le sud et l’est et
leur pénétration dans certaines parties des basses plaines forestières. Il est
cependant très douteux qu’ils se soient déplacés en nombre suffisant pour
supplanter les populations indigènes. En fait, dans le cas le plus fréquent,
les indigènes n’étaient pas de simples pêcheurs ou chasseurs-cueilleurs kwa,
comme on l’a souvent supposé. Il n’est pas vrai non plus que les indigènes
et les immigrants soient restés habituellement dans un état de stagnation
culturelle ou même de décadence, du fait de l’isolement et des conditions
écologiques défavorables, comme le laisse entendre Murdock58. L’analyse
historique révèle plutôt une interaction dynamique permanente entre les
groupes habitant la région, entraînant une évolution régionale originale.
Il existait un certain rapport entre la souche ethnique, l’affiliation linguistique
et le type culturel, mais il n’était pas nécessairement aussi étroit ni aussi
régulier que le soutiennent certains auteurs. Des peuples côtiers répartis sur
une aire géographique très étendue, tels que les Wolof, les Serer, les Dioula,
les Nalu, les Temne, les Kisi et les Gola, et parlant des langues appartenant
au sous-groupe ouest-atlantique, pourraient être les derniers représentants
des anciens habitants de la région, mais ils ne constituent pas une culture
forestière « ancienne et primitive » d’une souche nègre originale qui aurait
occupé toute l’Afrique occidentale aux temps préhistoriques. Les peuples de
langue kwa du sud-est du Libéria et de l’ouest de la Côte d’Ivoire n’étaient
pas non plus les plus primitifs de ces groupes. En fait, l’ensemble des données
archéologiques et autres dont nous disposons actuellement montre d’une

58. G. P. Murdock, 1959, p. 70 -71 ; p. 259 -260.
LES PEUPLES DE LA GUINÉE SUPÉRIEURE ENTRE CÔTE D’IVOIRE ET CASAMANCE
593


manière concluante que ces peuples connaissaient une agriculture intensive,
de grandes monarchies centralisées, des corporations d’artisans et des classes
héréditaires, des organisations militaires, des réseaux commerciaux et des
marchés, bien avant les premières intrusions et influences soudanaises, et
certainement entre le VIIe et le XIe siècle.
Les données archéologiques et ethnologiques semblent également
étayer l’hypothèse d’une interaction dynamique entre divers groupes qui
sont entrés en contact à divers moments, et non celle qui fait de l’apparition
de caractéristiques importantes, comme le travail du fer et l’organisation étatique,
le résultat de l’emprise culturelle du Soudan. Ces données indiquent
que, sur la côte de l’Atlantique ouest, le riz était une plante plus importante
et plus intensément cultivée que le coton, le millet ou le sorgho, auxquels les
partisans de la prépondérance du Soudan semblent attacher une importance
injustifiée et qui peuvent avoir été introduits par des immigrants venus du
Nord ou lors de contacts avec le Nord.
Le sud du Libéria et l’ouest de la Côte d’Ivoire semblent marqués par
une nette coupure entre ces traditions agricoles. Le fleuve Bandama, qui
sépare les peuples baule et kru, est également la limite la plus septentrionale
de la culture intensive de l’igname. Quand les ignames apparaissent parmi
les plantes cultivées au nord de cette frontière, on signale que leur récolte
se fait sans le rituel élaboré qui l’accompagne chez les Agni et les autres
peuples de langue kwa implantés plus au sud.
Si au nord de la rivière Saint-Paul et à l’est, le long de la lisière de la zone
forestière, le riz reste une culture de base et fait l’objet d’une culture intensive
par tous les peuples de la région ouest-atlantique centrale, d’importantes
plantes aborigènes du Soudan, telles que le millet, le coton et le sorgho ont
à peine dépassé la frontière entre la Guinée et le Libéria à l’ouest, ou les
pays temne, manden, koranko et kono en Sierra Leone. Dans la province
nord-ouest du Libéria, ces cultures ne sont pas pratiquées par les De, les
Gola et les Kpelle de l’Ouest, sauf dans les endroits où des groupes manden
se sont établis à une date relativement récente, ou dans lesquels on sait que
leur influence s’est exercée pendant de longues périodes. Ces conditions
existent dans un étroit couloir le long de la rivière Saint-Paul, jusqu’à la ville
actuelle de Boporo à l’ouest, ainsi que dans les groupes de Kisi, de Loma et
de Gio dont les territoires s’étendent très loin à l’intérieur des hautes plaines
de Guinée.





Article 3.1.27 Littérature ethiopienne, afrique du Ve siecle aux Xi esiecle
L’origine de la littérature éthiopienne est biblique et chrétienne. Les
milieux ecclésiastiques lui ont donné dès le début ses caractéristiques
essentielles. Depuis le IVe siècle, la langue guèze domine à la cour comme
dans l’Église. C’est avec elle que les traductions occupent une grande place
dans cette littérature.
Les premiers ouvrages furent des traductions de la Bible exécutées
dans les monastères qui furent créés à partir de la fin du Ve siècle de l’ère
chrétienne. Elles se poursuivirent au cours des siècles suivants. Ces ouvrages
furent traduits du grec principalement. Le Nouveau Testament a été traduit,
d’après le texte approuvé par le patriarche d’Antioche, par des ecclésiastiques
syriens monophysites réfugiés aux Ve et VIe siècles en Ethiopie, où ils
ont beaucoup contribué à la diffusion du christianisme (fig. 19.3).
En ce qui concerne l’ Ancien Testament, en-dehors des livres canoniques
définitivement reconnus par le Concile de Trente, les Éthiopiens ont traduit
plusieurs textes bibliques considérés par d’autres Églises comme apocryphes.
Parmi eux il faut mentionner le Livre de Henoch, le Livre des Jubilés, l’Ascension
d’Isaie, le Pasteur Hermes et l’Apocalypse d’Esdra. Il importe de noter que c’est
seulement en langue guèze que ces livres apocryphes nous ont été conservés
intégralement ; en d’autres langues, on n’en possède que des fragments. C’est
donc au cours de ces siècles obscurs que surgit une des contributions les plus
importantes de l’Éthiopie à la littérature chrétienne.







Article 3.1.28 L’art ornemental, Ethiopie, afrique ancienne
Dans plusieurs édifices anciens et notamment dans ceux dont il a été fait
état dans ce chapitre, une ornementation sculptée était appliquée principalement
au plafond, sur les chapiteaux et les arcs.
Dans l’église de Debre-Damo, des panneaux sculptés ornent encore
aujourd’hui les caissons de bois, au plafond du vestibule. Ils représentent
surtout des animaux : lions, antilopes, zébus, serpents, chameaux, éléphants,
buffles, chèvres, ânes, girafes, léopards, ainsi que des animaux fantastiques,
des motifs végétaux et géométriques. Le goût du décor se manifeste également
sur les chapiteaux. La croix en est souvent le motif central entouré
d’entrelacs et de palmettes. Les artistes de la haute époque connaissaient
le répertoire de l’ornementation en usage dans les pays méditerranéens,
notamment l’Égypte copte. Dans les églises de Zarema, de Debre-Damo
et d’ Agowo, des frises à encadrement carré, identique à celui des fenêtres,
constituent un décor architectural, sculpté dans la pierre. L’église de Zarema-
Ghiorghis est parmi les plus ornementées des anciens monuments du nord
de l’ Éthiopie.


Article 3.1.29 Les Nilotes, afrique ancienne
A l’est du lac Victoria, la prédominance des premiers agriculteurs a d’abord
été remise en cause par les Nilotes méridionaux, qui commencèrent à se
déplacer vers le sud, à partir des régions de la frontière entre l’ Ouganda et le
Soudan, vers le milieu du Ier millénaire avant l’ère chrétienne, et qui doivent
être considérés comme les créateurs de la tradition archéologique d’ Elmenteita15.
Les Nilotes méridionaux s’implantèrent dans les zones plus élevées
situées sur la bordure ouest du centre de la Rift Valley au Kenya, intégrant
dans leur société une population considérable de Kushites méridionaux et
nouant apparemment des liens économiques étroits avec des communautés
de chasseurs-cueilleurs des franges forestières de la Rift Valley et avec les
communautés plus purement pastorales de Kushites méridionaux qui continuaient
à occuper le fond de la vallée16. Les chasseurs devaient leur fournir
des produits comme du miel, de la cire d’abeille et des peaux, tandis que les
éleveurs de la Rift Valley devaient échanger avec eux du bétail contre des
céréales. Au VIIe siècle de l’ère chrétienne, les Nilotes méridionaux avaient
engendré deux sociétés distinctes, les Pré-Kalenjin, au nord des monts de
Mau, et les Tato — dont les Dadoga actuels sont issus — au sud de cette
chaîne. Au début, les Tato semblent s’être concentrés sur les hautes terres
de Loita avant de se répandre à une époque plus tardive, mais antérieure à
1100, vers le sud-est dans l’ancien pays asa de la steppe masaï17.




Article 3.1.30 Diaspora entre afrique et chine, afrique ancienne
Bien que la présence d’Africains hors de leur continent soit attestée depuis
l’Antiquité, c’est seulement au cours de la période examinée ici que leur
rôle s’est affirmé, en différents domaines de l’activité humaine, dans les pays
musulmans du Moyen-Orient, le sous-continent indien, l’archipel malais
et en Extrême-Orient. Malheureusement, nous ne disposons que d’informations
encore insuffisantes, de surcroît dispersées dans un grand nombre
d’ouvrages et de documents écrits en des langues différentes, principalement
orientales. En outre, aucune étude systématique autorisée n’a jamais
été réalisée sur la diaspora africaine en Asie1. Aussi, la tentative qui est
faite, dans le présent chapitre, pour regrouper les données disponibles sur
les relations anciennes entre l’Afrique et l’ Arabie, ainsi que sur les aspects
politiques, sociaux, économiques et culturels de la présence africaine dans
les régions susmentionnées a-t-elle un caractère préliminaire.
Premiers contacts entre l’Afrique et l’Arabie :
l’époque préislamique
Les relations commerciales entre le sud-ouest de l’Arabie et la côte de l’Afrique
orientale décrites par l’auteur inconnu du Périple de la mer Érythrée, qui
date probablement de la fin du Ier siècle ou du début du IIe siècle de l’èrechrétienne2, étaient antérieures de plusieurs siècles à la rédaction de cette
oeuvre. Il semble que le riche et puissant royaume de ˓Awsān au Yémen ait
dû son importance commerciale à l’intensité de ses échanges avec l’Afrique
orientale3. Son inféodation au Kataban au cours de la dernière moitié du
Ve siècle avant l’ère chrétienne ébranla sa prospérité et sa puissance, qui
déclinèrent alors irréversiblement.
On ne dispose pas d’informations suffisantes pour déterminer avec certitude
l’époque où ces liaisons commerciales s’établirent, ni leur extension
vers le sud le long du littoral de l’Afrique orientale pendant la période préromaine.
A. M. Sheriff suggère, avec des arguments convaincants, qu’elles
remontaient probablement au IIe siècle avant l’ère chrétienne4. A l’époque
romaine, il semble que les marchands d’Arabie aient exercé un quasi-monopole
sur tout le commerce côtier de l’Afrique orientale.

1. Depuis la rédaction du présent chapitre, un ouvrage sur la présence africaine en Asie dans
l’Antiquité a été publié : voir I. van Sertima (dir. publ.), 1985.
C H A P I T R E 26



Article 3.1.31 Les différentes formes de commerce, afrique de l'ouest, afrique ancienne du Ve siecle aux Xi e siecles

Les diverses formes de commerce
Les échanges locaux, plus ou moins étendus, existent certainement depuis
longtemps, pour certains produits essentiels comme le sel ou les métaux,
pour des objets de parure aussi, qui sont transportés parfois sur de grandes
distances.
Certaines zones, où le développement technologique est intense, deviennent
des lieux de forte production de matières premières, d’élaboration de
produits finis, des escales dans le transport de ces produits le long des réseaux
qui se sont progressivement organisés. L’archéologie a, ces dernières années,
totalement révélé l’existence de tels réseaux au sud des fleuves Sénégal et
Niger, sur lesquels toutes les autres sources étaient muettes85 ; ainsi se trouve
beaucoup mieux éclairée la genèse d’ensembles politiques comme le Takrūr,
le Ghana ou Gao. Au cours des cinq siècles que nous étudions, le commerce
a pris un développement spectaculaire dont le fleuron est le commerce transsaharien.
Il existait avant le début de l’époque un certain commerce interne
au Sahel et sans doute des liaisons avec la vallée du Nil et avec l’Afrique du
Nord, surtout par une liaison entre le lac Tchad, le Kawār et le Fezzān. Les
indices que nous possédons (métrologie, numismatique, trouvailles en Afrique
occidentale) permettent de poser l’hypothèse que ce fut l’adoption des
transports par chameau qui rendit le commerce à grande distance rentable
à travers le désert. Il n’en reste pas moins qu’à partir de 800 environ, une
expansion explosive de ce commerce a eu lieu. Le système saharien classique
avec les exportations de l’or et de vivres vers le nord contre l’importation de
sel du désert et de produits manufacturés du Nord s’est mis en place à notre
époque86. Ce commerce s’étend même très loin vers le sud. Dès le IXe siècle,
il déverse probablement des milliers de perles à Igbo-Ukwu ; ce site est aussi
relié à la mer vers le sud87. Et vers 1100, le commerce atteint les lisières de la
forêt, dans la région qu’on appellera plus tard la Gold Coast (actuel Ghana).
Au nord aussi bien qu’au sud du désert, l’expansion du commerce transsaharien
a eu de grandes conséquences. Parmi elles d’abord l’épanouissement
des organismes étatiques, du Maroc à l’Égypte entre le VIIIe et le XIe siècle ;

84. Dates à partir du IXe siècle : M. Posnansky et R. J. McIntosh, 1976, p. 170 ; O. Ikime (dir.
pubi.), 1980, p. 68 -72.
85. S. K. McIntosh et R. J. McIntosh, 1981 ; J. Devisse, 1982.
86. Voir chapitres 11, 12, 13, 14, 15 et 27 ci-dessus.
87. T. Shaw, 1970.
828
l’afrique du viie au xie siècle


il en va de même, au sud, de l’Atlantique au Tchad, pendant les mêmes
siècles. Ensuite, bien entendu, le commerce entraîna le développement de
groupes de marchands plus ou moins fortement structurés et plus ou moins
dépendants de pouvoirs politiques.
Le rôle de l’Éthiopie dans le commerce international s’effondre avec
les changements importants dans le grand trafic de l’océan Indien du VIe au
VIIIe siècle : Adoulis perd son rôle et Axum périclite. La côte d’Afrique orientale
prend au contraire bien plus d’importance, même si nous connaissons
mieux, pour le moment, les étapes de sa transformation après le XIIe siècle
qu’avant.


Dès le VIIIe siècle on trouve des traces d’importation de la côte somalienne
à celle du Mozambique méridional88. Ici aussi, l’or joue un rôle
important, surtout au sud. Ici aussi, le commerce international s’inscrit dans
le cadre d’un commerce régional vigoureux. On exporte de l’or, de l’ivoire,
du bois et des esclaves, ainsi que quelques produits de luxe, les importations
comprenant des produits de luxe, comme les perles et les tissus. Échange
inégal déjà, mais échange inégal qui donne un coup de fouet au développement
des communications internes ; on tente du moins de le prouver pour les
régions du Limpopo89 où ce commerce accélère ou renforce la construction
de grands ensembles politiques.


Cependant, l’essor économique global et l’épanouissement commercial
ne sont pas comparables dans toutes les sociétés du continent. Pendant
ces siècles, l’Afrique du Nord fait partie du centre moteur d’une économie
« mondiale ». Les technologies s’y développent par diffusion d’un bout à
l’autre du monde musulman et avec elles certains systèmes de production ;
par exemple, la plantation de canne à sucre ou de palmiers-dattiers90. La
création culturelle d’un monde musulman et arabe facilite et intensifie les
contacts, plus encore sans doute que les tentatives d’unification politique.
L’Égypte, la Tunisie, les premières villes musulmanes au Maroc deviennent
de grands centres de manufactures qui exportent notamment vers l’Afrique
occidentale. L’Afrique orientale est liée de manière encore plus complexe à
l’économie du monde musulman, mais aussi aux économies asiatiques de la
Chine, de l’Inde91 et de l’Insulinde.


Il reste au contraire des régions qui sont peu ou pas concernées par le
commerce international. L’Afrique australe et l’Afrique centrale en fournissent
les exemples les plus probants, encore qu’en Afrique centrale, une zone
commerciale régionale centrée autour de la Copperbelt se développe qui est,
indirectement, en contact avec l’océan Indien avant 1100. Son dynamisme
repose sur l’échange de produits de différents environnements et de gisements
de sel. A en juger par des époques plus tardives, on échangeait sel et
88. Voir chapitres 22 et 26 ci-dessus et P. J. J. Sinclair, 1982. La présence de Zandj en Chine et
en Indonésie peu après 700 indique l’étendue du trafic, même à une date antérieure à celle des
villes trouvées à ce jour.

89. Voir chapitre de ce volume.
90. A. M. Watson (1983) en fait le bilan le plus récent et peut-être exagéré.
91. Al-Idrīsī, au XIIe siècle, signale que du fer est exporté de la côte de l’actuel Kenya en direction
de l’Inde. Voir chapitre 21 ci-dessus.
l’afrique du viie au xie siècle : cinq siècles formateurs
829


fer, poisson et tissus de raphia, huile de palme et huile de mbafu, du bois de
teinture rouge, et le trafic général allait surtout du nord au sud, traversant
les zones écologiques. En Afrique centrale toujours, le fleuve Zaïre et une
partie des affluents servait sans doute déjà de moyen de communication bon
marché, quoiqu’on n’en ait pas encore trouvé la preuve avant l’époque qui
suit celle qui nous occupe.

L’intérieur de l’Afrique orientale fait problème. On n’y a pas trouvé trace
d’importations et on en a conclu qu’il n’existait pas de liens entre ces régions
et la côte pourtant adjacente92. La chose est difficile à croire. Peut-être ces
importations se limitaient-elles à du sel et à des tissus, les produits exportés
étant, outre l’ivoire, d’autres objets de luxe comme ces grands cristaux de
roche affectionnés par les Fatimides93.


 De toute façon, les rapports avec le
commerce intercontinental étaient au mieux indirects. En outre, ce secteur
ne constituait pas une zone régionale de commerce unique. Quelques petits
centres de production (de sel surtout) se laissent reconnaître, desservant
sans doute des aires assez réduites. Plus au nord, en Ethiopie, le commerce
régional a sans doute survécu et s’est probablement étendu avec l’extension
des fondations monastiques et le transfert du centre du royaume au Lasta.
L’Éthiopie méridionale, notamment le Shoa, a vu se développer ses liens
avec l’extérieur et l’implantation de marchands musulmans exportant par la
côte de la Corne. Les royaumes chrétiens du Nil restaient eux aussi assez
isolés du commerce intercontinental. Deux économies très différentes y
coexistent ; l’une, d’autoconsommation, concerne la grande majorité des
populations ; elle n’est pas forcément stagnante comme on l’a vu plus haut.
L’autre a un double moteur. D’un côté, les complexes traités d’échanges
avec les musulmans, qui fournissent à la cour nubienne et aux privilégiés des
produits méditerranéens (tissus, vins, céréales) en échange des esclaves94.


La recherche de ces derniers rend nécessaire le second volet des relations
commerciales avec l’Afrique tchadienne, avec les zones du continent placées
au sud de la Nubie ; la circulation de productions céramiques nubiennes au
Dārfur et à Koro Toro, au nord-est du lac Tchad, a commencé d’apporter la
preuve que ces relations existaient. Il est remarquable que pas un mot n’en
soit dit par al-Uswānī, dans la relation dont il a été question95, alors que ce
missionnaire fatimide parle des relations entre Dūnkūla et la mer Rouge, à
partir de la grande boucle que décrit le Nil : « L’hippopotame abonde dans
cette contrée et de là partent des chemins dans la direction de Sawākin, Bāḍī,
Dahlak et les îles de la mer Rouge96. »


Ce tableau commercial montre qu’une bonne moitié du continent était
déjà impliquée dans des échanges à grande échelle et que dans la plupart des
autres parties se formaient des réseaux régionaux. Une véritable absence de
92. Encore que se pose le problème des parentés constatées entre céramiques de l’intérieur et
céramiques côtières de production locale (voir par exemple H. N. Chittick, 1974, sur Kilwa).
93. Provenant peut-être du plateau de Laikipia où ils sont communs (communication personnelle
de J. de Vere Allen).
94. Sur cet aspect du commerce, voir L. Török, 1978.
95. G. Troupeau, 1954. Voir plus haut.
96. Ibid., p. 285.
830
l’afrique du viie au xie siècle



réseau même régional, est rare, mais se présenterait dans quelques poches :
Namibie et région du Cap, forêts du Libéria et des régions adjacentes peutêtre,
intérieur de l’Afrique orientale et une partie des savanes entre le Cameroun
et le Nil Blanc. Mais peut-être cette impression ne provient-elle que de
notre ignorance.

La situation continentale n’en reste pas moins très neuve par rapport à
l’époque précédente. L’intégration du Sahara, de l’Afrique occidentale, de
la côte orientale et de l’intérieur d’une partie du Zimbabwe et du Transvaal
dans un commerce intercontinental est neuve, comme l’est le développement
des réseaux de commerce régionaux. Ce dynamisme commercial est
un premier fruit de la sédentarisation et de l’ajustement des systèmes de
production que nous avons décrits. Malgré les inconnues, nous en savons
désormais assez pour affirmer que cette époque représente un départ sur
la base duquel les économies et le commerce se développeront encore en
intensité, en volume et en complexité entre 1100 et 1500.

 Les réseaux régionaux se développeront et se souderont, toujours en position subalterne par
rapport aux aires du commerce international. Et vers 1500 il ne restera guère
plus de secteur en-dehors d’une aire commerciale régionale. A notre époque
donc, des communications sur de vastes parties du continent ont été forgées
et ont articulé les paysages humains, véhiculant des idées et des pratiques
sociales avec les biens échangés.



Article 3.1.32 Les sociétés et les pouvoirs, afrique australe à afrique de l'ouest, afrique ancienne
L’histoire sociale du continent reste elle aussi à écrire pour l’époque dont
nous nous occupons. Nous ne savons quasiment rien pour le niveau fondamental,
celui de la régulation des liens du sang, de la résidence commune et du travail commun. Même l’histoire des institutions qui organisent ces
relations comme la famille, la grande famille (souvent appelée lignage)97, le
ménage, le mariage, les groupes de travail constitués, reste inconnue. Ces
institutions laissent peu de traces dans les sources écrites ou archéologiques.

De surcroît, elles ont peu de visibilité, pour fondamentales qu’elles soient, à
cause de leur permanence même. Cette apparence est celle de données stables
liées à la nature humaine. Cependant il n’en est rien, bien que nombre
de chercheurs s’y soient laissé prendre, comme si clans, lignages et mariages
avaient toujours fonctionné de la même manière.


Les conséquences de la division du travail sont plus visibles, même si
le vocabulaire, là aussi, tend à nous induire en erreur et à nous conduire au
schématisme. Il ne fait aucun doute que la division du travail progresse spectacu-
lairement du VIIe au XIe siècle, que les sociétés se stratifient. L’analyse et
la classification des phénomènes est encore peu avancée. Il est relativement
plus aisé, dans certaines zones du continent, de montrer qu’apparaissent
97. Le terme lignage est plus un terme idéologique qu’un concept rendant compte de réalités

sociales. Voir A. Kuper, 1982b.
l’afrique du viie au xie siècle : cinq siècles formateurs
831


alors de fortes différences de statuts économiques et sociaux (des classes)
que de comprendre, autrement que par l’application de schémas théoriques
abstraits, comment fonctionnent, dans les faits, les rapports entre ces classes.
On voit vivre en Afrique septentrionale, en Nubie, en Éthiopie, des aristocrates
dont la propriété foncière, quelle qu’en soit l’origine, constitue la base
de puissance.

En Afrique du Nord, cette aristocratie groupe autour d’elle de
nombreux clients (mawālī) ; elle protège parfois des groupes de non-musulmans
et possède des esclaves, domestiques, travailleurs ou guerriers ; elle a
une puissance suffisante pour contraindre parfois les détenteurs officiels du
pouvoir à composer avec elle. Il put en être à peu près de même en Nubie ou
en Éthiopie. Plus au sud, les choses sont moins claires ; les discussions sont
encore vives, entre chercheurs, sur l’existence, pour cette époque, de classes
bien différenciées ; plus encore sur la réalité de castes fermées, comparables
à celles que connaît, dans quelques cas, l’Afrique des périodes plus récentes.
L’allusion, souvent citée, d’al-Mas˓ūdī à ceux qui exhortent la foule et les
princes à vivre en conformité avec les exemples donnés par les ancêtres et les
anciens rois98 ne doit nous conduire ni à penser qu’il s’agit là de « griots » ni
qu’ils sont « castés ». Le rappel, fréquent lui aussi, de la présence de « griots »
dans l’entourage de Sunjata, au XIIIe siècle, ne constitue une preuve que de
leur existence à l’époque où les traditions qui parlent d’eux ont été fixées ou
remaniées : sur les dates de ces fixations ou remaniements, la discussion aussi
est loin d’être terminée.

Les recherches les plus récentes, au moins pour l’Afrique de l’Ouest,
vont plutôt dans le sens d’une apparition récente des castes que dans celui
de leur ancienneté99. Il faut donc probablement travailler encore beaucoup
et aborder lucidement toutes les hypothèses de recherche possibles avant de
figer trop vite une description des sociétés, en pleine transformation et à des
stades différents de cette transformation, selon les lieux.
Si l’on revient un instant aux situations vraisemblables, entre le VIIe et
le XIe siècle en Afrique centrale, les choses sont bien différentes de celles
que vivent alors le nord ou l’ouest du continent.

En Afrique équatoriale, une certaine division du travail, en partie régulée par la symbiose en cours entre
agriculteurs et chasseurs-récolteurs, est apparue. Les gens de la forêt se sont,
dans certains cas, attachés certains groupes de chasseurs (surtout pygmées)
en leur fournissant de la nourriture (bananes surtout) et des instruments en
fer, plus tard aussi certaines pièces d’équipement comme les lourds filets de
chasse en échange de gibier et de miel. Cette symbiose requiert des excédents
importants de nourriture ; elle n’a pu se développer avant que la banane
devienne culture de base, ni avant l’époque où la densité des agriculteurs
s’était accrue au point de gêner les chasseurs. Pour cette raison, nous pensons
que ces symbioses se sont développées pendant l’époque étudiée dans ce
volume. Il faut remarquer que cet arrangement diffère du tout au tout des
relations commerciales régulières entre agriculteurs en forêt et pêcheurs
professionnels qui leur fournissent poisson, poterie et sel végétal en échange


98. J. M. Cuoq, 1975, p. 330 (al-Mas˓ūdī).
99. Points de vue intéressants dans A. R. Ba, 1984.
832
l’afrique du viie au xie siècle


de la nourriture végétale. Ces relations, plus anciennes, se sont nouées dès
l’occupation de ces régions. Elles se situent sur un pied d’égalité, ce qui n’est
pas vrai pour les relations symbiotiques.


Bien entendu, et surtout lorsque l’archéologie permet d’en prendre la
mesure précise, le lieu où l’on peut le mieux saisir les transformations sociales
en cours est la ville. On le voit bien à Tegdaoust100 et aussi en examinant les
tombes de Sanga, où l’inégalité se lit de manière croissante, le temps passant.
L’histoire du processus d’urbanisation est, lui aussi, en pleine révision101. On
a longtemps pensé qu’il était lié exclusivement à l’influence musulmane ;
de fait, les musulmans ont été de grands fondateurs de villes dans toutes les
régions où ils ont vécu à cette époque et pendant les plus récentes. Mais on
voit aujourd’hui de mieux en mieux que des agglomérations urbaines ont
existé avant l’Islam : la démonstration a été fournie de manière spectaculaire
pour Jenné-Jeno102 mais aussi dans le cas du sud-est du continent103 ; ces
exemples sont plus décisifs que ceux concernant des villes où l’installation
des musulmans a joué un rôle évident, comme c’est le cas à Kumbi Saleh104,
à Tegdaoust105 et à Niani106. Il est de la plus grande importance pour l’avenir
de cette recherche sur l’urbanisation que soient poursuivis et développés
les travaux déjà si fructueux conduits à Ife107, à Igbo-Ukwu108, à Benin109, à
Begho et à Kong110.


De même faudra-t-il développer les recherches sur Nyarko, à la lisière
des gisements aurifères de la forêt au Ghana moderne, qui est une ville dès le
XIe siècle111. On découvrira sans doute encore d’autres centres proto-urbains
ou urbains fondés pendant cette époque. On pense à Kano, Zaria et Turunku
et aux cités les plus anciennes du bas Shari.


Cette urbanisation de l’Afrique occidentale met en question une série
d’idées reçues, notamment celle que le phénomène urbain a été plus ou moins
tardivement implanté par des marchands du nord de l’Afrique. Contrairement
aux impressions que laissent la masse des travaux ethnographiques ou ceux


100. J. Devisse, D. Robert-Chaleix et al., 1983.
101. J. Devisse, 1983, par exemple.
102. S. K. McIntosh et R. J. McIntosh, 1980b.
103. Voir chapitre 24 ci-dessus.
104. S. Berthier, 1983.
105. J. Devisse, D. Robert-Chaleix et al., 1983, p. 169.
106. W. Filipowiak, 1979.
107. F. Willett, 1967 et 1971. D’une manière générale, le développement des agglomérations
yoruba — villes et villages — mérite la poursuite des études déjà entreprises. Voir le travail utile
et peu connu de O. J. Igué, 1970 -1980. L’auteur fait largement appel à l’ouvrage connu de A. L.
Mabogunje, 1962.
108. T. Shaw, 1970. Plus récemment, voir le chapitre 16 ci-dessus et E. Eyo et F. Willett, 1980,
1982.
109. G. Connah, 1972.
110. Recherches conduites par l’Institut d’art, d’archéologie et d’histoire de l’Université
d’Abidjan, sous la direction de M. Victor T. Diabaté.
111. J. Anquandah, 1982, p. 97. De façon générale, l’urbanisation au Ghana mérite également
une étude : depuis quand était vivante la ville de Ladoku, proche d’Accra et florrissante au XVIe
siècle (J. Anquandah, 1982, p. 70) ?
l’afrique du viie au xie siècle : cinq siècles formateurs
833


des anthropologues sociaux jusqu’il y a peu de temps, l’Afrique occidentale
n’était pas une juxtaposition de villages réunis en ethnies dont les cultures
et les langues distinctes et rurales se jouxtent sans s’influencer. Les villes,
dès qu’elles apparaissent, deviennent des centres culturels qui irradient de
vastes aires autour d’elles. La complexité des espaces culturels et sociaux
s’est constituée avant le XIe siècle ; c’est ce qui explique la diffusion de langues
comme le manden, le yoruba et le hawsa. L’échelle de ces sociétés,
leur dynamisme interne et leur évolution ont donc été méconnus pendant
longtemps.


Des interrogations nouvelles, de même type, peuvent désormais porter sur
les comptoirs de la côte orientale et de Madagascar, leurs substrats africains et
malgache et la place des commerçants musulmans dans leur développement112 ;
dès maintenant, on se demande si, en Afrique orientale — mais jusqu’à quelles
limites au nord et au sud ? —, la culture swahili, avec laquelle la répartition
des villes semble coïncider, n’est pas, dès ses débuts, une civilisation urbaine :
le débat est très ouvert113. Les comptoirs situés au Mozambique actuel114 ont
entretenu des contacts avec la vallée du Limpopo et indirectement apporté
une contribution à la création d’un premier centre proto-urbain à Mapungubwe,
centre administratif et premier jalon d’un développement qui mènera
à la création de la ville de Zimbabwe au XIIIe siècle.

Il n’y a pas lieu d’être moins attentif, au nord du continent, à la création, à
cette époque, de villes importantes sur lesquelles, parfois, les recherches sont
encore très réduites. Si l’on connaît bien l’évolution de Fès, de Ḳayrawān, de
Marrakech, de Rabat, par exemple, il existe au contraire très peu de travaux
sur Sidjilmāsa ou Tāhert — créations du VIIe siècle —, sur Sadrāta et l’ensemble
du Mzāb, sur Ghadāmes, sur les villes égyptiennes et nubiennes de
la moyenne vallée du Nil115.

Cette période formative a donc été aussi celle d’une restructuration des
espaces par une urbanisation nouvelle. Ce phénomène n’a touché somme
toute qu’une moitié du continent ; il n’en reste pas moins une caractéristique
typique pour toute l’Afrique.
La conquête musulmane de la partie septentrionale du continent, après
une brève période d’unité théorique sous l’autorité des califes orientaux, a
conduit à un morcellement politique de grande importance pour l’avenir.
Des États naissent, en Égypte, en Tunisie actuelle, mais aussi autour de cités
importantes comme Fès, Tāhert, Sidjilmāsa.


 Ils prennent de plus en plus
de consistance aux IXe et Xe siècles. Ils utilisent en particulier l’or d’Afrique
112. Voir chapitres 13, 14, 15, 21 et 25 ci-dessus. L’expansion des comptoirs jusqu’au sud du
Sabi date du VIIIe siècle (P. J. J. Sinclair, 1982).
113. T. H. Wilson, 1982.
114. Voir chapitre 22 ci-dessus. Voir également : « Trabalhos de arqueologia… », 1980, et P. J. J.
Sinclair, 1982.
115. Sur Kūs, centre caravanier de haute Égypte, voir J. C. Garcin, 1976. Sur l’importance des
stèles funéraires comme document pour l’histoire démographique, économique et culturelle, voir
M. ˓Abd al-Tawāb ˓Abd ar-Rahmān, 1977. Sur les villes de Nubie, en particulier l’importance
des fouilles polonaises à Faras et à Dongola, se reporter au chapitre 8 ci-dessus. Sur les fouilles
récentes à Sūba, capitale du royaume nubien le plus méridional, voir D. A. Welsby, 1983.
834
l’afrique du viie au xie siècle


occidentale, le plus souvent pour assurer la qualité de leur monnayage. Les
bases territoriales de cette organisation étatique sont renforcées, en Ifrīḳiya
d’abord, en Égypte ensuite, sous les Fatimides116. Les épisodes plus troublés
du XIe siècle ne remettent pas en cause un fait qui s’impose peu à peu : la
territorialité de pouvoirs dynastiques musulmans, particulièrement en Tunisie
et en Égypte, puis au XIe siècle au Maroc almoravide, devient une réalité
plus ou moins stable, plus ou moins permanente. Des États musulmans,
leurs fonctions, leurs rouages, s’installent pendant cette période, même si les
dynastes changent, même si des incidents plus ou moins graves comme la
révolte d’Abū Yazīd117, « l’invasion Malienne »118 ou les attaques chrétiennes
depuis la Sicile perturbent, parfois profondément, les chances du contrôle
territorial étatique et de la continuité dynastique.
En Afrique occidentale, l’organisation d’États a probablement débuté
avant 600, mais devient évidente pendant l’époque étudiée ici. Gao, Ghana,
le Kānem, sont aujourd’hui apparemment bien connus, encore qu’il reste
beaucoup à travailler sur la genèse de l’État dans ces trois cas. Mais il existe
bien d’autres zones, moins privilégiées jusqu’à présent par la recherche et
pour lesquelles l’existence de pouvoirs étatiques ne fait plus de doute pendant
la période envisagée. C’est certainement le cas du Takrūr sur les origines
duquel une thèse récente jette une lumière neuve119. Notre insuffisante
information nous conduit, au-delà de ces acquis, à considérer que les pouvoirs
africains ne sont que des « chefferies » sans grande consistance territoriale :
est-il légitime d’envisager ainsi le cas d’Ife ? Faut-il penser que le pouvoir de
Sumaoro Kanté, dans le Soso qui rivalise avec le Ghana et les mansaya mande
jusqu’à sa défaite devant Sunjata au XIIIe siècle, n’est pas encore un État ?
La recherche a encore beaucoup à apporter dans ce domaine aussi. Et que se
passe-t-il chez les Hawsa, chez les Yoruba ?

La présence de fortifications à l’ouest du bas Niger, dans les pays qui
deviendront le royaume du Benin, indique une concentration du pouvoir à
caractère territorial mais aussi une âpre lutte pour agrandir l’assiette territoriale
des différents États en formation. Cela contraste avec la situation à l’est
du bas Niger où l’absence de fortifications pourrait indiquer, soit une unité
territoriale dirigée par Igbo-Ukwu, soit la présence d’une forme d’occupation
des terres et de structures politiques totalement différentes : comment
faut-il, politiquement, interpréter la découverte d’une tombe somptueuse à
Igbo-Ukwu ?




article 3.1.33 afrique du nord, a l'afrique société culture aux Ve siecle aux X ie siecle
En Afrique du Nord-Est, on assiste à l’apogée des royaumes chrétiens
formés au VIe siècle, en particulier dans les trois sections de la Nubie, où
116. Voir les chapitres 7, 10 et 12 ci-dessus.
117. Sur ce sujet, une étude nouvelle, qu’achève de rédiger une chercheuse algérienne,
Mme Nachida Rafaï, fera ressortir, à partir d’une nouvelle traduction des sources arabes, l’âpreté
de la lutte qui a opposé Abū Yazīd aux Fatimides.
118. La discussion demeure assez ouverte sur les conséquences économiques, sociales et
politiques de cette « invasion ». Une récente traduction du texte fondamental d’al-Idrīsī
(M. Hadj-Sadok, 1983) apporte des éléments nouveaux de réflexion.
119. A. R. Ba, 1984.
l’afrique du viie au xie siècle : cinq siècles formateurs
835


l’épanouissement économique et culturel est évident au XIe siècle encore120.
L’Éthiopie est plus mal en point mais la monarchie s’y réenracine, après
l’effondrement d’Axum, au Lasta, dès le XIe siècle ; en même temps, une
série de principautés musulmanes se constituent à l’est et au sud, atteignant
les lacs éthiopiens.
L’organisation d’un pouvoir dominant par ville semble la règle pour la
côte orientale. Au Zimbabwe actuel, un État se constitue au Xe siècle, dont la
capitale est Mapungubwe, et le Grand Zimbabwe apparaît dès le XIIIe siècle.
En Afrique centrale ou à l’intérieur de l’Afrique orientale, des développements
territoriaux à grande échelle ne se perçoivent pas encore. Tout au plus
peut-on dire qu’à Sanga les données montrent une lente évolution vers la
« chefferie », évolution qui devient vraiment probante seulement à la fin du
Ier millénaire121.


En dehors de ces développements, nous n’avons aucune donnée directe
au sujet d’autres types d’organisations politiques. On peut arguer qu’en
Afrique de l’Est et du Sud-Est, l’organisation spatiale des sites d’habitation
indiquerait un gouvernement collectif exercé par des chefs de grands groupes
et fondé sur une idéologie de la parenté. Mais tout récemment122, cette
ligne de raisonnement a été mise en cause. Elle s’appuierait trop sur des
analogies dérivant de la littérature ethnographique des deux derniers siècles.
N’empêche que dans l’état actuel des connaissances, on constate d’abord
la perpétuation du pouvoir de dominants sans doute installés avant le VIIe
siècle. Il n’existe dans de tels cas, ni prééminence dynastique, ni hiérarchies,
ni fortes différences du niveau de vie. Le fait qu’il s’agit de sites agglomérés
indique qu’un gouvernement collectif est probable. Les données indiqueraient
aussi que le territoire ainsi contrôlé serait exigu, limité peut-être à
un terroir correspondant au village. Des exemples tout à fait comparables
peuvent être étudiés dans les zones forestières d’Afrique occidentale.


Les représentations collectives : religions, idéologies, arts
Une partie importante du continent africain est partagée entre deux monothéismes.
L’un est en constante progression du VIIe au XIe siècle : c’est
l’islam123 ; l’autre, le christianisme, disparaît de tout le nord de l’Afrique124
120. Il suffit de se reporter aux descriptions des monuments retrouvés, à Dongola par exemple,
par les fouilleurs, en particulier églises et palais royal, pour mesurer que, en face d’un pays
certainement assez pauvre, l’État nubien possède des biens importants et joue un rôle
international. Sur Aiwa et les fouilles récentes, voir D. A. Welsby, 1983 : ces travaux confirment
le dynamisme économique et culturel nubien au XIe siècle.


121. P. de Maret, 1977 -1978.
122. Critique de M. Hall, 1984.
123. Voir chapitres 3, 4 et 10 ci-dessus.
124. Ses dernières manifestations culturelles et ses derniers vestiges y datent du XIe siècle. Voir
chapitre 3 ci-dessus.
836
l’afrique du viie au xie siècle


où il s’était implanté à l’époque romaine et ne subsiste solidement qu’en
Nubie et en Éthiopie ; une forte minorité chrétienne survit en Égypte. L’un
et l’autre des deux monothéismes ont construit une civilisation à vocation
universelle qu’ils tendent à substituer, pour une part plus ou moins large
selon les lieux et les dates, aux cultures antérieures. Le christianisme n’a pu
surmonter, loin de là, les divisions internes qui sont, dans une large mesure,
nées de son union intime avec les pouvoirs post-romains. Ni les coptes,
ni les Nubiens, ni les Éthiopiens ne se rattachent à Rome, et pas même à
Byzance. Pour brillantes que demeurent ces chrétientés africaines, riches en
particulier en monastères, elles vivent sans grands rapports avec les mondes
extérieurs, au moins pour ce qui est de la Méditerranée. Il faudrait étudier,
en particulier pour l’époque qui est ici en cause, leurs relations avec les
chrétiens d’Asie, séparés de Rome et de Byzance eux aussi, en particulier
avec les Nestoriens, dont l’organisation ecclésiale s’étend jusqu’en Chine ;
trop peu de questions ont été posées dans ce domaine.
L’influence de l’Islam, ensemble religieux et culturel qui traverse le
monde connu de l’Asie à l’Atlantique et sépare, pour longtemps, les Noirs
d’Afrique des peuples du nord de la Méditerranée, devient de plus en plus
forte, au fur et à mesure qu’est mieux réalisée l’unité. Celle-ci a été, au Xe
siècle, fortement menacée par le triomphe momentané du chiisme fatimide
dans toute l’Afrique musulmane. Au XIe siècle commencent les progrès du
sunnisme, appuyé en Afrique, sur ceux du droit malikite.

 C’est un style de vie qui peu à peu s’impose, fait d’observance juridique et sociale et de respect
des règles fondamentales de l’Islam. Peu à peu, les normes musulmanes vont
triompher, dans les terres profondément islamisées, des habitudes culturelles
plus anciennes. On peut estimer en gros qu’il en est ainsi dans tout le nord
du continent à la fin du XIe siècle125. Des progrès sont réalisés au Sahel et
sur la côte orientale de l’Afrique ; mais le triomphe culturel de l’Islam ne
sera réel, dans ces derniers cas, qu’à l’époque suivante. Encore devronsnous
probablement tenir compte beaucoup plus, à l’avenir, des situations de
compromis auxquelles sont condamnés les détenteurs du pouvoir, lorsqu’ils
se convertissent à l’islam, au Sahel ou ailleurs, en face de sociétés dont les
normes religieuses de fonctionnement, ancestrales, ne sont pas compatibles
avec certaines exigences de l’Islam126. Ce qui explique à la fois la lenteur de
certains progrès, le caractère urbain, pendant longtemps, de l’islamisation et
la violence indignée des juristes pieux contre les souverains « laxistes », violence
dont les effets s’étendent sur des siècles, à partir du XIVe siècle surtout ;
violence dont un premier exemple est peut-être à rechercher dans l’islamisation
par les Almoravides de certaines régions de l’Afrique occidentale à la fin
du XIe siècle.


125. Voir chapitres 2 et 4 ci-dessus. Sous l’apparence de l’unité subsistent bien des survivances
intéressantes de cultes syncrétiques, du christianisme, du judaïsme, du kharidjisme. Ce n’est pas
le lieu d’en parler ici.
126. Un exemple de compromis dont parle al ˓Umari pour le XIVe siècle encore : le Mansa Mūsa
du Mali a révélé, au Caire, qu’il existait dans son empire « des populations païennes auxquelles
il ne faisait point payer la taxe des infidèles, mais qu’il employait à extraire l’or dans les mines ».
Voir également le chapitre 3 ci-dessus.
l’afrique du viie au xie siècle : cinq siècles formateurs
837


Il serait beaucoup plus important, pour les historiens, de connaître ce
qu’était alors la religion africaine. Quelques bribes d’information ne sont,
pour nous, interprétables qu’à l’aide de connaissances relatives à des périodes
bien plus récentes. On parle volontiers de « faiseurs de pluie », de « charmes »,
de « culte des ancêtres », d’« idoles » — le mot vient de sources monothéistes
— de « sorcellerie ». Une approche de ce genre masque notre ignorance ;
elle insiste sur les rassurantes continuités et élimine toute évolution ; elle
reste dangereusement vague. Nous rencontrons ici une autre grande lacune,
encore, de la recherche sur l’Afrique ancienne, une lacune qui ne pourra être
comblée que partiellement et en développant de nouvelles méthodologies.
La conception que les cultures adoptent des pouvoirs auxquels elles
confient la direction des sociétés est, bien entendu, à la fois reliée aux
idéologies dominantes et aux structures économiques. On a vu, plus haut, la
diversité probable des formes concrètes du pouvoir. Les monothéismes placent
tout pouvoir dans l’éclairage d’un service de Dieu et d’une délégation
d’autorité consentie par lui : même si l’imam de Tāhert ne ressemble pas au
pouvoir imamal des Fatimides, même si ceux-ci se veulent plus étroitement
liés à Dieu et aux vicaires du Prophète que les amīr aghlabides ou les princes
idrisides ; dans tous les cas, c’est au nom de Dieu et de son Coran que ces
dynastes gouvernent. Il n’en va pas autrement dans le rapport à Dieu chez
les rois nubiens et chez les négus d’Éthiopie, encore qu’on connaisse mal,
pour cette époque, l’analyse théorique de ce rapport à Dieu127.
Il en va autrement dans l’Afrique demeurée fidèle à sa religion et aux
structures socio-culturelles qu’elles ont engendrées. Le développement de
grands États a fait apparaître une conception du pouvoir intéressante et originale,
souvent improprement appelée « royauté divine ».

Depuis plus d’un siècle, les savants ont remarqué que les idéologies de la royauté se ressemblent
fortement d’un bout à l’autre de l’Afrique au sud du Sahara. Le détenteur de
ce pouvoir est « sacré », c’est-à-dire respecté tant qu’il remplit les conditions
du contrat humain qui le lie à son groupe ; et aussi redouté, contraint de
transgresser — et lui seul — les règles ordinaires de la vie sociale ; l’exemple
le plus souvent retenu de ces transgressions est l’inceste. Ce personnage a
une action positive sur l’environnement et la fécondité, sur la pluie et l’eau,
sur la nourriture, sur la paix sociale, sur la vie de la collectivité. Il possède,
par tacite consentement, des pouvoirs supranaturels inhérents à sa fonction
ou obtenus par une accumulation de charmes. La reine mère ou les soeurs
ou même la femme du roi jouent un rôle rituel important.

Certains points d’étiquette et des symboles associés à la royauté sont fort semblables partout.
Le roi ne saurait avoir de défaut physique. Ses pieds ne peuvent toucher la
terre nue. Il ne peut voir du sang ou des cadavres ; il demeure invisible pour
le peuple et cache son visage ; il ne communique avec autrui que par des
intermédiaires. Il mange en cachette et nul ne doit le voir boire. G. P. Murdock
est allé jusqu’à dire que tous les royaumes africains se ressemblent


127. Alors que celle-ci est parfaitement analysable dans le cas du christianisme romain.


Voir par
exemple J. Devisse, 1985.
838
l’afrique du viie au xie siècle

comme les pois d’une même gousse128. Manque-t-il gravement à l’une de
ses obligations, en particulier comme régulateur des récoltes dans l’intégrité
de son corps ou par excès de pouvoir, le personnage en question est plus
ou moins sommairement éliminé physiquement129. Ici sans doute se place
la plus forte différence concrète dans l’exercice du pouvoir par rapport aux
mondes méditerranéens.
Naguère, on expliquait les ressemblances entre pouvoirs africains
par une commune et unique origine pharaonique. Cette opinion est
moins linéairement reçue aujourd’hui et l’on insiste plus volontiers sur
l’ancienneté, l’origine locale et l’enracinement dans les rites et croyances
locales de certaines caractéristiques de ces pouvoirs : leurs rapports à la
terre nourricière, à la chasse, à la pluie, par exemple. On pense aussi que
ces pouvoirs se sont emprunté, de proche en proche, les éléments les plus
séduisants et spectaculaires : une certaine uniformisation a pu naître de ces
emprunts. Un exemple suffit : celui des cloches simples ou doubles en fer,
avec bords soudés et sans battants. Ce type d’emblème s’est développé
en Afrique occidentale mais on le retrouve vers 1200 au Shaba, à Katoto,
pour la cloche simple, tandis que la cloche double apparaît à Zimbabwe au
XVe siècle. Or, la cloche simple est associée à l’autorité politique et surtout
militaire, la cloche double à la royauté à proprement parler. Il y a donc
eu diffusion du Nigéria au Zimbabwe (et au royaume de Kongo) avant
1500 et du Nigéria au Shaba avant 1200, probablement encore pendant les
siècles dont nous parlons ici130. Voilà un signe tangible de la diffusion d’un
élément du complexe de la royauté « sacrée », et ce par des voies encore
inconnues.


Une idéologie de la royauté était certainement aussi associée à la création
d’un royaume à Mapungubwe. Nous pensons savoir qu’ici la connection entre
le roi et la pluie a été cruciale. Le roi était le pluviateur suprême contrôlant
le régime des pluies. C’est une qualité évidemment cruciale dans un pays où
ce régime est variable et où toutes les récoltes en dépendent. Mais nous ne
savons quasiment rien au sujet d’autres éléments de cette idéologie. Celle
de Zimbabwe en sera la descendante et quand nous avons des données à son
sujet — mais cinq siècles plus tard —, une bonne partie des éléments que
l’on trouve en Afrique occidentale sont aussi présents ici.


Ainsi, les facteurs qui favorisent l’apparition de tel ou tel caractère de
cette royauté « sacrée » sont-ils fort changeants à travers le temps et l’espace.
Il faut donc, ici encore, se garder de tout esprit de système. Étiquettes,
rituels, croyances, symboles, ont varié de siècle en siècle et d’endroit en
endroit. Même au XIXe siècle, ils n’étaient pas identiques d’un royaume à l’autre et la liste des « traits de la royauté sacrée » est une liste composite.



128. G. P. Murdock, 1959, p. 37.
129. Un exemple dans al-Mas˓ūdī, 1965, p. 330 : « Dès que le roi (des Zandj) exerce un pouvoir
tyrannique et s’écarte des règles de l’équité, ils le font périr et excluent sa postérité de la
succession. » La mise à mort du roi pour défaut physique ou après un nombre donné d’années
a fait l’objet d’une vaste littérature. Aucun cas n’a pu être démontré, malgré la présence de ces
règles comme normes idéologiques dans beaucoup de royaumes.
130. J. Vansina, 1969.
l’afrique du viie au xie siècle : cinq siècles formateurs
839


l’autre et la liste des « traits de la royauté sacrée » est une liste composite. On
retrouve rarement tous ses aspects rassemblés dans chacun des royaumes. La
similarité de Murdock est donc en partie fictive.
La complexité des aspects du pouvoir apparaît presque physiquement
pendant la période en cause. Dans les régions où le commerce devient
essentiel, le pouvoir ne peut être étranger à une forme ou à une autre de
son contrôle ; et pas davantage à la maîtrise de l’or, du cuivre ou du fer
par exemple. Ainsi apparaissent des aspects du pouvoir qui n’existent pas
dans une société de chasseurs-cueilleurs ou dans un groupe agricole simple.
Les souverains de Ghana étaient assurément tenus, comme d’autres,
d’être physiquement forts : la feinte racontée par al-Bakrī pour cacher la
cécité de l’un d’eux suffit à l’attester131 ; c’est tout de même le pouvoir
commercial de ces mêmes souverains qui a le plus retenu l’attention des
auteurs arabes.


Ainsi, l’histoire des pouvoirs apparaît-elle, en définitive, en Afrique
comme ailleurs, beaucoup plus liée aux transformations économiques et
sociales qu’à l’idéologie : celle-ci crée, au fur et à mesure que de besoin, les
justifications et les rituels nécessaires à la stabilité et à la légitimité des fonctions.
Que s’est-il dès lors passé lorsque deux légitimités se sont affrontées ?
Par exemple celle du roi soumis à Allāh et celle — chez le même — du maître
des coulées de fer, associé par une longue alliance aux fondeurs magiciens ?
Poser la question, c’est y répondre. Les pouvoirs africains ont connu, avant le
VIIe siècle, après le XIe et entre ces deux siècles, des contradictions, des tensions,
des choix et des évolutions comme dans n’importe quelle autre région
de la terre. Ce qui est probablement le plus frappant et le plus déconcertant
pour les historiens aujourd’hui dans ce domaine, c’est l’extrême souplesse
des adaptations idéologiques réductrices des contradictions et des conflits,
du moins tant que n’interviennent pas les exigences du christianisme ou de
l’islam.


La religion et les idéologies traitent de la subtance culturelle. Les arts
sont l’expression de cette substance. A ce niveau, on distingue entre deux
ensembles de traditions différentes : celui de l’oikouménè132 et celui des arts
de tradition régionale. Pour ces derniers, nous n’avons une connaissance
directe que des vestiges visuels.


Le monde musulman subordonne l’art à la vie de la communauté
islamique. Les monuments collectifs, même s’ils sont édifiés à partir de
commandes du pouvoir, sont, en priorité, ceux où cette communauté se
rassemble pour prier et vivre les actes de sa foi. La mosquée est au centre
de l’architecture musulmane. Certes, il existe des styles, reconnaissables
au premier coup d’oeil, dus à l’ordre souverain, à la mode du moment, aux
fonctions données à telle ou telle partie du monument ; certes, chaque
dynastie s’applique à donner sa marque à ses mosquées. Ni les Tulunides
de Fustṭāṭ, ni les Aghlabides de Ḳayrawān, ni les Fatimides à Mahdiyya ou
au Caire, ni les Almoravides au Maroc ou en Espagne, ni les Almohades,


131. Al-Bakrī, 1913, p. 174 -175.
132. Voir chapitre 8 (note 94) ci-dessus.
840
l’afrique du viie au xie siècle
n’échappent à la règle.


 Mais au-delà des différences de détail, la mosquée
dit l’unité de l’umma musulmane.
Partout ailleurs peut se développer le luxe discret d’une aristocratie de
gouvernement, de guerre ou de commerce. Cette classe n’est jamais ostentatoire,
mais développe, en ces siècles, un goût de luxe que rendent évident les
productions de tissus, d’ivoires et bois sculptés, de céramiques, de mosaïques
ou de peintures murales parfois. Dans ce domaine comme dans celui de l’architecture,
les emprunts passent, au gré des modes, d’un continent à l’autre.
Et le goût du luxe est tellement évident que les « expatriés » qui s’installent
au sud du Sahara pour y faire commerce en transportent avec eux les formes
et les productions les plus belles133.
Le monde musulman, avant la fin du XIe siècle, connaît une production
de grand luxe, de beaux objets qui se vendent fort bien : déjà, par exemple, à
la fin du Xe siècle, on imite, à Fusṭāṭ, les céladons chinois jusque-là importés
à grands frais.


Plus repliés sur eux-mêmes, empruntant encore cependant aux formes
du bassin méditerranéen, les arts de Nubie et d’Éthiopie ont été évoqués
dans ce volume. La place prise par les peintures murales dans l’art chrétien
contraste vivement avec la pratique musulmane. Le peu d’influences de l’un
à l’autre — de l’art musulman vers l’art chrétien et vice versa — vaut la peine
d’être souligné. Il prouve par la négative que les styles ne se propagent pas
automatiquement mais suivent des lignes de force religieuses et politiques.
Dans ce sens, l’art visuel est encore une expression de l’idéologie et de la
vision du monde dominantes.


Pendant longtemps, on a cru et on a écrit qu’il ne restait rien des arts
visuels de l’Afrique au sud du Sahara, puisque le bois, matériau préférentiel
de l’expression artistique, ne résistait pas au temps ! De toute façon, s’ils
avaient existé, ces arts n’auraient pu être que « tribaux », selon l’expression
péjorative. L’itinéraire, à travers le monde, de la superbe exposition des Trésors
de l’Ancien Nigéria134 a remis les idées en place et conduit, parmi d’autres
découvertes et manifestations récentes, à réouvrir ce dossier. Nok a séduit
beaucoup, depuis des années135 : cette céramique figurative, dont les productions,
de styles si variés, s’étalent sur près d’un millénaire après le VIIe siècle
avant l’ère chrétienne a, d’un seul coup, révélé la profondeur historique du
passé artistique africain. Ensuite, on avait tendance à passer directement à la
production d’Ife, au XIIe siècle, Ife étant la conséquence de Nok. L’erreur
était de croire qu’il n’existait pas grand-chose pour la période comprise entre
ces deux manifestations et que l’art de la céramique était limité au Nigéria.
Aujourd’hui, il est devenu évident que Nok ne forme pas une unité close,
que la céramique figurative se retrouvait aussi en-dehors de ses limites et
que se développe pendant notre époque un art plastique que l’on retrouve


133. Récent travail remarquable d’un chercheur tunisien sur ce sujet : A. Louhichi, 1984.
134. E. Eyo et F. Willett, 1980, 1982.
135. Voir Unesco, Histoire générale de l’Afrique, vol. Il, chap. 24.
l’afrique du viie au xie siècle : cinq siècles formateurs
841

de Tegdaoust à Jenné au Nigéria136, au sud du lac Tchad137 et sans doute
ailleurs, notamment aussi à Igbo-Ukwu. Les différences stylistiques sont
grandes. Dans l’état actuel des recherches, on peut parler d’une tradition
régionale du haut Niger qui s’exprime non seulement en céramique, mais en
petits objets de métal et vers 1100, à Bandiagara, aussi en bois. Il est probable
que beaucoup d’oeuvres en bois furent sculptées à cette époque mais ont
péri. La préservation des appuie-nuque en bois et de quelques statuettes
de Bandiagara est due à des conditions exceptionnelles, mais qui peuvent se
rencontrer ailleurs, de conservation.
Il existe, dans toute l’Afrique de l’Ouest, une expression figurative qui
utilise la cuisson de l’argile pour conserver ses productions ; cette production
et ces techniques s’étendent sur des siècles et remontent fort loin avant le
VIIe siècle. Il faut maintenant en coordonner et en rationaliser l’étude. Comment,
au passage, ne pas signaler aussi la très belle qualité artistique des
vases céramiques retrouvés à Sintiu-Bara, au Sénégal, datés du VIe siècle et
qui paraissent bien pouvoir être considérés comme des indicateurs culturels
dans une aire géographique assez vaste138 ? A quoi correspondait cette production
artistique ? Que représentait-elle comme besoin esthétique, comme
projection idéologique ? Qui en assurait la commande ? Autant de questions
sans réponses pour le moment.




Article 3.1.34 afrique central, afrique ancienne du Ve siecle aux Xi esiecle, culture

En Afrique centrale, deux pièces sur bois, l’une un masque-heaume
représentant un animal, l’autre, une tête sur pilier de la fin du Ier millénaire,
ont survécu. Ils indiquent au moins que la pratique de la sculpture existait
en Angola. Les peintures rupestres abondent en Angola, et même plus largement
en Afrique centrale : elles ne sont malheureusement ni soigneusement
relevées, ni étudiées, ni, a fortiori, datées139. En Afrique orientale, quelques
statuettes de bovins de cette époque proviennent du Nil Blanc et une statuette
humaine de l’Ouganda. En Afrique australe, l’époque des masques
de céramique du Transvaal se termine vers 800. Il existe peut-être un lien
avec quelques objets recouverts d’or trouvés à Mapungubwe. Ces objets
sont certainement précurseurs de la sculpture sur pierre qui se développera
à Zimbabwe. Mais Mapungubwe n’est qu’un cas parmi d’autres dans la zone.
Ailleurs aussi on trouve, à notre époque, des représentations de bovins en
céramique, d’autres animaux domestiques et des représentations féminines
dans les sites de tradition Leopard’s Kopje. On les trouve également dans les
sites plus anciens au Zimbabwe (Gokomere).

En Zambie centrale (Kalomo),
des figurines similaires de l’époque étudiée ici diffèrent fortement au point
de vue stylistique de celles du Zimbabwe. N’oublions pas, enfin, que l’art
rupestre si riche du Zimbabwe s’éteint au XIe siècle, alors que des styles
rupestres moins complexes se prolongent en Namibie et en Afrique méridionale,
sans doute à l’initiative des San.

136. B. Gado, 1980. D’autres découvertes ont été faites plus récemment par le même
chercheur.
137. G. Connah, 1981, p. 136 et suiv.
138. G. Thilmans et A. Ravisé, 1983, p. 48 et suiv. Voir également le chapitre 13 ci-dessus.
139. Sur les peintures rupestres, voir C. Ervedosa, 1980, avec bibliographie complète.
842
L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE


On en a dit assez pour démontrer qu’un art plastique existait partout au
sud de l’oikouménè, mais qu’on n’en a encore retrouvé que des traces. L’extension
des provinces stylistiques n’est pas encore claire. Et nous n’avons
que de vagues idées au sujet du rôle joué par ces oeuvres et de leur but.
Même dans les cas où des objets ont été trouvés comme en Afrique australe,
la recherche est restée en défaut. Un jour cependant, on peut prévoir qu’une
partie des lacunes sera comblée et que l’on pourra reconstruire une histoire
de l’art pour les arts de tradition régionale, comme on l’a fait pour l’art de
l’oikouménè. Contrairement aux affirmations si souvent répétées, il n’est pas
du tout certain que ces arts africains anciens soient dominés aussi fortement
par des besoins et notions religieuses qu’ils le sont dans l’oikouménè, à moins
évidemment d’appeler religion toute idéologie, tout système de valeurs.


Article 3.1.35 Bibliographie et auteurs
Chapitre 1
I. HRBEK (Tchécoslovaquie). Spécialiste de l’histoire de l’Arabie, de l’Afrique
et de l’Islam et des sources arabes de l’histoire de l’Afrique ; auteur de
nombreux ouvrages et articles dans ces domaines ; chercheur à l’Institut
oriental de Prague et consultant scientifique à l’Académie des sciences de
Tchécoslovaquie.
Chapitre 2
M. EL FASI (Maroc). Auteur de nombreux ouvrages (en arabe et en français)
sur l’histoire linguistique et la critique littéraire ; ancien recteur de l’Université
Ḳarawiyyīn de Fès.
Chapitre 3
I. HRBEK/M. EL FASI.
Chapitre 4
Z. DRAMANI-ISSIFOU (Bénin). Spécialiste des relations entre l’Afrique noire
et le Maghreb ; auteur de nombreuses études et d’un important ouvrage sur
ce thème.
Chapitre 5
F. DE MEDEIROS (Bénin). Spécialiste de l’historiographie africaine ; auteur
d’ouvrages sur les relations entre le monde africain noir et les autres
peuples.
Chapitre 6
S. LWANGO-LUNYIIGO (Ouganda). Spécialiste de l’histoire de l’Afrique
ancienne, en particulier de l’âge de la pierre en Afrique ; auteur de nombreux
ouvrages sur ce thème.
844
L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE
J. VANSINA (Belgique). Spécialiste de l’histoire de l’Afrique ; auteur de nombreux
ouvrages et articles sur l’histoire de l’Afrique précoloniale ; professeur
d’histoire à l’Université du Wisconsin, Madison.
Chapitre 7
T. BIANQUIS (France). Spécialiste de l’histoire de l’Orient arabe aux Xe et XIe
siècles ; auteur d’une Histoire de Damas et de la Syrie sous la domination fatimide ;
ancien directeur de l’Institut français d’études arabes de Damas ; actuellement
maître de conférences en histoire et civilisation islamiques à l’Université
Lumière-Lyon II.
Chapitre 8
S. JAKOBIELSKI (Pologne). Spécialiste de l’archéologie chrétienne ; auteur
d’ouvrages sur l’écriture copte ; enseigne l’archéologie nubienne à l’Institut
catholique de théologie de Varsovie ; membre du Centre polonais d’archéologie
méditerranéenne du Caire.
Chapitre 9
H. MONÈS (Égypte). Spécialiste de l’histoire générale de l’Islam ; a publié
différents ouvrages sur ce thème; professeur d’histoire à la Faculté des
lettres, Université du Caire ; membre de l’Académie de la langue arabe du
Caire.
Chapitre 10
M. TALBI (Tunisie). Islamologue ; a publié de nombreux ouvrages et articles
sur les différents aspects de la religion et de la culture islamiques ; ancien
professeur à la Faculté des lettres de Tunis.
Chapitre 11
T. LEWICKI (Pologne). Spécialiste de l’histoire du Maghreb et de l’histoire du
Soudan au Moyen Age ; auteur de nombreux ouvrages sur ce thème ; professeur
à l’Université Jagellonne de Cracovie.
Chapitre 12
I. HRBEK.
Chapitre 13
J. DEVISSE (France). Spécialiste de l’histoire de l’Afrique du Nord-Ouest du
IVe au XVIe siècle ; archéologue ; a publié de nombreux articles et ouvrages
sur l’histoire de l’Afrique ; professeur d’histoire de l’Afrique à l’Université de
Paris I, Panthéon-Sorbonne.
I. HRBEK.
Chapitre 14
J. DEVISSE.
845
NOTICE BIOGRAPHIQUE
Chapitre 15
D. LANGE (République fédérale d’Allemagne). Spécialiste de l’histoire
précoloniale du Soudan central ; a publié divers ouvrages sur cette période ;
ancien professeur à l’Université de Niamey.
B. BARKINDO (Nigéria). Spécialiste des relations inter-États dans le bassin
du Tchad pendant la période précoloniale et le début de l’époque coloniale
; auteur de nombreux ouvrages sur ce thème ; maître de conférences à
l’Université Bayero, Kano (Département d’histoire).
Chapitre 16
Thurstan SHAW (Royaume-Uni). Auteur de nombreux travaux sur la préhistoire
de l’Afrique de l’Ouest ; professeur d’archéologie ; vice-président du
Congrès panafricain de préhistoire ; président de la Société de préhistoire.
Chapitre 17
B. W. ANDAH (Nigéria). Spécialiste de l’histoire, de l’archéologie et de l’anthropologie
africaines ; auteur de nombreux ouvrages sur ce thème ; professeur
d’archéologie et d’anthropologie à l’Université d’Ibadan.
J. R. ANQUANDAH (Ghana). Spécialiste de l’histoire et de l’archéologie
africaines du début de l’âge des métaux aux environs de 1700 ; a publié de
nombreux ouvrages sur ce thème ; maître de conférences à l’Université du
Ghana, Legon (Département d’archéologie).
Chapitre 18
B. W. ANDAH.
Chapitre 19
Tekle-Tsadik MEKOURIA (Éthiopie). Historien ; écrivain ; auteur d’ouvrages
sur l’histoire politique, économique, militaire et sociale de l’Éthiopie, des
origines jusqu’au XXe siècle ; membre du Comité d’honneur permanent
de l’Union internationale des sciences préhistoriques et protohistoriques ;
actuellement à la retraite.
Chapitre 20
E. CERULLI (Italie). Ethnologue ; auteur d’ouvrages sur ce thème.
Chapitre 21
F. T. MASAO (République-Unie de Tanzanie). Archéologue ; spécialiste de
l’âge récent de la pierre et de l’art rupestre préhistorien ; auteur de nombreux
ouvrages sur ce sujet ; directeur des musées nationaux de la République-
Unie de Tanzanie.
H. W. MUTORO (Kenya). Spécialiste de l’archéologie africaine ; auteur de
nombreux ouvrages sur ce thème.
846
L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE
Chapitre 22
C. EHRET (États-Unis d’Amérique). Linguiste et spécialiste de l’histoire de
l’Afrique de l’Est ; a publié de nombreux ouvrages et articles sur l’histoire
précoloniale et coloniale de l’Afrique de l’Est ; enseigne à l’Université de
Californie, Los Angeles.
Chapitre 23
D. W. PHILLIPSON (Royaume-Uni). Conservateur de musée et archéologue ;
spécialiste de la préhistoire de l’Afrique subsaharienne, et plus particulièrement
des régions orientales et méridionales; auteur de nombreux ouvrages
sur ces thèmes ; directeur de la publication African Archaeology Review ; maître
de conférences à l’Université de Cambridge.
Chapitre 24
T. N. HUFFMAN (États-Unis d’Amérique). Spécialiste d’anthropologie et
d’ethnologie sociales et culturelles, ainsi que de la préhistoire de l’Afrique
subsaharienne ; auteur d’ouvrages sur ce sujet.
Chapitre 25
(Mme) B. DOMENICHINI-RAMIARAMANANA (Madagascar). Spécialiste de la
langue et de la littérature malgaches ; auteur de nombreux travaux sur la
civilisation malgache ; vice-présidente de la section Langue, littérature et
arts de l’Académie malgache ; enseigne la littérature orale et l’histoire culturelle
à l’Université de Madagascar ; directeur de recherche en sciences du
langage au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Paris.
Chapitre 26
Y. A. TALIB (Singapour). Spécialiste de l’Islam, de la société malaise et du
Moyen-Orient, plus particulièrement de l’Arabie du Sud-Ouest ; auteur
d’ouvrages sur le sujet ; maître-assistant ; chef du Département d’études
malaises, Université nationale de Singapour.
F. EL-SAMIR (Iraq). Spécialiste de l’histoire de l’Islam ; auteur de nombreux
ouvrages sur ce thème ; ancien ministre et ancien ambassadeur.
Chapitre 27
A. BATHILY (Sénégal). Spécialiste de l’histoire du Soudan occidental du VIIIe
au XIXe siècle ; a publié de nombreux travaux sur ce sujet.
C. MEILLASSOUX (France). Spécialiste de l’histoire économique et sociale de
l’Afrique de l’Ouest ; auteur de nombreux ouvrages sur ce thème ; directeur
de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Paris.
Chapitre 28
J. DEVISSE/J. VANSINA.
847
Membres du comité scientifique international
pour la rédaction
d’une Histoire générale de l’Afrique
Professeur J. F. A. AJAYI (Nigéria). Depuis 1971.
(Directeur du volume VI)
Professeur F. A. ALBUQUERQUE MOURAO (Brésil). Depuis 1975
Professeur A. A. BOAHEN (Ghana). Depuis 1971
Directeur du volume VII
S. Exc. M. BOUBOU HAMA (Niger). 1971 -1978. A démissionné ; est décédé en 1982
Dr (Mrs) MUTUMBA BULL (Zambie). Depuis 1971
Professeur D. CHANAIWA (Zimbabwe). Depuis 1975
Professeur P. D. CURTIN (États-Unis d’Amérique). Depuis 1975
Professeur J. DEVISSE (France). Depuis 1971
Professeur M. DIFUILA (Angola). Depuis 1978
Professeur CHEIKH ANTA DIOP (Sénégal). 1971 -1986. Décédé en 1986
Professeur H. DJAIT (Tunisie). Depuis 1975
Professeur J. D. FAGE (Royaume-Uni). 1971 -1981. A démissionné
S. Exc. M. MOHAMMED EL FASI (Maroc). Depuis 1971
Directeur du volume III
Professeur J. L. FRANCO (Cuba). Depuis 1971. Décédé en 1989
MUSA H. I. GALAAL (Somalie). 1971 -1981. Décédé en 1981
Professeur Dr V. L. GROTTANELLI (Italie). Depuis 1971
Professeur E. HABERLAND (République fédérale d’Allemagne). Depuis 1971.
Dr AKLILU HABTE (Éthiopie). Depuis 1971
S. Exc. M. A. HAMPATÉ BA (Mali) 1971 -1978. A démissionné
Dr IDRIS S. EL-HAREIR (Jamahiryia arabe libyenne populaire et socialiste).
Depuis 1978
848
L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE
Dr I. HRBEK (Tchécoslovaquie). Depuis 1971.
Codirecteur du volume III
Dr (Mrs.) A. JONES (Libéria). Depuis 1971
Abbé ALEXIS KAGAME (Rwanda) 1971 -1981. décédé en 1981
Professeur I. M. KIMAMBO (République-Unie de Tanzanie). Depuis 1971
Professeur J. KI-ZERBO (Burkina Faso). Depuis 1971
Directeur du volume I
M. DIOULDÉ LAYA (Niger). Depuis 1979
Dr A. LETNEV (URSS). Depuis 1971
Dr G. MOKHTAR (Égypte). Depuis 1971
Directeur du volume II
Professeur P. MUTIBWA (Ouganda) Depuis 1975
Professeur D. T. NIANE (Sénégal). Depuis 1971
Directeur du volume IV
Professeur L. D. NGCONGCO (Botswana). Depuis 1971
Professeur T. OBENGA (République populaire du Congo). Depuis 1975
Professeur B. A. OGOT (Kenya). Depuis 1971
Directeur du volume V
Professeur C. RAVOAJANAHARY (Madagascar). Depuis 1971
Professeur W. RODNEY (Guyana). 1979-1980. Décédé en 1980
Professeur M. SHIBEIKA (Soudan). 1971-1980. Décédé en 1980
Professeur Y. A. TALIB (Singapour). Depuis 1975
Professeur A. TEIXEIRA DA MOTA (Portugal). 1978-1982. Décédé en 1982
Mgr T. TSHIBANGU (Zaïre). Depuis 1971
Professeur J. VANSINA (Belgique). Depuis 1971
Rév. Hon. Dr E. WILLIAMS (Trinité-et-Tobago). 1976 -1978. A démissioné en
1978 et est décédé en 1980
Professeur A. A. MAZRUI (Kenya) N’est pas membre du comité.
Directeur du volume VIII
Professeur C. WONDJI (Côte d’Ivoire). N’est pas membre du comité.
Codirecteur du volume VIII
Secrétariat du Comité scientifique international pour la rédaction d’une
Histoire générate de l’Afrique : M. AUGUSTIN GATERA, Division des études et
de politiques cultures, Unesco, 1, rue Miollis, 75015 Paris

 

Merci à l'Unesco et l'université de Ouagadougou en partenariat avec le collectif asso paca et l'association culture et partage...

Signé Jacky Bayili