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Maghreb, afrique du nord les revoltes et indépendances

3.1.7 Révolte et indépendance du Maghreb, afrique du nord

Le Maghreb umayyade

Poitiers (114/732) marqua l’épuisement du mouvement centripète qui avait irrésistiblement concentré autour de Damas, à l’est et à l’ouest, des provinces

de plus en plus nombreuses. Huit ans plus tard, en 122/740, commença le mouvement inverse, la réaction centrifuge qui allait donner naissance

à plusieurs États indépendants. De 78/697 à 122/740, huit gouverneurs s’étaient succédé à la tête de Ḳayrawān, capitale régionale dont dépendait

tout l’Occident musulman, de Lebda, à l’est de Tripoli, jusqu’à Narbonne au-delà des Pyrénées. L’administration directe de cette vaste région par

Damas via Ḳayrawān ne dura ainsi qu’un peu plus de quatre décennies.

 

Comparé à la durée de la domination romaine, vandale et byzantine, ce laps de temps paraît dérisoire. Pourtant les résultats furent autrement plus

importants et plus durables. Pourquoi ? Certainement parce que les autochtones, tout en repoussant la domination extérieure, manifestèrent leur adhésion

sincère aux valeurs introduites par l’Islam. Leur adhésion à celles-ci fut, comme nous le verrons, d’autant plus profonde qu’elle contribua de

façon décisive à catalyser et à stimuler les énergies pour le combat.

 

 

3.1.8 Une doctrine révolutionnaire : le kharidjisme, afrique du nord afrique du Ve siecle au Xie siecle

Maysara, dit le Vil (al-haḳīr), était un ancien marchand d’eau berbère converti au kharidjisme sufrite.

Le kharidjisme fut, sous les Umayyades, la force révolutionnaire la plus redoutable.

Né de la fitna9, grande crise qui ébranla la communauté musulmane à la suite de l’assassinat de ˓Uthmān (35/656), il élabora d’abord une théologie politique. Cette théologie donne pour axe commun à toutes les formes de kharidjisme le principe de l’élection de l’imam, chef suprême de la communauté, sans distinction de race, de pays ou de couleur, le pouvoir devant être confié au meilleur, « fût-il un esclave abyssin au nez tranché10 ».

 

 

 

3.1.9 Les royaumes sufrites, afrique du nord, 5eme siecle aux Xi e siecle

La carte du Maghreb sortit complètement modifiée de la tourmente. Certes, Ḳayrawān ne fut pas conquise. Mais tout le Maghreb central et occidental échappa désormais définitivement à la tutelle de l’Orient.

 

Le démocratisme kharidjite exagérément soucieux d’autodétermination, lié au sectarisme ethnique, avait élevé, sur l’écroulement de l’autorité centralisatrice des Arabes, une multitude d’États. Les plus petits, aux contours plus

ou moins fluides et à la durée de vie imprécise, ne nous sont guère connus.

Seuls les royaumes les plus importants, ceux qui ont défrayé la chronique, ont échappé à l’oubli.

 

Le premier à se constituer au Maroc sur les bords de l’Atlantique entre Salé et Azemmour fut celui du Tāmasnā, plus connu sous le nom méprisant de « royaume des Barghawāṭa ». Son fondateur, le Zanāta Tarīf, avait

pris part à l’assaut sufrite contre Ḳayrawān. C’est dans ce royaume que le nationalisme berbère fut poussé jusqu’à ses extrêmes limites. Le kharidjisme sufrite avait permis, tout compte fait, la libération politique. Mais la domination

spirituelle de l’Islam, c’est-à-dire la soumission à des idées importées de l’étranger, demeura. Le quatrième souverain de la dynastie des Banū Tarīf, Yūnus b. Ilyās (227/842 -271/884), pour mieux affranchir son peuple, décida ...

 

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3.1.10 Les royaumes ibadites, afrique du nord, 5eme siecle aux Xi e siecle

La sphère d’influence de l’ibadisme fut initialement celle de Tripoli. Sa position était inconfortable. La défense de Tripoli — verrou du couloir de communication entre l’est et l’ouest — était en effet vitale pour maintenir

la liaison entre Ḳayrawān et le siège du califat.

 

Aussi aucun royaume ibadite

officiellement reconnu ne put-il s’y maintenir fort longtemps. Comme nous l’avions vu, l’insurrection vint d’abord de l’ouest : elle fut d’inspiration sufrite et de direction zanāta. Plus modérés, et par nécessité plus prudents,

les ibadites commencèrent par adopter une attitude de pure expectative. Ils s’étaient d’abord organisés, conformément à leur théologie qui recommande le ḳu˓ūd et le kitmān21, pour attendre l’heure propice.

 

Celle-ci sonna en 127/745. Cette année-là, Damas était en proie à l’anarchie, et Ḳayrawān était tombée entre les mains de ˓Abd al-Raḥmān b.

Ḥabīb, que nous retrouverons plus loin. Celui-ci commit l’erreur de faire exécuter le chef des ibadites de la province de Tripoli, ˓Abd Allāh ibn Mas˓ūd al-Tudjībī. Ce fut le signal du khurūdj [insurrection ouverte].

 

Les deux chefsibadites, ˓Abd al-Djabbār b. Ḳays al-Murādī et al-Hārith b. Talīd al-Ḥaḍramī,

deux Arabes, remportèrent d’abord victoire sur victoire et finirent par s’emparer de toute la province de Tripoli. Hélas pour eux, ils n’échappèrent pas, pas plus que leurs confrères sufrites, à la malédiction de la désunion.

On les découvrit morts, transpercés chacun de l’épée de l’autre. Ismā˓īl b.

 

Ziyād al-Nafūsī, un Berbère, prit le relais et menaça Gabès. Mais la chance lui manqua. ˓Abd al-Raḥmān ibn Ḥabīb parvint à le battre en 131/748 -749 et

à récupérer Tripoli, où il massacra les ibadites afin d’en extirper l’hérésie de cette province.

 

 

3.1.11 Première tentative d’indépendance de l’Ifrīḳiya, afrique du nord, 5 eme siecle aux Xi e siecle

Au lendemain de la « bataille des nobles » (122/740), les Arabes du Maghreb commencèrent à mesurer le fossé qui s’était creusé entre eux

et leurs frères demeurés en Orient. Déjà humiliés et traumatisés par leur défaite, ils furent abreuvés par les « Orientaux » envoyés à leur secours

de ce mépris réservé jusque-là aux seuls Berbères. Sur les bords du Chélif l’armée d’Ifrīḳiya, commandée par un petit-fils du conquérant du Maghreb, Habīb b. Abī ˓Ubayda b. ˓Uḳba b. Nāfi˓, faillit, sous les yeux des

Berbères, tourner ses armes contre les renforts « étrangers » venus d’Orient sous les ordres de Kulthūm b. ˓Iyāḍ et de son cousin Baldj, tant les provocations et les sarcasmes de ces derniers furent offensants.

 

Relevant le défi, ˓Abd al-Raḥmān b. Ḥabīb proposa un duel entre son père et Baldj.

 

L’affrontement fut évité de justesse. Mais ce fait, joint à bien d’autres indices concordants, nous révèle un phénomène capital pour comprendre

l’évolution ultérieure de la situation : l’éclosion chez les Arabes maghrébins, et particulièrement chez ceux de la deuxième et de la troisième

génération qui, nés en majorité dans le pays, n’avaient jamais vu l’Orient, d’une véritable conscience nationale locale. C’est ce phénomène qui nous

fournit l’axe structurant de toute une série d’événements qui, autrement, demeureraient indéchiffrables.

 

On comprend mieux dès lors comment ˓Abd al-Raḥmān b. Ḥabīb, l’homme qui avait incarné l’honneur ifrikiyen face à Baldj, réussit à chasser

de Ḳayrawān Ḥanala b. Safwān — pourtant auréolé de sa victoire sur les Berbères, mais « étranger » — et à fonder le premier État indépendant du

Maghreb oriental (127/744 -137/754).

 

 

 

3.1.12 Les Aghlabides, afrique du nord, afrique 5eme siecle aux Xi siecles

Abū Dja˓far al-Mansūr réussit à ramener l’Ifrīḳiya au bercail pour quatre décennies encore (144/761 -184/800).

Durant ces quatre décennies, le pays ne connut l’ordre et la paix que lorsque les deux premiers Muhallabides (155/772 -174/791), après l’échec de la deuxième tentative de l’ibadisme de s’implanter à Ḳayrawān, surent s’imposer grâce à leur valeur et à leur expérience. Avec eux, un timide essai dynastique sembla s’ébaucher. Il

n’aboutit pas, et dès 178/794, l’âpreté de la lutte entre les factions rivales du djund [armée arabe] pour s’emparer de force du pouvoir prit une telle ampleur que l’Ifrīḳiya devint totalement ingouvernable. Elle n’était plus

pour le califat, dont elle grevait lourdement le trésor, qu’une source de soucis sans fin. Par ailleurs Bagdad était de moins en moins en mesure d’intervenir militairement.

 

 

 

3.1.13 Echanges économique, afrique de l'ouest du 5eme siecle aux XI eme siecle

Les échanges économiques avec l’Afrique subsaharienne remontaient à la haute antiquité et se faisaient essentiellement selon deux axes : l’un suivant le littoral atlantique, et l’autre aboutissant à Zawīla au sud de la

Libye ; mais leur volume était modeste. L’entrée du Maghreb dans la zone arabo-musulmane donna à ces échanges, à partir du IIe/VIIIe siècle, une intensité jamais connue. L’axe principal des transactions relia dès lors

Awdāghust (Tegdaoust ?) à Sidjilmāsa, véritable château d’eau de distribution de l’or provenant du Bilād al-Sūdān. On connaît l’émerveillement du

négociant-géographe Ibn Ḥawḳal32 qui, visitant Awdāghust en 340/951, put y voir un chèque de 42 000 dinars émis sur un commerçant de cette cité par

un confrère de Sidjilmāsa. Ce chèque, symbole de l’importance des affaires qui se brassaient entre les deux places, nous révèle aussi que le système

bancaire, si bien étudié par Goitein pour l’Orient à travers les documents de la Geniza33, sous-tendait également l’activité commerciale de l’Occident

musulman. A partir de Sidjilmāsa les routes s’étoilaient vers Fès, Tanger et Cordoue ; vers Tlemcen et Tiāret ; vers Ḳayrawān et vers l’Orient. Elles se

prolongeaient ensuite vers l’Europe à travers la Sicile et l’Italie, à travers la péninsule ibérique, ou plus directement, selon l’expression de C. Courtois,

par « la route des îles » qui, en longeant la Sardaigne et la Corse, aboutissait en Provence34.

 

 

 

 

3.1.14 Société et culture, afrique du nord, Veme siecle au XIeme siecle

 

Densité et variété démographique

Jamais le Maghreb médiéval n’a été autant peuplé qu’au IIIe/IXe siècle, ce qui contribue à expliquer son expansion au-delà de ses rivages. Par ailleurs,

le mouvement allait alors, contrairement à ce qui se passera plus tard, vers la fixation des nomades, qui occupaient surtout le Maghreb central et les

confins sahariens, et vers l’urbanisation. Les quatre grandes capitales politiques et culturelles du pays — Ḳayrawān, Tiāret, Sidjilmāsa et Fès —

étaient de création arabo-musulmane. Au IIe/IXe siècle, Ḳayrawān comptait certainement quelques centaines de milliers d’habitants, et Ibn Ḥawḳal

estimait que Sidjilmāsa n’était ni moins peuplée ni moins prospère 36. La concentration urbaine n’était pas toutefois la même partout. Le Maghreb

oriental, la Sicile et l’Espagne étaient les zones les plus urbanisées. On ne peut citer tous les grands centres urbains. Disons seulement, pour fixer les

idées, que la population de Cordoue a pu être évaluée, au IVe/Xe siècle, à un million d’âmes 37.

 

La société se distinguait par sa très grande diversité. Au Maghreb le fond de la population était constitué par les Berbères, qui ont été déjà présentés

au chapitre précédent et qui sont eux-mêmes très divers. L’Espagne était surtout peuplée d’Ibères et de Goths. A ces deux substrats de base étaient

venus s’amalgamer, surtout au nord et au sud, divers éléments allogènes. Les Arabes, jusqu’au milieu du Ve/XIe siècle, furent numériquement peu importants.

Combien étaient-ils en Ifrīḳiya ? Quelques dizaines de milliers, peut être cent ou cent cinquante mille âmes tout au plus. Ils étaient encore moins

nombreux en Espagne, et pratiquement absents du reste du Maghreb, où leur présence ne se laisse déceler qu’à Tiāret, Sidjilmāsa et Fès. Les Berbères,

du Nord marocain surtout, avaient essaimé à leur tour vers la péninsule ibérique, où ils furent plus nombreux que les Arabes. A ces composantes il

faut ajouter deux autres éléments ethniques dont l’importance numérique et le rôle spécifique sont encore plus difficiles à évaluer : d’un côté des Européens

des Latins, des Germains, voire des Slaves — considérés globalement comme des Ṣaḳāliba [Esclavons] ; et de l’autre des Noirs que nous

rencontrons intimement mêlés à la vie des familles riches ou simplement aisées, et qui, comme nous l’avons déjà signalé, servaient dans les gardes

personnelles des émirs.

 

 

 

3.1.15 Les couches sociales, afrique du nord, Vesiecle au XIeme siecle

La société de l’Occident musulman médiéval était composée, comme dans

l’Antiquité toute proche, de trois catégories d’hommes : les esclaves, les

anciens esclaves (généralement appelés mawālī) et les hommes libres de

naissance.

 

Voyons d’abord les esclaves. Pratiquement absents des zones à

dominante nomade et à forte structuration « tribale », leur nombre devint

considérable dans les grands centres urbains. En évaluant ce nombre au

cinquième de la population dans les grandes capitales d’Ifrīḳiya et d’Espagne,

on a l’impression, à la lecture de nos textes, d’être au-dessous de

la réalité. Comme dans les autres couches sociales, on trouve parmi eux

des heureux et des malheureux. On les trouve dans les harems — favorites

blanches ou noires et eunuques — comme on les trouve dans tous les secteurs

de la vie économique, à tous les niveaux, depuis le riche intendant

gérant la fortune de son maître jusqu’au paysan besogneux ou au domestique

misérable spécialisé dans la corvée d’eau ou de bois. Mais, d’une façon

générale, la condition d’esclave n’était pas enviable, malgré les garanties du

fiḳh [loi] et les réussites exceptionnelles de certains.

 

Leur rôle économique était cependant immense. Ils étaient les machines-outils de l’époque. On

a en effet nettement l’impression, pour la partie orientale du Maghreb et

pour l’Espagne, qu’une très large portion de la main-d’oeuvre domestique,

artisanale et rurale — surtout lorsqu’il s’agit des grands domaines englobant

quelquefois plusieurs villages — était de condition servile ou semi-servile.

Mais la condition d’esclave, si pénible fût-elle, n’était pas définitive. Il

était possible de s’en extraire. On sait combien le Coran insiste sur les

mérites de l’affranchissement. Aussi les rangs des esclaves étaient-ils, grâce

aux effets cumulatifs de l’affranchissement et du rachat de la liberté, sans

cesse éclaircis par le passage à une autre catégorie non moins importante :

celle des mawālī. La mobilité sociale, qui était réelle, jouait en faveur de la

liberté.

 

 

Les mawālī par affranchissement, quoique juridiquement de condition

libre, restaient groupés autour de leur ancien maître dont ils formaient la

clientèle. Sous le même nom on rencontrait aussi une foule de petites gens,

des non-Arabes, qui se mettaient volontairement sous la protection d’un

personnage influent — un Arabe — dont ils adoptaient la nisba [ascendance

« tribale »] et devenaient ainsi sa gens. Maîtres et clients trouvaient dans les

liens organiques du walā38 chacun son profit : le client profitait de la protection

du maître, et le maître avait d’autant plus de prestige et de puissance

que sa clientèle était nombreuse.

 

 

La masse des hommes libres se scindait à son tour en deux classes : une

minorité aristocratique, influente, et généralement riche, la khāṣṣa; et une

majorité de plébéiens, la ˓ āmma. La khāṣṣa était la classe dirigeante. Ses

contours étaient plutôt flous. Elle groupait l’élite de naissance ou d’épée,

l’élite intellectuelle, et toutes les personnes fortunées d’une façon générale.

L’opulence de certains de ses représentants — tels les Ibn Humayd,

une famille de vizirs aghlabides qui s’étaient immensément enrichis dans le

commerce de l’ivoire — atteignait quelquefois des proportions fabuleuses.

La ˓āmma était composée d’une foule de paysans, de petits propriétaires,

d’artisans, de boutiquiers, et d’une masse de salariés qui louaient leurs bras

38. Walā : relations entre le maître et l’esclave ou l’ancien esclave aux champs comme en ville.

 

Sur ses franges inférieures, sa misère frisait le total dénuement.

Mais l’espoir de s’élever vers la khāṣṣa n’était pas interdit

à ses membres. Aucune structuration juridique figée ne s’y opposait.

 

 

 

3.1.16 Langues, arts et sciences, afrique du nord, Ve siecle aux Xie siecles

A l’époque qui nous intéresse, on parlait plusieurs langues en Occident

musulman. Il y avait d’abord les langues berbères, très différentes les

unes des autres et très répandues dans tout le Maghreb, particulièrement

dans les campagnes et les massifs montagneux difficilement perméables à

l’arabe. Ces parlers ne purent cependant franchir la Méditerranée dans le

sillage des armées. On n’en décèle en effet aucune trace en Espagne et

en Sicile, où les langues locales s’étaient trouvées exclusivement confrontées

à l’arabe. En Espagne avait pu se développer une langue romaine

hispanique dérivée du latin et très largement usitée aussi bien dans les

campagnes que dans les villes. Nous relevons également les traces d’une

langue romaine ifrikiyenne qui avait dû être particulièrement courante

dans les milieux chrétiens urbains39. Mais tous ces idiomes étaient parlés

de façon exclusive. La seule langue culturelle, écrite, était l’arabe. Elle

était utilisée non seulement par les musulmans, mais aussi par les dhimmī

qui, tel le juif Maimonide40, ont su y exprimer quelquefois une pensée

particulièrement vigoureuse.

Les foyers culturels étaient nombreux. Toutes les capitales, toutes

les villes importantes avaient leurs poètes, leurs adīb [littérateurs] et leurs

fuḳahā˒ [théologiens]. On allait quelquefois quérir les plus fameux d’entre

ces derniers — ce fut le cas de Tiāret menacée par l’i˓tizāl — jusqu’au

fond des monts des Nafūsa. Mais nous ne sommes renseignés avec quelque

précision que sur les trois foyers qui furent incontestablement les plus

brillants : Ḳayrawān, Cordoue et Fès. Là, comme dans tout l’Occident

musulman, les lettres étaient largement tributaires de l’Orient. On admirait

les mêmes poètes et les mêmes adīb, et on tissait sur les mêmes métiers.

La riḥla, le voyage qui combinait les mérites du pèlerinage et de l’étude,

maintenait entre les capitales d’Occident et d’Orient un contact étroit et

continu. Les Maghrébins en particulier avaient pour leurs maîtres orientaux

une admiration qui frisait la superstition. Les hommes et les oeuvres

circulaient ainsi avec une rapidité qui nous étonne d’autant plus que les

chemins étaient longs, pénibles, voire périlleux. Le meilleur exemple de

la présence de la culture orientale au coeur de l’Occident musulman est

peut-être le ˓ Iḳd al-Farīd, anthologie composée par l’adīb cordouan Ibn

˓Abd Rabbihi (246/860 -328/939)41. On n’y trouve que des extraits d’auteurs

orientaux, au point que al-Sāḥib b. ˓Abbād, célèbre vizir buyide et homme

de lettres de la seconde moitié du IVe/Xe siècle, s’écria en la consultant :

« Voilà notre propre marchandise qu’on nous renvoie ! »

Pourtant Ḳayrawān, Cordoue et les autres capitales avaient aussi leurs

poètes et hommes de lettres qui, sans avoir atteint la renommée des grands

chantres orientaux, n’auraient quand même pas défiguré le ˓ Iḳd.

 

 

 

 

3.1.17 Fatimide leurs avénements, afrique du nord, 5eme siecles aux Xi eme siecles

L’établissement de la dynastie fatimide :

le rôle des Kutāma

A la fin du IIIe/IXe siècle, une grande partie de l’Occident musulman (Maghreb

et Espagne) échappait déjà au contrôle effectif du califat abbaside de Bagdad ;

les Umayyades étaient solidement installés en Andalousie, la dynastie idriside

régnait sur quelques villes et groupes berbères de l’extrême ouest musulman

(al-Maghrib al-Aḳsā) et sur les territoires limitrophes entre les terres habitées

et le désert, plusieurs États kharidjites indépendants s’étendaient du Djabal

Nafūsa à Sidjilmāsa. Seuls les Aghlabides de l’Ifrīḳiya reconnaissaient la suzeraineté

de Bagdad, mais, après un siècle d’indépendance de fait, leurs liens

avec les Abbasides étaient de pure forme1.

Sur le plan religieux — et l’on ne doit pas oublier que dans l’Islam les

domaines politique et religieux sont étroitement imbriqués — le Maghreb était

divisé entre l’orthodoxie sunnite, avec Ḳayrawān qui était l’une des citadelles

du droit malikite et l’hétérodoxie de diverses sectes kharidjites (ibadites, sufrites,

nukkarites, etc.). Bien que les Idrisides aient appartenu à la famille de ˓ Alī

et que leur établissement ait été précédé de la propagande chiite, il semble

que les dogmes de la doctrine chiite tels qu’ils avaient été élaborés en Orient

étaient peu propagés, et encore moins suivis, dans leur royaume.

 

 

 

3.1.18 La lutte pour l’hégémonie en Afrique du Nord, Ve siecle aux XIe siecle

Si le renversement de la dynastie aghlabide et l’occupation de l’Ifrīḳiya proprement

dite s’accomplirent en une période de temps relativement brève,

les conquêtes fatimides au Maghreb se révélèrent par la suite plus lentes et

plus difficiles. Cela s’explique en partie par la fragilité de la situation à l’intérieur

de leur royaume et en partie par les assises étroites de leur puissance

militaire.

La nouvelle doctrine du chiisme ismaïlien ne pouvait manquer de

provoquer des troubles dans une région déjà partagée par le sunnisme malikite

et le kharidjisme sous ses formes ibadite et sufrite. Tous ces groupes

n’acceptaient qu’à contrecoeur la domination des Fatimides et manifestaient

souvent leur opposition, qui était soit sévèrement réprimée, soit étouffée par

la corruption. La citadelle de l’opposition sunnite était Ḳayrawān, célèbre

centre de l’orthodoxie malikite, dont l’influence sur les populations urbaines

et rurales restait intacte. Bien que ces groupes sunnites ne fussent jamais

passés à la révolte ouverte, leur résistance passive et l’éventualité de les voir

s’unir aux forces kharidjites plus extrémistes contribuaient aux difficultés

de la dynastie. Les califes exprimaient ouvertement leur mépris, voire leur

haine, des populations locales et l’on peut supposer que ces sentiments

étaient réciproques 10.

 

Dès le début, les Fatimides considérèrent uniquement l’Afrique du

Nord comme un tremplin pour de nouvelles conquêtes vers l’est, qui leur

permettraient de supplanter les Abbasides et de réaliser leurs rêves de

domination universelle. Ces projets grandioses les obligèrent à entretenir des

forces armées (armée de terre et marine) puissantes et coûteuses. Bien que

le dā˓ī Abū ˓Abd Allāh se fût rendu au début très populaire en abolissant de

nombreux impôts illégaux, cette politique fut vite modifiée, et l’État fatimide

réintroduisit un certain nombre d’impôts non canoniques, directs et indirects,

de péages et autres contributions. On trouve dans les chroniques un écho

du mécontentement général suscité par la politique fiscale des gouvernants

« pour qui tous les prétextes étaient bons pour tondre le peuple »11.

La situation militaire fut au début assez précaire, car les seuls soutiens

de la dynastie étaient les Kutāma et quelques autres branches ou clans de

Ṣanhādja.

 

 

 

 

3.1.19 La formation de l’Empire fatimide, afrique du nord à l'europe

 

Sicile, Méditerranée, Égypte

Les Fatimides héritèrent de leurs prédécesseurs, les Aghlabides, l’intérêt

que ceux-ci avaient porté à la Sicile. Il avait fallu aux Aghlabides plus de

soixante-dix ans (de 212/827 à 289/902) pour conquérir toute la Sicile,

qui fit ensuite partie du monde musulman pendant deux siècles21.

19. Sur la révolte, voir R. Le Tourneau, 1954.

20. Ibn Khaldūn, 1925 -1926, vol. 2, p. 548.

21. Sur l’histoire de la Sicile à l’époque musulmane, voir l’ouvrage classique de M. Amari,

1933 -1939.

 

La Domination fatimide en Sicile ne commença pas sous de bons auspices :

les habitants de l’île chassèrent l’un après l’autre les deux gouverneurs

nommés après 297/909 par ˓Ubayd Allāh et élurent en 300/912 leur propre

gouverneur, Aḥmad ibn Ḳurhub. Ce dernier se déclara pour le calife

abbaside et envoya sa flotte contre l’ Ifrīḳiya à deux reprises. Vaincu lors

de la seconde expédition, et après avoir régné pendant quatre ans en souverain

indépendant, Ibn Ḳurhub fut abandonné par ses troupes et livré

au calife fatimide qui le fit mettre à mort en 304/916. C’est seulement

alors que la Sicile fut de nouveau rattachée au domaine des Fatimides,

mais elle fut ensuite, pendant trente ans, le théâtre d’une grande agitation

qui confina à la guerre civile. La population musulmane était divisée ; il y

avait constamment des frictions entre les Arabes d’Espagne et d’Afrique

du Nord, d’une part, et les Berbères, de l’autre. La situation était encore

compliquée par les dissensions issues de la vieille rivalité entre les Yéménites

de l’Arabie du Sud, y compris les Kalbites, et les Arabes du Nord.

 

La situation ne s’améliora et l’ordre ne fut rétabli que lorsque le calife eut

envoyé al-Ḥasan ibn ˓ Alī al-Ḳalbī comme gouverneur, en 336/948. Sous

al-Ḳalbī (mort en 354/965) et ses successeurs, qui formèrent la dynastie

des Kalbites, la Sicile musulmane devint une province prospère et jouit

d’une autonomie croissante.

 

Les musulmans réorganisèrent la Sicile tout en conservant les solides

fondations sur lesquelles les Byzantins l’avaient établie. Ils allégèrent quelque

peu le lourd système fiscal byzantin, divisèrent plusieurs latifundia en

petites exploitations que les paysans qui en étaient les tenanciers ou les

propriétaires soumirent à une culture intensive, et perfectionnèrent l’agriculture

en introduisant de nouvelles techniques et de nouvelles espèces

végétales. Les auteurs arabes soulignent l’abondance des métaux et des

autres minéraux, comme le sel ammoniac (chlorure d’ammonium) qui était

un précieux produit d’exportation.

 

C’est à cette époque qu’on commença à cultiver les agrumes, la canne à sucre, les palmiers et les mûriers. Quant à

la culture du coton, elle dura encore longtemps, jusqu’au VIIIe/XIVe siècle.

Les cultures maraîchères firent des progrès encore plus remarquables : la

Sicile exportait vers l’Europe occidentale des oignons, des épinards, des

melons, etc.

 

 

 

3.1.20 Retour à l’hégémonie berbère, afrique du nord du Vesiecle aux Xieme siecle

Au cours des durs combats menés contre le rebelle Abū Yazīd, les Talkāta,

branche des Ṣanhādja, s’étaient, sous la direction de Zīrī ibn Manād, montrés

fidèles à la cause des Fatimides. Après la défaite d’Abū Yazīd, le calife,

pour témoigner de sa reconnaissance envers Zīrī, le nomma chef de tous les

Ṣanhādja et de leur territoire27. Durant le reste de la période où les Fatimides

régnèrent sur le Maghreb, Zīrī et son fils Buluḳḳīn dirigèrent, seuls

ou avec des généraux fatimides, plusieurs campagnes victorieuses contre les

Zanāta et les Maghrāwa dans le centre et dans l’ouest du Maghreb. Plus

tard, au temps d’al-Mu˓izz, les Zirides reçurent le gouvernement du centre

du Maghreb (Ashīr, Tiāret, Bāghāya, Msīla, Mzāb) et des villes qu’ils

avaient fondées ( Alger, Milyāna, Médéa).

 

Il était donc naturel que le calife, avant de partir définitivement pour

l’Égype en 359/970, fît de Buluḳḳīn ibn Zīrī28 son lieutenant pour la partie

occidentale de l’empire. Ce fait, qui au premier abord ne semble en rien

révolutionnaire, ouvrit en réalité une ère nouvelle dans l’histoire de l’Afrique

du Nord. Avant l’avènement des Zirides, les principales dynasties avaient

toutes été d’origine orientale : les Idrisides, les Rustumides, les Aghlabides,

les Fatimides. Les Zirides étaient la première famille régnante d’origine

berbère ; de plus, ils ouvrirent la période de l’histoire maghrébine pendant

laquelle le pouvoir politique appartint exclusivement à des dynasties berbères

: les Almoravides, les Almohades, les Zayyanides, les Marinides, les

Hafsides.

 

 

 

3.1.21 L’invasion des Banū Hilāl et des Banū Sulaym

 

Lorsqu’en 439/1047, l’émir ziride al-Mu˓izz ibn Bādīs eut enfin retiré son

allégeance au calife fatimide al-Mustanṣir pour la donner au calife abbaside

de Bagdad, abandonnant ainsi sa foi chiite pour embrasser le sunnisme, la

vengeance des Fatimides prit une forme particulière. Comme il leur était

impossible d’envoyer une armée contre le rebelle, le vizir al-Yazūrī conseilla

à son maître de punir les Ṣanhādja en livrant l’ Ifrīḳiya à une horde d’ Arabes

nomades, les Banū Hilāl et les Banū Sulaym, qui vivaient à cette époque en

Haute-Égypte.

 

Il ne fut apparemment pas trop difficile de persuader les chefs des deux

ḳabīla d’émigrer vers l’ouest, puisqu’ils pouvaient s’attendre à trouver en

l’Ifrīḳiya de grandes richesses à piller et de meilleurs pâturages que ceux de

la Haute-Égypte.

 

Comme ces nomades étaient bien connus pour leur esprit

d’indépendance et d’indiscipline, il devait être évident qu’ils ne ramèneraient

pas l’Afrique du Nord sous la domination des Fatimides, et qu’ils n’y

formeraient pas non plus un État vassal facile à gouverner. Par conséquent,

les Fatimides n’ont pas voulu reconquérir leurs provinces perdues, mais seulement

se venger des Zirides tout en se débarrassant de nomades indésirables

et turbulents.

 

Les Arabes entreprirent leur migration en 442/1050 -1051. Ils commencèrent

par dévaster la province de Barḳa. Les Banū Hilāl repartirent ensuite

en direction de l’ouest, tandis que les Banū Sulaym demeurèrent à Barḳa

où ils passèrent plusieurs dizaines d’années. Quand l’avant-garde des Banū

Hilāl atteignit le sud de la Tunisie, al-Mu˓izz, qui n’était pas au courant

du plan d’al-Yazūrī, ne comprit pas tout de suite quel fléau s’approchait de

son royaume. Au contraire, il fit appel aux envahisseurs en croyant qu’ils

pourraient être pour lui des alliés et alla jusqu’à marier l’une de ses filles à

l’un de leurs chefs. Sur son invitation, la plus grande partie des Banū Hilāl

quitta Barḳa et bientôt leurs hordes déferlèrent sur le sud de l’émirat ziride.

Quand il vit que le pillage des villes et des villages ne faisait qu’augmenter,

al-Mu˓izz perdit tout espoir de faire des nomades le principal élément de

son armée. Il essaya d’arrêter leurs incursions, mais son armée, qui se composait

en grande partie de Noirs, fut mise en déroute malgré sa supériorité

numérique dans plusieurs batailles dont celle de Haydarān, dans la région

de Gabès, en 443/1051 -1052, devint la plus célèbre 29.

 

Les campagnes, les principaux villages et même quelques villes tombèrent aux mains des

nomades ; le désordre et l’insécurité ne cessaient de s’étendre. Même en

mariant trois de ses filles à des émirs arabes, al-Mu˓izz ne réussit pas à mettre

fin à la dévastation de son pays ; il ne lui servit non plus à rien de reconnaître

à nouveau la suzeraineté du calife fatimide en 446/1054 -1055. Pour

finir, il dut abandonner Ḳayrawān en 449/1057 et se réfugier à al-Mahdiyya,

qui devint la nouvelle capitale d’un État considérablement réduit. Aussitôt

après, Ḳayrawān fut mis à sac par les Banū Hilāl, désastre dont cette ville

ne s’est jamais remise.

 

 

 

3.1.22 Les almoravides, afrique du nord Ve siecle aux Xieme siecle

A peu près au moment où les Banū Hilāl et les Banū Sulaym commençaient à

pénétrer l’Afrique du Nord par l’est1, à l’autre extrémité du Maghreb naissait

un second mouvement, celui des Berbères du désert qui, en peu de temps,

allaient envahir les parties occidentale et centrale de cette région. Manifestations

du dynamisme nomade, ces deux mouvements contemporains, celui des

Almoravides à l’ouest et celui des Hilālī à l’est, aboutirent l’un comme l’autre

à asseoir temporairement la domination des nomades sur les sociétés sédentaires

et les États déjà constitués. Il semble que ce fût précisément l’exemple

des Almoravides et des Hilālī qui inspira au grand historien maghrébin Ibn

Khaldūn sa thèse de la suprématie militaire des nomades sur les populations

sédentaires — l’une des pierres angulaires de sa théorie socio-historique...

 

 

 

3.1.23 Les premières activités réformatrices d’Ibn Yāsīn, afrique du nord, Ve siecle aux Xie siecle

On ne sait pas grand-chose de la vie que menait ˓Abdallāh ibn Yāsīn avant

d’être envoyé chez les Ṣanhādja du désert. Il était issu de la ḳabīla des

Djazūla, branche berbère du sud du Maroc, et sa mère était originaire du

village de Tamāmānāwt, sur la frange du désert qui borde le Ghana 27. Certaines

sources postérieures rapportent qu’il avait étudié pendant sept ans

en Espagne musulmane 28, mais al-Bakrī, qui fut presque son contemporain,

émet de sérieuses réserves quant à l’étendue de sa connaissance du Coran

et de la loi islamique 29. Sa position au sein du dār al-murābiṭūn de Waggāg

n’est pas, elle non plus, totalement éclaircie. Il semble qu’il ait continué de

prêter obéissance à Waggāg, directeur de l’école et chef spirituel, jusqu’à la

mort de ce dernier, ce qui suggère qu’il occupait une position plutôt subalterne.

Le fait, en revanche, que Waggāg l’ait choisi pour aller prêcher les

Ṣanhāddja signifie certainement qu’il en reconnaissait pleinement le savoir

religieux et la force de caractère30.

 

Retrouvez plus d'informations sur le livre toute l'histoire de l'afrique, UNESCO, Joseph Ki zerbo et l'université de Ouagadougou...

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