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Article 3.1.30 Diaspora entre afrique et chine, afrique ancienne

Bien que la présence d’Africains hors de leur continent soit attestée depuis

l’Antiquité, c’est seulement au cours de la période examinée ici que leur

rôle s’est affirmé, en différents domaines de l’activité humaine, dans les pays

musulmans du Moyen-Orient, le sous-continent indien, l’archipel malais

et en Extrême-Orient. Malheureusement, nous ne disposons que d’informations

encore insuffisantes, de surcroît dispersées dans un grand nombre

d’ouvrages et de documents écrits en des langues différentes, principalement

orientales. En outre, aucune étude systématique autorisée n’a jamais

été réalisée sur la diaspora africaine en Asie1. Aussi, la tentative qui est

faite, dans le présent chapitre, pour regrouper les données disponibles sur

les relations anciennes entre l’Afrique et l’ Arabie, ainsi que sur les aspects

politiques, sociaux, économiques et culturels de la présence africaine dans

les régions susmentionnées a-t-elle un caractère préliminaire.

Premiers contacts entre l’Afrique et l’Arabie :

l’époque préislamique

Les relations commerciales entre le sud-ouest de l’Arabie et la côte de l’Afrique

orientale décrites par l’auteur inconnu du Périple de la mer Érythrée, qui

date probablement de la fin du Ier siècle ou du début du IIe siècle de l’èrechrétienne2, étaient antérieures de plusieurs siècles à la rédaction de cette

oeuvre. Il semble que le riche et puissant royaume de ˓Awsān au Yémen ait

dû son importance commerciale à l’intensité de ses échanges avec l’Afrique

orientale3. Son inféodation au Kataban au cours de la dernière moitié du

Ve siècle avant l’ère chrétienne ébranla sa prospérité et sa puissance, qui

déclinèrent alors irréversiblement.

On ne dispose pas d’informations suffisantes pour déterminer avec certitude

l’époque où ces liaisons commerciales s’établirent, ni leur extension

vers le sud le long du littoral de l’Afrique orientale pendant la période préromaine.

A. M. Sheriff suggère, avec des arguments convaincants, qu’elles

remontaient probablement au IIe siècle avant l’ère chrétienne4. A l’époque

romaine, il semble que les marchands d’Arabie aient exercé un quasi-monopole

sur tout le commerce côtier de l’Afrique orientale.

 

1. Depuis la rédaction du présent chapitre, un ouvrage sur la présence africaine en Asie dans

l’Antiquité a été publié : voir I. van Sertima (dir. publ.), 1985.

C H A P I T R E 26

 

 

 

Article 3.1.31 Les différentes formes de commerce, afrique de l'ouest, afrique ancienne du Ve siecle aux Xi e siecles

 

Les diverses formes de commerce

Les échanges locaux, plus ou moins étendus, existent certainement depuis

longtemps, pour certains produits essentiels comme le sel ou les métaux,

pour des objets de parure aussi, qui sont transportés parfois sur de grandes

distances.

Certaines zones, où le développement technologique est intense, deviennent

des lieux de forte production de matières premières, d’élaboration de

produits finis, des escales dans le transport de ces produits le long des réseaux

qui se sont progressivement organisés. L’archéologie a, ces dernières années,

totalement révélé l’existence de tels réseaux au sud des fleuves Sénégal et

Niger, sur lesquels toutes les autres sources étaient muettes85 ; ainsi se trouve

beaucoup mieux éclairée la genèse d’ensembles politiques comme le Takrūr,

le Ghana ou Gao. Au cours des cinq siècles que nous étudions, le commerce

a pris un développement spectaculaire dont le fleuron est le commerce transsaharien.

Il existait avant le début de l’époque un certain commerce interne

au Sahel et sans doute des liaisons avec la vallée du Nil et avec l’Afrique du

Nord, surtout par une liaison entre le lac Tchad, le Kawār et le Fezzān. Les

indices que nous possédons (métrologie, numismatique, trouvailles en Afrique

occidentale) permettent de poser l’hypothèse que ce fut l’adoption des

transports par chameau qui rendit le commerce à grande distance rentable

à travers le désert. Il n’en reste pas moins qu’à partir de 800 environ, une

expansion explosive de ce commerce a eu lieu. Le système saharien classique

avec les exportations de l’or et de vivres vers le nord contre l’importation de

sel du désert et de produits manufacturés du Nord s’est mis en place à notre

époque86. Ce commerce s’étend même très loin vers le sud. Dès le IXe siècle,

il déverse probablement des milliers de perles à Igbo-Ukwu ; ce site est aussi

relié à la mer vers le sud87. Et vers 1100, le commerce atteint les lisières de la

forêt, dans la région qu’on appellera plus tard la Gold Coast (actuel Ghana).

Au nord aussi bien qu’au sud du désert, l’expansion du commerce transsaharien

a eu de grandes conséquences. Parmi elles d’abord l’épanouissement

des organismes étatiques, du Maroc à l’Égypte entre le VIIIe et le XIe siècle ;

 

84. Dates à partir du IXe siècle : M. Posnansky et R. J. McIntosh, 1976, p. 170 ; O. Ikime (dir.

pubi.), 1980, p. 68 -72.

85. S. K. McIntosh et R. J. McIntosh, 1981 ; J. Devisse, 1982.

86. Voir chapitres 11, 12, 13, 14, 15 et 27 ci-dessus.

87. T. Shaw, 1970.

828

l’afrique du viie au xie siècle

 

 

il en va de même, au sud, de l’Atlantique au Tchad, pendant les mêmes

siècles. Ensuite, bien entendu, le commerce entraîna le développement de

groupes de marchands plus ou moins fortement structurés et plus ou moins

dépendants de pouvoirs politiques.

Le rôle de l’Éthiopie dans le commerce international s’effondre avec

les changements importants dans le grand trafic de l’océan Indien du VIe au

VIIIe siècle : Adoulis perd son rôle et Axum périclite. La côte d’Afrique orientale

prend au contraire bien plus d’importance, même si nous connaissons

mieux, pour le moment, les étapes de sa transformation après le XIIe siècle

qu’avant.

 

 

Dès le VIIIe siècle on trouve des traces d’importation de la côte somalienne

à celle du Mozambique méridional88. Ici aussi, l’or joue un rôle

important, surtout au sud. Ici aussi, le commerce international s’inscrit dans

le cadre d’un commerce régional vigoureux. On exporte de l’or, de l’ivoire,

du bois et des esclaves, ainsi que quelques produits de luxe, les importations

comprenant des produits de luxe, comme les perles et les tissus. Échange

inégal déjà, mais échange inégal qui donne un coup de fouet au développement

des communications internes ; on tente du moins de le prouver pour les

régions du Limpopo89 où ce commerce accélère ou renforce la construction

de grands ensembles politiques.

 

 

Cependant, l’essor économique global et l’épanouissement commercial

ne sont pas comparables dans toutes les sociétés du continent. Pendant

ces siècles, l’Afrique du Nord fait partie du centre moteur d’une économie

« mondiale ». Les technologies s’y développent par diffusion d’un bout à

l’autre du monde musulman et avec elles certains systèmes de production ;

par exemple, la plantation de canne à sucre ou de palmiers-dattiers90. La

création culturelle d’un monde musulman et arabe facilite et intensifie les

contacts, plus encore sans doute que les tentatives d’unification politique.

L’Égypte, la Tunisie, les premières villes musulmanes au Maroc deviennent

de grands centres de manufactures qui exportent notamment vers l’Afrique

occidentale. L’Afrique orientale est liée de manière encore plus complexe à

l’économie du monde musulman, mais aussi aux économies asiatiques de la

Chine, de l’Inde91 et de l’Insulinde.

 

 

Il reste au contraire des régions qui sont peu ou pas concernées par le

commerce international. L’Afrique australe et l’Afrique centrale en fournissent

les exemples les plus probants, encore qu’en Afrique centrale, une zone

commerciale régionale centrée autour de la Copperbelt se développe qui est,

indirectement, en contact avec l’océan Indien avant 1100. Son dynamisme

repose sur l’échange de produits de différents environnements et de gisements

de sel. A en juger par des époques plus tardives, on échangeait sel et

88. Voir chapitres 22 et 26 ci-dessus et P. J. J. Sinclair, 1982. La présence de Zandj en Chine et

en Indonésie peu après 700 indique l’étendue du trafic, même à une date antérieure à celle des

villes trouvées à ce jour.

 

89. Voir chapitre de ce volume.

90. A. M. Watson (1983) en fait le bilan le plus récent et peut-être exagéré.

91. Al-Idrīsī, au XIIe siècle, signale que du fer est exporté de la côte de l’actuel Kenya en direction

de l’Inde. Voir chapitre 21 ci-dessus.

l’afrique du viie au xie siècle : cinq siècles formateurs

829

 

 

fer, poisson et tissus de raphia, huile de palme et huile de mbafu, du bois de

teinture rouge, et le trafic général allait surtout du nord au sud, traversant

les zones écologiques. En Afrique centrale toujours, le fleuve Zaïre et une

partie des affluents servait sans doute déjà de moyen de communication bon

marché, quoiqu’on n’en ait pas encore trouvé la preuve avant l’époque qui

suit celle qui nous occupe.

 

L’intérieur de l’Afrique orientale fait problème. On n’y a pas trouvé trace

d’importations et on en a conclu qu’il n’existait pas de liens entre ces régions

et la côte pourtant adjacente92. La chose est difficile à croire. Peut-être ces

importations se limitaient-elles à du sel et à des tissus, les produits exportés

étant, outre l’ivoire, d’autres objets de luxe comme ces grands cristaux de

roche affectionnés par les Fatimides93.

 

 

De toute façon, les rapports avec le

commerce intercontinental étaient au mieux indirects. En outre, ce secteur

ne constituait pas une zone régionale de commerce unique. Quelques petits

centres de production (de sel surtout) se laissent reconnaître, desservant

sans doute des aires assez réduites. Plus au nord, en Ethiopie, le commerce

régional a sans doute survécu et s’est probablement étendu avec l’extension

des fondations monastiques et le transfert du centre du royaume au Lasta.

L’Éthiopie méridionale, notamment le Shoa, a vu se développer ses liens

avec l’extérieur et l’implantation de marchands musulmans exportant par la

côte de la Corne. Les royaumes chrétiens du Nil restaient eux aussi assez

isolés du commerce intercontinental. Deux économies très différentes y

coexistent ; l’une, d’autoconsommation, concerne la grande majorité des

populations ; elle n’est pas forcément stagnante comme on l’a vu plus haut.

L’autre a un double moteur. D’un côté, les complexes traités d’échanges

avec les musulmans, qui fournissent à la cour nubienne et aux privilégiés des

produits méditerranéens (tissus, vins, céréales) en échange des esclaves94.

 

 

La recherche de ces derniers rend nécessaire le second volet des relations

commerciales avec l’Afrique tchadienne, avec les zones du continent placées

au sud de la Nubie ; la circulation de productions céramiques nubiennes au

Dārfur et à Koro Toro, au nord-est du lac Tchad, a commencé d’apporter la

preuve que ces relations existaient. Il est remarquable que pas un mot n’en

soit dit par al-Uswānī, dans la relation dont il a été question95, alors que ce

missionnaire fatimide parle des relations entre Dūnkūla et la mer Rouge, à

partir de la grande boucle que décrit le Nil : « L’hippopotame abonde dans

cette contrée et de là partent des chemins dans la direction de Sawākin, Bāḍī,

Dahlak et les îles de la mer Rouge96. »

 

 

Ce tableau commercial montre qu’une bonne moitié du continent était

déjà impliquée dans des échanges à grande échelle et que dans la plupart des

autres parties se formaient des réseaux régionaux. Une véritable absence de

92. Encore que se pose le problème des parentés constatées entre céramiques de l’intérieur et

céramiques côtières de production locale (voir par exemple H. N. Chittick, 1974, sur Kilwa).

93. Provenant peut-être du plateau de Laikipia où ils sont communs (communication personnelle

de J. de Vere Allen).

94. Sur cet aspect du commerce, voir L. Török, 1978.

95. G. Troupeau, 1954. Voir plus haut.

96. Ibid., p. 285.

830

l’afrique du viie au xie siècle

 

 

 

réseau même régional, est rare, mais se présenterait dans quelques poches :

Namibie et région du Cap, forêts du Libéria et des régions adjacentes peutêtre,

intérieur de l’Afrique orientale et une partie des savanes entre le Cameroun

et le Nil Blanc. Mais peut-être cette impression ne provient-elle que de

notre ignorance.

 

La situation continentale n’en reste pas moins très neuve par rapport à

l’époque précédente. L’intégration du Sahara, de l’Afrique occidentale, de

la côte orientale et de l’intérieur d’une partie du Zimbabwe et du Transvaal

dans un commerce intercontinental est neuve, comme l’est le développement

des réseaux de commerce régionaux. Ce dynamisme commercial est

un premier fruit de la sédentarisation et de l’ajustement des systèmes de

production que nous avons décrits. Malgré les inconnues, nous en savons

désormais assez pour affirmer que cette époque représente un départ sur

la base duquel les économies et le commerce se développeront encore en

intensité, en volume et en complexité entre 1100 et 1500.

 

Les réseaux régionaux se développeront et se souderont, toujours en position subalterne par

rapport aux aires du commerce international. Et vers 1500 il ne restera guère

plus de secteur en-dehors d’une aire commerciale régionale. A notre époque

donc, des communications sur de vastes parties du continent ont été forgées

et ont articulé les paysages humains, véhiculant des idées et des pratiques

sociales avec les biens échangés.

 

 

 

Article 3.1.32 Les sociétés et les pouvoirs, afrique australe à afrique de l'ouest, afrique ancienne

L’histoire sociale du continent reste elle aussi à écrire pour l’époque dont

nous nous occupons. Nous ne savons quasiment rien pour le niveau fondamental,

celui de la régulation des liens du sang, de la résidence commune et du travail commun. Même l’histoire des institutions qui organisent ces

relations comme la famille, la grande famille (souvent appelée lignage)97, le

ménage, le mariage, les groupes de travail constitués, reste inconnue. Ces

institutions laissent peu de traces dans les sources écrites ou archéologiques.

 

De surcroît, elles ont peu de visibilité, pour fondamentales qu’elles soient, à

cause de leur permanence même. Cette apparence est celle de données stables

liées à la nature humaine. Cependant il n’en est rien, bien que nombre

de chercheurs s’y soient laissé prendre, comme si clans, lignages et mariages

avaient toujours fonctionné de la même manière.

 

 

Les conséquences de la division du travail sont plus visibles, même si

le vocabulaire, là aussi, tend à nous induire en erreur et à nous conduire au

schématisme. Il ne fait aucun doute que la division du travail progresse spectacu-

lairement du VIIe au XIe siècle, que les sociétés se stratifient. L’analyse et

la classification des phénomènes est encore peu avancée. Il est relativement

plus aisé, dans certaines zones du continent, de montrer qu’apparaissent

97. Le terme lignage est plus un terme idéologique qu’un concept rendant compte de réalités

 

sociales. Voir A. Kuper, 1982b.

l’afrique du viie au xie siècle : cinq siècles formateurs

831

 

 

alors de fortes différences de statuts économiques et sociaux (des classes)

que de comprendre, autrement que par l’application de schémas théoriques

abstraits, comment fonctionnent, dans les faits, les rapports entre ces classes.

On voit vivre en Afrique septentrionale, en Nubie, en Éthiopie, des aristocrates

dont la propriété foncière, quelle qu’en soit l’origine, constitue la base

de puissance.

 

En Afrique du Nord, cette aristocratie groupe autour d’elle de

nombreux clients (mawālī) ; elle protège parfois des groupes de non-musulmans

et possède des esclaves, domestiques, travailleurs ou guerriers ; elle a

une puissance suffisante pour contraindre parfois les détenteurs officiels du

pouvoir à composer avec elle. Il put en être à peu près de même en Nubie ou

en Éthiopie. Plus au sud, les choses sont moins claires ; les discussions sont

encore vives, entre chercheurs, sur l’existence, pour cette époque, de classes

bien différenciées ; plus encore sur la réalité de castes fermées, comparables

à celles que connaît, dans quelques cas, l’Afrique des périodes plus récentes.

L’allusion, souvent citée, d’al-Mas˓ūdī à ceux qui exhortent la foule et les

princes à vivre en conformité avec les exemples donnés par les ancêtres et les

anciens rois98 ne doit nous conduire ni à penser qu’il s’agit là de « griots » ni

qu’ils sont « castés ». Le rappel, fréquent lui aussi, de la présence de « griots »

dans l’entourage de Sunjata, au XIIIe siècle, ne constitue une preuve que de

leur existence à l’époque où les traditions qui parlent d’eux ont été fixées ou

remaniées : sur les dates de ces fixations ou remaniements, la discussion aussi

est loin d’être terminée.

 

Les recherches les plus récentes, au moins pour l’Afrique de l’Ouest,

vont plutôt dans le sens d’une apparition récente des castes que dans celui

de leur ancienneté99. Il faut donc probablement travailler encore beaucoup

et aborder lucidement toutes les hypothèses de recherche possibles avant de

figer trop vite une description des sociétés, en pleine transformation et à des

stades différents de cette transformation, selon les lieux.

Si l’on revient un instant aux situations vraisemblables, entre le VIIe et

le XIe siècle en Afrique centrale, les choses sont bien différentes de celles

que vivent alors le nord ou l’ouest du continent.

 

En Afrique équatoriale, une certaine division du travail, en partie régulée par la symbiose en cours entre

agriculteurs et chasseurs-récolteurs, est apparue. Les gens de la forêt se sont,

dans certains cas, attachés certains groupes de chasseurs (surtout pygmées)

en leur fournissant de la nourriture (bananes surtout) et des instruments en

fer, plus tard aussi certaines pièces d’équipement comme les lourds filets de

chasse en échange de gibier et de miel. Cette symbiose requiert des excédents

importants de nourriture ; elle n’a pu se développer avant que la banane

devienne culture de base, ni avant l’époque où la densité des agriculteurs

s’était accrue au point de gêner les chasseurs. Pour cette raison, nous pensons

que ces symbioses se sont développées pendant l’époque étudiée dans ce

volume. Il faut remarquer que cet arrangement diffère du tout au tout des

relations commerciales régulières entre agriculteurs en forêt et pêcheurs

professionnels qui leur fournissent poisson, poterie et sel végétal en échange

 

 

98. J. M. Cuoq, 1975, p. 330 (al-Mas˓ūdī).

99. Points de vue intéressants dans A. R. Ba, 1984.

832

l’afrique du viie au xie siècle

 

 

de la nourriture végétale. Ces relations, plus anciennes, se sont nouées dès

l’occupation de ces régions. Elles se situent sur un pied d’égalité, ce qui n’est

pas vrai pour les relations symbiotiques.

 

 

Bien entendu, et surtout lorsque l’archéologie permet d’en prendre la

mesure précise, le lieu où l’on peut le mieux saisir les transformations sociales

en cours est la ville. On le voit bien à Tegdaoust100 et aussi en examinant les

tombes de Sanga, où l’inégalité se lit de manière croissante, le temps passant.

L’histoire du processus d’urbanisation est, lui aussi, en pleine révision101. On

a longtemps pensé qu’il était lié exclusivement à l’influence musulmane ;

de fait, les musulmans ont été de grands fondateurs de villes dans toutes les

régions où ils ont vécu à cette époque et pendant les plus récentes. Mais on

voit aujourd’hui de mieux en mieux que des agglomérations urbaines ont

existé avant l’Islam : la démonstration a été fournie de manière spectaculaire

pour Jenné-Jeno102 mais aussi dans le cas du sud-est du continent103 ; ces

exemples sont plus décisifs que ceux concernant des villes où l’installation

des musulmans a joué un rôle évident, comme c’est le cas à Kumbi Saleh104,

à Tegdaoust105 et à Niani106. Il est de la plus grande importance pour l’avenir

de cette recherche sur l’urbanisation que soient poursuivis et développés

les travaux déjà si fructueux conduits à Ife107, à Igbo-Ukwu108, à Benin109, à

Begho et à Kong110.

 

 

De même faudra-t-il développer les recherches sur Nyarko, à la lisière

des gisements aurifères de la forêt au Ghana moderne, qui est une ville dès le

XIe siècle111. On découvrira sans doute encore d’autres centres proto-urbains

ou urbains fondés pendant cette époque. On pense à Kano, Zaria et Turunku

et aux cités les plus anciennes du bas Shari.

 

 

Cette urbanisation de l’Afrique occidentale met en question une série

d’idées reçues, notamment celle que le phénomène urbain a été plus ou moins

tardivement implanté par des marchands du nord de l’Afrique. Contrairement

aux impressions que laissent la masse des travaux ethnographiques ou ceux

 

 

100. J. Devisse, D. Robert-Chaleix et al., 1983.

101. J. Devisse, 1983, par exemple.

102. S. K. McIntosh et R. J. McIntosh, 1980b.

103. Voir chapitre 24 ci-dessus.

104. S. Berthier, 1983.

105. J. Devisse, D. Robert-Chaleix et al., 1983, p. 169.

106. W. Filipowiak, 1979.

107. F. Willett, 1967 et 1971. D’une manière générale, le développement des agglomérations

yoruba — villes et villages — mérite la poursuite des études déjà entreprises. Voir le travail utile

et peu connu de O. J. Igué, 1970 -1980. L’auteur fait largement appel à l’ouvrage connu de A. L.

Mabogunje, 1962.

108. T. Shaw, 1970. Plus récemment, voir le chapitre 16 ci-dessus et E. Eyo et F. Willett, 1980,

1982.

109. G. Connah, 1972.

110. Recherches conduites par l’Institut d’art, d’archéologie et d’histoire de l’Université

d’Abidjan, sous la direction de M. Victor T. Diabaté.

111. J. Anquandah, 1982, p. 97. De façon générale, l’urbanisation au Ghana mérite également

une étude : depuis quand était vivante la ville de Ladoku, proche d’Accra et florrissante au XVIe

siècle (J. Anquandah, 1982, p. 70) ?

l’afrique du viie au xie siècle : cinq siècles formateurs

833

 

 

des anthropologues sociaux jusqu’il y a peu de temps, l’Afrique occidentale

n’était pas une juxtaposition de villages réunis en ethnies dont les cultures

et les langues distinctes et rurales se jouxtent sans s’influencer. Les villes,

dès qu’elles apparaissent, deviennent des centres culturels qui irradient de

vastes aires autour d’elles. La complexité des espaces culturels et sociaux

s’est constituée avant le XIe siècle ; c’est ce qui explique la diffusion de langues

comme le manden, le yoruba et le hawsa. L’échelle de ces sociétés,

leur dynamisme interne et leur évolution ont donc été méconnus pendant

longtemps.

 

 

Des interrogations nouvelles, de même type, peuvent désormais porter sur

les comptoirs de la côte orientale et de Madagascar, leurs substrats africains et

malgache et la place des commerçants musulmans dans leur développement112 ;

dès maintenant, on se demande si, en Afrique orientale — mais jusqu’à quelles

limites au nord et au sud ? —, la culture swahili, avec laquelle la répartition

des villes semble coïncider, n’est pas, dès ses débuts, une civilisation urbaine :

le débat est très ouvert113. Les comptoirs situés au Mozambique actuel114 ont

entretenu des contacts avec la vallée du Limpopo et indirectement apporté

une contribution à la création d’un premier centre proto-urbain à Mapungubwe,

centre administratif et premier jalon d’un développement qui mènera

à la création de la ville de Zimbabwe au XIIIe siècle.

 

Il n’y a pas lieu d’être moins attentif, au nord du continent, à la création, à

cette époque, de villes importantes sur lesquelles, parfois, les recherches sont

encore très réduites. Si l’on connaît bien l’évolution de Fès, de Ḳayrawān, de

Marrakech, de Rabat, par exemple, il existe au contraire très peu de travaux

sur Sidjilmāsa ou Tāhert — créations du VIIe siècle —, sur Sadrāta et l’ensemble

du Mzāb, sur Ghadāmes, sur les villes égyptiennes et nubiennes de

la moyenne vallée du Nil115.

 

Cette période formative a donc été aussi celle d’une restructuration des

espaces par une urbanisation nouvelle. Ce phénomène n’a touché somme

toute qu’une moitié du continent ; il n’en reste pas moins une caractéristique

typique pour toute l’Afrique.

La conquête musulmane de la partie septentrionale du continent, après

une brève période d’unité théorique sous l’autorité des califes orientaux, a

conduit à un morcellement politique de grande importance pour l’avenir.

Des États naissent, en Égypte, en Tunisie actuelle, mais aussi autour de cités

importantes comme Fès, Tāhert, Sidjilmāsa.

 

 

Ils prennent de plus en plus

de consistance aux IXe et Xe siècles. Ils utilisent en particulier l’or d’Afrique

112. Voir chapitres 13, 14, 15, 21 et 25 ci-dessus. L’expansion des comptoirs jusqu’au sud du

Sabi date du VIIIe siècle (P. J. J. Sinclair, 1982).

113. T. H. Wilson, 1982.

114. Voir chapitre 22 ci-dessus. Voir également : « Trabalhos de arqueologia… », 1980, et P. J. J.

Sinclair, 1982.

115. Sur Kūs, centre caravanier de haute Égypte, voir J. C. Garcin, 1976. Sur l’importance des

stèles funéraires comme document pour l’histoire démographique, économique et culturelle, voir

M. ˓Abd al-Tawāb ˓Abd ar-Rahmān, 1977. Sur les villes de Nubie, en particulier l’importance

des fouilles polonaises à Faras et à Dongola, se reporter au chapitre 8 ci-dessus. Sur les fouilles

récentes à Sūba, capitale du royaume nubien le plus méridional, voir D. A. Welsby, 1983.

834

l’afrique du viie au xie siècle

 

 

occidentale, le plus souvent pour assurer la qualité de leur monnayage. Les

bases territoriales de cette organisation étatique sont renforcées, en Ifrīḳiya

d’abord, en Égypte ensuite, sous les Fatimides116. Les épisodes plus troublés

du XIe siècle ne remettent pas en cause un fait qui s’impose peu à peu : la

territorialité de pouvoirs dynastiques musulmans, particulièrement en Tunisie

et en Égypte, puis au XIe siècle au Maroc almoravide, devient une réalité

plus ou moins stable, plus ou moins permanente. Des États musulmans,

leurs fonctions, leurs rouages, s’installent pendant cette période, même si les

dynastes changent, même si des incidents plus ou moins graves comme la

révolte d’Abū Yazīd117, « l’invasion Malienne »118 ou les attaques chrétiennes

depuis la Sicile perturbent, parfois profondément, les chances du contrôle

territorial étatique et de la continuité dynastique.

En Afrique occidentale, l’organisation d’États a probablement débuté

avant 600, mais devient évidente pendant l’époque étudiée ici. Gao, Ghana,

le Kānem, sont aujourd’hui apparemment bien connus, encore qu’il reste

beaucoup à travailler sur la genèse de l’État dans ces trois cas. Mais il existe

bien d’autres zones, moins privilégiées jusqu’à présent par la recherche et

pour lesquelles l’existence de pouvoirs étatiques ne fait plus de doute pendant

la période envisagée. C’est certainement le cas du Takrūr sur les origines

duquel une thèse récente jette une lumière neuve119. Notre insuffisante

information nous conduit, au-delà de ces acquis, à considérer que les pouvoirs

africains ne sont que des « chefferies » sans grande consistance territoriale :

est-il légitime d’envisager ainsi le cas d’Ife ? Faut-il penser que le pouvoir de

Sumaoro Kanté, dans le Soso qui rivalise avec le Ghana et les mansaya mande

jusqu’à sa défaite devant Sunjata au XIIIe siècle, n’est pas encore un État ?

La recherche a encore beaucoup à apporter dans ce domaine aussi. Et que se

passe-t-il chez les Hawsa, chez les Yoruba ?

 

La présence de fortifications à l’ouest du bas Niger, dans les pays qui

deviendront le royaume du Benin, indique une concentration du pouvoir à

caractère territorial mais aussi une âpre lutte pour agrandir l’assiette territoriale

des différents États en formation. Cela contraste avec la situation à l’est

du bas Niger où l’absence de fortifications pourrait indiquer, soit une unité

territoriale dirigée par Igbo-Ukwu, soit la présence d’une forme d’occupation

des terres et de structures politiques totalement différentes : comment

faut-il, politiquement, interpréter la découverte d’une tombe somptueuse à

Igbo-Ukwu ?

 

 

 

 

article 3.1.33 afrique du nord, a l'afrique société culture aux Ve siecle aux X ie siecle

En Afrique du Nord-Est, on assiste à l’apogée des royaumes chrétiens

formés au VIe siècle, en particulier dans les trois sections de la Nubie, où

116. Voir les chapitres 7, 10 et 12 ci-dessus.

117. Sur ce sujet, une étude nouvelle, qu’achève de rédiger une chercheuse algérienne,

Mme Nachida Rafaï, fera ressortir, à partir d’une nouvelle traduction des sources arabes, l’âpreté

de la lutte qui a opposé Abū Yazīd aux Fatimides.

118. La discussion demeure assez ouverte sur les conséquences économiques, sociales et

politiques de cette « invasion ». Une récente traduction du texte fondamental d’al-Idrīsī

(M. Hadj-Sadok, 1983) apporte des éléments nouveaux de réflexion.

119. A. R. Ba, 1984.

l’afrique du viie au xie siècle : cinq siècles formateurs

835

 

 

l’épanouissement économique et culturel est évident au XIe siècle encore120.

L’Éthiopie est plus mal en point mais la monarchie s’y réenracine, après

l’effondrement d’Axum, au Lasta, dès le XIe siècle ; en même temps, une

série de principautés musulmanes se constituent à l’est et au sud, atteignant

les lacs éthiopiens.

L’organisation d’un pouvoir dominant par ville semble la règle pour la

côte orientale. Au Zimbabwe actuel, un État se constitue au Xe siècle, dont la

capitale est Mapungubwe, et le Grand Zimbabwe apparaît dès le XIIIe siècle.

En Afrique centrale ou à l’intérieur de l’Afrique orientale, des développements

territoriaux à grande échelle ne se perçoivent pas encore. Tout au plus

peut-on dire qu’à Sanga les données montrent une lente évolution vers la

« chefferie », évolution qui devient vraiment probante seulement à la fin du

Ier millénaire121.

 

 

En dehors de ces développements, nous n’avons aucune donnée directe

au sujet d’autres types d’organisations politiques. On peut arguer qu’en

Afrique de l’Est et du Sud-Est, l’organisation spatiale des sites d’habitation

indiquerait un gouvernement collectif exercé par des chefs de grands groupes

et fondé sur une idéologie de la parenté. Mais tout récemment122, cette

ligne de raisonnement a été mise en cause. Elle s’appuierait trop sur des

analogies dérivant de la littérature ethnographique des deux derniers siècles.

N’empêche que dans l’état actuel des connaissances, on constate d’abord

la perpétuation du pouvoir de dominants sans doute installés avant le VIIe

siècle. Il n’existe dans de tels cas, ni prééminence dynastique, ni hiérarchies,

ni fortes différences du niveau de vie. Le fait qu’il s’agit de sites agglomérés

indique qu’un gouvernement collectif est probable. Les données indiqueraient

aussi que le territoire ainsi contrôlé serait exigu, limité peut-être à

un terroir correspondant au village. Des exemples tout à fait comparables

peuvent être étudiés dans les zones forestières d’Afrique occidentale.

 

 

Les représentations collectives : religions, idéologies, arts

Une partie importante du continent africain est partagée entre deux monothéismes.

L’un est en constante progression du VIIe au XIe siècle : c’est

l’islam123 ; l’autre, le christianisme, disparaît de tout le nord de l’Afrique124

120. Il suffit de se reporter aux descriptions des monuments retrouvés, à Dongola par exemple,

par les fouilleurs, en particulier églises et palais royal, pour mesurer que, en face d’un pays

certainement assez pauvre, l’État nubien possède des biens importants et joue un rôle

international. Sur Aiwa et les fouilles récentes, voir D. A. Welsby, 1983 : ces travaux confirment

le dynamisme économique et culturel nubien au XIe siècle.

 

 

121. P. de Maret, 1977 -1978.

122. Critique de M. Hall, 1984.

123. Voir chapitres 3, 4 et 10 ci-dessus.

124. Ses dernières manifestations culturelles et ses derniers vestiges y datent du XIe siècle. Voir

chapitre 3 ci-dessus.

836

l’afrique du viie au xie siècle

 

 

où il s’était implanté à l’époque romaine et ne subsiste solidement qu’en

Nubie et en Éthiopie ; une forte minorité chrétienne survit en Égypte. L’un

et l’autre des deux monothéismes ont construit une civilisation à vocation

universelle qu’ils tendent à substituer, pour une part plus ou moins large

selon les lieux et les dates, aux cultures antérieures. Le christianisme n’a pu

surmonter, loin de là, les divisions internes qui sont, dans une large mesure,

nées de son union intime avec les pouvoirs post-romains. Ni les coptes,

ni les Nubiens, ni les Éthiopiens ne se rattachent à Rome, et pas même à

Byzance. Pour brillantes que demeurent ces chrétientés africaines, riches en

particulier en monastères, elles vivent sans grands rapports avec les mondes

extérieurs, au moins pour ce qui est de la Méditerranée. Il faudrait étudier,

en particulier pour l’époque qui est ici en cause, leurs relations avec les

chrétiens d’Asie, séparés de Rome et de Byzance eux aussi, en particulier

avec les Nestoriens, dont l’organisation ecclésiale s’étend jusqu’en Chine ;

trop peu de questions ont été posées dans ce domaine.

L’influence de l’Islam, ensemble religieux et culturel qui traverse le

monde connu de l’Asie à l’Atlantique et sépare, pour longtemps, les Noirs

d’Afrique des peuples du nord de la Méditerranée, devient de plus en plus

forte, au fur et à mesure qu’est mieux réalisée l’unité. Celle-ci a été, au Xe

siècle, fortement menacée par le triomphe momentané du chiisme fatimide

dans toute l’Afrique musulmane. Au XIe siècle commencent les progrès du

sunnisme, appuyé en Afrique, sur ceux du droit malikite.

 

C’est un style de vie qui peu à peu s’impose, fait d’observance juridique et sociale et de respect

des règles fondamentales de l’Islam. Peu à peu, les normes musulmanes vont

triompher, dans les terres profondément islamisées, des habitudes culturelles

plus anciennes. On peut estimer en gros qu’il en est ainsi dans tout le nord

du continent à la fin du XIe siècle125. Des progrès sont réalisés au Sahel et

sur la côte orientale de l’Afrique ; mais le triomphe culturel de l’Islam ne

sera réel, dans ces derniers cas, qu’à l’époque suivante. Encore devronsnous

probablement tenir compte beaucoup plus, à l’avenir, des situations de

compromis auxquelles sont condamnés les détenteurs du pouvoir, lorsqu’ils

se convertissent à l’islam, au Sahel ou ailleurs, en face de sociétés dont les

normes religieuses de fonctionnement, ancestrales, ne sont pas compatibles

avec certaines exigences de l’Islam126. Ce qui explique à la fois la lenteur de

certains progrès, le caractère urbain, pendant longtemps, de l’islamisation et

la violence indignée des juristes pieux contre les souverains « laxistes », violence

dont les effets s’étendent sur des siècles, à partir du XIVe siècle surtout ;

violence dont un premier exemple est peut-être à rechercher dans l’islamisation

par les Almoravides de certaines régions de l’Afrique occidentale à la fin

du XIe siècle.

 

 

125. Voir chapitres 2 et 4 ci-dessus. Sous l’apparence de l’unité subsistent bien des survivances

intéressantes de cultes syncrétiques, du christianisme, du judaïsme, du kharidjisme. Ce n’est pas

le lieu d’en parler ici.

126. Un exemple de compromis dont parle al ˓Umari pour le XIVe siècle encore : le Mansa Mūsa

du Mali a révélé, au Caire, qu’il existait dans son empire « des populations païennes auxquelles

il ne faisait point payer la taxe des infidèles, mais qu’il employait à extraire l’or dans les mines ».

Voir également le chapitre 3 ci-dessus.

l’afrique du viie au xie siècle : cinq siècles formateurs

837

 

 

Il serait beaucoup plus important, pour les historiens, de connaître ce

qu’était alors la religion africaine. Quelques bribes d’information ne sont,

pour nous, interprétables qu’à l’aide de connaissances relatives à des périodes

bien plus récentes. On parle volontiers de « faiseurs de pluie », de « charmes »,

de « culte des ancêtres », d’« idoles » — le mot vient de sources monothéistes

de « sorcellerie ». Une approche de ce genre masque notre ignorance ;

elle insiste sur les rassurantes continuités et élimine toute évolution ; elle

reste dangereusement vague. Nous rencontrons ici une autre grande lacune,

encore, de la recherche sur l’Afrique ancienne, une lacune qui ne pourra être

comblée que partiellement et en développant de nouvelles méthodologies.

La conception que les cultures adoptent des pouvoirs auxquels elles

confient la direction des sociétés est, bien entendu, à la fois reliée aux

idéologies dominantes et aux structures économiques. On a vu, plus haut, la

diversité probable des formes concrètes du pouvoir. Les monothéismes placent

tout pouvoir dans l’éclairage d’un service de Dieu et d’une délégation

d’autorité consentie par lui : même si l’imam de Tāhert ne ressemble pas au

pouvoir imamal des Fatimides, même si ceux-ci se veulent plus étroitement

liés à Dieu et aux vicaires du Prophète que les amīr aghlabides ou les princes

idrisides ; dans tous les cas, c’est au nom de Dieu et de son Coran que ces

dynastes gouvernent. Il n’en va pas autrement dans le rapport à Dieu chez

les rois nubiens et chez les négus d’Éthiopie, encore qu’on connaisse mal,

pour cette époque, l’analyse théorique de ce rapport à Dieu127.

Il en va autrement dans l’Afrique demeurée fidèle à sa religion et aux

structures socio-culturelles qu’elles ont engendrées. Le développement de

grands États a fait apparaître une conception du pouvoir intéressante et originale,

souvent improprement appelée « royauté divine ».

 

Depuis plus d’un siècle, les savants ont remarqué que les idéologies de la royauté se ressemblent

fortement d’un bout à l’autre de l’Afrique au sud du Sahara. Le détenteur de

ce pouvoir est « sacré », c’est-à-dire respecté tant qu’il remplit les conditions

du contrat humain qui le lie à son groupe ; et aussi redouté, contraint de

transgresser — et lui seul — les règles ordinaires de la vie sociale ; l’exemple

le plus souvent retenu de ces transgressions est l’inceste. Ce personnage a

une action positive sur l’environnement et la fécondité, sur la pluie et l’eau,

sur la nourriture, sur la paix sociale, sur la vie de la collectivité. Il possède,

par tacite consentement, des pouvoirs supranaturels inhérents à sa fonction

ou obtenus par une accumulation de charmes. La reine mère ou les soeurs

ou même la femme du roi jouent un rôle rituel important.

 

Certains points d’étiquette et des symboles associés à la royauté sont fort semblables partout.

Le roi ne saurait avoir de défaut physique. Ses pieds ne peuvent toucher la

terre nue. Il ne peut voir du sang ou des cadavres ; il demeure invisible pour

le peuple et cache son visage ; il ne communique avec autrui que par des

intermédiaires. Il mange en cachette et nul ne doit le voir boire. G. P. Murdock

est allé jusqu’à dire que tous les royaumes africains se ressemblent

 

 

127. Alors que celle-ci est parfaitement analysable dans le cas du christianisme romain.

 

 

Voir par

exemple J. Devisse, 1985.

838

l’afrique du viie au xie siècle

 

comme les pois d’une même gousse128. Manque-t-il gravement à l’une de

ses obligations, en particulier comme régulateur des récoltes dans l’intégrité

de son corps ou par excès de pouvoir, le personnage en question est plus

ou moins sommairement éliminé physiquement129. Ici sans doute se place

la plus forte différence concrète dans l’exercice du pouvoir par rapport aux

mondes méditerranéens.

Naguère, on expliquait les ressemblances entre pouvoirs africains

par une commune et unique origine pharaonique. Cette opinion est

moins linéairement reçue aujourd’hui et l’on insiste plus volontiers sur

l’ancienneté, l’origine locale et l’enracinement dans les rites et croyances

locales de certaines caractéristiques de ces pouvoirs : leurs rapports à la

terre nourricière, à la chasse, à la pluie, par exemple. On pense aussi que

ces pouvoirs se sont emprunté, de proche en proche, les éléments les plus

séduisants et spectaculaires : une certaine uniformisation a pu naître de ces

emprunts. Un exemple suffit : celui des cloches simples ou doubles en fer,

avec bords soudés et sans battants. Ce type d’emblème s’est développé

en Afrique occidentale mais on le retrouve vers 1200 au Shaba, à Katoto,

pour la cloche simple, tandis que la cloche double apparaît à Zimbabwe au

XVe siècle. Or, la cloche simple est associée à l’autorité politique et surtout

militaire, la cloche double à la royauté à proprement parler. Il y a donc

eu diffusion du Nigéria au Zimbabwe (et au royaume de Kongo) avant

1500 et du Nigéria au Shaba avant 1200, probablement encore pendant les

siècles dont nous parlons ici130. Voilà un signe tangible de la diffusion d’un

élément du complexe de la royauté « sacrée », et ce par des voies encore

inconnues.

 

 

Une idéologie de la royauté était certainement aussi associée à la création

d’un royaume à Mapungubwe. Nous pensons savoir qu’ici la connection entre

le roi et la pluie a été cruciale. Le roi était le pluviateur suprême contrôlant

le régime des pluies. C’est une qualité évidemment cruciale dans un pays où

ce régime est variable et où toutes les récoltes en dépendent. Mais nous ne

savons quasiment rien au sujet d’autres éléments de cette idéologie. Celle

de Zimbabwe en sera la descendante et quand nous avons des données à son

sujet — mais cinq siècles plus tard —, une bonne partie des éléments que

l’on trouve en Afrique occidentale sont aussi présents ici.

 

 

Ainsi, les facteurs qui favorisent l’apparition de tel ou tel caractère de

cette royauté « sacrée » sont-ils fort changeants à travers le temps et l’espace.

Il faut donc, ici encore, se garder de tout esprit de système. Étiquettes,

rituels, croyances, symboles, ont varié de siècle en siècle et d’endroit en

endroit. Même au XIXe siècle, ils n’étaient pas identiques d’un royaume à l’autre et la liste des « traits de la royauté sacrée » est une liste composite.

 

 

 

128. G. P. Murdock, 1959, p. 37.

129. Un exemple dans al-Mas˓ūdī, 1965, p. 330 : « Dès que le roi (des Zandj) exerce un pouvoir

tyrannique et s’écarte des règles de l’équité, ils le font périr et excluent sa postérité de la

succession. » La mise à mort du roi pour défaut physique ou après un nombre donné d’années

a fait l’objet d’une vaste littérature. Aucun cas n’a pu être démontré, malgré la présence de ces

règles comme normes idéologiques dans beaucoup de royaumes.

130. J. Vansina, 1969.

l’afrique du viie au xie siècle : cinq siècles formateurs

839

 

 

l’autre et la liste des « traits de la royauté sacrée » est une liste composite. On

retrouve rarement tous ses aspects rassemblés dans chacun des royaumes. La

similarité de Murdock est donc en partie fictive.

La complexité des aspects du pouvoir apparaît presque physiquement

pendant la période en cause. Dans les régions où le commerce devient

essentiel, le pouvoir ne peut être étranger à une forme ou à une autre de

son contrôle ; et pas davantage à la maîtrise de l’or, du cuivre ou du fer

par exemple. Ainsi apparaissent des aspects du pouvoir qui n’existent pas

dans une société de chasseurs-cueilleurs ou dans un groupe agricole simple.

Les souverains de Ghana étaient assurément tenus, comme d’autres,

d’être physiquement forts : la feinte racontée par al-Bakrī pour cacher la

cécité de l’un d’eux suffit à l’attester131 ; c’est tout de même le pouvoir

commercial de ces mêmes souverains qui a le plus retenu l’attention des

auteurs arabes.

 

 

Ainsi, l’histoire des pouvoirs apparaît-elle, en définitive, en Afrique

comme ailleurs, beaucoup plus liée aux transformations économiques et

sociales qu’à l’idéologie : celle-ci crée, au fur et à mesure que de besoin, les

justifications et les rituels nécessaires à la stabilité et à la légitimité des fonctions.

Que s’est-il dès lors passé lorsque deux légitimités se sont affrontées ?

Par exemple celle du roi soumis à Allāh et celle — chez le même — du maître

des coulées de fer, associé par une longue alliance aux fondeurs magiciens ?

Poser la question, c’est y répondre. Les pouvoirs africains ont connu, avant le

VIIe siècle, après le XIe et entre ces deux siècles, des contradictions, des tensions,

des choix et des évolutions comme dans n’importe quelle autre région

de la terre. Ce qui est probablement le plus frappant et le plus déconcertant

pour les historiens aujourd’hui dans ce domaine, c’est l’extrême souplesse

des adaptations idéologiques réductrices des contradictions et des conflits,

du moins tant que n’interviennent pas les exigences du christianisme ou de

l’islam.

 

 

La religion et les idéologies traitent de la subtance culturelle. Les arts

sont l’expression de cette substance. A ce niveau, on distingue entre deux

ensembles de traditions différentes : celui de l’oikouménè132 et celui des arts

de tradition régionale. Pour ces derniers, nous n’avons une connaissance

directe que des vestiges visuels.

 

 

Le monde musulman subordonne l’art à la vie de la communauté

islamique. Les monuments collectifs, même s’ils sont édifiés à partir de

commandes du pouvoir, sont, en priorité, ceux où cette communauté se

rassemble pour prier et vivre les actes de sa foi. La mosquée est au centre

de l’architecture musulmane. Certes, il existe des styles, reconnaissables

au premier coup d’oeil, dus à l’ordre souverain, à la mode du moment, aux

fonctions données à telle ou telle partie du monument ; certes, chaque

dynastie s’applique à donner sa marque à ses mosquées. Ni les Tulunides

de Fustṭāṭ, ni les Aghlabides de Ḳayrawān, ni les Fatimides à Mahdiyya ou

au Caire, ni les Almoravides au Maroc ou en Espagne, ni les Almohades,

 

 

131. Al-Bakrī, 1913, p. 174 -175.

132. Voir chapitre 8 (note 94) ci-dessus.

840

l’afrique du viie au xie siècle

n’échappent à la règle.

 

 

Mais au-delà des différences de détail, la mosquée

dit l’unité de l’umma musulmane.

Partout ailleurs peut se développer le luxe discret d’une aristocratie de

gouvernement, de guerre ou de commerce. Cette classe n’est jamais ostentatoire,

mais développe, en ces siècles, un goût de luxe que rendent évident les

productions de tissus, d’ivoires et bois sculptés, de céramiques, de mosaïques

ou de peintures murales parfois. Dans ce domaine comme dans celui de l’architecture,

les emprunts passent, au gré des modes, d’un continent à l’autre.

Et le goût du luxe est tellement évident que les « expatriés » qui s’installent

au sud du Sahara pour y faire commerce en transportent avec eux les formes

et les productions les plus belles133.

Le monde musulman, avant la fin du XIe siècle, connaît une production

de grand luxe, de beaux objets qui se vendent fort bien : déjà, par exemple, à

la fin du Xe siècle, on imite, à Fusṭāṭ, les céladons chinois jusque-là importés

à grands frais.

 

 

Plus repliés sur eux-mêmes, empruntant encore cependant aux formes

du bassin méditerranéen, les arts de Nubie et d’Éthiopie ont été évoqués

dans ce volume. La place prise par les peintures murales dans l’art chrétien

contraste vivement avec la pratique musulmane. Le peu d’influences de l’un

à l’autre — de l’art musulman vers l’art chrétien et vice versa — vaut la peine

d’être souligné. Il prouve par la négative que les styles ne se propagent pas

automatiquement mais suivent des lignes de force religieuses et politiques.

Dans ce sens, l’art visuel est encore une expression de l’idéologie et de la

vision du monde dominantes.

 

 

Pendant longtemps, on a cru et on a écrit qu’il ne restait rien des arts

visuels de l’Afrique au sud du Sahara, puisque le bois, matériau préférentiel

de l’expression artistique, ne résistait pas au temps ! De toute façon, s’ils

avaient existé, ces arts n’auraient pu être que « tribaux », selon l’expression

péjorative. L’itinéraire, à travers le monde, de la superbe exposition des Trésors

de l’Ancien Nigéria134 a remis les idées en place et conduit, parmi d’autres

découvertes et manifestations récentes, à réouvrir ce dossier. Nok a séduit

beaucoup, depuis des années135 : cette céramique figurative, dont les productions,

de styles si variés, s’étalent sur près d’un millénaire après le VIIe siècle

avant l’ère chrétienne a, d’un seul coup, révélé la profondeur historique du

passé artistique africain. Ensuite, on avait tendance à passer directement à la

production d’Ife, au XIIe siècle, Ife étant la conséquence de Nok. L’erreur

était de croire qu’il n’existait pas grand-chose pour la période comprise entre

ces deux manifestations et que l’art de la céramique était limité au Nigéria.

Aujourd’hui, il est devenu évident que Nok ne forme pas une unité close,

que la céramique figurative se retrouvait aussi en-dehors de ses limites et

que se développe pendant notre époque un art plastique que l’on retrouve

 

 

133. Récent travail remarquable d’un chercheur tunisien sur ce sujet : A. Louhichi, 1984.

134. E. Eyo et F. Willett, 1980, 1982.

135. Voir Unesco, Histoire générale de l’Afrique, vol. Il, chap. 24.

l’afrique du viie au xie siècle : cinq siècles formateurs

841

 

de Tegdaoust à Jenné au Nigéria136, au sud du lac Tchad137 et sans doute

ailleurs, notamment aussi à Igbo-Ukwu. Les différences stylistiques sont

grandes. Dans l’état actuel des recherches, on peut parler d’une tradition

régionale du haut Niger qui s’exprime non seulement en céramique, mais en

petits objets de métal et vers 1100, à Bandiagara, aussi en bois. Il est probable

que beaucoup d’oeuvres en bois furent sculptées à cette époque mais ont

péri. La préservation des appuie-nuque en bois et de quelques statuettes

de Bandiagara est due à des conditions exceptionnelles, mais qui peuvent se

rencontrer ailleurs, de conservation.

Il existe, dans toute l’Afrique de l’Ouest, une expression figurative qui

utilise la cuisson de l’argile pour conserver ses productions ; cette production

et ces techniques s’étendent sur des siècles et remontent fort loin avant le

VIIe siècle. Il faut maintenant en coordonner et en rationaliser l’étude. Comment,

au passage, ne pas signaler aussi la très belle qualité artistique des

vases céramiques retrouvés à Sintiu-Bara, au Sénégal, datés du VIe siècle et

qui paraissent bien pouvoir être considérés comme des indicateurs culturels

dans une aire géographique assez vaste138 ? A quoi correspondait cette production

artistique ? Que représentait-elle comme besoin esthétique, comme

projection idéologique ? Qui en assurait la commande ? Autant de questions

sans réponses pour le moment.

 

 

 

 

Article 3.1.34 afrique central, afrique ancienne du Ve siecle aux Xi esiecle, culture

 

En Afrique centrale, deux pièces sur bois, l’une un masque-heaume

représentant un animal, l’autre, une tête sur pilier de la fin du Ier millénaire,

ont survécu. Ils indiquent au moins que la pratique de la sculpture existait

en Angola. Les peintures rupestres abondent en Angola, et même plus largement

en Afrique centrale : elles ne sont malheureusement ni soigneusement

relevées, ni étudiées, ni, a fortiori, datées139. En Afrique orientale, quelques

statuettes de bovins de cette époque proviennent du Nil Blanc et une statuette

humaine de l’Ouganda. En Afrique australe, l’époque des masques

de céramique du Transvaal se termine vers 800. Il existe peut-être un lien

avec quelques objets recouverts d’or trouvés à Mapungubwe. Ces objets

sont certainement précurseurs de la sculpture sur pierre qui se développera

à Zimbabwe. Mais Mapungubwe n’est qu’un cas parmi d’autres dans la zone.

Ailleurs aussi on trouve, à notre époque, des représentations de bovins en

céramique, d’autres animaux domestiques et des représentations féminines

dans les sites de tradition Leopard’s Kopje. On les trouve également dans les

sites plus anciens au Zimbabwe (Gokomere).

 

En Zambie centrale (Kalomo),

des figurines similaires de l’époque étudiée ici diffèrent fortement au point

de vue stylistique de celles du Zimbabwe. N’oublions pas, enfin, que l’art

rupestre si riche du Zimbabwe s’éteint au XIe siècle, alors que des styles

rupestres moins complexes se prolongent en Namibie et en Afrique méridionale,

sans doute à l’initiative des San.

 

136. B. Gado, 1980. D’autres découvertes ont été faites plus récemment par le même

chercheur.

137. G. Connah, 1981, p. 136 et suiv.

138. G. Thilmans et A. Ravisé, 1983, p. 48 et suiv. Voir également le chapitre 13 ci-dessus.

139. Sur les peintures rupestres, voir C. Ervedosa, 1980, avec bibliographie complète.

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L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE

 

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