HISTOIRE GENERALE DE L’AFRIQUE, L’Afrique du vii e au xi e siècle

HISTOIRE GENERALE DE L’AFRIQUE
III. L’Afrique du vii e au xi e siècle

3.1.1 Introduction et Constat de l'afrique musulmane, afrique du Ve siecle au xIe siecle
Un extraterrestre qui aurait visité l’Ancien Monde au début du VIIe siècle
de l’ère chrétienne, puis serait revenu cinq siècles plus tard — vers 1100
— aurait fort bien pu conclure de ses observations que la totalité de ses
habitants deviendraient bientôt musulmans.
Au temps de sa première visite, la communauté qui s’était rassemblée
à La Mecque, petite ville perdue dans l’immensité des déserts d’Arabie,
autour du prédicateur de la nouvelle religion, le prophète Muḥammad, ne
comptait même pas une centaine de membres et ceux-ci devaient affronter
l’hostilité grandissante de leurs compatriotes. Cinq siècles plus tard, les
fidèles de l’islam étaient disséminés sur un territoire qui s’étendait des
bords de l’ Èbre, du Sénégal et du Niger à l’ouest aux rives du Syr-Daria
et de l’ Indus à l’est, s’avançait au nord jusqu’à la Volga, au coeur même du
continent eurasiatique, et atteignait au sud la côte orientale de l’Afrique.
Dans la partie centrale de ce territoire, les musulmans constituaient
la majorité de la population, tandis que dans certaines régions de sa
périphérie, ils comptaient parmi les dirigeants ou les commerçants,
s’employant à repousser toujours plus loin les frontières de l’Islam. Sans
doute le monde islamique avait-il déjà perdu à cette époque son unité
politique : morcelé en de nombreux États indépendants, il avait même
dû céder du terrain en certains endroits (dans le nord de l’ Espagne, en
Sicile et, juste à la fin de la période considérée, dans une petite partie
de la Palestine et du Liban), mais il n’en représentait pas moins une
culture et une civilisation relativement homogènes, dont la vitalité était
loin d’être épuisée.


3.1.2 L'essor de la civilisation musulmane, afrique du Ve siecle au xIe siecle
La conquête arabe présente de nombreuses similitudes avec les autres tentatives
du même type retenues par l’histoire, mais elle s’en différencie aussi
à bien des égards. Tout d’abord, bien qu’inspirés par un enseignement religieux,
les Arabes n’attendaient pas, en principe, des peuples conquis qu’ils
se rallient à leur communauté religieuse, mais leur permettaient de conserver
leurs croyances propres. Au bout de quelques générations, toutefois, la plus
grande partie des populations urbaines s’était convertie à l’islam, et ceux-là
mêmes qui n’y adhéraient point tendaient à adopter l’arabe, devenu la langue
véhiculaire d’une culture commune. L’empire arabe avait été édifié par une
armée de guerriers nomades, mais cette armée avait à sa tête des marchands
citadins déjà familiarisés avec les cultures des territoires occupés. Contrairement
à d’autres empires nomades, l’empire fondé par les Arabes sut préserver
longtemps son unité ; alors que les Mongols, par exemple, avaient adopté les
langues et les systèmes religieux des territoires occupés, les Arabes imposèrent
leur langue et leur autorité aux divers peuples qu’ils avaient soumis.
Les conquêtes arabes des VIIe et VIIIe siècles ont eu deux effets marquants
et durables. Le plus immédiat et le plus spectaculaire fut la création
d’un nouveau grand Etat dans le bassin méditerranéen et au Proche-Orient.





3.1.3 Facteurs géographiques et économiques, afrique du Ve siecle au xIe siecle
L’épanouissement de cette civilisation a été rendu possible par un ensemble
de facteurs favorables, dialectiquement liés entre eux. L’Empire
musulman a été édifié dans une région qui était le berceau de la plus
ancienne civilisation du monde. Les conquérants arabes y avaient trouvé
une culture et une économie urbaines issues d’une tradition séculaire
dont, très rapidement, ils surent tirer profit en s’établissant dans les villes
déjà existantes mais aussi en fondant de nombreuses cités nouvelles.
C’est par leur caractère urbain que le monde musulman et sa civilisation
se sont le plus différenciés de l’Occident chrétien au début du Moyen
Age. L’existence au sein de l’Empire musulman de nombreuses villes fortement
peuplées a eu des conséquences considérables sur l’ensemble de
son économie et en particulier sur ses relations commerciales avec d’autres
parties de l’Ancien Monde. C’est au coeur même de l’empire que se trouvaient
les centres économiques et culturels les plus importants. A la même
époque, l’Europe occidentale offrait un tableau bien différent, caractérisé
par un éparpillement de communautés rurales et une activité commerciale
et intellectuelle réduite à sa plus simple expression. Le développement
économique et social du monde musulman a donc suivi des orientations
générales diamétralement opposées à celles qui ont caractérisé à la même
époque l’histoire de l’Europe...




3.1.4 Papier et mathématques transfert de l'islam à l'afrique du Ve siecle au Xie siecle
Le papier fut ainsi l’un des premiers produits importants
qui aient été transmis de la Chine à l’Europe en passant par les territoires
musulmans. Invention chinoise à l’origine, il avait été introduit dans l’Empire
musulman par des prisonniers de guerre chinois emmenés à Samarkand en
751. Ces papetiers chinois enseignèrent aux musulmans leurs techniques de
fabrication, et Samarkand devint la première ville productrice de papier à
l’extérieur de la Chine. Cette activité fut ensuite reprise par Bagdad, puis en
Arabie, en Syrie et en Égypte, et enfin au Maroc (au IXe siècle) et en Espagne
musulmane (dans la première moitié du Xe siècle). Dans cette dernière région,
la ville de Játiva (Shāṭiba en arabe) devint le principal centre de fabrication du
papier et, de là, la technique fut introduite au XIIe siècle en Catalogne, qui fut
ainsi la première région d’Europe à produire du papier. Point n’est besoin de
souligner l’impact considérable qu’eut sur la culture et la civilisation en général
la diffusion de l’une des plus importantes inventions de l’humanité.
De même en mathématiques, la numération décimale inventée en Inde
fut adoptée très tôt (dès le VIIIe siècle) par les musulmans — qui appelaient
chiffres indiens ce que nous appelons chiffres arabes — et transmise au monde
occidental entre la fin du IXe siècle et le milieu du Xe siècle. L’adoption de
la numération décimale par les musulmans rendit possible le développement
de l’algèbre, branche des mathématiques qui, jusque-là, n’avait fait l’objet
d’aucune étude sérieuse et systématique. Sans les bases de l’algèbre, les
mathématiques et les sciences naturelles modernes n’auraient pas vu le jour.




3.1.5 Le monde islamique et l’Afrique, afrique du Ve siecle aux Xiesiecle
Voyons à présent quel fut l’impact du monde musulman et de sa civilisation
sur l’Afrique et sur les peuples africains. Nous traiterons dans un premier
temps des régions du continent africain qui se trouvèrent assimilées à l’Empire
musulman à l’issue de la première vague de conquêtes, c’est-à-dire
l’Égypte et l’Afrique du Nord, avant de nous intéresser aux régions qui ont,
d’une manière ou d’une autre, subi l’influence de l’Islam ou des peuples
musulmans sans avoir été politiquement rattachées à aucun des grands États
islamiques de l’époque.

L’histoire de l’Égypte islamique entre le VIIe siècle et la fin du XIe
siècle est celle, fascinante, d’une province importante mais assez reculée
du califat devenant le centre du puissant empire des Fatimides, simple grenier
à l’origine puis principal entrepôt commercial entre la Méditerranée et
l’océan Indien, sorte de parent pauvre du monde musulman sur le plan des
activités intellectuelles devenant l’un des plus grands centres culturels arabes.
L’Égypte a influé à maintes reprises sur les destinées d’autres parties
de l’Afrique ; elle a été le point de départ de la conquête arabe du Maghreb
du VIIe siècle, puis de l’invasion hilālī du XIe siècle. La première eut pour
effet d’islamiser l’Afrique du Nord, et la seconde de l’arabiser.

 Ce fut à partir de l’Égypte que les Bédouins arabes entamèrent leur mouvement
vers le sud et pénétrèrent progressivement en Nubie, ouvrant ainsi la voie
au déclin de ses royaumes chrétiens et à l’arabisation du Soudan nilotique.

 Bien que l’ Égypte ait cessé pendant cette période d’être une terre
chrétienne et que la majorité de sa population se soit convertie à l’islam,
le patriarcat d’ Alexandrie continuait de contrôler les églises monophysites
de Nubie et d’ Éthiopie et fut par moments l’instrument de la politique
égyptienne dans ces pays.


Il ne faut pas non plus perdre de vue le fait que l’Égypte était la destination
finale d’un grand nombre d’esclaves noirs d’Afrique qui furent importés
de Nubie (selon le célèbre traité [ baḳt]), d’Éthiopie et du Soudan occidental
et central. Parmi cette malheureuse marchandise humaine, il se trouva un
certain Kāfūr qui finit par devenir le véritable chef du pays. D’autres, par
milliers, devinrent des militaires, exerçant une influence considérable en
matière de politique intérieure. Cependant, le plus grand nombre d’entre
eux furent employés à diverses tâches modestes ou subalternes.


Il faudra attendre les XIIe et XIIIe siècles pour que l’Égypte joue véritablement
un rôle de premier plan en se posant en champion de l’islam face
aux croisés occidentaux et aux envahisseurs mongols, mais elle n’aurait pu le
faire sans la consolidation politique et économique des siècles précédents.
Au Maghreb, les conquérants arabes se heurtèrent à la résistance opiniâtre
des Berbères et ne parvinrent à soumettre les principales régions qu’à la
fin du VIIe siècle. La plupart des Berbères se convertirent alors à l’islam et,
malgré le ressentiment que leur inspirait la domination politique arabe, ils
devinrent d’ardents partisans de la nouvelle foi, qu’ils contribuèrent à propager
de l’autre côté du détroit de Gibraltar et au-delà du Sahara. Les guerriers
berbères formaient le gros des armées musulmanes qui conquirent l’ Espagne
sous les Umayyades, comme des troupes aghlabides qui arrachèrent la Sicile
aux Byzantins et des forces fatimides qui menèrent des campagnes victorieuses
en Égypte et en Syrie.


L’Afrique du Nord occupait une position clé dans le monde musulman,
au plan politique et économique. C’est du Maghreb que fut lancée
la conquête de l’Espagne et de la Sicile, dont on sait les répercussions sur
l’histoire de la Méditerranée occidentale et de l’Europe.


Le Maghreb a été un maillon important entre plusieurs civilisations et le
relais d’influences diverses circulant dans les deux sens. Sous la domination
musulmane, cette région de l’Afrique se trouva à nouveau rattachée à une
économie d’importance mondiale, dans l’orbite de laquelle elle joua un rôle
de premier plan. Au cours de la période étudiée, elle connut une nouvelle
croissance démographique, une urbanisation considérable et un regain de
prospérité économique et sociale.

Du point de vue religieux, les Berbères ont exercé une double influence.
Tout d’abord, leurs traditions démocratiques et égalitaires les ont poussés
très tôt à adhérer à celles des sectes de l’islam qui prêchaient ces principes.
Bien que le kharidjisme berbère ait été écrasé après s’être épanoui pendant
plusieurs siècles et qu’il n’ait survécu que dans quelques communautés,
l’esprit de réforme et de populisme est demeuré partie intégrante de l’islam
maghrébin, comme en témoignent les grands mouvements des Almoravides
et des Almohades ainsi que la multiplication des confréries soufies.


L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE
La seconde grande contribution des Berbères — à l’Islam, mais aussi à
l’Afrique — fut d’introduire la religion musulmane au sud du Sahara. Les
caravanes de commerçants berbères qui traversaient le grand désert en direction
des régions plus fertiles du Sahel et du Soudan ne transportaient pas
seulement des marchandises : elles propageaient de nouvelles conceptions
religieuses et culturelles qui trouvèrent un écho au sein de la classe des
marchands avant de séduire les cours des souverains africains2. Une seconde
vague d’islamisation de la ceinture soudanaise devait se produire au XIe
siècle avec l’essor des Almoravides, mouvement religieux authentiquement
berbère. L’influence de l’islam berbère et de ses aspirations réformistes ne
disparut jamais au Soudan : elle devait resurgir avec une force particulière au
moment des djihād du XIXe siècle.



3.1.6 Le commerce chinois, afrique ancienne

Voyons à présent ce qu’il en fut des autres nations. Nous nous intéresserons
en premier à la Chine, pour la raison principale qu’un certain nombre de
travaux très complets ont déjà été consacrés aux activités des Chinois dans
l’océan Indien et à leurs contacts avec l’Afrique19. Dans l’Antiquité et au
Moyen Age, les relations entre la Chine et les autres grandes régions de
l’Ancien Monde — l’Inde, l’Asie occidentale et le bassin méditerranéen —
étaient presque totalement fondées sur l’exportation — de la soie essentiellement
et, plus tard, de la porcelaine.

Bien que les Chinois aient possédé le savoir et les moyens techniques
requis pour entreprendre de longs voyages sur l’océan Indien dès l’époque
de la dynastie des Tang (618 -906), leurs navires marchands ne s’aventurèrent
pas au-delà de la péninsule malaise. Cette absence des Chinois de l’océan
Indien s’explique par des raisons d’ordre culturel et institutionnel20. Au cours
des siècles qui ont immédiatement précédé l’essor de l’Islam, l’île de Ceylan
(aujourd’hui Sri Lanka) était le principal entrepôt commercial entre la Chine
et l’Asie occidentale. Les navires du royaume de Champa ou des États indonésiens allaient aussi loin à l’ouest que Ceylan ; au-delà, le commerce avec
l’Occident était entre les mains des Persans et des Axumites.


Les Chinois ne connaissaient l’océan Indien que par les récits des Indiens,
des Persans et, plus tard, des intermédiaires arabes. Ils semblent avoir ignoré
qu’un autre continent existait par-delà l’océan. Les descriptions fragmentaires
de l’Afrique et des Africains qui se rencontrent dans la littérature chinoise
semblent reprises de récits de musulmans. Les Chinois furent donc amenés
à considérer les Africains comme des sujets des souverains musulmans, et
leurs contrées comme une partie de l’Empire arabe21. Il leur était facile de
se procurer les produits africains qu’ils désiraient et appréciaient auprès des
marchands étrangers qui se rendaient dans les ports chinois sur leurs propres
navires.

Parmi les produits d’Afrique parvenus jusqu’en Chine, les plus importants
étaient l’ ivoire, l’ambre gris, l’ encens et la myrrhe, ainsi que les
esclaves zandj22. Dans son fameux récit de l’attaque de Ḳanbalū (Pemba)
par le peuple des Wāḳ-Wāḳ en 334/945 -946, Ibn Lākīs rapporte que les
Chinois étaient aussi acquéreurs de carapaces de tortue et de peaux de
panthère23.

On a cru un moment que l’histoire de l’Afrique orientale pourrait être
reconstituée à partir des porcelaines chinoises24. De fait, une énorme quantité
de porcelaines chinoises ont été mises au jour dans les villes côtières
de l’Afrique orientale, ce qui donne à penser qu’elles constituaient une
part importante des exportations chinoises en Afrique. Des éclats rappelant
étroitement ceux de la côte orientale ont également été découverts en
Somalie et dans le sud de l’Arabie.

 Toute la partie occidentale de l’océan Indien peut donc être considérée comme une aire homogène en ce qui
concerne ce type d’exportations25. Toutefois, ces porcelaines chinoises sont
pratiquement toutes postérieures au XIe siècle.

Il en va de même des pièces de monnaie chinoises découvertes sur la côte. Les éléments dont nous disposons
suggèrent donc que si la Chine a depuis des temps anciens importé
des marchandises africaines, elle n’a elle-même exporté ses produits en
grande quantité qu’après le XIe siècle. Comme il a déjà été dit, les échanges
entre la Chine et l’Afrique ne se faisaient pas à travers des contacts directs,
mais passaient par le réseau commercial mis en place dans l’océan Indien
par les musulmans.

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3.1.7 Révolte et indépendance du Maghreb, afrique du nord
Le Maghreb umayyade
Poitiers (114/732) marqua l’épuisement du mouvement centripète qui avait
irrésistiblement concentré autour de Damas, à l’est et à l’ouest, des provinces
de plus en plus nombreuses. Huit ans plus tard, en 122/740, commença
le mouvement inverse, la réaction centrifuge qui allait donner naissance
à plusieurs États indépendants. De 78/697 à 122/740, huit gouverneurs
s’étaient succédé à la tête de Ḳayrawān, capitale régionale dont dépendait
tout l’Occident musulman, de Lebda, à l’est de Tripoli, jusqu’à Narbonne
au-delà des Pyrénées. L’administration directe de cette vaste région par
Damas via Ḳayrawān ne dura ainsi qu’un peu plus de quatre décennies.
Comparé à la durée de la domination romaine, vandale et byzantine, ce
laps de temps paraît dérisoire. Pourtant les résultats furent autrement plus
importants et plus durables. Pourquoi ? Certainement parce que les autochtones,
tout en repoussant la domination extérieure, manifestèrent leur adhésion
sincère aux valeurs introduites par l’Islam. Leur adhésion à celles-ci
fut, comme nous le verrons, d’autant plus profonde qu’elle contribua de
façon décisive à catalyser et à stimuler les énergies pour le combat.


3.1.8 Une doctrine révolutionnaire : le kharidjisme, afrique du nord afrique du Vesiecle au Xie siecle
Maysara, dit le Vil (al-haḳīr), était un ancien marchand d’eau berbère
converti au kharidjisme sufrite. Le kharidjisme fut, sous les Umayyades,
la force révolutionnaire la plus redoutable. Né de la fitna9, grande crise qui
ébranla la communauté musulmane à la suite de l’assassinat de ˓Uthmān
(35/656), il élabora d’abord une théologie politique. Cette théologie donne
pour axe commun à toutes les formes de kharidjisme le principe de l’élection
de l’imam, chef suprême de la communauté, sans distinction de race,
de pays ou de couleur, le pouvoir devant être confié au meilleur, « fût-il un
esclave abyssin au nez tranché10 ».



3.1.9 Les royaumes sufrites, afrique du nord, 5eme siecle aux Xi e siecle
La carte du Maghreb sortit complètement modifiée de la tourmente. Certes,
Ḳayrawān ne fut pas conquise. Mais tout le Maghreb central et occidental
échappa désormais définitivement à la tutelle de l’Orient.
Le démocratisme kharidjite exagérément soucieux d’autodétermination,
lié au sectarisme ethnique, avait élevé, sur l’écroulement de l’autorité centralisatrice
des Arabes, une multitude d’États. Les plus petits, aux contours plus
ou moins fluides et à la durée de vie imprécise, ne nous sont guère connus.
Seuls les royaumes les plus importants, ceux qui ont défrayé la chronique,
ont échappé à l’oubli.
Le premier à se constituer au Maroc sur les bords de l’Atlantique entre
Salé et Azemmour fut celui du Tāmasnā, plus connu sous le nom méprisant
de « royaume des Barghawāṭa ». Son fondateur, le Zanāta Tarīf, avait
pris part à l’assaut sufrite contre Ḳayrawān. C’est dans ce royaume que le
nationalisme berbère fut poussé jusqu’à ses extrêmes limites. Le kharidjisme
sufrite avait permis, tout compte fait, la libération politique. Mais la domination
spirituelle de l’Islam, c’est-à-dire la soumission à des idées importées de
l’étranger, demeura. Le quatrième souverain de la dynastie des Banū Tarīf,
Yūnus b. Ilyās (227/842 -271/884), pour mieux affranchir son peuple, décida



3.1.10 Les royaumes ibadites, afrique du nord, 5eme siecle aux Xi e siecle
La sphère d’influence de l’ibadisme fut initialement celle de Tripoli. Sa
position était inconfortable. La défense de Tripoli — verrou du couloir de
communication entre l’est et l’ouest — était en effet vitale pour maintenir
la liaison entre Ḳayrawān et le siège du califat. Aussi aucun royaume ibadite
officiellement reconnu ne put-il s’y maintenir fort longtemps. Comme
nous l’avions vu, l’insurrection vint d’abord de l’ouest : elle fut d’inspiration
sufrite et de direction zanāta. Plus modérés, et par nécessité plus prudents,
les ibadites commencèrent par adopter une attitude de pure expectative. Ils
s’étaient d’abord organisés, conformément à leur théologie qui recommande
le ḳu˓ūd et le kitmān21, pour attendre l’heure propice.
Celle-ci sonna en 127/745. Cette année-là, Damas était en proie à
l’anarchie, et Ḳayrawān était tombée entre les mains de ˓Abd al-Raḥmān b.
Ḥabīb, que nous retrouverons plus loin. Celui-ci commit l’erreur de faire exécuter
le chef des ibadites de la province de Tripoli, ˓Abd Allāh ibn Mas˓ūd
al-Tudjībī. Ce fut le signal du khurūdj [insurrection ouverte]. Les deux chefs
ibadites, ˓Abd al-Djabbār b. Ḳays al-Murādī et al-Hārith b. Talīd al-Ḥaḍramī,
deux Arabes, remportèrent d’abord victoire sur victoire et finirent par s’emparer
de toute la province de Tripoli. Hélas pour eux, ils n’échappèrent
pas, pas plus que leurs confrères sufrites, à la malédiction de la désunion.
On les découvrit morts, transpercés chacun de l’épée de l’autre. Ismā˓īl b.
Ziyād al-Nafūsī, un Berbère, prit le relais et menaça Gabès. Mais la chance
lui manqua. ˓Abd al-Raḥmān ibn Ḥabīb parvint à le battre en 131/748 -749 et
à récupérer Tripoli, où il massacra les ibadites afin d’en extirper l’hérésie de
cette province.


3.1.11 Première tentative d’indépendance de l’Ifrīḳiya, afrique du nord, 5 eme siecle aux Xi e siecle
Au lendemain de la « bataille des nobles » (122/740), les Arabes du
Maghreb commencèrent à mesurer le fossé qui s’était creusé entre eux
et leurs frères demeurés en Orient. Déjà humiliés et traumatisés par leur
défaite, ils furent abreuvés par les « Orientaux » envoyés à leur secours
de ce mépris réservé jusque-là aux seuls Berbères. Sur les bords du
Chélif l’armée d’Ifrīḳiya, commandée par un petit-fils du conquérant du
Maghreb, Habīb b. Abī ˓Ubayda b. ˓Uḳba b. Nāfi˓, faillit, sous les yeux des
Berbères, tourner ses armes contre les renforts « étrangers » venus d’Orient
sous les ordres de Kulthūm b. ˓Iyāḍ et de son cousin Baldj, tant les provocations
et les sarcasmes de ces derniers furent offensants. Relevant le
défi, ˓Abd al-Raḥmān b. Ḥabīb proposa un duel entre son père et Baldj.
L’affrontement fut évité de justesse. Mais ce fait, joint à bien d’autres
indices concordants, nous révèle un phénomène capital pour comprendre
l’évolution ultérieure de la situation : l’éclosion chez les Arabes maghrébins,
et particulièrement chez ceux de la deuxième et de la troisième
génération qui, nés en majorité dans le pays, n’avaient jamais vu l’Orient,
d’une véritable conscience nationale locale. C’est ce phénomène qui nous
fournit l’axe structurant de toute une série d’événements qui, autrement,
demeureraient indéchiffrables.
On comprend mieux dès lors comment ˓Abd al-Raḥmān b. Ḥabīb,
l’homme qui avait incarné l’honneur ifrikiyen face à Baldj, réussit à chasser
de Ḳayrawān Ḥanala b. Safwān — pourtant auréolé de sa victoire sur les
Berbères, mais « étranger » — et à fonder le premier État indépendant du
Maghreb oriental (127/744 -137/754).



3.1.12 Les Aghlabides, afrique du nord, afrique 5eme siecle aux Xi siecles
Abū Dja˓far al-Mansūr réussit à ramener l’Ifrīḳiya au bercail pour quatre
décennies encore (144/761 -184/800). Durant ces quatre décennies, le pays
ne connut l’ordre et la paix que lorsque les deux premiers Muhallabides
(155/772 -174/791), après l’échec de la deuxième tentative de l’ibadisme
de s’implanter à Ḳayrawān, surent s’imposer grâce à leur valeur et à leur
expérience. Avec eux, un timide essai dynastique sembla s’ébaucher. Il
n’aboutit pas, et dès 178/794, l’âpreté de la lutte entre les factions rivales
du djund [armée arabe] pour s’emparer de force du pouvoir prit une telle
ampleur que l’Ifrīḳiya devint totalement ingouvernable. Elle n’était plus
pour le califat, dont elle grevait lourdement le trésor, qu’une source de
soucis sans fin. Par ailleurs Bagdad était de moins en moins en mesure
d’intervenir militairement.



3.1.13 Echanges économique, afrique de l'ouest du 5eme siecle aux XI eme siecle
Les échanges économiques avec l’Afrique subsaharienne remontaient
à la haute antiquité et se faisaient essentiellement selon deux axes : l’un
suivant le littoral atlantique, et l’autre aboutissant à Zawīla au sud de la
Libye ; mais leur volume était modeste. L’entrée du Maghreb dans la
zone arabo-musulmane donna à ces échanges, à partir du IIe/VIIIe siècle,
une intensité jamais connue. L’axe principal des transactions relia dès lors
Awdāghust (Tegdaoust ?) à Sidjilmāsa, véritable château d’eau de distribution
de l’or provenant du Bilād al-Sūdān. On connaît l’émerveillement du
négociant-géographe Ibn Ḥawḳal32 qui, visitant Awdāghust en 340/951, put
y voir un chèque de 42 000 dinars émis sur un commerçant de cette cité par
un confrère de Sidjilmāsa. Ce chèque, symbole de l’importance des affaires
qui se brassaient entre les deux places, nous révèle aussi que le système
bancaire, si bien étudié par Goitein pour l’Orient à travers les documents
de la Geniza33, sous-tendait également l’activité commerciale de l’Occident
musulman. A partir de Sidjilmāsa les routes s’étoilaient vers Fès, Tanger et
Cordoue ; vers Tlemcen et Tiāret ; vers Ḳayrawān et vers l’Orient. Elles se
prolongeaient ensuite vers l’Europe à travers la Sicile et l’Italie, à travers la
péninsule ibérique, ou plus directement, selon l’expression de C. Courtois,
par « la route des îles » qui, en longeant la Sardaigne et la Corse, aboutissait
en Provence34.




3.1.14 Société et culture, afrique du nord, Veme siecle au XIeme siecle

Densité et variété démographique
Jamais le Maghreb médiéval n’a été autant peuplé qu’au IIIe/IXe siècle, ce
qui contribue à expliquer son expansion au-delà de ses rivages. Par ailleurs,
le mouvement allait alors, contrairement à ce qui se passera plus tard, vers
la fixation des nomades, qui occupaient surtout le Maghreb central et les
confins sahariens, et vers l’urbanisation. Les quatre grandes capitales
politiques et culturelles du pays — Ḳayrawān, Tiāret, Sidjilmāsa et Fès —
étaient de création arabo-musulmane. Au IIe/IXe siècle, Ḳayrawān comptait
certainement quelques centaines de milliers d’habitants, et Ibn Ḥawḳal
estimait que Sidjilmāsa n’était ni moins peuplée ni moins prospère36. La
concentration urbaine n’était pas toutefois la même partout. Le Maghreb
oriental, la Sicile et l’Espagne étaient les zones les plus urbanisées. On ne
peut citer tous les grands centres urbains. Disons seulement, pour fixer les
idées, que la population de Cordoue a pu être évaluée, au IVe/Xe siècle, à un
million d’âmes37.

La société se distinguait par sa très grande diversité. Au Maghreb le fond
de la population était constitué par les Berbères, qui ont été déjà présentés
au chapitre précédent et qui sont eux-mêmes très divers. L’Espagne était
surtout peuplée d’Ibères et de Goths. A ces deux substrats de base étaient
venus s’amalgamer, surtout au nord et au sud, divers éléments allogènes. Les
Arabes, jusqu’au milieu du Ve/XIe siècle, furent numériquement peu importants.
Combien étaient-ils en Ifrīḳiya ? Quelques dizaines de milliers, peutêtre
cent ou cent cinquante mille âmes tout au plus. Ils étaient encore moins
nombreux en Espagne, et pratiquement absents du reste du Maghreb, où
leur présence ne se laisse déceler qu’à Tiāret, Sidjilmāsa et Fès. Les Berbères,
du Nord marocain surtout, avaient essaimé à leur tour vers la péninsule
ibérique, où ils furent plus nombreux que les Arabes. A ces composantes il
faut ajouter deux autres éléments ethniques dont l’importance numérique et
le rôle spécifique sont encore plus difficiles à évaluer : d’un côté des Européens
— des Latins, des Germains, voire des Slaves — considérés globalement
comme des Ṣaḳāliba [Esclavons] ; et de l’autre des Noirs que nous
rencontrons intimement mêlés à la vie des familles riches ou simplement
aisées, et qui, comme nous l’avons déjà signalé, servaient dans les gardes
personnelles des émirs.



3.1.15 Les couches sociales, afrique du nord, Vesiecle au XIeme siecle
La société de l’Occident musulman médiéval était composée, comme dans
l’Antiquité toute proche, de trois catégories d’hommes : les esclaves, les
anciens esclaves (généralement appelés mawālī) et les hommes libres de
naissance.

Voyons d’abord les esclaves. Pratiquement absents des zones à
dominante nomade et à forte structuration « tribale », leur nombre devint
considérable dans les grands centres urbains. En évaluant ce nombre au
cinquième de la population dans les grandes capitales d’Ifrīḳiya et d’Espagne,
on a l’impression, à la lecture de nos textes, d’être au-dessous de
la réalité. Comme dans les autres couches sociales, on trouve parmi eux
des heureux et des malheureux. On les trouve dans les harems — favorites
blanches ou noires et eunuques — comme on les trouve dans tous les secteurs
de la vie économique, à tous les niveaux, depuis le riche intendant
gérant la fortune de son maître jusqu’au paysan besogneux ou au domestique
misérable spécialisé dans la corvée d’eau ou de bois. Mais, d’une façon
générale, la condition d’esclave n’était pas enviable, malgré les garanties du
fiḳh [loi] et les réussites exceptionnelles de certains.

Leur rôle économique était cependant immense. Ils étaient les machines-outils de l’époque. On
a en effet nettement l’impression, pour la partie orientale du Maghreb et
pour l’Espagne, qu’une très large portion de la main-d’oeuvre domestique,
artisanale et rurale — surtout lorsqu’il s’agit des grands domaines englobant
quelquefois plusieurs villages — était de condition servile ou semi-servile.
Mais la condition d’esclave, si pénible fût-elle, n’était pas définitive. Il
était possible de s’en extraire. On sait combien le Coran insiste sur les
mérites de l’affranchissement. Aussi les rangs des esclaves étaient-ils, grâce
aux effets cumulatifs de l’affranchissement et du rachat de la liberté, sans
cesse éclaircis par le passage à une autre catégorie non moins importante :
celle des mawālī. La mobilité sociale, qui était réelle, jouait en faveur de la
liberté.


Les mawālī par affranchissement, quoique juridiquement de condition
libre, restaient groupés autour de leur ancien maître dont ils formaient la
clientèle. Sous le même nom on rencontrait aussi une foule de petites gens,
des non-Arabes, qui se mettaient volontairement sous la protection d’un
personnage influent — un Arabe — dont ils adoptaient la nisba [ascendance
« tribale »] et devenaient ainsi sa gens. Maîtres et clients trouvaient dans les
liens organiques du walā38 chacun son profit : le client profitait de la protection
du maître, et le maître avait d’autant plus de prestige et de puissance
que sa clientèle était nombreuse.


La masse des hommes libres se scindait à son tour en deux classes : une
minorité aristocratique, influente, et généralement riche, la khāṣṣa; et une
majorité de plébéiens, la ˓ āmma. La khāṣṣa était la classe dirigeante. Ses
contours étaient plutôt flous. Elle groupait l’élite de naissance ou d’épée,
l’élite intellectuelle, et toutes les personnes fortunées d’une façon générale.
L’opulence de certains de ses représentants — tels les Ibn Humayd,
une famille de vizirs aghlabides qui s’étaient immensément enrichis dans le
commerce de l’ivoire — atteignait quelquefois des proportions fabuleuses.
La ˓āmma était composée d’une foule de paysans, de petits propriétaires,
d’artisans, de boutiquiers, et d’une masse de salariés qui louaient leurs bras
38. Walā : relations entre le maître et l’esclave ou l’ancien esclave aux champs comme en ville.

 Sur ses franges inférieures, sa misère frisait le total dénuement.
 Mais l’espoir de s’élever vers la khāṣṣa n’était pas interdit
à ses membres. Aucune structuration juridique figée ne s’y opposait.



3.1.16 Langues, arts et sciences, afrique du nord, Ve siecle aux Xie siecles
A l’époque qui nous intéresse, on parlait plusieurs langues en Occident
musulman. Il y avait d’abord les langues berbères, très différentes les
unes des autres et très répandues dans tout le Maghreb, particulièrement
dans les campagnes et les massifs montagneux difficilement perméables à
l’arabe. Ces parlers ne purent cependant franchir la Méditerranée dans le
sillage des armées. On n’en décèle en effet aucune trace en Espagne et
en Sicile, où les langues locales s’étaient trouvées exclusivement confrontées
à l’arabe. En Espagne avait pu se développer une langue romaine
hispanique dérivée du latin et très largement usitée aussi bien dans les
campagnes que dans les villes. Nous relevons également les traces d’une
langue romaine ifrikiyenne qui avait dû être particulièrement courante
dans les milieux chrétiens urbains39. Mais tous ces idiomes étaient parlés
de façon exclusive. La seule langue culturelle, écrite, était l’arabe. Elle
était utilisée non seulement par les musulmans, mais aussi par les dhimmī
qui, tel le juif Maimonide40, ont su y exprimer quelquefois une pensée
particulièrement vigoureuse.
Les foyers culturels étaient nombreux. Toutes les capitales, toutes
les villes importantes avaient leurs poètes, leurs adīb [littérateurs] et leurs
fuḳahā˒ [théologiens]. On allait quelquefois quérir les plus fameux d’entre
ces derniers — ce fut le cas de Tiāret menacée par l’i˓tizāl — jusqu’au
fond des monts des Nafūsa. Mais nous ne sommes renseignés avec quelque
précision que sur les trois foyers qui furent incontestablement les plus
brillants : Ḳayrawān, Cordoue et Fès. Là, comme dans tout l’Occident
musulman, les lettres étaient largement tributaires de l’Orient. On admirait
les mêmes poètes et les mêmes adīb, et on tissait sur les mêmes métiers.
La riḥla, le voyage qui combinait les mérites du pèlerinage et de l’étude,
maintenait entre les capitales d’Occident et d’Orient un contact étroit et
continu. Les Maghrébins en particulier avaient pour leurs maîtres orientaux
une admiration qui frisait la superstition. Les hommes et les oeuvres
circulaient ainsi avec une rapidité qui nous étonne d’autant plus que les
chemins étaient longs, pénibles, voire périlleux. Le meilleur exemple de
la présence de la culture orientale au coeur de l’Occident musulman est
peut-être le ˓ Iḳd al-Farīd, anthologie composée par l’adīb cordouan Ibn
˓Abd Rabbihi (246/860 -328/939)41. On n’y trouve que des extraits d’auteurs
orientaux, au point que al-Sāḥib b. ˓Abbād, célèbre vizir buyide et homme
de lettres de la seconde moitié du IVe/Xe siècle, s’écria en la consultant :
« Voilà notre propre marchandise qu’on nous renvoie ! »
Pourtant Ḳayrawān, Cordoue et les autres capitales avaient aussi leurs
poètes et hommes de lettres qui, sans avoir atteint la renommée des grands
chantres orientaux, n’auraient quand même pas défiguré le ˓ Iḳd.




3.1.17 Fatimide leurs avénements, afrique du nord, 5eme siecles aux Xi eme siecles
L’établissement de la dynastie fatimide :
le rôle des Kutāma
A la fin du IIIe/IXe siècle, une grande partie de l’Occident musulman (Maghreb
et Espagne) échappait déjà au contrôle effectif du califat abbaside de Bagdad ;
les Umayyades étaient solidement installés en Andalousie, la dynastie idriside
régnait sur quelques villes et groupes berbères de l’extrême ouest musulman
(al-Maghrib al-Aḳsā) et sur les territoires limitrophes entre les terres habitées
et le désert, plusieurs États kharidjites indépendants s’étendaient du Djabal
Nafūsa à Sidjilmāsa. Seuls les Aghlabides de l’Ifrīḳiya reconnaissaient la suzeraineté
de Bagdad, mais, après un siècle d’indépendance de fait, leurs liens
avec les Abbasides étaient de pure forme1.
Sur le plan religieux — et l’on ne doit pas oublier que dans l’Islam les
domaines politique et religieux sont étroitement imbriqués — le Maghreb était
divisé entre l’orthodoxie sunnite, avec Ḳayrawān qui était l’une des citadelles
du droit malikite et l’hétérodoxie de diverses sectes kharidjites (ibadites, sufrites,
nukkarites, etc.). Bien que les Idrisides aient appartenu à la famille de ˓ Alī
et que leur établissement ait été précédé de la propagande chiite, il semble
que les dogmes de la doctrine chiite tels qu’ils avaient été élaborés en Orient
étaient peu propagés, et encore moins suivis, dans leur royaume.



3.1.18 La lutte pour l’hégémonie en Afrique du Nord, Ve siecle aux XIe siecle
Si le renversement de la dynastie aghlabide et l’occupation de l’Ifrīḳiya proprement
dite s’accomplirent en une période de temps relativement brève,
les conquêtes fatimides au Maghreb se révélèrent par la suite plus lentes et
plus difficiles. Cela s’explique en partie par la fragilité de la situation à l’intérieur
de leur royaume et en partie par les assises étroites de leur puissance
militaire.
La nouvelle doctrine du chiisme ismaïlien ne pouvait manquer de
provoquer des troubles dans une région déjà partagée par le sunnisme malikite
et le kharidjisme sous ses formes ibadite et sufrite. Tous ces groupes
n’acceptaient qu’à contrecoeur la domination des Fatimides et manifestaient
souvent leur opposition, qui était soit sévèrement réprimée, soit étouffée par
la corruption. La citadelle de l’opposition sunnite était Ḳayrawān, célèbre
centre de l’orthodoxie malikite, dont l’influence sur les populations urbaines
et rurales restait intacte. Bien que ces groupes sunnites ne fussent jamais
passés à la révolte ouverte, leur résistance passive et l’éventualité de les voir
s’unir aux forces kharidjites plus extrémistes contribuaient aux difficultés
de la dynastie. Les califes exprimaient ouvertement leur mépris, voire leur
haine, des populations locales et l’on peut supposer que ces sentiments
étaient réciproques10.
Dès le début, les Fatimides considérèrent uniquement l’Afrique du
Nord comme un tremplin pour de nouvelles conquêtes vers l’est, qui leur
permettraient de supplanter les Abbasides et de réaliser leurs rêves de
domination universelle. Ces projets grandioses les obligèrent à entretenir des
forces armées (armée de terre et marine) puissantes et coûteuses. Bien que
le dā˓ī Abū ˓Abd Allāh se fût rendu au début très populaire en abolissant de
nombreux impôts illégaux, cette politique fut vite modifiée, et l’État fatimide
réintroduisit un certain nombre d’impôts non canoniques, directs et indirects,
de péages et autres contributions. On trouve dans les chroniques un écho
du mécontentement général suscité par la politique fiscale des gouvernants
« pour qui tous les prétextes étaient bons pour tondre le peuple »11.
La situation militaire fut au début assez précaire, car les seuls soutiens
de la dynastie étaient les Kutāma et quelques autres branches ou clans de
Ṣanhādja.




3.1.19 La formation de l’Empire fatimide, afrique du nord à l'europe

Sicile, Méditerranée, Égypte
Les Fatimides héritèrent de leurs prédécesseurs, les Aghlabides, l’intérêt
que ceux-ci avaient porté à la Sicile. Il avait fallu aux Aghlabides plus de
soixante-dix ans (de 212/827 à 289/902) pour conquérir toute la Sicile,
qui fit ensuite partie du monde musulman pendant deux siècles21. La
19. Sur la révolte, voir R. Le Tourneau, 1954.
20. Ibn Khaldūn, 1925 -1926, vol. 2, p. 548.
21. Sur l’histoire de la Sicile à l’époque musulmane, voir l’ouvrage classique de M. Amari,
1933 -1939.

Domination fatimide en Sicile ne commença pas sous de bons auspices :
les habitants de l’île chassèrent l’un après l’autre les deux gouverneurs
nommés après 297/909 par ˓Ubayd Allāh et élurent en 300/912 leur propre
gouverneur, Aḥmad ibn Ḳurhub. Ce dernier se déclara pour le calife
abbaside et envoya sa flotte contre l’ Ifrīḳiya à deux reprises. Vaincu lors
de la seconde expédition, et après avoir régné pendant quatre ans en souverain
indépendant, Ibn Ḳurhub fut abandonné par ses troupes et livré
au calife fatimide qui le fit mettre à mort en 304/916. C’est seulement
alors que la Sicile fut de nouveau rattachée au domaine des Fatimides,
mais elle fut ensuite, pendant trente ans, le théâtre d’une grande agitation
qui confina à la guerre civile. La population musulmane était divisée ; il y
avait constamment des frictions entre les Arabes d’Espagne et d’Afrique
du Nord, d’une part, et les Berbères, de l’autre. La situation était encore
compliquée par les dissensions issues de la vieille rivalité entre les Yéménites
de l’Arabie du Sud, y compris les Kalbites, et les Arabes du Nord.

La situation ne s’améliora et l’ordre ne fut rétabli que lorsque le calife eut
envoyé al-Ḥasan ibn ˓ Alī al-Ḳalbī comme gouverneur, en 336/948. Sous
al-Ḳalbī (mort en 354/965) et ses successeurs, qui formèrent la dynastie
des Kalbites, la Sicile musulmane devint une province prospère et jouit
d’une autonomie croissante.

Les musulmans réorganisèrent la Sicile tout en conservant les solides
fondations sur lesquelles les Byzantins l’avaient établie. Ils allégèrent quelque
peu le lourd système fiscal byzantin, divisèrent plusieurs latifundia en
petites exploitations que les paysans qui en étaient les tenanciers ou les
propriétaires soumirent à une culture intensive, et perfectionnèrent l’agriculture
en introduisant de nouvelles techniques et de nouvelles espèces
végétales. Les auteurs arabes soulignent l’abondance des métaux et des
autres minéraux, comme le sel ammoniac (chlorure d’ammonium) qui était
un précieux produit d’exportation.

C’est à cette époque qu’on commença à cultiver les agrumes, la canne à sucre, les palmiers et les mûriers. Quant à
la culture du coton, elle dura encore longtemps, jusqu’au VIIIe/XIVe siècle.
Les cultures maraîchères firent des progrès encore plus remarquables : la
Sicile exportait vers l’Europe occidentale des oignons, des épinards, des
melons, etc.



3.1.20 Retour à l’hégémonie berbère, afrique du nord du Vesiecle aux Xieme siecle
Au cours des durs combats menés contre le rebelle Abū Yazīd, les Talkāta,
branche des Ṣanhādja, s’étaient, sous la direction de Zīrī ibn Manād, montrés
fidèles à la cause des Fatimides. Après la défaite d’Abū Yazīd, le calife,
pour témoigner de sa reconnaissance envers Zīrī, le nomma chef de tous les
Ṣanhādja et de leur territoire27. Durant le reste de la période où les Fatimides
régnèrent sur le Maghreb, Zīrī et son fils Buluḳḳīn dirigèrent, seuls
ou avec des généraux fatimides, plusieurs campagnes victorieuses contre les
Zanāta et les Maghrāwa dans le centre et dans l’ouest du Maghreb. Plus
tard, au temps d’al-Mu˓izz, les Zirides reçurent le gouvernement du centre
du Maghreb (Ashīr, Tiāret, Bāghāya, Msīla, Mzāb) et des villes qu’ils
avaient fondées ( Alger, Milyāna, Médéa).
Il était donc naturel que le calife, avant de partir définitivement pour
l’Égype en 359/970, fît de Buluḳḳīn ibn Zīrī28 son lieutenant pour la partie
occidentale de l’empire. Ce fait, qui au premier abord ne semble en rien
révolutionnaire, ouvrit en réalité une ère nouvelle dans l’histoire de l’Afrique
du Nord. Avant l’avènement des Zirides, les principales dynasties avaient
toutes été d’origine orientale : les Idrisides, les Rustumides, les Aghlabides,
les Fatimides. Les Zirides étaient la première famille régnante d’origine
berbère ; de plus, ils ouvrirent la période de l’histoire maghrébine pendant
laquelle le pouvoir politique appartint exclusivement à des dynasties berbères
: les Almoravides, les Almohades, les Zayyanides, les Marinides, les
Hafsides.



3.1.21 L’invasion des Banū Hilāl et des Banū Sulaym

Lorsqu’en 439/1047, l’émir ziride al-Mu˓izz ibn Bādīs eut enfin retiré son
allégeance au calife fatimide al-Mustanṣir pour la donner au calife abbaside
de Bagdad, abandonnant ainsi sa foi chiite pour embrasser le sunnisme, la
vengeance des Fatimides prit une forme particulière. Comme il leur était
impossible d’envoyer une armée contre le rebelle, le vizir al-Yazūrī conseilla
à son maître de punir les Ṣanhādja en livrant l’ Ifrīḳiya à une horde d’ Arabes
nomades, les Banū Hilāl et les Banū Sulaym, qui vivaient à cette époque en
Haute-Égypte.

Il ne fut apparemment pas trop difficile de persuader les chefs des deux
ḳabīla d’émigrer vers l’ouest, puisqu’ils pouvaient s’attendre à trouver en
l’Ifrīḳiya de grandes richesses à piller et de meilleurs pâturages que ceux de
la Haute-Égypte.

Comme ces nomades étaient bien connus pour leur esprit
d’indépendance et d’indiscipline, il devait être évident qu’ils ne ramèneraient
pas l’Afrique du Nord sous la domination des Fatimides, et qu’ils n’y
formeraient pas non plus un État vassal facile à gouverner. Par conséquent,
les Fatimides n’ont pas voulu reconquérir leurs provinces perdues, mais seulement
se venger des Zirides tout en se débarrassant de nomades indésirables
et turbulents.

Les Arabes entreprirent leur migration en 442/1050 -1051. Ils commencèrent
par dévaster la province de Barḳa. Les Banū Hilāl repartirent ensuite
en direction de l’ouest, tandis que les Banū Sulaym demeurèrent à Barḳa
où ils passèrent plusieurs dizaines d’années. Quand l’avant-garde des Banū
Hilāl atteignit le sud de la Tunisie, al-Mu˓izz, qui n’était pas au courant
du plan d’al-Yazūrī, ne comprit pas tout de suite quel fléau s’approchait de
son royaume. Au contraire, il fit appel aux envahisseurs en croyant qu’ils
pourraient être pour lui des alliés et alla jusqu’à marier l’une de ses filles à
l’un de leurs chefs. Sur son invitation, la plus grande partie des Banū Hilāl
quitta Barḳa et bientôt leurs hordes déferlèrent sur le sud de l’émirat ziride.
Quand il vit que le pillage des villes et des villages ne faisait qu’augmenter,
al-Mu˓izz perdit tout espoir de faire des nomades le principal élément de
son armée. Il essaya d’arrêter leurs incursions, mais son armée, qui se composait
en grande partie de Noirs, fut mise en déroute malgré sa supériorité
numérique dans plusieurs batailles dont celle de Haydarān, dans la région
de Gabès, en 443/1051 -1052, devint la plus célèbre29.

Les campagnes, les principaux villages et même quelques villes tombèrent aux mains des
nomades ; le désordre et l’insécurité ne cessaient de s’étendre. Même en
mariant trois de ses filles à des émirs arabes, al-Mu˓izz ne réussit pas à mettre
fin à la dévastation de son pays ; il ne lui servit non plus à rien de reconnaître
à nouveau la suzeraineté du calife fatimide en 446/1054 -1055. Pour
finir, il dut abandonner Ḳayrawān en 449/1057 et se réfugier à al-Mahdiyya,
qui devint la nouvelle capitale d’un État considérablement réduit. Aussitôt
après, Ḳayrawān fut mis à sac par les Banū Hilāl, désastre dont cette ville
ne s’est jamais remise.



3.1.22 Les almoravides, afrique du nord Ve siecle aux Xieme siecle
A peu près au moment où les Banū Hilāl et les Banū Sulaym commençaient à
pénétrer l’Afrique du Nord par l’est1, à l’autre extrémité du Maghreb naissait
un second mouvement, celui des Berbères du désert qui, en peu de temps,
allaient envahir les parties occidentale et centrale de cette région. Manifestations
du dynamisme nomade, ces deux mouvements contemporains, celui des
Almoravides à l’ouest et celui des Hilālī à l’est, aboutirent l’un comme l’autre
à asseoir temporairement la domination des nomades sur les sociétés sédentaires
et les États déjà constitués. Il semble que ce fût précisément l’exemple
des Almoravides et des Hilālī qui inspira au grand historien maghrébin Ibn
Khaldūn sa thèse de la suprématie militaire des nomades sur les populations
sédentaires — l’une des pierres angulaires de sa théorie socio-historique...



3.1.23 Les premières activités réformatrices d’Ibn Yāsīn, afrique du nord, Ve siecle aux Xie siecle
On ne sait pas grand-chose de la vie que menait ˓Abdallāh ibn Yāsīn avant
d’être envoyé chez les Ṣanhādja du désert. Il était issu de la ḳabīla des
Djazūla, branche berbère du sud du Maroc, et sa mère était originaire du
village de Tamāmānāwt, sur la frange du désert qui borde le Ghana27. Certaines
sources postérieures rapportent qu’il avait étudié pendant sept ans
en Espagne musulmane28, mais al-Bakrī, qui fut presque son contemporain,
émet de sérieuses réserves quant à l’étendue de sa connaissance du Coran
et de la loi islamique29. Sa position au sein du dār al-murābiṭūn de Waggāg
n’est pas, elle non plus, totalement éclaircie. Il semble qu’il ait continué de
prêter obéissance à Waggāg, directeur de l’école et chef spirituel, jusqu’à la
mort de ce dernier, ce qui suggère qu’il occupait une position plutôt subalterne.
Le fait, en revanche, que Waggāg l’ait choisi pour aller prêcher les
Ṣanhāddja signifie certainement qu’il en reconnaissait pleinement le savoir
religieux et la force de caractère30.


3.1.24 Tchad, commerce et islamisation, afrique ancienne
Zone de savanes, la région du lac Tchad est habitée dès avant l’ère chrétienne
par des peuples pasteurs et agriculteurs. Au nord, là où la savane se
transforme lentement en désert, c’est l’élément nomade qui prévaut, bien
qu’on y trouve aussi des oasis peuplées par des sédentaires. Au sud, surtout
aux abords des fleuves qui se déversent dans le lac Tchad, prédominent
les cultures de sédentaires. La désertification du Sahara et l’assèchement
progressif du lac Tchad amenèrent des peuples de toutes parts à se rapprocher
du lit rétréci de ce dernier. Le rassemblement de ces populations de
régions déshéritées, et leurs efforts déployés pour s’adapter à l’évolution du
milieu et des conditions matérielles, constituent la toile de fond sur laquelle
se déroule l’histoire de la région.
Pour mieux comprendre la signification des faits historiques, il aurait
été souhaitable d’indiquer avec précision les changements climatiques survenus
durant la période prise en considération. En fait, le climat de la zone
sahélienne est particulièrement mal connu durant le Ier millénaire de l’ère
chrétienne. Plusieurs indices montrent cependant que dans l’ensemble, les
conditions climatiques durant cette période étaient meilleures que celles qui
prévalent actuellement. On notera en particulier que les eaux du lac Tchad se
déversèrent, entre le IIIe siècle et le début du XIIIe siècle de l’ère chrétienne,
de façon presque continuelle dans le Baḥr al-Ghazāl, ce qui suppose un niveau
d’eau dépassant la cote de 286 mètres1. Se fondant sur des données diverses,
J. Maley estime par ailleurs qu’une pulsation humide s’est manifestée au
milieu du Ier millénaire de l’ère chrétienne et qu’au XIe siècle la région sahélienne
passa par une phase aride2. La zone des contacts entre sédentaires et
nomades devait donc s’étendre plus au nord qu’à l’époque actuelle.
Par ailleurs, il n’est pas absolument certain que la région du lac Tchad
ait toujours été un carrefour d’échanges et d’interactions fructueuses. Les
dates actuellement disponibles pour la diffusion des techniques du fer semblent
indiquer que certaines populations de la région sont longtemps restées
à l’écart des grands courants d’innovation. A cet égard, le principal clivage
semble s’établir entre l’ouest et l’est et non pas entre le nord et le sud. En
effet, on sait maintenant qu’au sud de l’Aïr, à Ekne Wan Aparan, la technique
de la fabrication du fer fut connue dès – 540 ± 903, ce qui concorde avec la
date de – 440 ± 140 avant l’ère chrétienne obtenue à Taruga (culture de Nok)
au centre du Nigéria4. Dans la région de Termit, entre l’Aïr et le lac Tchad,
le fer semble même avoir été travaillé au VIIe siècle avant l’ère chrétienne5.
Ailleurs, les techniques du fer furent adoptées beaucoup plus tard. A Koro
Toro, entre le lac Tchad et le Tibesti, on a découvert les traces d’une culture
fondée sur la métallurgie du fer. Appelée haddadienne, d’après le terme
arabe désignant le « forgeron », cette culture ne s’est épanouie qu’entre le
IVe et le VIIIe siècle de l’ère chrétienne. La céramique peinte sur les mêmes
sites permet d’établir des rapprochements avec deux grandes civilisations
de la vallée du Nil, Méroé et la Nubie chrétienne6. D’autres données sont
disponibles pour la région des abords sud du lac Tchad. D’après des datations
relativement incertaines, le fer n’apparaît sur l’important site de Daïma
qu’au Ve ou au VIe siècle de l’ère chrétienne et les techniques de sa fabrication
furent adoptées encore plus tard7. Ces quelques indications relevant de
l’archéologie du fer montrent qu’avant la fondation du Kānem, la région du
lac Tchad fut plus marquée par des clivages et des développements inégaux
que par des facteurs d’unification.
Un processus de transformations plus rapides et spectaculaires débuta
vers le milieu du Ier millénaire de l’ère chrétienne. Il fut déclenché indirectement
par l’introduction du chameau à partir soit de l’Afrique du Nord,
soit, plus probablement, de la vallée du Nil, et son adoption par les Zaghāwa
et les Tubu. En effet, le chameau, beaucoup mieux adapté aux conditions
naturelles du Sahara que le cheval, permettait de franchir des longs trajets
désertiques sans difficulté, tout en assurant le transport de charges relativement
lourdes. Entre le Fezzān et la région du lac Tchad, les conditions
naturelles étaient particulièrement favorables à la traversée du Sahara : toute
une série de petites oasis et de points d’eau naturels et, à mi-chemin, l’oasis
très étendue de Kawār, constituaient le tracé idéal d’une voie caravanière.



3.1.25 Le royaume des Zaghāwa, Tchad, afrique ancienne
La première mention du nom de Kānem dans les sources écrites est due à
al-Ya˓ḳūbī qui écrit en 258/872. Cet auteur nous apprend qu’à son époque le
Kānem était sous la domination d’un peuple du nom de Zaghāwa31. Le même
peuple est aussi mentionné par Ibn Ḳutayba (mort en 276/889), qui se fonde
sur un renseignement remontant au début du IIe/VIIIe siècle32.

A la fin du IVe/Xe siècle, un autre auteur arabe, al-Muhallabī, nous fournit de nombreuses
informations sur le roi des Zaghāwa, dont il ressort, parmi d’autres, que son
royaume correspondait à celui du Kānem33. La domination des Zaghāwa sur le
Kānem ne prend fin que vers 468/1075 lorsqu’une nouvelle dynastie, celle des
Sefūwa, prend le pouvoir dans le cadre du même État et refoule les Zaghāwa
vers l’est, dans une région où nous les trouvons encore de nos jours34.
Mais quel était le rôle exact des Zaghāwa dans la fondation du Kānem ?
Al-Ya˓ḳūbī prétend que les différents peuples de l’Afrique de l’Ouest dont il
avait connaissance ont « pris possession de leurs royaumes » à la suite d’une
longue migration d’est en ouest : « Le premier de leurs royaumes est celui
des Zaghāwa. Ils se sont établis en un lieu appelé Kānem. Leurs habitations
sont des huttes en roseaux et ils ne possèdent pas de villes. Leur roi s’appelle
Kākura. Parmi les Zaghāwa, il y a une espèce appelée Ḥawḍīn. Ils ont un roi
zaghāwa35. »

D’après le contenu explicite du texte, les Zaghāwa auraient donc été les
premiers habitants du Kānem, ce qui, a priori, paraît tout à fait invraisemblable.
La mention d’une espèce particulière de Zaghāwa, les Ḥawḍīn36 semble au
contraire indiquer que les Zaghāwa n’étaient nullement un peuple homogène.
Il est en revanche très probable qu’une aristocratie dominante — de
laquelle était issu à la fois le roi de Kānem et celui des Ḥawḍīn — avait
donné son nom à l’ensemble des populations dans les deux pays.
Al-Muhallabī, un siècle plus tard, fournit la précision importante que les
Zaghāwa (au sens large) étaient composés de nombreux peuples. Sans parler
de l’aristocratie dominante (les « vrais » Zaghāwa)...




3.1.26 L’avènement des Sēfuwa, Tchad, afrique ancienne
Par une coïncidence extraordinaire, le changement dynastique survenu au
Kānem aux alentours de l’année 467/107571 n’est clairement signalé dans
aucune des sources disponibles. Il serait donc strictement impossible de
dégager avec netteté la succession des événements ayant conduit au changement
dynastique ou de dégager ses conséquences économiques et sociales
d’une manière précise. En raison de la rareté des informations portant
sur cette période, pourtant très importante, on sera forcé de se contenter de
peu de choses : déjà, il faudra prouver qu’effectivement il y a eu un changement dynastique à cette époque, puis il faudra répondre à la question : « qui
étaient les Sēfuwa ? », avant de pouvoir enfin tenter d’indiquer quelle était
la signification globale des événements survenus.

A la fin du paragraphe consacré à ˓Abd al-Djalīl, le Dīwān porte une
notice curieuse dont la signification réelle a échappé à la plupart des historiens
: « Voilà ce que nous avons écrit au sujet de l’histoire des Banū Dūkū ;
après cela, nous passons à la rédaction de l’histoire des Banū Ḥummay, qui
professent l’islam72. »

Depuis Heinrich Barth73, on a pensé que cette remarque visait uniquement
l’adoption de l’Islam — et non pas un changement dynastique — car,
plus loin, les auteurs du Dīwān indiquent que le roi suivant, Ḥummay, était
le fils de ˓Abd al-Djalīl. Or nous avons vu plus haut que Ḥū (ou Ḥawwā˒)
était déjà musulman, de même que son successeur ˓Abd al-Djalīl, et cela ne
pouvait pas avoir échappé aux chroniqueurs. Le passage précité marque donc
autre chose que l’introduction de l’Islam.

Ce sera un auteur du VIIIe/XIVe siècle, Ibn Faḍl Allāh al-˓Umarī, qui rétablira
clairement la succession des événements. Se fondant indirectement sur
le témoignage du shaykh ˓Uthmān al-Kānemī, « un des proches de leur roi »,
il note en effet : « Le premier qui établit l’Islam [au Kānem] fut al-Hādī al
˓Uthmānī, qui prétendait faire partie des descendants de ˓Ukhmān b. ˓Affān.
Après lui, [le Kānem] échut aux Yazaniyyūn des Banū Dhī Yazan74. »
Les Yazaniyyūn mentionnés par al-˓Umarī ne sont autres que les Sēfuwa,
dont le nom dérive de celui de Sayf ben Dhī Yazan. L’auteur dit en toutes
lettres que l’accession au pouvoir des Sēfuwa a été précédée par l’introduction
de l’Islam.

Beaucoup plus tard, au début du XIIIe/XIXe siècle, Muḥammad Bello
donne davantage de renseignements sur l’avènement de la dynastie des
Sēfuwa à un moment donné de l’histoire du Kānem. Il fait état d’un groupe
de Berbères qui, ayant quitté le Yémen, arrive jusqu’au Kānem : « Les Berbères
trouvèrent dans ce pays des gens différents (˓adjam), sous la domination
de leurs frères Ṭawārīḳ [appelés] Amakītā. Ils leur prirent leur pays. Durant
leur occupation du pays, leur État a prospéré au point qu’ils ont dominé les
pays les plus distants de cette région75. »



3.1.27 La gold coast, afrique de l'ouest, afrique ancienne

La Gold Coast entre 600 et 1100
La période qui va du VIIe au XIe siècle en Gold Coast (sud et centre du
Ghana actuel) a été de toute évidence une période de formation et de transition
entre les ensembles de villages préhistoriques antérieurs au VIIe siècle,
d’une part, et les ensembles urbains, commerciaux et technologiquement
très avancés, qui sont apparus en 1200 et par la suite. L’obscurité apparente
de la période allant de 600 à 1100 n’est pas due à l’absence d’événements
en soi de la période (étant donné qu’on a recueilli dans plusieurs parties
du pays beaucoup d’éléments sur la période préhistorique antérieure comprise
entre l’an – 1500 et l’an + 500), mais plutôt au fait que les érudits ont
prêté relativement moins d’attention à cette période et aux recherches la
concernant.

Les origines préhistoriques
Pendant les Ier et IIe millénaires avant l’ère chrétienne, diverses parties de
la forêt et de la savane de la Gold Coast furent colonisées par des villageois
qui construisirent des maisons en terre battue, en bois, en pierre et en blocs
de latérite et pratiquèrent une économie de subsistance combinant la pêche,
la chasse, la cueillette ou la « culture » de l’igname, du palmier à huile, des
fruits, de la dolique, du micocoulier, du canarium et l’élevage de petit bétail
à cornes courtes et de chèvres5.
Si nous avons des preuves convaincantes et évidentes de la pratique du
pastoralisme, celles qui concernent l’agriculture sont plutôt minces, surtout
parce qu’il est difficile d’effectuer des recherches archéologico-botaniques
dans des sols tropicaux. Néanmoins, il existe tant de témoignages techniques
de cette activité, sous la forme de haches en pierre polie et de houes en
pierre utilisées pour l’abattage des arbres, le défrichage et la préparation des
sols, qu’on est obligé de supposer que la culture de certaines tubéreuses,
comme l’igname d’origine autochtone, et de certaines céréales, comme le
sorgho blanc ou le millet, est ancienne.
Environ 80 % des sites connus des villages appartenant à l’ensemble
Kintampo, ainsi nommé d’après le site type découvert dans la région des
Brong, ont été fouillés. La superficie des villages ainsi explorés à ce jour varie
entre 2 000 m2 ( Mumute-Brong) et 115 300 m2 ( Boyase, près de Kumasi),
en passant par 21 000 m2 (site de Kintampo KI).

On peut en fait comparer certains de ces sites aux villages modernes du Ghana pour ce qui est de la
superficie et de la population. Les techniques et l’économie de subsistance
pratiquées dans ces villages préhistoriques révèlent une adaptation très
évoluée à l’environnement et la spécialisation de ses habitants. Certains
éléments semblent indiquer que des aires spéciales étaient réservées aux
ateliers des potiers, à ceux des fabricants d’outils en pierre ou aux opérations
de meunerie, etc. L’ensemble Kintampo est également celui où l’on a trouvé
les sculptures en céramique les plus anciennes de la Gold Coast. Il n’y a
aucune raison de penser que les populations dont les restes ont été découverts
dans le complexe de Kintampo parlaient une seule langue dans toutes
les régions, comme l’affirme Colin Painter, en associant le guan au complexe
de Kintampo6.


En fait, il est possible qu’une (sinon la totalité) des formes du protoakan,
du proto-guan et du proto-gā/dangme, ait été utilisée pendant le Ier
millénaire avant l’ère chrétienne. Grâce aux correspondances entre les études
linguistiques et archéologiques sur le baule, l’anyi, le bia et l’akan, il semble
possible (mais cela reste encore à vérifier) que la civilisation proto-akan se
soit développée dans des zones de forêt et de savane englobant les régions
centrales et le sud de la Côte d’Ivoire et de la Gold Coast, et que l’ensemble
Kintampo, dont les sites ont déjà été repérés dans ces deux pays, constitue
les vestiges archéologiques d’une population de langue proto-akan adaptée à
l’environnement et ignorant les frontières qui existent actuellement entre la
Côte d’Ivoire et le Ghana7.


Les fouilles archéologiques effectuées dans les plaines d’Accra indiquent
que les chasseurs cueilleurs et les pêcheurs de la fin de l’âge de pierre,
qui avaient une économie fondée sur les coquillages et la fabrication de la
poterie, étaient déjà actifs dans la zone de la lagune de Gao (Tema) entre le
IVe et le IIe millénaire avant l’ère chrétienne8, et qu’ils se mirent ensuite à
fonder des villages agricoles tels qu’on en trouve dans l’ensemble Kintampo,
comme le village de Christian situé près de l’Université du Ghana à Legon.
Sur le site de Ladoku, une strate de la fin de l’âge de pierre comportant des
traces de fabrication d’éclats de silex et de poteries décorées a été découverte
immédiatement sous une strate de l’âge de fer comportant des restes
de poteries cherekecherete du type dangme et des perles de bauxite que la
datation au carbone 14 permet de situer entre 1325 et 14759.


Si les incursions limitées à de petits groupes de population et les contacts
commerciaux et culturels sont des caractéristiques courantes de l’évolution de
la plupart des sociétés et doivent être dûment prises en compte, en revanche,
l’ancienne thèse des exodes massifs de populations d’un endroit à un autre
est (sauf dans des cas rares) une façon peu convaincante d’expliquer les origines
ethniques et culturelles. A cet égard, les anciennes théories supposant
des migrations des Akan d’ Égypte ou de l’ancien Ghana, et des migrations
de l’actuelle République populaire du Bénin et du Nigéria, des Gā/Dangme
doivent être considérées, pour des raisons archéologiques et linguistiques,
comme très peu fondées.10


L’un des principaux jalons de l’évolution culturelle des populations de
la Gold Coast est le commencement et le développement de la métallurgie
du fer. Son adoption fut cruciale pour le passage d’une économie paysanne
et isolationniste à une économie caractérisée par un très haut niveau technologique,
une agriculture extensive, des industries et artisanats diversifiés
et des systèmes commerciaux et socio-politiques complexes. Les traces les
plus anciennes de la technologie du fer proviennent de Begho (+ 105 ± 255)
et d’ Abam, Bono Manso (+ 290 ± 350). Les fouilles effectuées sur ces sites
ont permis de trouver des vestiges de fourneaux, des scories et de la poterie,
ainsi que du charbon de bois qu’on a pu dater.



Vestiges concernant la période entre 600 et 1300
La période comprise entre 600 et 1300 a été qualifiée « d’âge des ténèbres »
de l’histoire de la Gold Coast, dans le sens où l’on en sait moins sur cette
période que sur d’autres périodes des quatre derniers millénaires. Mais
les vestiges que l’on a recueillis incitent à formuler l’hypothèse que cette
époque a surtout été une période de formation au cours de laquelle s’est
amorcée l’édification des infrastructures de la société. En raison de la rareté
relative des vestiges dont on dispose pour reconstituer l’histoire de cette
période, on peut se permettre d’extrapoler quelque peu à partir de ceux qui
concernent des phases antérieures ou postérieures et de recourir en outre à
des preuves indirectes.


3.1.28 Gold coast,L’État akan, afrique de l'ouest, afrique ancienne
Le site troglodytique d’ Amuowi près de Bono Manso remonte à une
période (+ 370 – 510) qui précède légèrement celle que nous étudions ici.
Mais celle-ci coïncide avec celle de la fonte du fer à Abam (Bono Manso).
Les Brong de Bono Manso et de Takyiman ont des traditions ethnohistoriques
qui laissent supposer qu’ils étaient originaires du « trou sacré »
ou site troglodytique d’Amuowi. Chaque année, lors de leur festival Apoo,
les Brong de Takyiman rappellent leurs origines traditionnelles dans un
chant :....

Les poteries recueillies à Amuowi et la datation des fouilles laissent supposer
que, vers le VIe siècle, les Brong de la région de Bono Manso avaient
déjà commencé à créer des zones de peuplement permanent qui préludèrent
à la naissance de la zone proto-urbaine et urbaine de Bono Manso11.
On a attribué au site de Bonoso une date reculée qui correspond exactement
à la période considérée. Les fouilles qui y ont été effectuées12 ont
permis de dégager les vestiges d’une industrie de la fonte du fer, des scories,
des outils pour le travail du fer et de la poterie ornée d’impressions en dents
de peigne. D’après la datation au carbone 14, ce site aurait été habité entre
660 et 1085.

Les traditions orales des Brong Wenchi affirment que leurs clans ancestraux
sont sortis d’un trou dans le sol situé à Bonoso, près de Wenchi, après
avoir été déterrés par un quadrupède ressemblant un peu à un porc et appelé
wankyie. Les traditions désignent Bonoso comme l’endroit où les ancêtres
auraient fondé leurs principaux établissements avant de s’installer dans leur
première capitale à Ahwene Koko (Old Wenchi).

Un troisième site brong appartenant à cette période est la zone de peuplement
proto-urbaine de Begho, à laquelle les traditions orales attribuent le
nom du fondateur légendaire Efua Nyarko. Le faubourg de Nyarko, dont la
datation au carbone 14 situe l’existence entre 965 et 112513, s’étend sur une
zone d’environ un kilomètre carré. Les fouilles qui y ont été effectuées ont
permis de découvrir des outils en fer, des objets en cuivre, de l’ivoire et de la
poterie recouverte d’engobe et de décorations peintes du même type que la
poterie de New Buipe du IXe siècle (fig. 17.3 à 17.5).

Les vestiges recueillis
à Nyarko traduisent les tendances générales de la période comprise entre
600 et 1100, à savoir la spécialisation artisanale et technique, les débuts de
la civilisation urbaine et, probablement, de l’industrie de l’ivoire ainsi que
d’un commerce d’exportation qui devait devenir important dans les siècles
suivants. En fait, les données ethno-archéologiques indiquent que la région
des Brong a certainement été une zone akan de pointe pour l’évolution de
l’agriculture, de la métallurgie, de l’urbanisation, de la formation des États
et du commerce extérieur de l’âge du fer14, et, bien que nous n’en ayons
qu’une vague idée en raison de la rareté des vestiges, la période 600-1100 a
certainement été pour les Brong une période de préparation active à celle qui
devait être l’apogée de la civilisation brong.


Les régions des Asante (Ashanti) et des Wassa sont bien connues pour
leurs sites perchés sur des sommets de collines qui étaient les emplacements
favoris des établissements humains de l’âge de fer de la période
comprise entre le début de l’ère chrétienne et 1500. Les plus célèbres
de ces sites sont Nkukoa Buoho (à côté de Kumasi), Bekwai, Kwapong,
Obuasi Monkey Hill, Nsuta, Tarkwa, Ntirikurom et Odumparara Bepo.


Ces sites semblent avoir été des villages entourés de palissades. On y a
11. K. Effah-Gyamfi, 1978.
12. J. Boachie-Ansah, 1978.
13. L. B. Crossland, 1976.
14. J. Anquandah, 1982.

L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE
17.4. Poterie avec engobe et gravure à la roulette provenant des fouilles de New Buipe, République du
Ghana (VIIe-IXe siècles)
[Source : J. Anquandah.]
17.5. Poterie décorée par estampage provenant des fouilles de New Buipe, République du Ghana
(VIIe -IXe siècles).
[Source : d’après R. N. York, 1973.]

découvert d’importants vestiges de poteries à bec saillant et à corps et
bords largement décorés. Ces poteries se rencontrent quelquefois en
même temps que des scories de fer, des fragments de fourneaux et des
vestiges anachroniques de l’âge de pierre tels que des haches en pierre
polie, des perles de quartz, des microlithes, des meules et, à l’occasion,
comme à Odumparara, des perles de bauxite. Bien qu’aucun de ces lieux
n’ait encore été vraiment fouillé et daté au carbone 14, la poterie archaïque
caractéristique qu’on y a découverte suffit à les situer bien avant la période
1600-1900, lorsque la forme la plus populaire parmi les potiers de la région
des Akan était le pot de forme architecturale complexe recouvert d’une
glaçure « fumée » et non pas des pittoresques décorations de la période
antérieure. Oliver Davies15 a qualifié les sites haut perchés des Asante et
des Wassa de « médiévaux », terme qui est manifestement peu satisfaisant
dans le contexte culturel traditionnel africain. A Nkukoa Buoho, à côté
de Kumasi, le style des poteries trouvées au sommet de la colline semble
succéder chronologiquement à la culture Kintampo, ce qui indiquerait que
des poteries abondamment décorées des sites de cette zone situés sur des
sommets de collines appartiennent à peu près à la période 600-1100. A
défaut d’autre chose, les vestiges de la métallurgie du fer trouvés dans cet
ensemble démontrent le caractère fondateur de cette période, qui inaugura
la grande époque de la civilisation urbaine, de la formation d’États et
des échanges commerciaux à longue distance dont nous avons la preuve à
Adanse, Denkyira et Asante (fig. 17.6 et 17.7).


La zone d’ Akyem Manso et d’ Akwatia est célèbre pour sa production
de minéraux précieux exportables. Mais son importance pour
l’archéologie tient à ses fortifications de terre16. Celles-ci consistent en
terrassements élevés en boue séchée entourant chaque village et servant
de structure défensive. Chaque terrassement bordait une tranchée ou un
fossé profond. Ces fortifications se retrouvent à Akwatia, Manso, Oda,
Abodum, Kokobin, Domiabra, etc. On a déjà fouillé un certain nombre de
ces sites fortifiés afin d’essayer de vérifier les deux hypothèses formulées
pour expliquer leur fonction. La première hypothèse est qu’ils ont été
construits dans un but défensif. Selon la seconde, ils étaient destinés à
entourer des camps de travail construits pour exploiter la zone alluviale
de la vallée du Birim17.

Il semble que l’hypothèse du « but défensif » l’ait emporté sur la théorie
du « camp de travail ». Les fouilles ethno-archéologiques les plus récemment
entreprises sur le site des fortifications d’Akyem Manso ont permis
de dégager des poteries abondamment ornées à bords saillants (semblables
à celles de l’ensemble de sites haut perchés des Asante Wassa), ainsi que
des traces de fonte du fer, des haches en pierre polie, des perles et des
meules18.
15. O. Davies, 1967.
16. Ibid.
17. P. Ozanne, 1971.
18. D. Kiyaga-Mulindwa, 1976.
534
L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE
17.6 (doc. 7 et 8). Poterie à bordure en saillie, richement décorée, de la période II, provenant de Nkukoa Buoho, près de Kumasi (vers 500-1200).
[Source : J. Anquandah.]
17.7 (doc. 9, 10 et 11). Matériaux de la culture « néolithique » de Kintampo, de la période I, provenant de Nkukoa Buoho, près de Kumasi (vers – 1500/ – 500).
Outil de potier. [Source : J. Anquandah.]
LA ZONE GUINÉENNE : PEUPLES ENTRE MONT CAMEROUN ET CÔTE D’IVOIRE



Article 3.1.29 Ethnie,les Gan, golden coast et ses infrastructures, afrique de l'ouest

Les Guan
Les traditions orales indiquent que le pays des Kwahu figurait parmi les
zones occupées par des peuplades de langue guan avant l’arrivée des Adanse
dans cette zone, et que les Guan pré- Akan portaient le nom de Kodiabe, en
raison de leur prédilection pour une économie de subsistance fondée sur la
production de l’ huile de palme. Les traditions font état de l’existence d’un
certain nombre de chefs avisés qui auraient poussé les Guan à créer des
colonies de peuplement dans la région, à savoir Adamu Yanko, Bransem
Diawuo, Odiaboa, Kosa Brempong et Yaw Awere. On raconte que, vers
l’an 1200, les Guan qui occupaient les plaines d’ Afram auraient établi leur
capitale à Ganeboafo, d’où la dynastie des Atara aurait gouverné les Guan
des plaines d’Afram.

Il se serait créé à Juafo Abotan un centre pratiquant
activement le commerce de l’ ivoire, de la noix de kola, du bétail, du sel et
des esclaves avec la savane soudanienne19.


L’archéologie n’a pas encore démontré le bien-fondé de ces traditions.
Mais un certain nombre de fouilles ont été entreprises dans la grotte de
Bosumpra (on pense que ce nom n’est pas sans rapport avec la divinité
guan Bosumpra) et les habitations troglodytiques d’ Apreku, Tetewabuo et
Akyekyemabuo20. La datation au carbone 14 indique que, vers 1000-1300,
le plateau des Kwahu était occupé par des chasseurs, pêcheurs et pasteurs
nomades et des cultivateurs de palmiers à huile qui fabriquaient de la poterie
à glaçure « fumée »21.


Une autre région où l’archéologie a appelé l’attention sur les Guan est
celle de Kyerepong Dawu. La population autochtone de Dawu Akuapem est
de langue guan, bien que sa langue et sa culture aient été considérablement
éclipsées pendant les temps modernes par les peuples Akwamu et Akuapem
Akan. La zone de Dawu et d’ Awukugua est constellée de grands tertres
constitués de déchets déposés par la population locale pendant un long laps
de temps que la datation au carbone 14 situe entre 1400 et 1600.

 Les fouilles entreprises dans ces tertres ont mis à jour des débris, notamment de la poterie
importée de Shai, des ornements en ivoire, des peignes en os, des objets en
cuivre et en fer et des sculptures en argile à tête plate de style akuaba22. Bien
que ces très nombreux tertres datent d’une période légèrement postérieure
à celle qui nous intéresse ici, le contexte culturel dans lequel ils s’insèrent
n’est pas sans évoquer les processus formateurs qui présidèrent à la naissance
des États modernes des Guan des collines d’Akuapem.



Article 3.1.30 Les ethnies, golden coast, afrique de l'ouest, afrique ancienne
Les Gā et les Dangme
Si on les examine objectivement, et sans succomber aux préjugés transmis
par des traditions orales déformées, les données archéologiques et ethnolinguistiques
relatives aux plaines d’ Accra indiquent que les Gā et les

19. J. R. Wallis, 1955.
20. F. B. Musonda, 1976.
21. A. B. Smith, 1975 ; C. T. Shaw, 1944.
22. T. Shaw, 1961.
536
L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE


Dangme ont probablement habité les plaines d’Accra pendant un à deux
millénaires23. En fait, on pourrait même aller jusqu’à supposer une évolution
gā-adangme autochtone dans les plaines d’Accra. Un certain nombre
de sites, tels que Gbegbe, Little Accra, Prampram et Lōlōvō (bien que non
datés encore), recèlent des ruines de zones de peuplement comprenant
un grand nombre de poteries non importées d’Europe, et, par conséquent,
datables d’une période antérieure à 1400. Il est vrai que les sites d’ Ayawaso,
de Great Accra, de Ladoku et de Shai datent de la période 1550 -1900, soit la
grande période de l’urbanisation, de la formation des États et des systèmes
commerciaux complexes (fig. 17.8). D’autre part, Ladoku et Shai étaient le
point de convergence d’un grand nombre de villages remontant à la période
600-1400, dont Cherekecherete, Adwuku, Tetedwa, Pianoyo et Hioweyo.
Les dernières recherches effectuées dans la région adangme des plaines
d’Accra indiquent qu’entre l’an 1000 et l’an 1300, les habitants adangme
de la région de Prampram, Dawhenya et Shai pratiquaient une économie
de subsistance (pastoralisme, pêche, extraction du sel, culture en terrasse
du sorgho blanc) et un système sociothéocratique qui devait entraîner une
23. La question de l’origine des Gā et des Dangme est controversée.

 La théorie selon laquelle ils auraient émigré de la région du Dahomey et du Nigéria a été propagée par des anciens du pays
dangme, notamment par Carl Reindorf, Noa Akunor Aguae Azu, D. A. Puplampu, Nene Lomo
II d’Ada, S. S. Odonkor de Krobo et La Nimo Opta III de Doryumu, Shai. Cette opinion est
partagée par des érudits tels que Kropp-Dakubu, E. O. Apronti, Irene Odotei et Louis Wilson.
17.8. Les potiers shai dangme du site de l’âge du fer moyen de Cherekecherete, dans les plaines d’Accra
(Gold Coast), successeurs des peuples de l’âge du fer du VIIe au XIe siècle, fabriquaient des poteries décorées
de têtes d’animaux domestiques et d’êtres humains, modelées et stylisées. [Source : J. Anquandah.]



conurbation, soit le jumelage de Shai et de Ladoku en 1300 -1900, et une
civilisation caractérisée par le développement de la science herboriste, des
traditions musicales proverbiales et philosophiques du type klama et un
système monarchique et théocratique24.
Le pays des Ewe
Les recherches dans cette région se sont jusqu’à présent bornées à des travaux
de reconnaissance en surface dans des endroits comme Vume Dugame,
Bator, Amedzofe-Avatime, Wusuta et Akpafu. Certains de ces sites témoignent
de façon très évidente de l’existence de colonies de peuplement pratiquant
la métallurgie. Les traditions associées aux sites d’Akpafu, Wusuta
et Kanieme font état de la pratique de la métallurgie pendant des siècles,
et les vestiges archéologiques, bien que non datés, semblent confirmer ces
traditions.


 Mais il existe de nombreux sites de la région de la Volta qui,
comme il a été noté plus haut, contiennent des microlithes, des haches en
pierre polie et des houes en pierre, ce qui semble indiquer que leur occupation
s’est poursuivie de façon continue jusqu’à l’époque moderne. Il n’y a
aucune raison de ne pas établir de lien entre les Ewe actuels et les vestiges
culturels de l’âge de fer et de la fin de l’âge de pierre qui se rencontrent
dans l’ensemble du pays ewe.


Établissements urbains anciens
Les données dont on dispose montrent qu’il existait au moins deux grands
types d’établissements urbains au Ghana actuel avant l’arrivée des Européens
: les centres commerciaux comme Begho et les capitales politiques
comme Bono Manso. Des établissements qui étaient essentiellement des
centres d’échanges se sont développés au confluent Tain-Volta pour une
large part grâce aux migrations et au commerce avec des régions lointaines.
Des recherches archéologiques ponctuelles ont mis à jour des vestiges
d’établissements de ce type, en particulier à Kitare, Begho, Bicu, Old Bima
et Buipe.



Il reste à étudier en détail l’évolution des groupes autochtones et d’immigrants
qui peuplaient ces sites en procédant à des fouilles systématiques.
Toutefois, les découvertes déjà faites à Jakpawuase, par exemple, semblent
indiquer qu’avant l’apparition des Manden cette région était relativement
peuplée et qu’on y trouvait de vastes agglomérations ainsi que des groupes
de communautés apparentées qui avaient constitué un réseau d’échanges
commerciaux locaux sans doute fondés sur le troc de denrées alimentaires et
de produits agricoles.
Les recherches effectuées à Begho ont fait apparaître que la localité
était essentiellement de culture brong avec des traces notables d’influences
extérieures. Selon Posnansky, des séries de tertres formant souvent des L
ou des carrés creux en leur milieu, d’un à deux mètres de haut et de vingt
mètres de large, en dessinent les quartiers. Le quartier le plus grand, celui
24. J. Anquandah, 1982.
538
L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE


des Brong, consiste en plusieurs centaines de tertres qui s’étendent sur plus
d’un kilomètre. Les quartiers sont séparés sur un à deux kilomètres par un
espace où affleure la latérite et qui devait être réservé au marché25.
Bima et Bofe étaient deux autres gros centres commerciaux de la même
région sans doute contemporains de Begho et qui devaient pour une large
part leur prospérité au commerce du Moyen-Niger. Avant de devenir une
ville, Begho (Bew) avait connu une phase agropastorale dont le début
remonte à 3 500 ans et groupé des sociétés numériquement importantes qui
utilisaient des outils du type néolithique kintampo. Des vestiges de poteries
en particulier donnent à penser qu’avant le milieu du IIe millénaire de l’ère
chrétienne (surtout aux XIe-XIIe siècles), les populations établies à proximité
de Begho (à l’époque préurbaine de Begho) appartenaient essentiellement
au groupe indigène des Bono.


Selon Posnansky, Begho était déjà un grand centre avant de commercer
avec les régions lointaines. Ses habitants exploitaient les terres fertiles dès
le IIe siècle de l’ère chrétienne et cultivaient l’ igname et le palmier à huile
auxquels sont venus s’ajouter par la suite le sorgho et le millet. Aux Brong
( Akan) des premiers temps se sont peu à peu intégrés des peuples de langue
voltaïque et de langue manden qui avaient des activités différentes26.
Begho a vraiment commencé à exister en tant que centre commercial au
XIe siècle mais n’a atteint son apogée qu’au XIVe siècle. Il semble qu’elle ait
alors compris jusqu’à cinq cents groupes d’habitations et cinq mille habitants.
Elle était constituée de cinq quartiers distincts, dont le plus grand, le quartier
brong, s’étalait sur nettement plus de 500 mètres. Les terres cultivées
s’étendaient bien au-delà.


Bien qu’hétérogène, la population de Begho était probablement en
majorité autochtone (Brong et Pantera). Sur la nature de cette société, on
n’a guère que les renseignements que peut fournir l’étude de la vie traditionnelle
des Akan aujourd’hui. La tradition veut qu’il y ait eu des esclaves
domestiques et un système de clans dynamique. Les objets trouvés dans les
tombes et les variantes des formes d’inhumation attestent la diversité des
comportements religieux.

Comme pour beaucoup d’autres établissements anciens, on ne sait pas
comment Bono Manso (à 16 kilomètres au nord de Takyiman) a été créée.
Selon la tradition orale, elle aurait été fondée vers le Ve siècle de l’ère chrétienne
par un groupe habitant autrefois le site troglodytique d’Amuowi.
Pour Effah-Gyamfi, l’expansion de Bono est due dans une large mesure à
l’intégration au sein d’un État unique de diverses chefferies qui existaient
déjà vers la fin du Ier millénaire27. Bono Manso n’était pas la première localité
importante de la région, mais elle fut la première à conquérir la suprématie
sur toutes les autres en tant que capitale du royaume bono. Bono possède
de riches gisements d’atwet weboo (nodules de latérite dont on extrait le fer).

Les recherches archéologiques ont permis en fait de découvrir au moins
25. M. Posnansky, 1973, p. 156 -162.
26. M. Posnansky, 1980.
27. K. Effah-Gyamfi, 1975.
LA ZONE GUINÉENNE : PEUPLES ENTRE MONT CAMEROUN ET CÔTE D’IVOIRE
539


cinq centres métallurgiques à peu près équidistante des cours d’eau et des
rivières. Ces sites datent, l’un du IVe siècle de l’ère chrétienne, et les autres
probablement de l’époque urbaine. Toutefois, comme celles d’ Amuowi, les
quelques poteries trouvées sur le site jugé le plus ancien sont identiques à
celles qui ont été mises au jour à Bono Manso dans les premiers gisements,
ce qui donne à penser que l’emplacement de Bono Manso était déjà occupé
avant la fondation de la capitale.


Bono Manso se trouvait aussi à la limite de la savane et de la forêt, ce qui
permettait d’échanger sur le plan régional les produits de l’un contre les produits
de l’autre. Pour le commerce international, cette localité était l’extrême
limite, au sud, que les bêtes de somme pouvaient atteindre sans dommage :
c’était par conséquent la zone d’échange des produits étrangers contre ceux
des régions du sud du Ghana. La région de Bono Manso produisait, outre l’or
alluvionnaire très recherché par les commerçants mande, des noix de kola.
On n’a pas comme à Begho trouvé trace d’un quartier étranger, ce qui signifie
que la population de Bono était plus homogène ethniquement. A Bono, le
pouvoir central régissait aussi les activités commerciales alors qu’à Begho, le
commerce semble avoir échappé au politique.


Effah-Gyamfi déduit de l’examen des poteries que Bono Manso était
peut-être un des premiers établissements akan. Selon lui, la région de Bono
Manso aurait pu se trouver à la frontière entre le premier groupe de culture
akan pure du Sud, les premiers non- Akan et les Akan mélangés du Nord
et du Nord-Ouest respectivement28. Cela, joint aux données linguistiques,
montrerait la continuité d’un grand nombre de groupes ethnoculturels pendant
les cinq cents dernières années.



Article 3.1.30 Le pays yoruba entre 600 et 1100, afrique de l'ouest, afrique ancienne
Dans le pays yoruba, les fouilles archéologiques se sont à ce jour limitées à
Ife et à Oyo et seule l’Ife urbaine remonte à la période qui nous intéresse.
Les découvertes archéologiques confirmées par la tradition orale indiquent
qu’il y a eu trois grandes phases dans la vie d’Ife ; elles sont évoquées assez
précisément par Ozanne29.
A en juger par les résultats des fouilles et des études ethnographiques
faites à Ife et à Oyo, la ville yoruba traditionnelle comprenait apparemment
plusieurs groupes d’habitations construites autour de cours de tailles différentes
où se trouvaient habituellement des poteries destinées à recueillir
l’eau tombant des toits. Il y avait toutefois entre les diverses villes des
différences sensibles de caractère (fondamentalement historique et écologique)
qui, si l’hypothèse de Johnson est exacte, pourraient dans certains
cas s’expliquer par le mode de croissance. Selon lui, Ife est le type même
28. Ibid.
29. P. Ozanne, 1969.
540
L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE
de la ville à développement progressif. Elle a commencé par être entourée
d’une enceinte unique au-delà de laquelle s’étendaient les terres agricoles
qui n’étaient protégées que par une igbo-ile, ceinture de forêt dense vierge
de toute construction à l’exception de quelques sépultures ; puis, lorsqu’elle
est devenue suffisamment importante pour risquer d’être l’objet d’un siège
prolongé, elle a été dotée d’une enceinte défensive extérieure englobant les
terres agricoles30.
Plusieurs historiens estiment que l’un des principaux facteurs de l’expansion
des sociétés urbaines et politiques a sans doute été l’institution de
royautés divines. Wheatley affirme en outre que l’instauration de ces royautés
était due à des influences extérieures et non à un transfert du pouvoir au
sein de la société yoruba31. Bien qu’on ne sache pas avec précision comment
elles ont essaimé, on considère qu’elles ont sans doute fortement contribué
à l’urbanisation. Le même spécialiste, toutefois, admet que les villes yoruba
seraient une création spontanée et non autoritaire, qu’elles résulteraient d’un
processus organique de stratification sociale interne et non de l’adoption de
structures symboliques et politiques empruntées à l’extérieur. Seule une
étude archéologique systématique des sites appropriés de la région permettrait
de vérifier cette théorie. Quoi qu’il en soit, les régimes politiques dans le
développement desquels la notion de royauté divine a joué un rôle important
sont ceux de Benin et de Nri.
Aux yeux d’Allison, il y a un lien entre les sculptures en pierre du pays
yoruba et l’ art classique d’Ife, encore que le style de ces sculptures diffère
de celui des objets en laiton et en terre cuite d’Ife. On les trouve jusqu’à
100 kilomètres d’Ife dans la forêt yoruba centrale et à Esie, à 90 kilomètres
environ au nord d’Ife, au bord de la forêt, notamment dans deux villages
situés maintenant dans la savane où l’on compte au moins neuf sites32.
Dans les bosquets sacrés d’Ife, entre l’enceinte extérieure et l’enceinte
intérieure, on trouve des statues de granit ou de gneiss local de style naturaliste
qui représentent des personnages de type négroïde. Les plus intéressantes
sont les deux statues connues sous les noms d’ Idena et d’ Ore. Une
troisième statue en stéatite représente une femme agenouillée à l’écart dans
un bosquet voisin. Elles sont d’un style généralement comparable à celui de
certaines sculptures en bois yoruba modernes. Divers autres objets en pierre
sont groupés autour des deux figures de granit et dans d’autres clairières du
bosquet d’Ore.



Article 3.1.31 Benin, afrique ancienne, les fouilles
Les fouilles entreprises par Connah ont montré que les murs de Benin
sont un entrelacs de terrassements linéaires servant de délimitation et non
de fortification40. Elles donnent également à penser qu’à l’instar d’Ife,
la ville de Benin aurait pu être à l’origine un agrégat de petits groupes
vivant à proximité les uns des autres dans les clairières de la forêt. Chacun
de ces groupes jurait allégeance à l’oba ; il conservait néanmoins ses propres
terres ceintes d’un talus et d’un fossé. Benin était entourée par une
enceinte intérieure et une enceinte extérieure plus ancienne. Les fouilles
indiquent que l’enceinte intérieure a été construite seulement au XIVe
siècle et plus probablement au milieu du XVe siècle. Les coupes révèlent
qu’elle remplaçait d’autres structures et traversait d’autres terrassements
antérieurs41



Article 3.1.32 Igbo-Ukwu et le « royaume » nri, afrique de l'ouest, afrique ancienne et les bronzes
Les premiers bronzes nigérians ont été découverts dans le pays igbo à l’est
du Niger. Au cours de fouilles systématiques, une centaine de bronze d’aspects
différents ont été mis au jour à Igbo-Ukwu, petite ville du nord du
pays igbo, au sud-est du Nigéria et à Ezira, à 24 kilomètres à l’est d’Igbo-
Ukwu51.

On a notamment trouvé à Igbo-Ukwu et à Ezira des bronzes striés, divers
objets comme des cannes à pommeau sculpté en forme de tête, des figurines
humaines striées portant des bracelets de cheville, des défenses d’éléphant et
des statuettes en bronze représentant des mouches, des scarabées, des oeufs
de sauterelles (criquets ?), des têtes d’animaux (léopards, éléphants, béliers
et singes), des escargots et des pythons. Il y avait des milliers de fragments de
poteries, quelques pièces entières et une chambre mortuaire dont l’occupant
était enterré en position assise au milieu de riches offrandes, en particulier
des perles.

La plupart des bronzes d’Igbo-Ukwu sont de petite taille, à l’exception
de certains récipients de 40 centimètres environ de diamètre ; seuls quelquesuns
représentent des êtres humains : une tête à double face, un pendentif
en forme de visage, une statuette équestre et les figures ornant le devant
de deux autels.



Article 3.1.33 Les akwanshi, l'ethnie afrique du nord à afrique de l'ouest afrique ancienne
Dans la partie septentrionale de la vallée du fleuve Cross, à environ 500
kilomètres à l’est d’Ife, on trouve les traces d’un patrimoine artistique unique
en son genre, des sculptures de pierres dures. Ces sculptures connues
sous le nom d’akwanshi paraissent être l’oeuvre d’ancêtres d’un groupe restreint
de Bantu Ekoi vivant dans le Nord, à savoir les Nta, Nselle, Nnam,
Abanyom et Akagu.

S’il est vrai que dans les endroits d’Afrique de l’Ouest où existent des
roches appropriées, des blocs et des éclats de roche naturels ont souvent
été considérés comme des objets de culte, il n’en demeure pas moins qu’à
l’exception d’une demi-douzaine de cas en pays yoruba, la sculpture anthropomorphe
de pierres dures est limitée à une petite région de moins de 1 000
kilomètres carrés sur la rive droite du cours moyen du fleuve Cross. Cette
région se trouve dans l’angle ouvert formé par le fleuve Cross et l’un de ses
affluents, l’ Ewayon. C’est là qu’en 1961 et 1962, Allison a répertorié deux
cent quatre-vingt-quinze pierres façonnées de manière plus ou moins recherchée
et de facture anthropomorphe. Des amas de petites pierres sculptées,
généralement de forme cylindrique ou elliptique, ont également été découverts
en certains lieux d’implantation présents et passés dans la région67.

Allison a découvert les pierres sculptées dans trente-six sites principaux
sur des terres occupées par six sous-groupes ethniques ekoi autrefois autonomes,
et dans neuf autres sites où seize pierres ont été découvertes, soit
séparément, soit par groupes de deux.

Les groupes les plus nombreux et aussi les plus raffinés et les plus originaux
ont été recueillis sur les terres des Nta (50 pierres), des Nselle (90)
et des Nnam (94). On a également trouvé vingt-deux pierres dans trois sites
du pays abanyom et dix-neuf pierres dans trois sites du pays akagu, mais le
travail est de qualité inférieure et le style sans originalité. Les pierres nta,
nnam et les plus belles des pierres nselle sont sculptées dans du basalte. Les
pierres abanyom et akagu sont sculptées dans un calcaire coquilleux ; quelques
sculptures de calcaire ont également été découvertes dans des villages
occupés autrefois par des Nselle. Le calcaire est probablement plus facile
à travailler mais il présente un aspect extérieur rugueux et résiste mal aux
intempéries.

Les Nta et les Nselle désignent leurs pierres sous le nom d’akwanshi, ce
qui signifie « le mort enterré », alors que les Nnam et les autres peuples les
désignent simplement sous le nom d’atar, « pierres », ou d’ataptal, « longues
66. N. C. Neaher, 1979.
67. Voir p. Allison, 1968, 1976.
LA ZONE GUINÉENNE : PEUPLES ENTRE MONT CAMEROUN ET CÔTE D’IVOIRE
559
pierres ».

A l’heure actuelle, on distingue trois principaux styles : le style
nta est caractérisé par une figure cylindrique et l’existence d’un sillon
bien marqué entre la tête et le corps ; les Nnam choisissaient des blocs de
grande taille et couvraient leur surface de décorations abondantes et bien
exécutées ; les Nselle ont un style qui se rapproche de celui des Nta mais
ils produisent parfois des sculptures d’une grande originalité. Il est possible
également que ces styles aient une signification sur le plan chronologique.
Les peuples de culture akwanshi (y compris les Nde) emploient des
formes distinctes, mais apparentées, d’une langue ekoi-bantu68. A l’époque
qui a immédiatement précédé la colonisation, ils étaient divisés en deux
factions antagonistes qui éprouvent encore de l’hostilité l’une à l’égard de
l’autre. Dans des temps ethnographiques récents, les affaires de chaque
communauté étaient dirigées par les anciens sous les ordres desquels les
hommes jeunes étaient organisés en compagnies par classes d’âge.

 Il y avait aussi des ntoon ou chefs prêtres, dont les fonctions à l’époque récente
étaient principalement religieuses et cérémonielles. Les pouvoirs du ntoon
s’étendaient d’un seul village à l’ensemble du sous-groupe.



Article 3.1.34 Commerce primitif, afrique de l'ouest, afrique du V e siecle au Xi eme siecle
Cette section examine le degré de développement atteint par les populations
de cette région, notamment en ce qui concerne les célèbres sculptures
en terre cuite et en alliage de cuivre — qu’on fait généralement remonter
au Moyen Age —, les villes et les campagnes ainsi que les systèmes sociopolitiques
dans lesquels cet art s’est développé. Si les questions sont assez
précises, il n’en va malheureusement pas de même des réponses que nous
fournissent nos diverses sources.

Comme on l’a vu plus haut, la plupart des Akan, des Ewe et des
Gã-Adangme, les Yoruba, les Edo, les Igbo et autres groupes apparentés,
tels qu’on les connaît aujourd’hui, occupaient déjà aux XIe-XIIe siècles à
peu près les mêmes régions de basse Guinée qu’aujourd’hui, et sans doute
depuis longtemps. Les Yoruba, notamment, étaient déjà des citadins,
comme en témoignent les résultats des fouilles effectuées dans des villes
telles qu’Ife, Old Oyo et Ilesha69. Les Edo l’étaient aussi, ainsi que
le montrent les fouilles de Benin. D’autres, comme les Igbo-Ukwu au
Nigéria et les Bono Manso au Ghana, ont instauré des systèmes politiques
complexes.

Ces villes se distinguaient des autres agglomérations par leur taille relative,
leur composition, leur organisation sociale, leur structuration et leurs
fonctions. Elles étaient beaucoup plus fortement structurées autour d’un
noyau central et plus peuplées. Avec le temps, elles en vinrent à posséder
divers artisans spécialisés, occupés à plein temps ou presque à produire des
biens qui n’étaient pas uniquement destinés à la consommation locale. La
pratique de diverses industries, telles que le travail des métaux, la fabrication
de perles et la teinture, devint bientôt une caractéristique de bien des
villes d’Afrique occidentale. Nombre d’entre elles avaient de grands marchés
occupant une position stratégique et disposés à intervalles rapprochés
en fonction des ressources qui en faisaient la prospérité.
69. P. Ozanne, 1969.

LA ZONE GUINÉENNE : PEUPLES ENTRE MONT CAMEROUN ET CÔTE D’IVOIRE
561

De nombreuses villes d’Afrique de l’Ouest situées dans la zone forestière,
la savane soudanienne ou la steppe sahélienne (par exemple Ife, Benin,
Ushongo, Idah, Ugurugu au Nigéria ; Notse au Togo) avaient des murs ou
des fossés défensifs qui instauraient une frontière matérielle entre la ville
et la campagne. La taille et la complexité du système social, économique et
politique de certaines villes provoquèrent vite des clivages divers dans leur
population. Celle des villages était plus homogène, formant une communauté
agraire autour d’un chef unique assisté d’un conseil.

Le fait que ces peuples étaient parvenus à un seuil critique de connaissances
techniques permettant de faire subsister une population dense et
avaient atteint en matière d’organisation économique les niveaux de spécialisation
fonctionnelle décrits plus haut a dû favoriser l’instauration de
divers courants d’échanges commerciaux à longue distance. Du point de
vue archéologique, ce qu’il est probablement intéressant d’établir, ce n’est
pas tant la valeur d’échange de telle ou telle marchandise ni l’existence de
contacts commerciaux directs ou d’échanges peu structurés que la localisation
de la production et le caractère des lieux où elle est attestée (c’est-à-dire
l’analyse des lieux).

Dans beaucoup de communautés agraires primitives d’Afrique de
l’Ouest, des haches en pierre polie (appelée nyame akume au Ghana) étaient
commercialisées à des centaines de kilomètres à la ronde. Des haches de
pierre verte de la série Bibiani ont été trouvées dans une grande partie du
sud du Ghana. Les râpes en pierre de la culture kintampo, qui a livré les
plus anciennes traces de pratiques agricoles au Ghana autour de – 1500,
étaient faites de marne dolomitique manifestement acheminée sur de longues
distances, puisqu’on la trouve aussi bien dans les plaines d’Accra que
dans le nord du Ghana70. A Kumasi, Nunoo a découvert une « fabrique » de
haches en pierre sur les berges du Buruboro et du Wiwi71. Comme principaux
témoignages de cette activité, on trouve des ébauches de hache de pierre et
les stries laissées dans la roche d’affleurement par les opérations de meulage
et de polissage. Le rayon de distribution de ces haches n’a pas encore été
déterminé.

A Rim, près d’ Ouahigouya au Burkina Faso, on trouve des emplacements
de « fabriques » de haches remontant à la dernière période du Néolithique/
âge du fer ; le site semble avoir été un centre important, fournisseur de
régions où la matière première faisait défaut72.
De toute façon, la découverte de râpes ou de haches en roche verte à
des endroits extrêmement éloignés milite plus en faveur d’un commerce à
longue distance que d’un réseau d’échanges local.
Il existe aussi, datant de l’âge du fer, des traces d’un commerce local
de poteries au Ghana, mis en évidence par la présence, dans le fond archéologique,
de poteries d’argile étrangères à la région où les objets ont été
découverts. York a indiqué que plusieurs des remarquables poteries trouvées

70. C. Flight, 1967.
71. R. B. Nunoo, 1969.
72. B. W. Andah, 1973.
562
L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE

à New Buipe étaient faites d’argile provenant d’un rayon d’une centaine
de kilomètres autour du site. C’est le cas d’une poterie contenant une pâte
micacée qui a été trouvée à Begho73. Priddy a même fait état de distances plus
importantes, citant l’exemple d’objets originaires des hautes terres du Ghana
importés dans la région septentrionale où peu de poteries étaient fabriquées
localement74.

L’importance de ce commerce n’est peut-être pas seulement
de témoigner de contacts entre cultures au niveau régional ; il démontre aussi
que très peu de sociétés agricoles vivaient en autarcie complète. Selon cet
auteur, le début du commerce à longue distance en Afrique de l’Ouest est
inextricablement lié à l’exploitation des métaux et des gisements d’argile et
de pierre susmentionnés. En fait, il semble raisonnable de supposer l’existence,
dès les premiers temps de l’âge du fer, d’un réseau d’échanges commerciaux
lointains, vaste et complexe, rayonnant à partir de quelques points
centraux situés dans les diverses zones écologiques et reliant, d’une part, les
populations côtières et les communautés agricoles de l’intérieur et, d’autre
part, les populations du Sud et les communautés pastorales du Nord...




Article 3.1.35 La Sénégambie, afrique de l'ouest, afrique ancienne

Dans la région de Sénégambie, les recherches archéologiques ont montré
que la zone dioula-wolof de la basse Casamance était peuplée depuis le Ier
millénaire de l’ère chrétienne. Jusqu’à + 200, le peuplement était clairsemé
et composé de petits groupes campant sur de basses dunes de sable.
Linares de Sapir pense que ces peuples étaient venus de l’est, car
leur poterie se réclame des mêmes techniques décoratives, telles que les
lignes sinueuses gravées en creux, « que la poterie néolithique largement

26. W. L. d’Azevedo, 1962.
LES PEUPLES DE LA GUINÉE SUPÉRIEURE ENTRE CÔTE D’IVOIRE ET CASAMANCE
581
répandue du Cap-Vert au sud de l’Algérie et même au-delà en Afrique
centrale »27.

Ces habitants de la côte s’adaptèrent par la suite à la vie sur le littoral,
ainsi qu’en témoigne la présence de coquilles de mollusques. De Sapir émet
l’hypothèse qu’ils pratiquaient déjà à cette date la riziculture inondée (entre
– 200 et + 200)28.

Cette adaptation, nouvelle et radicale, fut le fait de nouveaux arrivants,
peut-être les ancêtres des Dioula, qui vinrent du Sud et délogèrent les
anciens occupants, dont le nombre était relativement faible.
Lors de la troisième grande phase d’occupation, le mouton et la chèvre
étaient domestiques ; la présence du bétail se maintenait tandis que le poisson
était une des bases de l’alimentation.

Durant la quatrième et dernière phase identifiée, deux nouvelles espèces
domestiques, le porc et le chien, faisaient leur apparition. La poterie
était en général la même que celle de la période précédente ; cependant,
les habitants ne fabriquaient plus alors de petits bols à couvercle, comme
c’est le cas encore aujourd’hui chez les Dioula. De Sapir croit trouver dans
le matériel archéologique, en particulier la poterie, l’indice que les Dioula
avaient fini par occuper toutes les vallées alluviales entre la Casamance et le
fleuve Sondrougou durant les trois dernières phases.

En dehors de la Casamance, l’embouchure du Sénégal, près de Saint-
Louis, et le delta du Sine-Saloum (Joal, Gandoul et Bandial) étaient également
habités à une date aussi ancienne, sinon plus. Sapir remarque que, si certains
tas d’ordures découverts dans ces estuaires appartiennent peut-être à la fin du
Néolithique, la plupart remontent au début de l’âge du fer et certains estuaires
étaient occupés à l’arrivée des Européens. A Dionevar, un tas d’ordures
complexe composé de coquillages contient plus de quarante couches. Des
fouilles récentes ont révélé des matériaux de l’âge du fer (fers de houe, grains
de collier, bracelets et poterie)29. Il existe en général un parallélisme entre les
céramiques de la Casamance et celles de la région de Saint-Louis.

En Casamance comme au Cap-Vert, les techniques décoratives attribuées
au Néolithique persistent au début de l’âge du fer. Les deux régions présentent
également de vagues ressemblances pour la forme des poteries (sphériques ou
ovoïdes de taille variable et jarres de taille moyenne au col évasé).
Les preuves linguistiques ne semblent pas confirmer la thèse selon
laquelle le groupe dioula serait venu de l’est. Elles situeraient plutôt le centre
originel de dispersion des Dioula vers le sud, dans la région côtière de
la Guinée-Bissau, où l’on trouve les Mandyak et les Balante, deux groupes
linguistiquement apparentés aux Dioula. Comme les Dioula, ces peuples
pratiquent la riziculture inondée et utilisent l’araire, le kayando.


27. O. Linares de Sapir, 1971 ; voir également Unesco, Histoire générale de l’Afrique, vol. II,
chap. 24.
28. D’après A. Portères (1950), la Sénégambie fut le deuxième centre de propagation de l’Oryza
glaberrima (le riz ouest-africain).
29. C. Descamps, G. Thilmans et Y. Thommeret, 1974 ; G. Thilmans et C. Descamps
(à paraître).
582
L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE



 D’un point de vue archéologique, cette thèse est également douteuse, car la pratique du
ramassage des coquillages, la poterie à décor de coquillages et la présence de
résidus de poisson lors de la deuxième phase d’occupation indiquent que ces
peuples sont venus de la côte et non de l’intérieur des terres à l’est.
Vers + 300, les Dioula exploitaient la faune abondante des canaux et
des marigots à mangrove et pratiquaient probablement aussi l’agriculture
— peut-être un stade avancé de la culture du riz.

 Bien des traits distinctifs de la culture dioula étaient déjà présents à partir de la deuxième période
d’occupation décelable. Les groupes vivaient sur des dunes de sable dans
les vallées alluviales ou à proximité ; comme ils le font de nos jours, ils déposaient
leurs ordures à des endroits déterminés. Les tas d’ordures contiennent
des fragments de poterie et d’autres déchets comparables à ceux de la culture
matérielle des Dioula d’aujourd’hui. On ignore si les Dioula enterraient des
poteries avec leurs morts, car aucune sépulture n’a été trouvée sur ces sites
ou à proximité.

Depuis quatre-vingts ans environ, on a découvert dans la région de
Sénégambie plusieurs grands ensembles de cercles de pierres (mégalithes)
au nord du fleuve Gambie, dans une zone s’étendant sur plus de 30 000
kilomètres carrés, à partir de Fara-fenni, environ à 360 kilomètres de l’embouchure
du fleuve, jusqu’à un point aussi éloigné à l’est que Tambacounda
au Sénégal (fig. 16.2 et 16.4). Les pierres étaient généralement extraites des
basses collines latéritiques qui parsèment cette région de savane. Les plus
anciens cercles découverts se composent de pierres dressées et d’alignements
de blocs latéritiques dont le nombre varie entre huit et vingt-quatre
et dont la hauteur atteint 4 mètres.

A Dialloumbéré, un groupe, peut-être le plus vaste connu jusqu’à présent, comprend plus de cinquante-quatre
cercles, le diamètre de chaque cercle atteignant 8 mètres. Mais le diamètre
intérieur des cercles varie en fonction de la taille et du nombre des pierres ;
et, généralement, les cercles sont groupés par deux ou trois. L’intérieur de
certains cercles est plat ; dans d’autres cas, il est creusé, mais le plus souvent
il est légèrement surélevé. Les pierres composant un cercle sont toutes de
la même taille — généralement comprise entre 1 et 2 mètres de haut. Les
pierres ont habituellement la forme de piliers arrondis.

Dans la plupart des cas, deux pierres orientées exactement à l’est accompagnent le cercle et
on trouve parfois de grandes pierres taillées en forme de Y30. Les travaux
archéologiques ont montré que ces monuments sont des champs funéraires.
Il semble que ces cercles de pierres aient été à l’origine beaucoup plus élevés
et recouverts de sable et de latérite, et que les rangées de cercles juxtaposés
étaient des nécropoles de dynasties de rois ou de prêtres, tandis que les cercles
plus modestes étaient ceux de chefs ou de prêtres locaux. On pourrait
également supposer que l’orientation vers l’est des pierres en forme de Y et
des paires de piliers isolés serait l’indice d’un culte du soleil.
Les poteries extraites de ces mégalithes semblent du même type que
les matériaux découverts dans les tumuli des Rao, des Sine et des régions

30. G. Thilmans, C. Descamps et B. Khayat, 1980.
LES PEUPLES DE LA GUINÉE SUPÉRIEURE ENTRE CÔTE D’IVOIRE ET CASAMANCE
583

sahéliennes du Sénégal31.

Bien que les cercles aient été antérieurement datés du XIVe siècle32, les nouvelles fouilles menées par l’Université de Dakar dans
la région du Sine-Saloum les font remonter aux environs de + 100033.
A ce jour, plus de quatre mille tertres ont été découverts, certains atteignant
5 mètres de haut et 40 mètres de diamètre. Ceux qui ont fait l’objet
de fouilles ont livré de nombreuses sépultures ; à Dioron Boumak, on en
comptait quarante et un34. Parmi les objets funéraires mis au jour à profusion,
on a trouvé des grains de collier d’or et de cornaline, des armes en fer, des
ornements en or et en cuivre et, dans une tombe, un pectoral en or. On peut
faire remonter l’apparition des objets en métal (ornements et autres objets
funéraires) dans cette région à une période allant du IVe au VIe siècle de l’ère
chrétienne. Les grains de collier de cornaline, cependant, proviennent de
sites datant d’avant le XIe siècle et sont une preuve de la diffusion de cette
matière, probablement en provenance de la vallée du Nil.

D’autres tertres, recélant autant de richesses, ont fait l’objet de fouilles
dans la haute vallée du Niger, principalement au-dessous de Ségou. A Kūgha,
un tertre accompagné de pierres dressées a été daté des environs de + 100035.
Cette richesse s’explique presque certainement par le contrôle des ressources
minérales et les possibilités agricoles du delta du haut Niger.

Il ressort clairement de ce qui précède qu’il y avait des contacts et des
rapports importants entre le Soudan occidental et la Sénégambie pendant
cette ère de bâtisseurs de mégalithes. Le géographe arabe al-Bakrī36 décrit
l’enterrement d’un roi du Ghana au XIe siècle qui, à certains égards, ressemble
aux enterrements de Sénégambie. Pour certains historiens modernes, ces
données, ainsi que les datations approximatives des sépultures faites précédemment,
indiquent une migration (un mouvement des Soninke n’étant pas
exclu) du siège de l’État du Ghana au Soudan occidental.

Sur la foi des données disponibles, on est enclin à penser que les mégalithes et les réalisations
socioculturelles connexes étaient l’oeuvre des ancêtres des peuples qui vivent
aujourd’hui dans la région — principalement les Manden, Wolof et Fulbe.
Dans l’état actuel des connaissances, les Dioula sont le seul peuple dont
on sache qu’il a vécu dans la région à l’époque de l’édification des cercles.

Cependant, le fait que la poterie trouvée dans certains ensembles (Wassu
par exemple) diffère considérablement de celle découverte dans d’autres
(comme Fara-fenni) pourrait indiquer que ces sépultures ont été édifiées par
un grand nombre de groupes ethniques ayant en commun la même culture.
De plus, la diversité des styles de taille de la pierre amène à penser qu’il y a
eu évolution sur une longue période.



article 3.1.36 Guinée, Sierra Leone, Libéria, afrique du Ve siecle aux Xi esiecle, afrique de l'ouest
En Sierra Leone, l’homme semble avoir trouvé sans difficulté un accès aux
grottes et cavernes situées dans les régions de savane boisée, en particulier
les hautes terres du Nord-Est. Il occupe depuis une date très reculée, parfois
bien antérieure à la fin de l’âge de la pierre, des grottes et des cavernes
comme celles de Kamabai, Yagala, Kabala, Kakoya, Yengema et Bunumbu.
Les fouilles menées à Kamabai et Yagala (des abris rocheux situés à moins
de 320 kilomètres au nord de Cape Mount) par Atherton, et à Yengema par
Coon ont révélé dans leurs couches supérieures l’usage du fer remontant
au VIIe ou au VIIIe siècle, bien que les outils de pierre continuent d’être
utilisés jusqu’au XIVe siècle et au-delà37. A partir du Néolithique, l’alimentation
des peuples de cette région doit avoir été fondée sur l’huile de palme,
la caroube, l’igname, le gibier, le poisson, le miel et les baies. On trouve
de vastes sites de fonderie dans le nord-est de la Sierra Leone, en pays
koranko ; malheureusement, ils ne sont pas datés.
Les deux niveaux les plus récents (3 et 4) de Kamabai ont été datés du
VIe -IXe et du VIe -X siècle.

Les poteries de ces niveaux, en particulier celles ornées de motifs triangulaires en chevrons, différaient de celles découvertes
dans des sites moins importants aux environs de Koidu38 et au nord-est
du pays bo39. A l’âge du fer succéda, du moins au nord-est du pays bo,
une tradition baptisée par Hill « Sefadu-Tankoro » et qui se caractérisait
par le travail du fer (fragments de scories et de tuyère). Sur un site, on a
découvert un creuset partiellement fondu et un moule ayant apparemment
servi au coulage du cuivre à la cire perdue. Des objets de fer associés à des
débris d’outils de pierre ont été trouvés dans l’un de ces sites, qui pourrait
être, selon Hill, un dépôt rituel accumulé pendant une très courte période.
Quelques sites ne contenant pas de céramiques et des dépôts dispersés
d’outils de pierre ont également fait supposer que des industries d’un type
voisin ou même semblable à celui des couches moyennes et inférieures de
la grotte de Yengema étaient répandues dans toute la province de l’Est et
du Sud40.

Il est indéniable que des contacts ont existé entre les peuples de la forêt
et de la savane de ce secteur de la haute Guinée depuis une date très reculée.
Le commerce jouait un rôle particulièrement important comme moyen
de contact et d’influence réciproque. Dans la zone des rivières du Nord, on
échangeait de la soie, du coton et un peu d’or contre des huîtres (par exemple
aux alentours de la Scarcies, de la Mellacourie, etc.).

Cependant, contrairement à l’opinion de certains auteurs, il existe des indices de civilisations
florissantes depuis une date très ancienne dans les zones forestières, entre
autres les images d’ancêtres en stéatite de la Sierra Leone et du Libéria,
37. J. H. Atherton, 1972 ; C. Coon, 1968.
38. P. Ozanne, 1966, p. 15.
39. M. H. Hill, 1970.
40. Ibid.




connues sous le nom de nomoli, ou pomdo41 et les mégalithes déjà évoqués
plus haut, mais qui existent également de la Guinée à la Sierra Leone et au
Libéria. Selon certains historiens, ces deux traditions seraient approximativement
contemporaines de l’introduction du fer, laissant entendre que ces
traditions et le fer étaient apportés à ces zones forestières de l’extérieur42.
Certaines traditions d’aujourd’hui en poterie (les vases sphériques au
col étroit et au goulot évasé fabriqués de nos jours dans le nord de la Sierra
Leone, par exemple) semblent renouer avec celles remontant au Néolithique
et sont proches de celles du Fouta Djalon.

Que la poterie et le travail du fer aient été ou non apportés de l’extérieur
dans la zone forestière, la région située entre le Sénégal et la Côte d’Ivoire
présentait les signes d’une organisation étatique complexe bien avant l’apparition
des sources écrites. Et ces formes d’organisation avaient des caractères
originaux par rapport à la civilisation du moyen Niger.
Dans la forêt tropicale du Libéria, la poterie du premier âge du fer présente
des traits de ressemblance avec l’âge du fer du Zimbabwe au début du
Ier millénaire de l’ère chrétienne43.

Les vestiges comprennent des poteries à colombin, des jarres cordées et imprimées en creux, des récipients de forme
carénée, des huttes de perches et de torchis et des plates-formes légèrement
surélevées, des scories laissées par la fonte du fer, des symboles du culte de
la fertilité — figurines d’argile représentant des femmes et du bétail —, des
grains de collier en coquille d’oeuf d’autruche et des objets de bronze et de
cuivre. Les trois derniers groupes d’objets n’ont pas encore été retrouvés sur
les sites du Libéria.

La poterie du Libéria présente également des ressemblances frappantes
avec celle du début de l’âge du fer dans d’autres régions de l’Afrique occidentale.
Ainsi, les vases imprimés en creux trouvés au Mali, au Sénégal et
au Ghana montrent des traits de ressemblance avec les formes et les types
de poteries équivalents, par leurs motifs ondulés et dentelés et par d’autres
éléments formels.

Les poteries retrouvées au Libéria appartiennent à des groupes distincts
qui paraissent relever de l’histoire culturelle. Du point de vue ethnographique,
les poteries manden-lomo-kpelle-mano sont suffisamment ressemblantes
pour constituer une sous-tradition de familles apparentées. Elles forment
en effet un continuum de caractères qui vont des plus variés et des plus
complexes dans les produits manden, au plus simple dans ceux des Mano. La
forme et le décor des vases atteignent la plus grande variété et la plus grande
complexité chez les Manden ; ils sont les moins variés et les moins complexes
chez les Mano. De fait, les poteries lomo-kpelle-mano sont beaucoup moins
complexes. Selon Orr, ce phénomène s’explique par la culture plus raffinée
des Manden du noyau mande par rapport aux autres, dits Manden de la
périphérie44.

41. J. H. Atherton et M. Kalous, 1970.
42. A. P. Kup, 1975.
43. K. G. Orr, 1971 -1972, p. 77.
44. Ibid.
586
L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE

Les céramiques bofota, samquelle I et gbanshay semblent plus proches
des poteries des Manden de la périphérie et, selon Orr, elles sont indubitablement
plus anciennes, bien qu’il ait établi une classification des styles pour
déterminer leur date exacte.

Les exemples connus de pomtan et de nomoli, noms généralement donnés
à des pierres sculptées d’une grande variété, se comptent par milliers
et ont été découverts dans une zone s’étendant de l’île Sherbro jusqu’au
pays kisi en Guinée, à près de 350 kilomètres plus au nord, et de l’ouest du
Libéria au pays temne, à 220 kilomètres environ en direction de l’ouest. Les
sculptures paraissent plus ou moins régulièrement réparties sur toute cette
zone, bien qu’il existe de grandes différences de style entre les pomtan (au
singulier : pomda) des Kisi et les nomoli découverts en Sierra Leone. Le terrain
est couvert d’une forêt très dense et peuplé d’agriculteurs qui cultivent
principalement le riz, mais appartiennent à deux groupes linguistiques. Les
Kisi au nord et les Boulom-Sherbro sur la côte parlent des langues du même
groupe, mais radicalement différentes des Manden et des Kono occupant le
territoire qui les sépare.

Outre leur nombre et leur large distribution, les nomoli et les pomtan
présentent l’avantage d’être relativement petits et faciles à transporter ;
ils ont donc pu être étudiés depuis très longtemps dans les collections
européennes.


Bien que l’opinion générale refuse aux Manden le privilège d’avoir exécuté
ces figures de pierre, du fait de leur arrivée jugée tardive, Atherton et
Kalous soutiennent la thèse contraire. Ils sont convaincus que les Manden
sont issus du croisement d’une population aborigène plus ancienne et d’un
élément mandingue plus récent. Selon eux, les nomoli sont l’oeuvre d’un
groupe aborigène connu des premiers visiteurs sous le nom de Sapes (et
comprenant des peuples de la côte apparentés entre eux comme les Sherbro).
Entre autres preuves à l’appui de leur thèse, ils mentionnent les nomoli
représentant les grosses têtes à longues moustaches tombantes caractéristiques
des Manden du Nord45.


En revanche, Person déduit de l’étude des traditions locales, des noms
de lieux et des plus anciennes chroniques européennes que la zone où l’on
retrouve les nomoli avait été autrefois entièrement occupée par des peuples
du groupe linguistique ouest-atlantique46. Cependant, tous les indices dont
nous disposons montrent que la date à laquelle il situe le déplacement des
Manden vers leur localisation actuelle, plus au sud, c’est-à-dire il y a quatre
siècles, est beaucoup trop récente.

Il semble, par exemple, que sur les pentes
boisées les plus reculées du bassin d’alimentation du Niger, les Kisi, malgré
leur origine ethnique très mélangée, ont préservé non seulement leur langue,
mais une grande partie de leurs traditions culturelles, y compris celle de la
sculpture sur pierre, qui se maintient encore de nos jours sous une forme
moins raffinée. Les découvertes archéologiques récentes en Sierra Leone,
qui montrent une culture utilisant le métal, possédant une tradition de


45. J. H. Atherton et M. Kalous, 1970, p. 307.
46. Y. Person, 1972.
LES PEUPLES DE LA GUINÉE SUPÉRIEURE ENTRE CÔTE D’IVOIRE ET CASAMANCE
587


poterie originale et répandue dans toute la région entre le VIe et le VIIe siècle,
permettent également de supposer certaines parentés entre cette culture du
fer et la tradition nomoli.
En se fondant sur les ressemblances de styles, Atherton et Kalous affirment
que les premiers nomoli ont dû être des imitations de figurines d’argile
du Soudan occidental. Selon eux, la tradition des nomoli serait venue du
Soudan occidental à la même date que la première apparition de certaines
poteries caractéristiques, ainsi que du fer à Kamabai — c’est-à-dire entre le
VIe et le VIIe siècle47.

S’il est parfaitement possible que les pierres sculptées
aient été exécutées au début de l’âge du fer, ces auteurs n’apportent aucune
preuve que la connaissance de cette technique ait été un apport du Soudan
occidental au nord. En fait, ils paraissent ne tenir aucun compte du fait que
des bois sculptés très semblables aux objets de pierre (et non pas de figurines
d’argile) ont été trouvés dans la région, et que l’on peut avoir acquis la
connaissance de la sculpture sur pierre en travaillant d’abord le bois. L’idée
d’un apport extérieur apparaît également très douteuse du fait, entre autres,
que cette tradition porte uniquement sur le travail de la pierre et non de
l’argile et que les sculptures présentent une très grande variété de styles.
En tout état de cause, si cette tradition est issue du travail de l’argile, il semble
pour le moins curieux qu’aucune figurine d’argile (terre cuite) n’ait été
découverte sur les mêmes sites, alors que les populations locales utilisaient
l’argile pour la poterie.

Allison fait remarquer que la majorité des sculptures sont taillées dans
le mica ou la stéatite, un nombre moindre dans le schiste et l’amphibolite, et
quelques-une dans des roches dures comme le granit, la dolérite et le grès48.
Vu le nombre considérable de ces sculptures, il paraît raisonnable de supposer
qu’elles étaient habituellement exécutées sur place ou le plus près possible
des sources de matières premières. L’abondance des vestiges, leur très large
distribution, l’utilisation de la pierre et du bois, et non de l’argile, et la grande
diversité des styles, tout indique qu’il s’agit d’une tradition endogène plutôt
que d’une tradition importée de l’étranger, qui a prospéré sous ces diverses
formes, essentiellement en fonction des pressions et des différences culturelles
et écologiques locales.

Si les premiers nomoli avaient été faits à l’imitation des figurines d’argile du Soudan occidental, comme le soutiennent Atherton
et Kalous, il est très surprenant que les habitants de la forêt n’aient jamais
tenté de façonner eux-mêmes ces objets en argile, ce qui aurait été, à tous
les égards, plus facile et du moins possible, étant donné qu’ils disposaient
d’argile et s’en servaient pour faire des pots. Il est également surprenant que
ces peuples, si doués dans l’imitation d’autrui, qui, non seulement ont appris
si vite, mais ont vite traduit la leçon nouvellement apprise dans plusieurs
idiomes et matériaux locaux, aient été pourtant incapables de découvrir par
eux-mêmes les possibilités offertes par ces matières premières existant en
abondance, mais aient dû attendre l’arrivée d’une ou deux figurines d’argile

47. J. H. Atherton et M. Kalous, 1970, p. 312.
48. P. Allison, 1968, p. 37.
588
L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE

pour voir s’ouvrir la boîte de Pandore. Dans l’état actuel des connaissances,
non seulement il est plus logique d’admettre que les nomoli ont été, dans une
grande mesure, une création indépendante d’un peuple qui vivait dans la
région depuis très longtemps, mais il faut envisager sérieusement la possibilité
que cet art ou tradition technique ait été exporté vers le nord à partir du
sud. En fait, ce n’est peut-être pas par hasard que la tradition de la sculpture
sur pierre se retrouve dans diverses autres parties de la région guinéenne,
comme les Esie en pays yoruba et les Akwanshi chez les Ekoi de la région de
la Cross River.

De même, la datation contredit l’idée selon laquelle la technique des
nomoli serait venue de la zone soudanaise par le moyen indirect de la terre
cuite. Lors des fouilles archéologiques de Jenné-Jeno, dans le delta intérieur
du Niger, une statuette de terre cuite a été découverte sur un site archéologique
bien connu et daté entre 1000 et 130049. Si cette date marque le début
de cette tradition artistique dans la région, elle est beaucoup plus tardive que
celle du début de la tradition des nomoli en Sierra Leone, qui est située par
recoupement entre le VIe et le VIIe siècle.

La grande majorité des sculptures de tous types représentent des formes
humaines mâles, bien que les parties génitales soient rarement représentées.
Un nomoli type mesure généralement de six à huit pouces de haut, et un
pomda de trois à six pouces, bien que quelques spécimens de plus de douze
pouces de haut aient été retrouvés dans tous les secteurs de la région. Les
pomtan sont habituellement de forme cylindrique et se composent pour l’essentiel
d’un cylindre surmonté d’une tête sphérique sans traits marqués, ce
qui a inévitablement conduit à les décrire comme des objets phalliques.
A partir de cette forme stylisée et simplifiée, les sculptures ont évolué vers
une représentation complète du corps humain. A l’imitation des Akwanshi
beaucoup plus grands de la Cross River, les traits du visage sont gravés sur la
tête et des bras en bas-relief sont ajoutés au corps50. Quelques stylisations de
corps féminins aux formes protubérantes apparaissent également. Enfin, nous
trouvons des formes humaines des deux sexes bien sculptées, mais les mâles
restent plus nombreux. Elles font preuve d’un raffinement extrême dans le
détail des coiffures, de l’arrangement des cheveux, des parures de perles et
des cicatrices ornementales.

Les statuettes masculines sont souvent barbues et certaines ont des nez recourbés, les dents découvertes et un bâton ou une
arme dans les mains. Préservant la forme cylindrique caractéristique des
pomtan, nous trouvons quelques groupes dans lesquels un grand personnage
central est entouré d’une série de silhouettes plus petites. Ces statues et ces
groupes plus élaborés apparaissent rarement dans les collections rassemblées
chez les Kisi de Guinée et sont probablement tous originaires du pays des
Kisi du Sud en Sierra Leone et du pays kono qui a des frontières communes
avec les Kisi et les Manden.

La croyance populaire dans la région est que ces sculptures sont d’origine
divine, bien que les anciens Kisi admettent qu’elles ont été exécutées par
49. R. J. McIntosh et S. K. McIntosh, 1979, p. 51 -53.
50. Voir le chapitre 17 ci-dessus.
LES PEUPLES DE LA GUINÉE SUPÉRIEURE ENTRE CÔTE D’IVOIRE ET CASAMANCE
589

leurs ancêtres à une époque très lointaine et sont toujours la manifestation
de quelque ancêtre. En revanche, il est caractéristique que chez les Manden
les nomoli soient associés aux anciens possesseurs de la terre, et non à leurs
propres ancêtres. Ceux qui sont découverts sont placés sur un autel au milieu
des champs, où leur présence garantit une bonne récolte de riz, comme le
veut la croyance.

En fait, les données linguistiques semblent suggérer que, depuis deux
mille cinq cents ans environ, le sud de la Sierra Leone, le nord du Libéria et
une partie de la Guinée voisine ont été occupés par des peuples de langue
mel, dont l’expansion s’est probablement faite au détriment de peuples de
langue kwa. Vers la même époque, les langues manden s’étendaient et se
différenciaient à partir d’un foyer situé dans la région de la frontière entre le
Libéria et la Guinée. Une des branches des ancêtres des Manden dont sont
issus les Kono-Vaï, les Koranko, les Malinke et autres, a essaimé vers le nord
et a fini par se répandre largement au Soudan.

 Pour finir, la branche konovaï est descendue vers le sud-ouest, séparant les Kisi et les Gola des autres
peuples de langue mel. Par la suite, à une date très récente, un autre groupe
manden, déjà intérieurement divisé, s’est dirigé vers le nord-ouest, coupant
les Kisi des Gola, s’ils ne l’étaient pas déjà, et franchissant la barrière établie
par les Kono-Vaï. Cette poussée vers le nord-ouest des Manden (connus sous
le nom de Manden-Loko) fut ensuite rompue par l’expansion vers l’est des
peuples de langue temne au nord de la région51. Hill a émis l’hypothèse que
l’apparition de la tradition archéologique sefadu-tankoro serait associée à
l’expansion vers le sud-ouest des Kono-Vaï52. Mais cette hypothèse néglige
une importante question : pourquoi une expansion linguistique, celle des
Kono-Vaï, serait-elle visible, alors qu’une autre, parfaitement similaire, celle
des Manden-Loka, ne l’est pas ?

Il existe peu de données permettant d’établir une liaison directe entre
le mouvement vers la côte des Vaï (du nord-ouest du Libéria qui parlent une
langue manden du nord) et celui des Ligbi vers l’est de la Côte d’Ivoire,
malgré les ressemblances linguistiques.

Il est plus probable que les Vaï ont pénétré dans la Sierra Leone actuelle en compagnie des Kono. Les traditions
selon lesquelles les Kono auraient été laissés en arrière semblent prêter à
confusion : il est plus vraisemblable que les Kono, les Vaï et les groupes parlant
la langue dama aujourd’hui disparue aient formé une bande continue
de l’est de la Sierra Leone à la mer, séparant les Gola et les Kisi des autres
peuples de langue mel. Plus tard (peut-être avant le milieu du XVIIe siècle),
cette bande doit avoir été coupée par le mouvement vers l’ouest des peuples
manden du Sud-Ouest.

La « migration » des Vaï n’a pas nécessairement pris la forme d’un exode
massif ou d’une conquête. Il s’agissait plus probablement de l’ouverture progressive
de voies de commerce, quelques marchands de langue manden du
Nord étant installés sur la côte et un plus grand nombre transportant du sel,
du poisson séché et d’autres denrées de la côte à la boucle du Niger.


51. P. E. H. Hair, 1968a, 1968b, 1974.
52. M. H. Hill, 1972, p. 1 -2.
590
L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE

Bien que ces voies commerciales aient finalement été plus ou moins interrompues, la
langue vaï s’est maintenue près de la côte du fait de son importance pour le
commerce et des liens avec les Manden qui n’avaient jamais été totalement
rompus.

Convaincu également que le sel et le poisson jouaient un rôle prédominant
dans le commerce à grande distance bien avant l’arrivée des Européens,
Hill en déduit que : l’expansion des Manden dans la zone forestière, puis
jusqu’à la côte, était liée à l’ouverture de routes commerciales ; ces routes
commerciales elles-mêmes étaient liées à l’accroissement de la population
dans la zone concernée (et réciproquement ?) ; l’accroissement de la population
fournissait la base nécessaire à la mise en place de systèmes politiques
plus complexes, adaptés à une population foncièrement tributaire du commerce
extérieur et probablement conçus sur le modèle de ceux du Soudan
occidental ; le prestige de la langue manden, langue des marchands ou des
souverains — ou des deux à la fois — a contribué à l’effacement d’une ou
plusieurs langues mel, probablement préexistantes, devant une forme
ancienne de la langue kono-dama-vaï53.


Selon de récents travaux de recherche, les Manden du Nord ne sont
pas arrivés soudainement dans les régions forestières, mais progressivement
et par petits groupes, ni aussi récemment qu’on le croyait auparavant. On
reconnaît également le rôle du commerce à longue distance, qui a stimulé
les grandes transformations sociopolitiques, de même que l’influence probablement
exercée par les agents de ce commerce — autrement dit les Vaï.
On admet désormais la possibilité d’une arrivée des Vaï en Sierra Leone
plusieurs siècles avant la date de 1455 avancée par Y. Person54.

Les données linguistiques proposent, à cet égard, quelques indications intéressantes.
Jones indique que les Kono et les Vaï semblent avoir emprunté certains
mots aux langues manden du Sud-Ouest (par exemple, les termes désignant
le poisson, la volaille, le canoé, le campêche, le coton et le fer), dont quelques-
uns se retrouvent dans les langues mel et manden du Sud-Ouest, mais
pas dans le manden (comme court, variole) et un au moins n’existe qu’en kisi
(éléphant). Ces emprunts pourraient avoir une signification culturelle — ils
impliqueraient alors que le développement de la civilisation kono-vaï a été
un processus très lent bénéficiant d’apports venus de diverses directions à
différentes époques55.


De ce point de vue, l’image donnée par Person du mouvement ayant
amené les Vaï et les Kono dans leur pays actuel, celle d’une simple incursion
rapide remontant au XVe ou au XVIe siècle, n’est pas tout à fait convaincante,
car des processus historiques qui ont duré des siècles ou des décennies ne
peuvent guère être ramenés à une seule bataille ou à l’action d’un chef unique
; de même, l’ouverture de nouvelles voies commerciales se fait de façon
progressive et non par une soudaine conquête militaire.
Ce qui nous intéresse davantage, ce sont les causes politiques et économiques
ayant entraîné des mouvements prolongés pendant des siècles.

 Il
53. Ibid.
54. Y. Person, 1971.
55. A. Jones, 1981.
LES PEUPLES DE LA GUINÉE SUPÉRIEURE ENTRE CÔTE D’IVOIRE ET CASAMANCE
591

en est résulté une modification de la physionomie des populations par les
intermariages, la transformation des structures sociales et l’extension ou la
régression des langues. Bien des événements décrits par Person, y compris
l’arrivée des Vaï, se sont probablement produits des siècles plus tôt et à un
rythme beaucoup plus lent.

Selon Jones, le nombre d’utilisateurs de la langue vaï a été accru par les
intermariages dans la population autochtone, non seulement les groupes de
langue mel, mais aussi ceux de langue dio qui, d’après les sources du XIXe
siècle, occupaient autrefois une zone beaucoup plus vaste sur la côte. Les Vaï
cessaient ainsi d’être considérés comme de parfaits étrangers56.

Les traditions qui parlent de migrations, de conquête et d’expansion territoriale
s’éclaircissent si nous les traduisons en termes de voies commerciales
(parfois peut-être ouvertes et défendues par des actions militaires).

Outre un petit noyau de Vaï sur la côte, on trouvait probablement un grand nombre de
gens parlant le vaï ou une langue apparentée, qui parcouraient les couloirs
reliant le pays manden à la côte. Il existait peut-être quelques établissements
formant des « noeuds » le long de ces couloirs ; mais il est peu probable qu’ils
aient été établis sur des territoires étendus.

En ce qui concerne les champs de recherche de nature à fournir de
nouveaux indices sur les origines des Vaï, Jones remarque à juste titre que si
d’autres sources écrites des XVIe et XVIIe siècles sont découvertes, il est peu
probable qu’elles nous apportent beaucoup d’éléments nouveaux sur le sujet.
Il pense que les traductions orales pourraient être utiles, par exemple celles
de l’est de la Sierra Leone et du nord-ouest du Libéria. Il met à part le facteur
kamara comme méritant des recherches plus approfondies ; et sur un plan plus
général, il remarque à juste titre qu’il serait utile de savoir dans quelle mesure
l’utilisation de noms manden par des groupes non manden est répandue dans
certaines zones. A cela est associée la nécessité de travaux socio-anthropologiques,
qui pourraient indiquer dans quelle mesure les Vaï ont conservé les
caractéristiques des Manden dans le domaine social et culturel.

Jusqu’à présent, il n’y a guère eu de recherches archéologiques dans la
zone vaï. Si les données fournies par Hill sur l’apport d’une poterie originale
et d’un nouveau mode d’implantation des villages au nord de la zone vaï
sont confirmées57 cette découverte risque d’avoir des répercussions sur les
théories concernant l’origine des Vaï, bien qu’il soit dangereux de tracer des
56. Ibid., p. 162. Jones fait également remarquer qu’on n’a jamais expliqué de façon satisfaisante
pourquoi les langues manden du Nord sont si souvent utilisées pour le commerce, encore que
cela puisse être lié à leur simplicité grammaticale. Mais ce qu’il convient de souligner, c’est que
le vaï a été adopté comme langue du commerce et que cela a d’importantes incidences sur le
plan historique. Jones fait observer que l’adoption du vaï comme langue du commerce semble
impliquer l’existence d’un marché pour les biens proposés par les groupes parlant cette langue.
Il se peut que les non-Vaï aient été disposés à accepter le vaï comme lingua franca parce qu’il
représentait pour eux une civilisation « supérieure ». Peut-être le vaï n’avait-il pas d’aussi fortes
connotations ethniques que d’autres langues. Il est même concevable que la diffusion du vaï ait
été favorisée par celle des maladies apportées par les groupes parlant cette langue, hypothèse qui
a été avancée dans le cas de l’expansion bantu. Mais il n’y a pour l’instant guère de donnée qui
permette de vérifier cette hypothèse.


57. M. H. Hill, 1972, p. 1 -2.
592
L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE


frontières en se fondant sur un simple style de poterie. Les sites de certaines
implantations sur la côte sont indiqués sur les cartes du début du XVIIe siècle,
et une investigation mériterait d’être faite, ne serait-ce que pour déterminer
approximativement leur étendue. Davantage de travail doit être fait sur les
nomoli, et il est essentiel de recueillir des données sur les premières utilisations
du fer dans la région.
Cependant, une des principales contributions doit venir des linguistes.
Au cours des quinze dernières années, de nombreux progrès ont été
faits dans la classification des langues dans cette région en « groupes » ou
« branches ». Il est à espérer que les chercheurs s’attacheront maintenant à
combler les lacunes entre ces groupes et à découvrir les points communs
entre certaines langues relevant de groupes différents. Tant que ce travail
n’aura pas été fait, il sera impossible de définir exactement la « différence »
entre le manden, par exemple, et le vaï ou le krim. Les mots d’emprunt
présentent un champ particulièrement prometteur pour des recherches
ultérieures. La comparaison des dialectes qui composent le manden, le vaï,
le krim et le gola serait aussi révélatrice. Enfin, il serait peut-être également
possible de proposer une explication linguistique à la discordance
apparente entre la répartition actuelle des groupes de langue mel et des
noms de rivières commençant par Ma.
Il apparaît donc qu’il y a eu très tôt des contacts entre les peuples de la
forêt du Soudan et de Guinée, ce qui a entraîné une certaine migration de
peuples soudanais tels que les Soninke et les Manden vers le sud et l’est et
leur pénétration dans certaines parties des basses plaines forestières. Il est
cependant très douteux qu’ils se soient déplacés en nombre suffisant pour
supplanter les populations indigènes. En fait, dans le cas le plus fréquent,
les indigènes n’étaient pas de simples pêcheurs ou chasseurs-cueilleurs kwa,
comme on l’a souvent supposé. Il n’est pas vrai non plus que les indigènes
et les immigrants soient restés habituellement dans un état de stagnation
culturelle ou même de décadence, du fait de l’isolement et des conditions
écologiques défavorables, comme le laisse entendre Murdock58. L’analyse
historique révèle plutôt une interaction dynamique permanente entre les
groupes habitant la région, entraînant une évolution régionale originale.
Il existait un certain rapport entre la souche ethnique, l’affiliation linguistique
et le type culturel, mais il n’était pas nécessairement aussi étroit ni aussi
régulier que le soutiennent certains auteurs. Des peuples côtiers répartis sur
une aire géographique très étendue, tels que les Wolof, les Serer, les Dioula,
les Nalu, les Temne, les Kisi et les Gola, et parlant des langues appartenant
au sous-groupe ouest-atlantique, pourraient être les derniers représentants
des anciens habitants de la région, mais ils ne constituent pas une culture
forestière « ancienne et primitive » d’une souche nègre originale qui aurait
occupé toute l’Afrique occidentale aux temps préhistoriques. Les peuples de
langue kwa du sud-est du Libéria et de l’ouest de la Côte d’Ivoire n’étaient
pas non plus les plus primitifs de ces groupes. En fait, l’ensemble des données
archéologiques et autres dont nous disposons actuellement montre d’une

58. G. P. Murdock, 1959, p. 70 -71 ; p. 259 -260.
LES PEUPLES DE LA GUINÉE SUPÉRIEURE ENTRE CÔTE D’IVOIRE ET CASAMANCE
593


manière concluante que ces peuples connaissaient une agriculture intensive,
de grandes monarchies centralisées, des corporations d’artisans et des classes
héréditaires, des organisations militaires, des réseaux commerciaux et des
marchés, bien avant les premières intrusions et influences soudanaises, et
certainement entre le VIIe et le XIe siècle.
Les données archéologiques et ethnologiques semblent également
étayer l’hypothèse d’une interaction dynamique entre divers groupes qui
sont entrés en contact à divers moments, et non celle qui fait de l’apparition
de caractéristiques importantes, comme le travail du fer et l’organisation étatique,
le résultat de l’emprise culturelle du Soudan. Ces données indiquent
que, sur la côte de l’Atlantique ouest, le riz était une plante plus importante
et plus intensément cultivée que le coton, le millet ou le sorgho, auxquels les
partisans de la prépondérance du Soudan semblent attacher une importance
injustifiée et qui peuvent avoir été introduits par des immigrants venus du
Nord ou lors de contacts avec le Nord.
Le sud du Libéria et l’ouest de la Côte d’Ivoire semblent marqués par
une nette coupure entre ces traditions agricoles. Le fleuve Bandama, qui
sépare les peuples baule et kru, est également la limite la plus septentrionale
de la culture intensive de l’igname. Quand les ignames apparaissent parmi
les plantes cultivées au nord de cette frontière, on signale que leur récolte
se fait sans le rituel élaboré qui l’accompagne chez les Agni et les autres
peuples de langue kwa implantés plus au sud.
Si au nord de la rivière Saint-Paul et à l’est, le long de la lisière de la zone
forestière, le riz reste une culture de base et fait l’objet d’une culture intensive
par tous les peuples de la région ouest-atlantique centrale, d’importantes
plantes aborigènes du Soudan, telles que le millet, le coton et le sorgho ont
à peine dépassé la frontière entre la Guinée et le Libéria à l’ouest, ou les
pays temne, manden, koranko et kono en Sierra Leone. Dans la province
nord-ouest du Libéria, ces cultures ne sont pas pratiquées par les De, les
Gola et les Kpelle de l’Ouest, sauf dans les endroits où des groupes manden
se sont établis à une date relativement récente, ou dans lesquels on sait que
leur influence s’est exercée pendant de longues périodes. Ces conditions
existent dans un étroit couloir le long de la rivière Saint-Paul, jusqu’à la ville
actuelle de Boporo à l’ouest, ainsi que dans les groupes de Kisi, de Loma et
de Gio dont les territoires s’étendent très loin à l’intérieur des hautes plaines
de Guinée.





Article 3.1.27 Littérature ethiopienne, afrique du Ve siecle aux Xi esiecle
L’origine de la littérature éthiopienne est biblique et chrétienne. Les
milieux ecclésiastiques lui ont donné dès le début ses caractéristiques
essentielles. Depuis le IVe siècle, la langue guèze domine à la cour comme
dans l’Église. C’est avec elle que les traductions occupent une grande place
dans cette littérature.
Les premiers ouvrages furent des traductions de la Bible exécutées
dans les monastères qui furent créés à partir de la fin du Ve siècle de l’ère
chrétienne. Elles se poursuivirent au cours des siècles suivants. Ces ouvrages
furent traduits du grec principalement. Le Nouveau Testament a été traduit,
d’après le texte approuvé par le patriarche d’Antioche, par des ecclésiastiques
syriens monophysites réfugiés aux Ve et VIe siècles en Ethiopie, où ils
ont beaucoup contribué à la diffusion du christianisme (fig. 19.3).
En ce qui concerne l’ Ancien Testament, en-dehors des livres canoniques
définitivement reconnus par le Concile de Trente, les Éthiopiens ont traduit
plusieurs textes bibliques considérés par d’autres Églises comme apocryphes.
Parmi eux il faut mentionner le Livre de Henoch, le Livre des Jubilés, l’Ascension
d’Isaie, le Pasteur Hermes et l’Apocalypse d’Esdra. Il importe de noter que c’est
seulement en langue guèze que ces livres apocryphes nous ont été conservés
intégralement ; en d’autres langues, on n’en possède que des fragments. C’est
donc au cours de ces siècles obscurs que surgit une des contributions les plus
importantes de l’Éthiopie à la littérature chrétienne.







Article 3.1.28 L’art ornemental, Ethiopie, afrique ancienne
Dans plusieurs édifices anciens et notamment dans ceux dont il a été fait
état dans ce chapitre, une ornementation sculptée était appliquée principalement
au plafond, sur les chapiteaux et les arcs.
Dans l’église de Debre-Damo, des panneaux sculptés ornent encore
aujourd’hui les caissons de bois, au plafond du vestibule. Ils représentent
surtout des animaux : lions, antilopes, zébus, serpents, chameaux, éléphants,
buffles, chèvres, ânes, girafes, léopards, ainsi que des animaux fantastiques,
des motifs végétaux et géométriques. Le goût du décor se manifeste également
sur les chapiteaux. La croix en est souvent le motif central entouré
d’entrelacs et de palmettes. Les artistes de la haute époque connaissaient
le répertoire de l’ornementation en usage dans les pays méditerranéens,
notamment l’Égypte copte. Dans les églises de Zarema, de Debre-Damo
et d’ Agowo, des frises à encadrement carré, identique à celui des fenêtres,
constituent un décor architectural, sculpté dans la pierre. L’église de Zarema-
Ghiorghis est parmi les plus ornementées des anciens monuments du nord
de l’ Éthiopie.


Article 3.1.29 Les Nilotes, afrique ancienne
A l’est du lac Victoria, la prédominance des premiers agriculteurs a d’abord
été remise en cause par les Nilotes méridionaux, qui commencèrent à se
déplacer vers le sud, à partir des régions de la frontière entre l’ Ouganda et le
Soudan, vers le milieu du Ier millénaire avant l’ère chrétienne, et qui doivent
être considérés comme les créateurs de la tradition archéologique d’ Elmenteita15.
Les Nilotes méridionaux s’implantèrent dans les zones plus élevées
situées sur la bordure ouest du centre de la Rift Valley au Kenya, intégrant
dans leur société une population considérable de Kushites méridionaux et
nouant apparemment des liens économiques étroits avec des communautés
de chasseurs-cueilleurs des franges forestières de la Rift Valley et avec les
communautés plus purement pastorales de Kushites méridionaux qui continuaient
à occuper le fond de la vallée16. Les chasseurs devaient leur fournir
des produits comme du miel, de la cire d’abeille et des peaux, tandis que les
éleveurs de la Rift Valley devaient échanger avec eux du bétail contre des
céréales. Au VIIe siècle de l’ère chrétienne, les Nilotes méridionaux avaient
engendré deux sociétés distinctes, les Pré-Kalenjin, au nord des monts de
Mau, et les Tato — dont les Dadoga actuels sont issus — au sud de cette
chaîne. Au début, les Tato semblent s’être concentrés sur les hautes terres
de Loita avant de se répandre à une époque plus tardive, mais antérieure à
1100, vers le sud-est dans l’ancien pays asa de la steppe masaï17.




Article 3.1.30 Diaspora entre afrique et chine, afrique ancienne
Bien que la présence d’Africains hors de leur continent soit attestée depuis
l’Antiquité, c’est seulement au cours de la période examinée ici que leur
rôle s’est affirmé, en différents domaines de l’activité humaine, dans les pays
musulmans du Moyen-Orient, le sous-continent indien, l’archipel malais
et en Extrême-Orient. Malheureusement, nous ne disposons que d’informations
encore insuffisantes, de surcroît dispersées dans un grand nombre
d’ouvrages et de documents écrits en des langues différentes, principalement
orientales. En outre, aucune étude systématique autorisée n’a jamais
été réalisée sur la diaspora africaine en Asie1. Aussi, la tentative qui est
faite, dans le présent chapitre, pour regrouper les données disponibles sur
les relations anciennes entre l’Afrique et l’ Arabie, ainsi que sur les aspects
politiques, sociaux, économiques et culturels de la présence africaine dans
les régions susmentionnées a-t-elle un caractère préliminaire.
Premiers contacts entre l’Afrique et l’Arabie :
l’époque préislamique
Les relations commerciales entre le sud-ouest de l’Arabie et la côte de l’Afrique
orientale décrites par l’auteur inconnu du Périple de la mer Érythrée, qui
date probablement de la fin du Ier siècle ou du début du IIe siècle de l’èrechrétienne2, étaient antérieures de plusieurs siècles à la rédaction de cette
oeuvre. Il semble que le riche et puissant royaume de ˓Awsān au Yémen ait
dû son importance commerciale à l’intensité de ses échanges avec l’Afrique
orientale3. Son inféodation au Kataban au cours de la dernière moitié du
Ve siècle avant l’ère chrétienne ébranla sa prospérité et sa puissance, qui
déclinèrent alors irréversiblement.
On ne dispose pas d’informations suffisantes pour déterminer avec certitude
l’époque où ces liaisons commerciales s’établirent, ni leur extension
vers le sud le long du littoral de l’Afrique orientale pendant la période préromaine.
A. M. Sheriff suggère, avec des arguments convaincants, qu’elles
remontaient probablement au IIe siècle avant l’ère chrétienne4. A l’époque
romaine, il semble que les marchands d’Arabie aient exercé un quasi-monopole
sur tout le commerce côtier de l’Afrique orientale.

1. Depuis la rédaction du présent chapitre, un ouvrage sur la présence africaine en Asie dans
l’Antiquité a été publié : voir I. van Sertima (dir. publ.), 1985.
C H A P I T R E 26



Article 3.1.31 Les différentes formes de commerce, afrique de l'ouest, afrique ancienne du Ve siecle aux Xi e siecles

Les diverses formes de commerce
Les échanges locaux, plus ou moins étendus, existent certainement depuis
longtemps, pour certains produits essentiels comme le sel ou les métaux,
pour des objets de parure aussi, qui sont transportés parfois sur de grandes
distances.
Certaines zones, où le développement technologique est intense, deviennent
des lieux de forte production de matières premières, d’élaboration de
produits finis, des escales dans le transport de ces produits le long des réseaux
qui se sont progressivement organisés. L’archéologie a, ces dernières années,
totalement révélé l’existence de tels réseaux au sud des fleuves Sénégal et
Niger, sur lesquels toutes les autres sources étaient muettes85 ; ainsi se trouve
beaucoup mieux éclairée la genèse d’ensembles politiques comme le Takrūr,
le Ghana ou Gao. Au cours des cinq siècles que nous étudions, le commerce
a pris un développement spectaculaire dont le fleuron est le commerce transsaharien.
Il existait avant le début de l’époque un certain commerce interne
au Sahel et sans doute des liaisons avec la vallée du Nil et avec l’Afrique du
Nord, surtout par une liaison entre le lac Tchad, le Kawār et le Fezzān. Les
indices que nous possédons (métrologie, numismatique, trouvailles en Afrique
occidentale) permettent de poser l’hypothèse que ce fut l’adoption des
transports par chameau qui rendit le commerce à grande distance rentable
à travers le désert. Il n’en reste pas moins qu’à partir de 800 environ, une
expansion explosive de ce commerce a eu lieu. Le système saharien classique
avec les exportations de l’or et de vivres vers le nord contre l’importation de
sel du désert et de produits manufacturés du Nord s’est mis en place à notre
époque86. Ce commerce s’étend même très loin vers le sud. Dès le IXe siècle,
il déverse probablement des milliers de perles à Igbo-Ukwu ; ce site est aussi
relié à la mer vers le sud87. Et vers 1100, le commerce atteint les lisières de la
forêt, dans la région qu’on appellera plus tard la Gold Coast (actuel Ghana).
Au nord aussi bien qu’au sud du désert, l’expansion du commerce transsaharien
a eu de grandes conséquences. Parmi elles d’abord l’épanouissement
des organismes étatiques, du Maroc à l’Égypte entre le VIIIe et le XIe siècle ;

84. Dates à partir du IXe siècle : M. Posnansky et R. J. McIntosh, 1976, p. 170 ; O. Ikime (dir.
pubi.), 1980, p. 68 -72.
85. S. K. McIntosh et R. J. McIntosh, 1981 ; J. Devisse, 1982.
86. Voir chapitres 11, 12, 13, 14, 15 et 27 ci-dessus.
87. T. Shaw, 1970.
828
l’afrique du viie au xie siècle


il en va de même, au sud, de l’Atlantique au Tchad, pendant les mêmes
siècles. Ensuite, bien entendu, le commerce entraîna le développement de
groupes de marchands plus ou moins fortement structurés et plus ou moins
dépendants de pouvoirs politiques.
Le rôle de l’Éthiopie dans le commerce international s’effondre avec
les changements importants dans le grand trafic de l’océan Indien du VIe au
VIIIe siècle : Adoulis perd son rôle et Axum périclite. La côte d’Afrique orientale
prend au contraire bien plus d’importance, même si nous connaissons
mieux, pour le moment, les étapes de sa transformation après le XIIe siècle
qu’avant.


Dès le VIIIe siècle on trouve des traces d’importation de la côte somalienne
à celle du Mozambique méridional88. Ici aussi, l’or joue un rôle
important, surtout au sud. Ici aussi, le commerce international s’inscrit dans
le cadre d’un commerce régional vigoureux. On exporte de l’or, de l’ivoire,
du bois et des esclaves, ainsi que quelques produits de luxe, les importations
comprenant des produits de luxe, comme les perles et les tissus. Échange
inégal déjà, mais échange inégal qui donne un coup de fouet au développement
des communications internes ; on tente du moins de le prouver pour les
régions du Limpopo89 où ce commerce accélère ou renforce la construction
de grands ensembles politiques.


Cependant, l’essor économique global et l’épanouissement commercial
ne sont pas comparables dans toutes les sociétés du continent. Pendant
ces siècles, l’Afrique du Nord fait partie du centre moteur d’une économie
« mondiale ». Les technologies s’y développent par diffusion d’un bout à
l’autre du monde musulman et avec elles certains systèmes de production ;
par exemple, la plantation de canne à sucre ou de palmiers-dattiers90. La
création culturelle d’un monde musulman et arabe facilite et intensifie les
contacts, plus encore sans doute que les tentatives d’unification politique.
L’Égypte, la Tunisie, les premières villes musulmanes au Maroc deviennent
de grands centres de manufactures qui exportent notamment vers l’Afrique
occidentale. L’Afrique orientale est liée de manière encore plus complexe à
l’économie du monde musulman, mais aussi aux économies asiatiques de la
Chine, de l’Inde91 et de l’Insulinde.


Il reste au contraire des régions qui sont peu ou pas concernées par le
commerce international. L’Afrique australe et l’Afrique centrale en fournissent
les exemples les plus probants, encore qu’en Afrique centrale, une zone
commerciale régionale centrée autour de la Copperbelt se développe qui est,
indirectement, en contact avec l’océan Indien avant 1100. Son dynamisme
repose sur l’échange de produits de différents environnements et de gisements
de sel. A en juger par des époques plus tardives, on échangeait sel et
88. Voir chapitres 22 et 26 ci-dessus et P. J. J. Sinclair, 1982. La présence de Zandj en Chine et
en Indonésie peu après 700 indique l’étendue du trafic, même à une date antérieure à celle des
villes trouvées à ce jour.

89. Voir chapitre de ce volume.
90. A. M. Watson (1983) en fait le bilan le plus récent et peut-être exagéré.
91. Al-Idrīsī, au XIIe siècle, signale que du fer est exporté de la côte de l’actuel Kenya en direction
de l’Inde. Voir chapitre 21 ci-dessus.
l’afrique du viie au xie siècle : cinq siècles formateurs
829


fer, poisson et tissus de raphia, huile de palme et huile de mbafu, du bois de
teinture rouge, et le trafic général allait surtout du nord au sud, traversant
les zones écologiques. En Afrique centrale toujours, le fleuve Zaïre et une
partie des affluents servait sans doute déjà de moyen de communication bon
marché, quoiqu’on n’en ait pas encore trouvé la preuve avant l’époque qui
suit celle qui nous occupe.

L’intérieur de l’Afrique orientale fait problème. On n’y a pas trouvé trace
d’importations et on en a conclu qu’il n’existait pas de liens entre ces régions
et la côte pourtant adjacente92. La chose est difficile à croire. Peut-être ces
importations se limitaient-elles à du sel et à des tissus, les produits exportés
étant, outre l’ivoire, d’autres objets de luxe comme ces grands cristaux de
roche affectionnés par les Fatimides93.


 De toute façon, les rapports avec le
commerce intercontinental étaient au mieux indirects. En outre, ce secteur
ne constituait pas une zone régionale de commerce unique. Quelques petits
centres de production (de sel surtout) se laissent reconnaître, desservant
sans doute des aires assez réduites. Plus au nord, en Ethiopie, le commerce
régional a sans doute survécu et s’est probablement étendu avec l’extension
des fondations monastiques et le transfert du centre du royaume au Lasta.
L’Éthiopie méridionale, notamment le Shoa, a vu se développer ses liens
avec l’extérieur et l’implantation de marchands musulmans exportant par la
côte de la Corne. Les royaumes chrétiens du Nil restaient eux aussi assez
isolés du commerce intercontinental. Deux économies très différentes y
coexistent ; l’une, d’autoconsommation, concerne la grande majorité des
populations ; elle n’est pas forcément stagnante comme on l’a vu plus haut.
L’autre a un double moteur. D’un côté, les complexes traités d’échanges
avec les musulmans, qui fournissent à la cour nubienne et aux privilégiés des
produits méditerranéens (tissus, vins, céréales) en échange des esclaves94.


La recherche de ces derniers rend nécessaire le second volet des relations
commerciales avec l’Afrique tchadienne, avec les zones du continent placées
au sud de la Nubie ; la circulation de productions céramiques nubiennes au
Dārfur et à Koro Toro, au nord-est du lac Tchad, a commencé d’apporter la
preuve que ces relations existaient. Il est remarquable que pas un mot n’en
soit dit par al-Uswānī, dans la relation dont il a été question95, alors que ce
missionnaire fatimide parle des relations entre Dūnkūla et la mer Rouge, à
partir de la grande boucle que décrit le Nil : « L’hippopotame abonde dans
cette contrée et de là partent des chemins dans la direction de Sawākin, Bāḍī,
Dahlak et les îles de la mer Rouge96. »


Ce tableau commercial montre qu’une bonne moitié du continent était
déjà impliquée dans des échanges à grande échelle et que dans la plupart des
autres parties se formaient des réseaux régionaux. Une véritable absence de
92. Encore que se pose le problème des parentés constatées entre céramiques de l’intérieur et
céramiques côtières de production locale (voir par exemple H. N. Chittick, 1974, sur Kilwa).
93. Provenant peut-être du plateau de Laikipia où ils sont communs (communication personnelle
de J. de Vere Allen).
94. Sur cet aspect du commerce, voir L. Török, 1978.
95. G. Troupeau, 1954. Voir plus haut.
96. Ibid., p. 285.
830
l’afrique du viie au xie siècle



réseau même régional, est rare, mais se présenterait dans quelques poches :
Namibie et région du Cap, forêts du Libéria et des régions adjacentes peutêtre,
intérieur de l’Afrique orientale et une partie des savanes entre le Cameroun
et le Nil Blanc. Mais peut-être cette impression ne provient-elle que de
notre ignorance.

La situation continentale n’en reste pas moins très neuve par rapport à
l’époque précédente. L’intégration du Sahara, de l’Afrique occidentale, de
la côte orientale et de l’intérieur d’une partie du Zimbabwe et du Transvaal
dans un commerce intercontinental est neuve, comme l’est le développement
des réseaux de commerce régionaux. Ce dynamisme commercial est
un premier fruit de la sédentarisation et de l’ajustement des systèmes de
production que nous avons décrits. Malgré les inconnues, nous en savons
désormais assez pour affirmer que cette époque représente un départ sur
la base duquel les économies et le commerce se développeront encore en
intensité, en volume et en complexité entre 1100 et 1500.

 Les réseaux régionaux se développeront et se souderont, toujours en position subalterne par
rapport aux aires du commerce international. Et vers 1500 il ne restera guère
plus de secteur en-dehors d’une aire commerciale régionale. A notre époque
donc, des communications sur de vastes parties du continent ont été forgées
et ont articulé les paysages humains, véhiculant des idées et des pratiques
sociales avec les biens échangés.



Article 3.1.32 Les sociétés et les pouvoirs, afrique australe à afrique de l'ouest, afrique ancienne
L’histoire sociale du continent reste elle aussi à écrire pour l’époque dont
nous nous occupons. Nous ne savons quasiment rien pour le niveau fondamental,
celui de la régulation des liens du sang, de la résidence commune et du travail commun. Même l’histoire des institutions qui organisent ces
relations comme la famille, la grande famille (souvent appelée lignage)97, le
ménage, le mariage, les groupes de travail constitués, reste inconnue. Ces
institutions laissent peu de traces dans les sources écrites ou archéologiques.

De surcroît, elles ont peu de visibilité, pour fondamentales qu’elles soient, à
cause de leur permanence même. Cette apparence est celle de données stables
liées à la nature humaine. Cependant il n’en est rien, bien que nombre
de chercheurs s’y soient laissé prendre, comme si clans, lignages et mariages
avaient toujours fonctionné de la même manière.


Les conséquences de la division du travail sont plus visibles, même si
le vocabulaire, là aussi, tend à nous induire en erreur et à nous conduire au
schématisme. Il ne fait aucun doute que la division du travail progresse spectacu-
lairement du VIIe au XIe siècle, que les sociétés se stratifient. L’analyse et
la classification des phénomènes est encore peu avancée. Il est relativement
plus aisé, dans certaines zones du continent, de montrer qu’apparaissent
97. Le terme lignage est plus un terme idéologique qu’un concept rendant compte de réalités

sociales. Voir A. Kuper, 1982b.
l’afrique du viie au xie siècle : cinq siècles formateurs
831


alors de fortes différences de statuts économiques et sociaux (des classes)
que de comprendre, autrement que par l’application de schémas théoriques
abstraits, comment fonctionnent, dans les faits, les rapports entre ces classes.
On voit vivre en Afrique septentrionale, en Nubie, en Éthiopie, des aristocrates
dont la propriété foncière, quelle qu’en soit l’origine, constitue la base
de puissance.

En Afrique du Nord, cette aristocratie groupe autour d’elle de
nombreux clients (mawālī) ; elle protège parfois des groupes de non-musulmans
et possède des esclaves, domestiques, travailleurs ou guerriers ; elle a
une puissance suffisante pour contraindre parfois les détenteurs officiels du
pouvoir à composer avec elle. Il put en être à peu près de même en Nubie ou
en Éthiopie. Plus au sud, les choses sont moins claires ; les discussions sont
encore vives, entre chercheurs, sur l’existence, pour cette époque, de classes
bien différenciées ; plus encore sur la réalité de castes fermées, comparables
à celles que connaît, dans quelques cas, l’Afrique des périodes plus récentes.
L’allusion, souvent citée, d’al-Mas˓ūdī à ceux qui exhortent la foule et les
princes à vivre en conformité avec les exemples donnés par les ancêtres et les
anciens rois98 ne doit nous conduire ni à penser qu’il s’agit là de « griots » ni
qu’ils sont « castés ». Le rappel, fréquent lui aussi, de la présence de « griots »
dans l’entourage de Sunjata, au XIIIe siècle, ne constitue une preuve que de
leur existence à l’époque où les traditions qui parlent d’eux ont été fixées ou
remaniées : sur les dates de ces fixations ou remaniements, la discussion aussi
est loin d’être terminée.

Les recherches les plus récentes, au moins pour l’Afrique de l’Ouest,
vont plutôt dans le sens d’une apparition récente des castes que dans celui
de leur ancienneté99. Il faut donc probablement travailler encore beaucoup
et aborder lucidement toutes les hypothèses de recherche possibles avant de
figer trop vite une description des sociétés, en pleine transformation et à des
stades différents de cette transformation, selon les lieux.
Si l’on revient un instant aux situations vraisemblables, entre le VIIe et
le XIe siècle en Afrique centrale, les choses sont bien différentes de celles
que vivent alors le nord ou l’ouest du continent.

En Afrique équatoriale, une certaine division du travail, en partie régulée par la symbiose en cours entre
agriculteurs et chasseurs-récolteurs, est apparue. Les gens de la forêt se sont,
dans certains cas, attachés certains groupes de chasseurs (surtout pygmées)
en leur fournissant de la nourriture (bananes surtout) et des instruments en
fer, plus tard aussi certaines pièces d’équipement comme les lourds filets de
chasse en échange de gibier et de miel. Cette symbiose requiert des excédents
importants de nourriture ; elle n’a pu se développer avant que la banane
devienne culture de base, ni avant l’époque où la densité des agriculteurs
s’était accrue au point de gêner les chasseurs. Pour cette raison, nous pensons
que ces symbioses se sont développées pendant l’époque étudiée dans ce
volume. Il faut remarquer que cet arrangement diffère du tout au tout des
relations commerciales régulières entre agriculteurs en forêt et pêcheurs
professionnels qui leur fournissent poisson, poterie et sel végétal en échange


98. J. M. Cuoq, 1975, p. 330 (al-Mas˓ūdī).
99. Points de vue intéressants dans A. R. Ba, 1984.
832
l’afrique du viie au xie siècle


de la nourriture végétale. Ces relations, plus anciennes, se sont nouées dès
l’occupation de ces régions. Elles se situent sur un pied d’égalité, ce qui n’est
pas vrai pour les relations symbiotiques.


Bien entendu, et surtout lorsque l’archéologie permet d’en prendre la
mesure précise, le lieu où l’on peut le mieux saisir les transformations sociales
en cours est la ville. On le voit bien à Tegdaoust100 et aussi en examinant les
tombes de Sanga, où l’inégalité se lit de manière croissante, le temps passant.
L’histoire du processus d’urbanisation est, lui aussi, en pleine révision101. On
a longtemps pensé qu’il était lié exclusivement à l’influence musulmane ;
de fait, les musulmans ont été de grands fondateurs de villes dans toutes les
régions où ils ont vécu à cette époque et pendant les plus récentes. Mais on
voit aujourd’hui de mieux en mieux que des agglomérations urbaines ont
existé avant l’Islam : la démonstration a été fournie de manière spectaculaire
pour Jenné-Jeno102 mais aussi dans le cas du sud-est du continent103 ; ces
exemples sont plus décisifs que ceux concernant des villes où l’installation
des musulmans a joué un rôle évident, comme c’est le cas à Kumbi Saleh104,
à Tegdaoust105 et à Niani106. Il est de la plus grande importance pour l’avenir
de cette recherche sur l’urbanisation que soient poursuivis et développés
les travaux déjà si fructueux conduits à Ife107, à Igbo-Ukwu108, à Benin109, à
Begho et à Kong110.


De même faudra-t-il développer les recherches sur Nyarko, à la lisière
des gisements aurifères de la forêt au Ghana moderne, qui est une ville dès le
XIe siècle111. On découvrira sans doute encore d’autres centres proto-urbains
ou urbains fondés pendant cette époque. On pense à Kano, Zaria et Turunku
et aux cités les plus anciennes du bas Shari.


Cette urbanisation de l’Afrique occidentale met en question une série
d’idées reçues, notamment celle que le phénomène urbain a été plus ou moins
tardivement implanté par des marchands du nord de l’Afrique. Contrairement
aux impressions que laissent la masse des travaux ethnographiques ou ceux


100. J. Devisse, D. Robert-Chaleix et al., 1983.
101. J. Devisse, 1983, par exemple.
102. S. K. McIntosh et R. J. McIntosh, 1980b.
103. Voir chapitre 24 ci-dessus.
104. S. Berthier, 1983.
105. J. Devisse, D. Robert-Chaleix et al., 1983, p. 169.
106. W. Filipowiak, 1979.
107. F. Willett, 1967 et 1971. D’une manière générale, le développement des agglomérations
yoruba — villes et villages — mérite la poursuite des études déjà entreprises. Voir le travail utile
et peu connu de O. J. Igué, 1970 -1980. L’auteur fait largement appel à l’ouvrage connu de A. L.
Mabogunje, 1962.
108. T. Shaw, 1970. Plus récemment, voir le chapitre 16 ci-dessus et E. Eyo et F. Willett, 1980,
1982.
109. G. Connah, 1972.
110. Recherches conduites par l’Institut d’art, d’archéologie et d’histoire de l’Université
d’Abidjan, sous la direction de M. Victor T. Diabaté.
111. J. Anquandah, 1982, p. 97. De façon générale, l’urbanisation au Ghana mérite également
une étude : depuis quand était vivante la ville de Ladoku, proche d’Accra et florrissante au XVIe
siècle (J. Anquandah, 1982, p. 70) ?
l’afrique du viie au xie siècle : cinq siècles formateurs
833


des anthropologues sociaux jusqu’il y a peu de temps, l’Afrique occidentale
n’était pas une juxtaposition de villages réunis en ethnies dont les cultures
et les langues distinctes et rurales se jouxtent sans s’influencer. Les villes,
dès qu’elles apparaissent, deviennent des centres culturels qui irradient de
vastes aires autour d’elles. La complexité des espaces culturels et sociaux
s’est constituée avant le XIe siècle ; c’est ce qui explique la diffusion de langues
comme le manden, le yoruba et le hawsa. L’échelle de ces sociétés,
leur dynamisme interne et leur évolution ont donc été méconnus pendant
longtemps.


Des interrogations nouvelles, de même type, peuvent désormais porter sur
les comptoirs de la côte orientale et de Madagascar, leurs substrats africains et
malgache et la place des commerçants musulmans dans leur développement112 ;
dès maintenant, on se demande si, en Afrique orientale — mais jusqu’à quelles
limites au nord et au sud ? —, la culture swahili, avec laquelle la répartition
des villes semble coïncider, n’est pas, dès ses débuts, une civilisation urbaine :
le débat est très ouvert113. Les comptoirs situés au Mozambique actuel114 ont
entretenu des contacts avec la vallée du Limpopo et indirectement apporté
une contribution à la création d’un premier centre proto-urbain à Mapungubwe,
centre administratif et premier jalon d’un développement qui mènera
à la création de la ville de Zimbabwe au XIIIe siècle.

Il n’y a pas lieu d’être moins attentif, au nord du continent, à la création, à
cette époque, de villes importantes sur lesquelles, parfois, les recherches sont
encore très réduites. Si l’on connaît bien l’évolution de Fès, de Ḳayrawān, de
Marrakech, de Rabat, par exemple, il existe au contraire très peu de travaux
sur Sidjilmāsa ou Tāhert — créations du VIIe siècle —, sur Sadrāta et l’ensemble
du Mzāb, sur Ghadāmes, sur les villes égyptiennes et nubiennes de
la moyenne vallée du Nil115.

Cette période formative a donc été aussi celle d’une restructuration des
espaces par une urbanisation nouvelle. Ce phénomène n’a touché somme
toute qu’une moitié du continent ; il n’en reste pas moins une caractéristique
typique pour toute l’Afrique.
La conquête musulmane de la partie septentrionale du continent, après
une brève période d’unité théorique sous l’autorité des califes orientaux, a
conduit à un morcellement politique de grande importance pour l’avenir.
Des États naissent, en Égypte, en Tunisie actuelle, mais aussi autour de cités
importantes comme Fès, Tāhert, Sidjilmāsa.


 Ils prennent de plus en plus
de consistance aux IXe et Xe siècles. Ils utilisent en particulier l’or d’Afrique
112. Voir chapitres 13, 14, 15, 21 et 25 ci-dessus. L’expansion des comptoirs jusqu’au sud du
Sabi date du VIIIe siècle (P. J. J. Sinclair, 1982).
113. T. H. Wilson, 1982.
114. Voir chapitre 22 ci-dessus. Voir également : « Trabalhos de arqueologia… », 1980, et P. J. J.
Sinclair, 1982.
115. Sur Kūs, centre caravanier de haute Égypte, voir J. C. Garcin, 1976. Sur l’importance des
stèles funéraires comme document pour l’histoire démographique, économique et culturelle, voir
M. ˓Abd al-Tawāb ˓Abd ar-Rahmān, 1977. Sur les villes de Nubie, en particulier l’importance
des fouilles polonaises à Faras et à Dongola, se reporter au chapitre 8 ci-dessus. Sur les fouilles
récentes à Sūba, capitale du royaume nubien le plus méridional, voir D. A. Welsby, 1983.
834
l’afrique du viie au xie siècle


occidentale, le plus souvent pour assurer la qualité de leur monnayage. Les
bases territoriales de cette organisation étatique sont renforcées, en Ifrīḳiya
d’abord, en Égypte ensuite, sous les Fatimides116. Les épisodes plus troublés
du XIe siècle ne remettent pas en cause un fait qui s’impose peu à peu : la
territorialité de pouvoirs dynastiques musulmans, particulièrement en Tunisie
et en Égypte, puis au XIe siècle au Maroc almoravide, devient une réalité
plus ou moins stable, plus ou moins permanente. Des États musulmans,
leurs fonctions, leurs rouages, s’installent pendant cette période, même si les
dynastes changent, même si des incidents plus ou moins graves comme la
révolte d’Abū Yazīd117, « l’invasion Malienne »118 ou les attaques chrétiennes
depuis la Sicile perturbent, parfois profondément, les chances du contrôle
territorial étatique et de la continuité dynastique.
En Afrique occidentale, l’organisation d’États a probablement débuté
avant 600, mais devient évidente pendant l’époque étudiée ici. Gao, Ghana,
le Kānem, sont aujourd’hui apparemment bien connus, encore qu’il reste
beaucoup à travailler sur la genèse de l’État dans ces trois cas. Mais il existe
bien d’autres zones, moins privilégiées jusqu’à présent par la recherche et
pour lesquelles l’existence de pouvoirs étatiques ne fait plus de doute pendant
la période envisagée. C’est certainement le cas du Takrūr sur les origines
duquel une thèse récente jette une lumière neuve119. Notre insuffisante
information nous conduit, au-delà de ces acquis, à considérer que les pouvoirs
africains ne sont que des « chefferies » sans grande consistance territoriale :
est-il légitime d’envisager ainsi le cas d’Ife ? Faut-il penser que le pouvoir de
Sumaoro Kanté, dans le Soso qui rivalise avec le Ghana et les mansaya mande
jusqu’à sa défaite devant Sunjata au XIIIe siècle, n’est pas encore un État ?
La recherche a encore beaucoup à apporter dans ce domaine aussi. Et que se
passe-t-il chez les Hawsa, chez les Yoruba ?

La présence de fortifications à l’ouest du bas Niger, dans les pays qui
deviendront le royaume du Benin, indique une concentration du pouvoir à
caractère territorial mais aussi une âpre lutte pour agrandir l’assiette territoriale
des différents États en formation. Cela contraste avec la situation à l’est
du bas Niger où l’absence de fortifications pourrait indiquer, soit une unité
territoriale dirigée par Igbo-Ukwu, soit la présence d’une forme d’occupation
des terres et de structures politiques totalement différentes : comment
faut-il, politiquement, interpréter la découverte d’une tombe somptueuse à
Igbo-Ukwu ?




article 3.1.33 afrique du nord, a l'afrique société culture aux Ve siecle aux X ie siecle
En Afrique du Nord-Est, on assiste à l’apogée des royaumes chrétiens
formés au VIe siècle, en particulier dans les trois sections de la Nubie, où
116. Voir les chapitres 7, 10 et 12 ci-dessus.
117. Sur ce sujet, une étude nouvelle, qu’achève de rédiger une chercheuse algérienne,
Mme Nachida Rafaï, fera ressortir, à partir d’une nouvelle traduction des sources arabes, l’âpreté
de la lutte qui a opposé Abū Yazīd aux Fatimides.
118. La discussion demeure assez ouverte sur les conséquences économiques, sociales et
politiques de cette « invasion ». Une récente traduction du texte fondamental d’al-Idrīsī
(M. Hadj-Sadok, 1983) apporte des éléments nouveaux de réflexion.
119. A. R. Ba, 1984.
l’afrique du viie au xie siècle : cinq siècles formateurs
835


l’épanouissement économique et culturel est évident au XIe siècle encore120.
L’Éthiopie est plus mal en point mais la monarchie s’y réenracine, après
l’effondrement d’Axum, au Lasta, dès le XIe siècle ; en même temps, une
série de principautés musulmanes se constituent à l’est et au sud, atteignant
les lacs éthiopiens.
L’organisation d’un pouvoir dominant par ville semble la règle pour la
côte orientale. Au Zimbabwe actuel, un État se constitue au Xe siècle, dont la
capitale est Mapungubwe, et le Grand Zimbabwe apparaît dès le XIIIe siècle.
En Afrique centrale ou à l’intérieur de l’Afrique orientale, des développements
territoriaux à grande échelle ne se perçoivent pas encore. Tout au plus
peut-on dire qu’à Sanga les données montrent une lente évolution vers la
« chefferie », évolution qui devient vraiment probante seulement à la fin du
Ier millénaire121.


En dehors de ces développements, nous n’avons aucune donnée directe
au sujet d’autres types d’organisations politiques. On peut arguer qu’en
Afrique de l’Est et du Sud-Est, l’organisation spatiale des sites d’habitation
indiquerait un gouvernement collectif exercé par des chefs de grands groupes
et fondé sur une idéologie de la parenté. Mais tout récemment122, cette
ligne de raisonnement a été mise en cause. Elle s’appuierait trop sur des
analogies dérivant de la littérature ethnographique des deux derniers siècles.
N’empêche que dans l’état actuel des connaissances, on constate d’abord
la perpétuation du pouvoir de dominants sans doute installés avant le VIIe
siècle. Il n’existe dans de tels cas, ni prééminence dynastique, ni hiérarchies,
ni fortes différences du niveau de vie. Le fait qu’il s’agit de sites agglomérés
indique qu’un gouvernement collectif est probable. Les données indiqueraient
aussi que le territoire ainsi contrôlé serait exigu, limité peut-être à
un terroir correspondant au village. Des exemples tout à fait comparables
peuvent être étudiés dans les zones forestières d’Afrique occidentale.


Les représentations collectives : religions, idéologies, arts
Une partie importante du continent africain est partagée entre deux monothéismes.
L’un est en constante progression du VIIe au XIe siècle : c’est
l’islam123 ; l’autre, le christianisme, disparaît de tout le nord de l’Afrique124
120. Il suffit de se reporter aux descriptions des monuments retrouvés, à Dongola par exemple,
par les fouilleurs, en particulier églises et palais royal, pour mesurer que, en face d’un pays
certainement assez pauvre, l’État nubien possède des biens importants et joue un rôle
international. Sur Aiwa et les fouilles récentes, voir D. A. Welsby, 1983 : ces travaux confirment
le dynamisme économique et culturel nubien au XIe siècle.


121. P. de Maret, 1977 -1978.
122. Critique de M. Hall, 1984.
123. Voir chapitres 3, 4 et 10 ci-dessus.
124. Ses dernières manifestations culturelles et ses derniers vestiges y datent du XIe siècle. Voir
chapitre 3 ci-dessus.
836
l’afrique du viie au xie siècle


où il s’était implanté à l’époque romaine et ne subsiste solidement qu’en
Nubie et en Éthiopie ; une forte minorité chrétienne survit en Égypte. L’un
et l’autre des deux monothéismes ont construit une civilisation à vocation
universelle qu’ils tendent à substituer, pour une part plus ou moins large
selon les lieux et les dates, aux cultures antérieures. Le christianisme n’a pu
surmonter, loin de là, les divisions internes qui sont, dans une large mesure,
nées de son union intime avec les pouvoirs post-romains. Ni les coptes,
ni les Nubiens, ni les Éthiopiens ne se rattachent à Rome, et pas même à
Byzance. Pour brillantes que demeurent ces chrétientés africaines, riches en
particulier en monastères, elles vivent sans grands rapports avec les mondes
extérieurs, au moins pour ce qui est de la Méditerranée. Il faudrait étudier,
en particulier pour l’époque qui est ici en cause, leurs relations avec les
chrétiens d’Asie, séparés de Rome et de Byzance eux aussi, en particulier
avec les Nestoriens, dont l’organisation ecclésiale s’étend jusqu’en Chine ;
trop peu de questions ont été posées dans ce domaine.
L’influence de l’Islam, ensemble religieux et culturel qui traverse le
monde connu de l’Asie à l’Atlantique et sépare, pour longtemps, les Noirs
d’Afrique des peuples du nord de la Méditerranée, devient de plus en plus
forte, au fur et à mesure qu’est mieux réalisée l’unité. Celle-ci a été, au Xe
siècle, fortement menacée par le triomphe momentané du chiisme fatimide
dans toute l’Afrique musulmane. Au XIe siècle commencent les progrès du
sunnisme, appuyé en Afrique, sur ceux du droit malikite.

 C’est un style de vie qui peu à peu s’impose, fait d’observance juridique et sociale et de respect
des règles fondamentales de l’Islam. Peu à peu, les normes musulmanes vont
triompher, dans les terres profondément islamisées, des habitudes culturelles
plus anciennes. On peut estimer en gros qu’il en est ainsi dans tout le nord
du continent à la fin du XIe siècle125. Des progrès sont réalisés au Sahel et
sur la côte orientale de l’Afrique ; mais le triomphe culturel de l’Islam ne
sera réel, dans ces derniers cas, qu’à l’époque suivante. Encore devronsnous
probablement tenir compte beaucoup plus, à l’avenir, des situations de
compromis auxquelles sont condamnés les détenteurs du pouvoir, lorsqu’ils
se convertissent à l’islam, au Sahel ou ailleurs, en face de sociétés dont les
normes religieuses de fonctionnement, ancestrales, ne sont pas compatibles
avec certaines exigences de l’Islam126. Ce qui explique à la fois la lenteur de
certains progrès, le caractère urbain, pendant longtemps, de l’islamisation et
la violence indignée des juristes pieux contre les souverains « laxistes », violence
dont les effets s’étendent sur des siècles, à partir du XIVe siècle surtout ;
violence dont un premier exemple est peut-être à rechercher dans l’islamisation
par les Almoravides de certaines régions de l’Afrique occidentale à la fin
du XIe siècle.


125. Voir chapitres 2 et 4 ci-dessus. Sous l’apparence de l’unité subsistent bien des survivances
intéressantes de cultes syncrétiques, du christianisme, du judaïsme, du kharidjisme. Ce n’est pas
le lieu d’en parler ici.
126. Un exemple de compromis dont parle al ˓Umari pour le XIVe siècle encore : le Mansa Mūsa
du Mali a révélé, au Caire, qu’il existait dans son empire « des populations païennes auxquelles
il ne faisait point payer la taxe des infidèles, mais qu’il employait à extraire l’or dans les mines ».
Voir également le chapitre 3 ci-dessus.
l’afrique du viie au xie siècle : cinq siècles formateurs
837


Il serait beaucoup plus important, pour les historiens, de connaître ce
qu’était alors la religion africaine. Quelques bribes d’information ne sont,
pour nous, interprétables qu’à l’aide de connaissances relatives à des périodes
bien plus récentes. On parle volontiers de « faiseurs de pluie », de « charmes »,
de « culte des ancêtres », d’« idoles » — le mot vient de sources monothéistes
— de « sorcellerie ». Une approche de ce genre masque notre ignorance ;
elle insiste sur les rassurantes continuités et élimine toute évolution ; elle
reste dangereusement vague. Nous rencontrons ici une autre grande lacune,
encore, de la recherche sur l’Afrique ancienne, une lacune qui ne pourra être
comblée que partiellement et en développant de nouvelles méthodologies.
La conception que les cultures adoptent des pouvoirs auxquels elles
confient la direction des sociétés est, bien entendu, à la fois reliée aux
idéologies dominantes et aux structures économiques. On a vu, plus haut, la
diversité probable des formes concrètes du pouvoir. Les monothéismes placent
tout pouvoir dans l’éclairage d’un service de Dieu et d’une délégation
d’autorité consentie par lui : même si l’imam de Tāhert ne ressemble pas au
pouvoir imamal des Fatimides, même si ceux-ci se veulent plus étroitement
liés à Dieu et aux vicaires du Prophète que les amīr aghlabides ou les princes
idrisides ; dans tous les cas, c’est au nom de Dieu et de son Coran que ces
dynastes gouvernent. Il n’en va pas autrement dans le rapport à Dieu chez
les rois nubiens et chez les négus d’Éthiopie, encore qu’on connaisse mal,
pour cette époque, l’analyse théorique de ce rapport à Dieu127.
Il en va autrement dans l’Afrique demeurée fidèle à sa religion et aux
structures socio-culturelles qu’elles ont engendrées. Le développement de
grands États a fait apparaître une conception du pouvoir intéressante et originale,
souvent improprement appelée « royauté divine ».

Depuis plus d’un siècle, les savants ont remarqué que les idéologies de la royauté se ressemblent
fortement d’un bout à l’autre de l’Afrique au sud du Sahara. Le détenteur de
ce pouvoir est « sacré », c’est-à-dire respecté tant qu’il remplit les conditions
du contrat humain qui le lie à son groupe ; et aussi redouté, contraint de
transgresser — et lui seul — les règles ordinaires de la vie sociale ; l’exemple
le plus souvent retenu de ces transgressions est l’inceste. Ce personnage a
une action positive sur l’environnement et la fécondité, sur la pluie et l’eau,
sur la nourriture, sur la paix sociale, sur la vie de la collectivité. Il possède,
par tacite consentement, des pouvoirs supranaturels inhérents à sa fonction
ou obtenus par une accumulation de charmes. La reine mère ou les soeurs
ou même la femme du roi jouent un rôle rituel important.

Certains points d’étiquette et des symboles associés à la royauté sont fort semblables partout.
Le roi ne saurait avoir de défaut physique. Ses pieds ne peuvent toucher la
terre nue. Il ne peut voir du sang ou des cadavres ; il demeure invisible pour
le peuple et cache son visage ; il ne communique avec autrui que par des
intermédiaires. Il mange en cachette et nul ne doit le voir boire. G. P. Murdock
est allé jusqu’à dire que tous les royaumes africains se ressemblent


127. Alors que celle-ci est parfaitement analysable dans le cas du christianisme romain.


Voir par
exemple J. Devisse, 1985.
838
l’afrique du viie au xie siècle

comme les pois d’une même gousse128. Manque-t-il gravement à l’une de
ses obligations, en particulier comme régulateur des récoltes dans l’intégrité
de son corps ou par excès de pouvoir, le personnage en question est plus
ou moins sommairement éliminé physiquement129. Ici sans doute se place
la plus forte différence concrète dans l’exercice du pouvoir par rapport aux
mondes méditerranéens.
Naguère, on expliquait les ressemblances entre pouvoirs africains
par une commune et unique origine pharaonique. Cette opinion est
moins linéairement reçue aujourd’hui et l’on insiste plus volontiers sur
l’ancienneté, l’origine locale et l’enracinement dans les rites et croyances
locales de certaines caractéristiques de ces pouvoirs : leurs rapports à la
terre nourricière, à la chasse, à la pluie, par exemple. On pense aussi que
ces pouvoirs se sont emprunté, de proche en proche, les éléments les plus
séduisants et spectaculaires : une certaine uniformisation a pu naître de ces
emprunts. Un exemple suffit : celui des cloches simples ou doubles en fer,
avec bords soudés et sans battants. Ce type d’emblème s’est développé
en Afrique occidentale mais on le retrouve vers 1200 au Shaba, à Katoto,
pour la cloche simple, tandis que la cloche double apparaît à Zimbabwe au
XVe siècle. Or, la cloche simple est associée à l’autorité politique et surtout
militaire, la cloche double à la royauté à proprement parler. Il y a donc
eu diffusion du Nigéria au Zimbabwe (et au royaume de Kongo) avant
1500 et du Nigéria au Shaba avant 1200, probablement encore pendant les
siècles dont nous parlons ici130. Voilà un signe tangible de la diffusion d’un
élément du complexe de la royauté « sacrée », et ce par des voies encore
inconnues.


Une idéologie de la royauté était certainement aussi associée à la création
d’un royaume à Mapungubwe. Nous pensons savoir qu’ici la connection entre
le roi et la pluie a été cruciale. Le roi était le pluviateur suprême contrôlant
le régime des pluies. C’est une qualité évidemment cruciale dans un pays où
ce régime est variable et où toutes les récoltes en dépendent. Mais nous ne
savons quasiment rien au sujet d’autres éléments de cette idéologie. Celle
de Zimbabwe en sera la descendante et quand nous avons des données à son
sujet — mais cinq siècles plus tard —, une bonne partie des éléments que
l’on trouve en Afrique occidentale sont aussi présents ici.


Ainsi, les facteurs qui favorisent l’apparition de tel ou tel caractère de
cette royauté « sacrée » sont-ils fort changeants à travers le temps et l’espace.
Il faut donc, ici encore, se garder de tout esprit de système. Étiquettes,
rituels, croyances, symboles, ont varié de siècle en siècle et d’endroit en
endroit. Même au XIXe siècle, ils n’étaient pas identiques d’un royaume à l’autre et la liste des « traits de la royauté sacrée » est une liste composite.



128. G. P. Murdock, 1959, p. 37.
129. Un exemple dans al-Mas˓ūdī, 1965, p. 330 : « Dès que le roi (des Zandj) exerce un pouvoir
tyrannique et s’écarte des règles de l’équité, ils le font périr et excluent sa postérité de la
succession. » La mise à mort du roi pour défaut physique ou après un nombre donné d’années
a fait l’objet d’une vaste littérature. Aucun cas n’a pu être démontré, malgré la présence de ces
règles comme normes idéologiques dans beaucoup de royaumes.
130. J. Vansina, 1969.
l’afrique du viie au xie siècle : cinq siècles formateurs
839


l’autre et la liste des « traits de la royauté sacrée » est une liste composite. On
retrouve rarement tous ses aspects rassemblés dans chacun des royaumes. La
similarité de Murdock est donc en partie fictive.
La complexité des aspects du pouvoir apparaît presque physiquement
pendant la période en cause. Dans les régions où le commerce devient
essentiel, le pouvoir ne peut être étranger à une forme ou à une autre de
son contrôle ; et pas davantage à la maîtrise de l’or, du cuivre ou du fer
par exemple. Ainsi apparaissent des aspects du pouvoir qui n’existent pas
dans une société de chasseurs-cueilleurs ou dans un groupe agricole simple.
Les souverains de Ghana étaient assurément tenus, comme d’autres,
d’être physiquement forts : la feinte racontée par al-Bakrī pour cacher la
cécité de l’un d’eux suffit à l’attester131 ; c’est tout de même le pouvoir
commercial de ces mêmes souverains qui a le plus retenu l’attention des
auteurs arabes.


Ainsi, l’histoire des pouvoirs apparaît-elle, en définitive, en Afrique
comme ailleurs, beaucoup plus liée aux transformations économiques et
sociales qu’à l’idéologie : celle-ci crée, au fur et à mesure que de besoin, les
justifications et les rituels nécessaires à la stabilité et à la légitimité des fonctions.
Que s’est-il dès lors passé lorsque deux légitimités se sont affrontées ?
Par exemple celle du roi soumis à Allāh et celle — chez le même — du maître
des coulées de fer, associé par une longue alliance aux fondeurs magiciens ?
Poser la question, c’est y répondre. Les pouvoirs africains ont connu, avant le
VIIe siècle, après le XIe et entre ces deux siècles, des contradictions, des tensions,
des choix et des évolutions comme dans n’importe quelle autre région
de la terre. Ce qui est probablement le plus frappant et le plus déconcertant
pour les historiens aujourd’hui dans ce domaine, c’est l’extrême souplesse
des adaptations idéologiques réductrices des contradictions et des conflits,
du moins tant que n’interviennent pas les exigences du christianisme ou de
l’islam.


La religion et les idéologies traitent de la subtance culturelle. Les arts
sont l’expression de cette substance. A ce niveau, on distingue entre deux
ensembles de traditions différentes : celui de l’oikouménè132 et celui des arts
de tradition régionale. Pour ces derniers, nous n’avons une connaissance
directe que des vestiges visuels.


Le monde musulman subordonne l’art à la vie de la communauté
islamique. Les monuments collectifs, même s’ils sont édifiés à partir de
commandes du pouvoir, sont, en priorité, ceux où cette communauté se
rassemble pour prier et vivre les actes de sa foi. La mosquée est au centre
de l’architecture musulmane. Certes, il existe des styles, reconnaissables
au premier coup d’oeil, dus à l’ordre souverain, à la mode du moment, aux
fonctions données à telle ou telle partie du monument ; certes, chaque
dynastie s’applique à donner sa marque à ses mosquées. Ni les Tulunides
de Fustṭāṭ, ni les Aghlabides de Ḳayrawān, ni les Fatimides à Mahdiyya ou
au Caire, ni les Almoravides au Maroc ou en Espagne, ni les Almohades,


131. Al-Bakrī, 1913, p. 174 -175.
132. Voir chapitre 8 (note 94) ci-dessus.
840
l’afrique du viie au xie siècle
n’échappent à la règle.


 Mais au-delà des différences de détail, la mosquée
dit l’unité de l’umma musulmane.
Partout ailleurs peut se développer le luxe discret d’une aristocratie de
gouvernement, de guerre ou de commerce. Cette classe n’est jamais ostentatoire,
mais développe, en ces siècles, un goût de luxe que rendent évident les
productions de tissus, d’ivoires et bois sculptés, de céramiques, de mosaïques
ou de peintures murales parfois. Dans ce domaine comme dans celui de l’architecture,
les emprunts passent, au gré des modes, d’un continent à l’autre.
Et le goût du luxe est tellement évident que les « expatriés » qui s’installent
au sud du Sahara pour y faire commerce en transportent avec eux les formes
et les productions les plus belles133.
Le monde musulman, avant la fin du XIe siècle, connaît une production
de grand luxe, de beaux objets qui se vendent fort bien : déjà, par exemple, à
la fin du Xe siècle, on imite, à Fusṭāṭ, les céladons chinois jusque-là importés
à grands frais.


Plus repliés sur eux-mêmes, empruntant encore cependant aux formes
du bassin méditerranéen, les arts de Nubie et d’Éthiopie ont été évoqués
dans ce volume. La place prise par les peintures murales dans l’art chrétien
contraste vivement avec la pratique musulmane. Le peu d’influences de l’un
à l’autre — de l’art musulman vers l’art chrétien et vice versa — vaut la peine
d’être souligné. Il prouve par la négative que les styles ne se propagent pas
automatiquement mais suivent des lignes de force religieuses et politiques.
Dans ce sens, l’art visuel est encore une expression de l’idéologie et de la
vision du monde dominantes.


Pendant longtemps, on a cru et on a écrit qu’il ne restait rien des arts
visuels de l’Afrique au sud du Sahara, puisque le bois, matériau préférentiel
de l’expression artistique, ne résistait pas au temps ! De toute façon, s’ils
avaient existé, ces arts n’auraient pu être que « tribaux », selon l’expression
péjorative. L’itinéraire, à travers le monde, de la superbe exposition des Trésors
de l’Ancien Nigéria134 a remis les idées en place et conduit, parmi d’autres
découvertes et manifestations récentes, à réouvrir ce dossier. Nok a séduit
beaucoup, depuis des années135 : cette céramique figurative, dont les productions,
de styles si variés, s’étalent sur près d’un millénaire après le VIIe siècle
avant l’ère chrétienne a, d’un seul coup, révélé la profondeur historique du
passé artistique africain. Ensuite, on avait tendance à passer directement à la
production d’Ife, au XIIe siècle, Ife étant la conséquence de Nok. L’erreur
était de croire qu’il n’existait pas grand-chose pour la période comprise entre
ces deux manifestations et que l’art de la céramique était limité au Nigéria.
Aujourd’hui, il est devenu évident que Nok ne forme pas une unité close,
que la céramique figurative se retrouvait aussi en-dehors de ses limites et
que se développe pendant notre époque un art plastique que l’on retrouve


133. Récent travail remarquable d’un chercheur tunisien sur ce sujet : A. Louhichi, 1984.
134. E. Eyo et F. Willett, 1980, 1982.
135. Voir Unesco, Histoire générale de l’Afrique, vol. Il, chap. 24.
l’afrique du viie au xie siècle : cinq siècles formateurs
841

de Tegdaoust à Jenné au Nigéria136, au sud du lac Tchad137 et sans doute
ailleurs, notamment aussi à Igbo-Ukwu. Les différences stylistiques sont
grandes. Dans l’état actuel des recherches, on peut parler d’une tradition
régionale du haut Niger qui s’exprime non seulement en céramique, mais en
petits objets de métal et vers 1100, à Bandiagara, aussi en bois. Il est probable
que beaucoup d’oeuvres en bois furent sculptées à cette époque mais ont
péri. La préservation des appuie-nuque en bois et de quelques statuettes
de Bandiagara est due à des conditions exceptionnelles, mais qui peuvent se
rencontrer ailleurs, de conservation.
Il existe, dans toute l’Afrique de l’Ouest, une expression figurative qui
utilise la cuisson de l’argile pour conserver ses productions ; cette production
et ces techniques s’étendent sur des siècles et remontent fort loin avant le
VIIe siècle. Il faut maintenant en coordonner et en rationaliser l’étude. Comment,
au passage, ne pas signaler aussi la très belle qualité artistique des
vases céramiques retrouvés à Sintiu-Bara, au Sénégal, datés du VIe siècle et
qui paraissent bien pouvoir être considérés comme des indicateurs culturels
dans une aire géographique assez vaste138 ? A quoi correspondait cette production
artistique ? Que représentait-elle comme besoin esthétique, comme
projection idéologique ? Qui en assurait la commande ? Autant de questions
sans réponses pour le moment.




Article 3.1.34 afrique central, afrique ancienne du Ve siecle aux Xi esiecle, culture

En Afrique centrale, deux pièces sur bois, l’une un masque-heaume
représentant un animal, l’autre, une tête sur pilier de la fin du Ier millénaire,
ont survécu. Ils indiquent au moins que la pratique de la sculpture existait
en Angola. Les peintures rupestres abondent en Angola, et même plus largement
en Afrique centrale : elles ne sont malheureusement ni soigneusement
relevées, ni étudiées, ni, a fortiori, datées139. En Afrique orientale, quelques
statuettes de bovins de cette époque proviennent du Nil Blanc et une statuette
humaine de l’Ouganda. En Afrique australe, l’époque des masques
de céramique du Transvaal se termine vers 800. Il existe peut-être un lien
avec quelques objets recouverts d’or trouvés à Mapungubwe. Ces objets
sont certainement précurseurs de la sculpture sur pierre qui se développera
à Zimbabwe. Mais Mapungubwe n’est qu’un cas parmi d’autres dans la zone.
Ailleurs aussi on trouve, à notre époque, des représentations de bovins en
céramique, d’autres animaux domestiques et des représentations féminines
dans les sites de tradition Leopard’s Kopje. On les trouve également dans les
sites plus anciens au Zimbabwe (Gokomere).

En Zambie centrale (Kalomo),
des figurines similaires de l’époque étudiée ici diffèrent fortement au point
de vue stylistique de celles du Zimbabwe. N’oublions pas, enfin, que l’art
rupestre si riche du Zimbabwe s’éteint au XIe siècle, alors que des styles
rupestres moins complexes se prolongent en Namibie et en Afrique méridionale,
sans doute à l’initiative des San.

136. B. Gado, 1980. D’autres découvertes ont été faites plus récemment par le même
chercheur.
137. G. Connah, 1981, p. 136 et suiv.
138. G. Thilmans et A. Ravisé, 1983, p. 48 et suiv. Voir également le chapitre 13 ci-dessus.
139. Sur les peintures rupestres, voir C. Ervedosa, 1980, avec bibliographie complète.
842
L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE


On en a dit assez pour démontrer qu’un art plastique existait partout au
sud de l’oikouménè, mais qu’on n’en a encore retrouvé que des traces. L’extension
des provinces stylistiques n’est pas encore claire. Et nous n’avons
que de vagues idées au sujet du rôle joué par ces oeuvres et de leur but.
Même dans les cas où des objets ont été trouvés comme en Afrique australe,
la recherche est restée en défaut. Un jour cependant, on peut prévoir qu’une
partie des lacunes sera comblée et que l’on pourra reconstruire une histoire
de l’art pour les arts de tradition régionale, comme on l’a fait pour l’art de
l’oikouménè. Contrairement aux affirmations si souvent répétées, il n’est pas
du tout certain que ces arts africains anciens soient dominés aussi fortement
par des besoins et notions religieuses qu’ils le sont dans l’oikouménè, à moins
évidemment d’appeler religion toute idéologie, tout système de valeurs.


Article 3.1.35 Bibliographie et auteurs
Chapitre 1
I. HRBEK (Tchécoslovaquie). Spécialiste de l’histoire de l’Arabie, de l’Afrique
et de l’Islam et des sources arabes de l’histoire de l’Afrique ; auteur de
nombreux ouvrages et articles dans ces domaines ; chercheur à l’Institut
oriental de Prague et consultant scientifique à l’Académie des sciences de
Tchécoslovaquie.
Chapitre 2
M. EL FASI (Maroc). Auteur de nombreux ouvrages (en arabe et en français)
sur l’histoire linguistique et la critique littéraire ; ancien recteur de l’Université
Ḳarawiyyīn de Fès.
Chapitre 3
I. HRBEK/M. EL FASI.
Chapitre 4
Z. DRAMANI-ISSIFOU (Bénin). Spécialiste des relations entre l’Afrique noire
et le Maghreb ; auteur de nombreuses études et d’un important ouvrage sur
ce thème.
Chapitre 5
F. DE MEDEIROS (Bénin). Spécialiste de l’historiographie africaine ; auteur
d’ouvrages sur les relations entre le monde africain noir et les autres
peuples.
Chapitre 6
S. LWANGO-LUNYIIGO (Ouganda). Spécialiste de l’histoire de l’Afrique
ancienne, en particulier de l’âge de la pierre en Afrique ; auteur de nombreux
ouvrages sur ce thème.
844
L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE
J. VANSINA (Belgique). Spécialiste de l’histoire de l’Afrique ; auteur de nombreux
ouvrages et articles sur l’histoire de l’Afrique précoloniale ; professeur
d’histoire à l’Université du Wisconsin, Madison.
Chapitre 7
T. BIANQUIS (France). Spécialiste de l’histoire de l’Orient arabe aux Xe et XIe
siècles ; auteur d’une Histoire de Damas et de la Syrie sous la domination fatimide ;
ancien directeur de l’Institut français d’études arabes de Damas ; actuellement
maître de conférences en histoire et civilisation islamiques à l’Université
Lumière-Lyon II.
Chapitre 8
S. JAKOBIELSKI (Pologne). Spécialiste de l’archéologie chrétienne ; auteur
d’ouvrages sur l’écriture copte ; enseigne l’archéologie nubienne à l’Institut
catholique de théologie de Varsovie ; membre du Centre polonais d’archéologie
méditerranéenne du Caire.
Chapitre 9
H. MONÈS (Égypte). Spécialiste de l’histoire générale de l’Islam ; a publié
différents ouvrages sur ce thème; professeur d’histoire à la Faculté des
lettres, Université du Caire ; membre de l’Académie de la langue arabe du
Caire.
Chapitre 10
M. TALBI (Tunisie). Islamologue ; a publié de nombreux ouvrages et articles
sur les différents aspects de la religion et de la culture islamiques ; ancien
professeur à la Faculté des lettres de Tunis.
Chapitre 11
T. LEWICKI (Pologne). Spécialiste de l’histoire du Maghreb et de l’histoire du
Soudan au Moyen Age ; auteur de nombreux ouvrages sur ce thème ; professeur
à l’Université Jagellonne de Cracovie.
Chapitre 12
I. HRBEK.
Chapitre 13
J. DEVISSE (France). Spécialiste de l’histoire de l’Afrique du Nord-Ouest du
IVe au XVIe siècle ; archéologue ; a publié de nombreux articles et ouvrages
sur l’histoire de l’Afrique ; professeur d’histoire de l’Afrique à l’Université de
Paris I, Panthéon-Sorbonne.
I. HRBEK.
Chapitre 14
J. DEVISSE.
845
NOTICE BIOGRAPHIQUE
Chapitre 15
D. LANGE (République fédérale d’Allemagne). Spécialiste de l’histoire
précoloniale du Soudan central ; a publié divers ouvrages sur cette période ;
ancien professeur à l’Université de Niamey.
B. BARKINDO (Nigéria). Spécialiste des relations inter-États dans le bassin
du Tchad pendant la période précoloniale et le début de l’époque coloniale
; auteur de nombreux ouvrages sur ce thème ; maître de conférences à
l’Université Bayero, Kano (Département d’histoire).
Chapitre 16
Thurstan SHAW (Royaume-Uni). Auteur de nombreux travaux sur la préhistoire
de l’Afrique de l’Ouest ; professeur d’archéologie ; vice-président du
Congrès panafricain de préhistoire ; président de la Société de préhistoire.
Chapitre 17
B. W. ANDAH (Nigéria). Spécialiste de l’histoire, de l’archéologie et de l’anthropologie
africaines ; auteur de nombreux ouvrages sur ce thème ; professeur
d’archéologie et d’anthropologie à l’Université d’Ibadan.
J. R. ANQUANDAH (Ghana). Spécialiste de l’histoire et de l’archéologie
africaines du début de l’âge des métaux aux environs de 1700 ; a publié de
nombreux ouvrages sur ce thème ; maître de conférences à l’Université du
Ghana, Legon (Département d’archéologie).
Chapitre 18
B. W. ANDAH.
Chapitre 19
Tekle-Tsadik MEKOURIA (Éthiopie). Historien ; écrivain ; auteur d’ouvrages
sur l’histoire politique, économique, militaire et sociale de l’Éthiopie, des
origines jusqu’au XXe siècle ; membre du Comité d’honneur permanent
de l’Union internationale des sciences préhistoriques et protohistoriques ;
actuellement à la retraite.
Chapitre 20
E. CERULLI (Italie). Ethnologue ; auteur d’ouvrages sur ce thème.
Chapitre 21
F. T. MASAO (République-Unie de Tanzanie). Archéologue ; spécialiste de
l’âge récent de la pierre et de l’art rupestre préhistorien ; auteur de nombreux
ouvrages sur ce sujet ; directeur des musées nationaux de la République-
Unie de Tanzanie.
H. W. MUTORO (Kenya). Spécialiste de l’archéologie africaine ; auteur de
nombreux ouvrages sur ce thème.
846
L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE
Chapitre 22
C. EHRET (États-Unis d’Amérique). Linguiste et spécialiste de l’histoire de
l’Afrique de l’Est ; a publié de nombreux ouvrages et articles sur l’histoire
précoloniale et coloniale de l’Afrique de l’Est ; enseigne à l’Université de
Californie, Los Angeles.
Chapitre 23
D. W. PHILLIPSON (Royaume-Uni). Conservateur de musée et archéologue ;
spécialiste de la préhistoire de l’Afrique subsaharienne, et plus particulièrement
des régions orientales et méridionales; auteur de nombreux ouvrages
sur ces thèmes ; directeur de la publication African Archaeology Review ; maître
de conférences à l’Université de Cambridge.
Chapitre 24
T. N. HUFFMAN (États-Unis d’Amérique). Spécialiste d’anthropologie et
d’ethnologie sociales et culturelles, ainsi que de la préhistoire de l’Afrique
subsaharienne ; auteur d’ouvrages sur ce sujet.
Chapitre 25
(Mme) B. DOMENICHINI-RAMIARAMANANA (Madagascar). Spécialiste de la
langue et de la littérature malgaches ; auteur de nombreux travaux sur la
civilisation malgache ; vice-présidente de la section Langue, littérature et
arts de l’Académie malgache ; enseigne la littérature orale et l’histoire culturelle
à l’Université de Madagascar ; directeur de recherche en sciences du
langage au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Paris.
Chapitre 26
Y. A. TALIB (Singapour). Spécialiste de l’Islam, de la société malaise et du
Moyen-Orient, plus particulièrement de l’Arabie du Sud-Ouest ; auteur
d’ouvrages sur le sujet ; maître-assistant ; chef du Département d’études
malaises, Université nationale de Singapour.
F. EL-SAMIR (Iraq). Spécialiste de l’histoire de l’Islam ; auteur de nombreux
ouvrages sur ce thème ; ancien ministre et ancien ambassadeur.
Chapitre 27
A. BATHILY (Sénégal). Spécialiste de l’histoire du Soudan occidental du VIIIe
au XIXe siècle ; a publié de nombreux travaux sur ce sujet.
C. MEILLASSOUX (France). Spécialiste de l’histoire économique et sociale de
l’Afrique de l’Ouest ; auteur de nombreux ouvrages sur ce thème ; directeur
de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Paris.
Chapitre 28
J. DEVISSE/J. VANSINA.
847
Membres du comité scientifique international
pour la rédaction
d’une Histoire générale de l’Afrique
Professeur J. F. A. AJAYI (Nigéria). Depuis 1971.
(Directeur du volume VI)
Professeur F. A. ALBUQUERQUE MOURAO (Brésil). Depuis 1975
Professeur A. A. BOAHEN (Ghana). Depuis 1971
Directeur du volume VII
S. Exc. M. BOUBOU HAMA (Niger). 1971 -1978. A démissionné ; est décédé en 1982
Dr (Mrs) MUTUMBA BULL (Zambie). Depuis 1971
Professeur D. CHANAIWA (Zimbabwe). Depuis 1975
Professeur P. D. CURTIN (États-Unis d’Amérique). Depuis 1975
Professeur J. DEVISSE (France). Depuis 1971
Professeur M. DIFUILA (Angola). Depuis 1978
Professeur CHEIKH ANTA DIOP (Sénégal). 1971 -1986. Décédé en 1986
Professeur H. DJAIT (Tunisie). Depuis 1975
Professeur J. D. FAGE (Royaume-Uni). 1971 -1981. A démissionné
S. Exc. M. MOHAMMED EL FASI (Maroc). Depuis 1971
Directeur du volume III
Professeur J. L. FRANCO (Cuba). Depuis 1971. Décédé en 1989
MUSA H. I. GALAAL (Somalie). 1971 -1981. Décédé en 1981
Professeur Dr V. L. GROTTANELLI (Italie). Depuis 1971
Professeur E. HABERLAND (République fédérale d’Allemagne). Depuis 1971.
Dr AKLILU HABTE (Éthiopie). Depuis 1971
S. Exc. M. A. HAMPATÉ BA (Mali) 1971 -1978. A démissionné
Dr IDRIS S. EL-HAREIR (Jamahiryia arabe libyenne populaire et socialiste).
Depuis 1978
848
L’AFRIQUE DU VIIe AU XIe SIÈCLE
Dr I. HRBEK (Tchécoslovaquie). Depuis 1971.
Codirecteur du volume III
Dr (Mrs.) A. JONES (Libéria). Depuis 1971
Abbé ALEXIS KAGAME (Rwanda) 1971 -1981. décédé en 1981
Professeur I. M. KIMAMBO (République-Unie de Tanzanie). Depuis 1971
Professeur J. KI-ZERBO (Burkina Faso). Depuis 1971
Directeur du volume I
M. DIOULDÉ LAYA (Niger). Depuis 1979
Dr A. LETNEV (URSS). Depuis 1971
Dr G. MOKHTAR (Égypte). Depuis 1971
Directeur du volume II
Professeur P. MUTIBWA (Ouganda) Depuis 1975
Professeur D. T. NIANE (Sénégal). Depuis 1971
Directeur du volume IV
Professeur L. D. NGCONGCO (Botswana). Depuis 1971
Professeur T. OBENGA (République populaire du Congo). Depuis 1975
Professeur B. A. OGOT (Kenya). Depuis 1971
Directeur du volume V
Professeur C. RAVOAJANAHARY (Madagascar). Depuis 1971
Professeur W. RODNEY (Guyana). 1979-1980. Décédé en 1980
Professeur M. SHIBEIKA (Soudan). 1971-1980. Décédé en 1980
Professeur Y. A. TALIB (Singapour). Depuis 1975
Professeur A. TEIXEIRA DA MOTA (Portugal). 1978-1982. Décédé en 1982
Mgr T. TSHIBANGU (Zaïre). Depuis 1971
Professeur J. VANSINA (Belgique). Depuis 1971
Rév. Hon. Dr E. WILLIAMS (Trinité-et-Tobago). 1976 -1978. A démissioné en
1978 et est décédé en 1980
Professeur A. A. MAZRUI (Kenya) N’est pas membre du comité.
Directeur du volume VIII
Professeur C. WONDJI (Côte d’Ivoire). N’est pas membre du comité.
Codirecteur du volume VIII
Secrétariat du Comité scientifique international pour la rédaction d’une
Histoire générate de l’Afrique : M. AUGUSTIN GATERA, Division des études et
de politiques cultures, Unesco, 1, rue Miollis, 75015 Paris

 

Merci à l'Unesco et l'université de Ouagadougou en partenariat avec le collectif asso paca et l'association culture et partage...

Signé Jacky Bayili

 

HISTOIRE GÉNÉRALE DE L’AFRIQUE Afrique ancienne egypte de cheick anta diop

HISTOIRE
GÉNÉRALE
DE
L’AFRIQUE
Afrique ancienne




Chapitre 1 à 7
Egypte
Cheikh Anta Diop
2.1.1


2.1.1 L'égypte pharaonique

Parmis les anciens anthrophrologues la race égyptienne était en majorité la race noire...

La fin de l’ère glaciaire en Europe semble avoir entraîné d’importantes modifications
dans le climat des pays situés au sud de la Méditerranée. La diminution
du volume des pluies amena les populations nomades de l’Afrique saharienne
à immigrer vers la vallée du Nil pour être sûres de trouver de l’eau de
façon permanente. Le premier peuplement véritable de la vallée du Nil pourrait
avoir commencé au début du Néolithique (vers – 7000). Les Egyptiens
adoptèrent alors un mode de vie pastoral et agricole. Tout en perfectionnant
leurs outils et leurs armes de pierre, ils inventèrent également ou adoptèrent
la poterie, ce qui nous a été très précieux pour reconstituer un tableau complet
des différentes cultures de l’Egypte au cours du Néolithique1.


2.1.2 La préhistoire egyptienne
Peu avant la période historique, les Egyptiens apprirent à utiliser les
métaux2. Ceci les conduisit à la période dite Chalcolithique (ou Cuprolithique).
Le métal peu à peu supplanta le silex. L’or et le cuivre eux aussi
firent leur première apparition bien que le bronze n’ait pas été utilisé avant
le Moyen Empire et que, semble-t-il, l’emploi du fer n’ait pu être généralisé
avant la dernière période de l’histoire pharaonique.


2.1.3 L'Egypte et ses premiers occupants
L’Egypte, située au nord-est de l’Afrique, est un petit pays par rapport à
l’énorme continent dont elle forme une partie. Et pourtant, elle a donné naissance
à l’une des plus grandes civilisations du monde. La nature elle-même
a divisé le pays en deux grandes parties différentes : les étroites bandes de
terre fertile situées le long du fleuve, d’Assouan jusqu’à la région du Caire
d’aujourd’hui, que l’on appelle la « Haute-Egypte », et le large triangle formé
au cours des millénaires par le limon déposé par le Nil qui coule vers le nord
pour se jeter dans la Méditerranée, région que l’on appelle « Basse-Egypte »
ou « Delta ».

Les premiers occupants n’eurent pas la vie facile et il dut y avoir d’âpres
luttes entre différents groupes humains pour s’assurer des terres en bordure
du Nil et dans la région relativement restreinte du Delta. Ces populations
venues de l’est et de l’ouest aussi bien que du sud appartenaient sans doute
à plusieurs groupes somatiques. Il n’y a rien de surprenant à ce que les obstacles
dressés par la nature, ajoutés à la diversité des origines, aient au départ
isolé ces différents groupes qui s’établirent dans des territoires séparés, le
long de la Vallée. On peut voir dans ces groupes l’origine des nomes qui
constituèrent le fondement de la structure politique de l’Egypte au cours de
la période historique. Cependant le Nil fournissait un moyen de communication
commode entre les localités situées sur ses rives et contribua à créer
l’unité de langue et de culture qui fit disparaître finalement les particularités
individuelles.


2.1.4 Les premieres réalisations de l'Egypte
La grande réalisation de l’époque historique fut le contrôle de la terre
(cf. ci-dessus, Introduction). Installés tout d’abord sur des affleurements de
pierre au-dessus des plaines d’alluvions, ou sur un terrain plus élevé en bordure
du désert, les premiers Egyptiens réussirent à dégager le terrain situé
immédiatement autour d’eux pour le cultiver, à assécher les marécages et
à construire des digues pour lutter contre les crues du Nil. Peu à peu, ils
apprirent les avantages des canaux pour l’irrigation. Ce travail nécessitait
un effort organisé sur une grande échelle, qui contribua au développement
d’une structure locale à l’intérieur de chaque province.
Certains fragments de textes de la littérature primitive3 pourraient avoir
conservé le souvenir du développement de l’unité politique de l’Egypte. A une
époque reculée, les nomes du Delta se seraient, semble-t-il, organisés en coalitions.
Les nomes occidentaux de cette région étaient traditionnellement unis
par le culte du dieu Horus, tandis que ceux de l’est du Delta avaient pour protecteur
commun le dieu Andjty, seigneur de Djadou, qui fut plus tard absorbé
par Osiris. Les nomes occidentaux, a-t-on suggéré, auraient vaincu ceux de
l’Est et formé au nord de l’Egypte un royaume uni. Ainsi, dans tout le Delta se
serait étendu le culte d’Horus considéré comme le plus grand des dieux, culte
qui se serait étendu progressivement à la Haute-Egypte pour détrôner Seth, le
principal dieu d’une union des peuples de la Haute-Egypte4.


2.1.5 Premiere événement historique Egyptien
Le premier événement d’importance historique qui nous soit connu, est
l’union de ces deux royaumes préhistoriques en un seul ; ou plutôt l’assujettissement
de la Basse-Egypte par le souverain de la Haute-Egypte que
la tradition désigne sous le nom de Ménès alors que les sources archéologiques
l’appelèrent Narmer. Il inaugure la première des trente « dynasties »
ou familles régnantes entre lesquelles l’historien égyptien Manéthon (– 280)
répartit la longue lignée des souverains jusqu’à l’époque d’Alexandre le
Grand. La famille de Ménès résidait en Haute-Egypte à Thinis, qui était la
principale cité de la province englobant la ville sacrée d’Abydos. C’est près
d’Abydos, où se trouve le temple du dieu Osiris, que Petrie déterra les gigantesques
tombeaux des rois des deux premières dynasties. Sans aucun doute,
c’est le royaume du Sud qui imposa sa domination au pays tout entier et peu
après sa première victoire Narmer installa sa capitale à Memphis, près de la
ligne de démarcation des deux territoires5.
Nous ne connaissons encore que de façon


2.1.6 Les premiers rois d'Egypte
Nous ne connaissons encore que de façon assez vague les rois des
deux premières dynasties (la période archaïque) (cf. chap. 1) ; et il ne
nous est pas possible d’en apprendre beaucoup plus sur les événements
de chacun de leurs règnes. Cependant, il est hors de doute que cette
période fut marquée par une rude tâche de consolidation. Au cours des
300 ans qui suivirent la Ire dynastie, la culture de la fin de la période prédynastique
demeura vivace, mais il apparaît que pendant les IIIe et IVe
dynasties l’unité politique se renforça et que le nouvel Etat avait assez de
stabilité pour s’exprimer d’une manière spécifiquement égyptienne. Ceci
s’effectua grâce à la création d’un nouveau dogme selon lequel le roi était
considéré comme différent des hommes, en fait comme un dieu régnant
sur les humains. Le dogme de la divinité de Pharaon6, difficile à cerner,
fut un concept formé au cours des premières dynasties de façon à affermir
une autorité unique sur les deux territoires. A dater de la IIIe dynastie, on
pourrait admettre que c’est un dieu qui est à la tête de l’Etat, et non un
Egyptien du Nord ou du Sud.
Selon la théorie de la royauté, le pharaon incarnait l’Etat et était responsable
de toutes les activités du pays (cf. chap. 3). De surcroît il était le grand
prêtre de chacun des dieux et tous les jours, dans tous les temples, il était au
service de ceux-ci. Dans la pratique, il lui était impossible d’accomplir tout ce
qu’il était censé faire. Il lui fallait des délégués pour s’acquitter de ses tâches
au service des dieux : des ministres d’Etat, des représentants officiels dans
les provinces, des généraux dans l’armée et des prêtres dans les temples. En
vérité, son pouvoir théorique était absolu ; mais, dans la pratique, il n’était pas
libre d’agir à sa guise. Après tout, il incarnait des croyances et des pratiques
solidement établies depuis longtemps, et qui, au cours des années, s’étaient
progressivement développées. La vie privée des rois était dans la réalité si
codifiée qu’ils ne pouvaient même pas se promener à pied ou prendre un
bain sans se soumettre à un cérémonial établi pour eux et réglé par des rites
et des obligations.


2.1.7 La dynastie 2900- 2280 avant notre ère, Egypte

(2900 -2280 avant notre ère)
IIIe dynastie
On a déjà noté que les rois des deux premières dynasties (période archaïque)
semblent s’être avant tout préoccupés de conquêtes et de la consolidation
de celles-ci. Nous croyons que le nouveau dogme de la royauté divine
apparut en fait avec la IIIe dynastie et que c’est à ce moment-là seulement que l’Egypte devint une nation unifiée.


9. Pour les « Textes des Sarcophages », l’édition de base du texte seul est de A. de BUCK,
Chicago, 1935 -1961. Traduction anglaise des textes dans R.O. FAULKNER, Oxford, 1973 -1976
10. En français, traduction dans P. BARGUET, Paris, 1967. L’Oriental Institute of Chicago a
publié de son côté, en traduction anglaise annotée, un « Livre des Morts » complet ; cf. Th. G.
ALLEN, Chicago, 1960.
11. En anglais, cf. W.S. SMITH, Cambridge, 1971 (3e éd.) ; en français, J. VANDIER, « L’Ancien
Empire » et « La fin de l’Ancien Empire et la Première Période Intermédiaire », dans E.
DRIOTON et J. VANDIER, Paris, 1962, pp. 205, 238, 239 -242.


 La dynastie fut fondée par le roi Djeser
qui, de toute évidence, fut un souverain vigoureux et capable. Cependant sa
renommée a été considérablement surpassée par celle d’Imhotep, architecte,
médecin, prêtre, magicien, écrivain et compositeur de proverbes, célèbre déjà
de son temps, et dont la renommée est parvenue jusqu’à nous. Vingt-trois siècles
après, il devint le dieu de la Médecine, dans lequel les Grecs (qui l’appelaient
Imouthès) reconnaissaient leur propre « Asclépios ». Sa réalisation la plus
remarquable comme architecte fut la « pyramide à degrés » et le vaste complexe
funéraire qu’il construisit pour son pharaon à Saqqarah sur une superficie de
quinze hectares dans un rectangle de 544 mètres sur 277. Il en commença la
construction par un mur de clôture semblable à celui d’une forteresse ; il introduisit
une innovation remarquable en substituant la pierre à la brique.


Les autres rois de la IIIe dynastie furent aussi peu marquants que ceux
des deux premières, bien que l’immense pyramide à degrés, restée inachevée,
du roi Sekhemkhet (qui fut peut-être le fils et le successeur de Djeser)
à Saqqarah, ainsi que l’énorme excavation d’un tombeau non achevé à Zawijet-
el-Aryan, dans le désert au sud de Gizeh, indiquent suffisamment que
le complexe pyramidal de Djeser ne fut pas unique. Le roi Houni, dernier
de la IIIe dynastie, est le prédécesseur immédiat de Snéfrou, fondateur de
la IVe dynastie. C’est le propriétaire d’une pyramide à Meidoum, à environ
soixante-dix kilomètres au sud du Caire. Ce monument, qui à l’origine se
présentait sous la forme d’une série de marches, subit plusieurs agrandissements
et transformations avant de devenir une véritable pyramide lorsqu’il
fut achevé (peut-être par Snéfrou).


IVe dynastie
La IVe dynastie, l’un des sommets de l’histoire de l’Egypte, commence avec
le long règne de Snéfrou dont les annales, telles qu’elles sont conservées en
partie sur la Pierre de Palerme12, nous content les campagnes militaires victorieuses
contre les Nubiens du sud et les tribus libyennes à l’ouest, le maintien
du commerce (en particulier celui du bois) avec la côte syrienne, et les
vastes entreprises de construction menées année après année et comprenant
l’édification de temples, de forteresses et de palais dans toute l’Egypte. Snéfrou
régna vingt-quatre ans ; il appartenait probablement à l’une des branches
mineures de la famille royale. Pour légitimer sa situation, il épousa Hétep-
Hérès13, la fille aînée d’Houni, infusant ainsi du sang royal à la nouvelle
dynastie. Il fit construire deux pyramides à Dashour, celle du sud de forme
rhomboïdale, celle du nord véritablement pyramidale et d’une forme qui se
rapproche quelque peu de celle de la grande pyramide de Khoufou à Gizeh.


Les successeurs de Snéfrou, Khoufou (Chéops), Kafrê (Chéphren) et
Menkaouré (Mykérinos), sont surtout connus grâce aux trois grandes pyramides qu’ils firent élever sur le haut promontoire de Giseh, à dix kilomètres du
Caire d’aujourd’hui La pyramide de Khoufou possède la particularité d’être la
plus grande construction d’une seule pièce jamais élevée par l’homme14 et, par
la perfection du travail, la précision du plan et la beauté des proportions, elle
demeure la première des Sept Merveilles du monde.


12. Cf. ci-dessus. Introduction.
13. La tombe de la reine Hétep-Hérès a été découverte à Gizeh. Elle a fourni un mobilier
d’excellente qualité qui montre l’habileté des artisans égyptiens à l’Ancien Empire. Cf. G.A.
REISNER, Cambridge, Mass., 1955.
Chéphren.
(Source : J. Pirenne 1961, vol. I
fig. 33, p. 116.)


 Les pyramides du fils et du petit-fils de Khoufou, bien que plus petites, sont semblables à la fois par la
construction et par la disposition de leurs bâtiments secondaires.
Il y eut plusieurs interruptions dans la succession royale de la IVe dynastie,
dues aux luttes de succession entre les enfants des différentes épouses
de Khoufou. Son fils Didoufri gouverna l’Egypte pendant huit ans avant
Chéphren, et un autre fils s’empara du trône pour une courte période avant la
fin du règne de Chéphren. Il se peut qu’un troisième ait succédé au dernier
vrai roi de la dynastie, Shepseskaf.


2.1.8 Veme dynastie, Egypte

Ve dynastie
Cette dynastie montre bien la puissance grandissante du clergé d’Héliopolis.
Une légende du Papyrus Westcar15 rappote que les trois premiers rois de la Ve
dynastie furent les descendants du dieu Rê et d’une femme Radjedet, épouse
d’un prêtre d’Héliopolis. Ces trois frères étaient Ouserkaf, Sahourê et Neferirkarê.
C’est surtout par les magnifiques bas-reliefs qui décoraient son temple
funéraire à Abousir, au nord de Saqqarah, que l’on connaît Sahourê. C’est un
fait bien connu que, quoique les pyramides royales de la Ve dynastie fussent
bien plus petites que les grandioses tombeaux de la IVe dynastie et de moins
bonne construction, les temples funéraires voisins des pyramides étaient des
ouvrages raffinés, abondamment décorés de bas-reliefs peints dont certains
avaient un caractère semi-historique. Près des pyramides, la plupart des rois
de cette dynastie firent construire de grands temples dédiés au dieu Soleil ;
chacun était dominé par un gigantesque obélisque solaire.
Outre la fréquente construction de temples et leur dotation, comme
la Pierre dite de Palerme (cf. Introduction) en donne la liste, les pharaons
de la Ve dynastie consacrèrent leur activité à préserver les frontières de
l’Egypte et à développer les relations commerciales qui existaient déjà
avec les pays voisins. Des expéditions punitives menées contre les Libyens
du désert occidental, les Bédouins du Sinaï et les populations sémitiques
du sud de la Palestine furent relatées sur les murs de leurs temples funéraires.
De grands navires capables d’affronter la mer explorèrent les côtes
de Palestine durant les règnes de Sahourê et d’Isési.


14. On sait que la pyramide proprement dite, symbole solaire, contient ou surmonte le caveau
funéraire où reposait la momie royale ; cette pyramide n’est qu’un élément du complexe que
constitue la sépulture royale complète. Celle-ci comporte, outre la pyramide, un temple bas, dans
la plaine, dit souvent « temple de la Vallée » et une allée ouverte, ou « chaussée », montant de
ce temple à l’ensemble « haut du complexe », sur le plateau désertique, composé de la pyramide
proprement dite et du temple funéraire, accolé à la face est, le tout entouré d’une enceinte. Cf.
I.E.S. EDWARDS, London, 1947, revised edition, 1961.
15. Texte rédigé pendant le Moyen Empire, cf. G. LEFEBVRE, Paris, 1949, p. 79. Le récit du
Papyrus Westcar est romancé. Les premiers rois de la Ve dynastie descendent des rois de la
IVe dynastie. Cf. L. BORCHARDT, 1938, pp. 209 -215. Toutefois, il paraît certain que le clergé
d’Héliopolis joue un rôle important lors du passage de la IVe à la Ve dynastie.
légypte pharaonique

 Des navires égyptiens
atteignirent les rivages du pays de Pount sur la côte des Somalis pour se
procurer des produits de grande valeur (myrrhe, ébène), des animaux, etc.
Le commerce du bois de cèdre avec la Syrie continua d’être prospère et le
port très ancien de Byblos, sur la côte, au pied des pentes boisées du Liban,
vit de plus en plus souvent la flotte égyptienne chargée du commerce de
bois de construction. On sait que les relations commerciales avec Byblos
existèrent dès les toutes premières dynasties (cf. chap. 8). Un temple égyptien
y fut élevé pendant la IVe dynastie et des objets portant le nom de
plusieurs pharaons de l’Ancien Empire ont été découverts dans la ville et
dans les environs du vieux port.




2.1.9 VIe dynastie, Egypte
Rien ne prouve que des troubles politiques dans le pays aient accompagné
le passage de la Ve dynastie à la VIe. Avec le long règne dynamique
de Pépi I (le troisième roi), la dynastie révéla ses mérites. Pour la première
fois un roi égyptien renonça à la tactique militaire purement défensive
pour pénétrer avec le gros de ses armées au coeur du pays ennemi.

Sous la poussée de la grande armée conduite par Ouni, le général égyptien, les
ennemis furent refoulés chez eux jusqu’au mont Carmel au nord et pris au
piège, pendant la dernière de cinq campagnes, par des troupes débarquées
de navires égyptiens sur un point éloigné de la côte nord de la Palestine.

Il est possible, si l’on en croit certaines indications, que Pépi I ait pris
son fils Mérenrê comme co-régent car il apparaît qu’il ne régna seul que
pendant cinq ans au plus. Pendant ce temps, toutefois, il fit beaucoup pour
développer et consolider la mainmise égyptienne en Nubie, et peu avant
sa mort, il parut en personne à la Ire Cataracte pour recevoir l’hommage des
chefs de provinces nubiennes.

A la mort de son frère Mérenrê, Pépi II, qui avait six ans, monta sur le
trône et dirigea le pays pendant quatre-vingt-quatorze ans ; il quitta ce monde
au cours de sa centième année, après l’un des plus longs règnes de l’histoire.
Pendant la minorité du roi, le pouvoir fut aux mains de sa mère et de son frère.
La seconde année du règne de Pepi II fut marquée par le retour en Egypte
d’Herkhouf, nomarque d’Elephantine qui avait voyagé en Nubie et avait
atteint la province de Yam ; il ramenait une riche cargaison de trésors et un danseur
pygmée en cadeau pour le roi. Plein d’enthousiasme, le roi âgé de huit ans
adressa une lettre de remerciements à Herkhouf, le priant de prendre toutes
les précautions possibles pour que le pygmée arrivât à Memphis en bon état.16

Le très long règne de Pépi II s’acheva dans la confusion politique dont
l’origine remonte au début de la VIe dynastie, au moment où la puissance
croissante des nomarques de la Haute-Egypte leur permit de construire leurs
tombeaux dans leur propre province et non pas près du roi dans la nécropole.


16. Herkhouf, nomarque, fit graver le texte même de la lettre royale sur les parois de sa tombe
à Assouan. Traduction du texte par J.H. BREASTED, Chicago, 1906, pp. 159 -161. L’aspect
anthropologique du problème du « Nain danseur du Dieu » a été étudié par R.A. DAWSON, 1938,
pp. 185 -189.


La décentralisation progressa alors rapidement. A mesure que le roi perdait
le contrôle des provinces, les puissants gouverneurs provinciaux voyaient
leur pouvoir s’accroître de plus en plus. L’absence de monuments après ceux
de Pépi II est bien le signe de l’appauvrissement total de la maison royale.
Comme la désintégration gagnait rapidement du terrain, cet appauvrissement
atteignit toutes les classes de la société. La chute fut-elle précipitée
par les forces de désintégration déjà trop puissantes pour qu’aucun pharaon
pût résister, ou par le très long règne de Pépi II qui sut mal se défendre,
on ne le sait pas exactement. Ce qui est clair c’est que l’Ancien Empire se
termina presque dès la mort de Pépi II, et que commença alors une



2.1.10 Premiere période intermédiaire, Egypte
A la mort de Pépi II, l’Egypte se désintégra dans une explosion de désordre.
Une période d’anarchie, de chaos social et de guerre civile commença alors.
Sur toute la longueur de la vallée du Nil, des principicules se battaient dans
une telle confusion que Manéthon nota dans son Histoire de l’Egypte que la VIIe
dynastie comprit soixante-dix rois qui régnèrent soixante-dix jours. Ceci représente
sans doute un régime d’exception installé à Memphis pour remplacer
temporairement la royauté disparue avec l’écroulement de la VIe dynastie17.
On connaît peu de choses sur la VIIIe dynastie et même si le nom des
rois nous est parvenu, l’ordre chronologique de leurs règnes est controversé.
Peu après, cependant, une nouvelle maison réussit à s’installer à Hérakléopolis
(en Moyenne-Egypte) et il y eut quelques tentatives pour maintenir la
culture memphite. Les rois des IXe et Xe dynasties tinrent évidemment sous
leur contrôle le Delta, qui avait été la proie de nomades pillards vivant dans
le désert. La Haute-Egypte toutefois s’était fractionnée entre ses anciennes
unités initiales, chacun des nomes sous le contrôle de son gouverneur local.
Par la suite, l’histoire de l’Egypte est marquée par la croissance d’un empire
thébain qui, pendant la XIe dynastie, devait s’étendre sur la Haute-Egypte
d’abord, et, peu de temps après, sur toute l’Egypte.
C’est le sage Ipou-Our qui a le mieux décrit la situation de l’Egypte
après l’écroulement de l’Ancien Empire, qui avait été l’instigateur des plus
importantes réalisations matérielles et intellectuelles du pays et qui avait
permis aux plus hautes capacités individuelles de se donner libre cours. Ses
écrits qui remontent, semble-t-il, à la Première Période Intermédiaire18 ont
été conservés sur un papyrus du Nouvel Empire qui se trouve maintenant au
musée de Leyde.


2.1.11 Le moyen empire, Egypte
Le Moyen Empire
(2060-1785 avant notre ère)23
Bien que les Egyptiens aient été conscients des valeurs démocratiques, ils les
perdirent de vue. Elles semblaient se préciser pendant les périodes de troubles,
mais s’estompèrent rapidement avec le retour de la prospérité et de la
discipline pendant le Moyen Empire, qui fut la seconde grande période de
développement national. Une fois de plus, l’Egypte s’unifia par la force des
armes. Thèbes jusque-là petit nome inconnu et sans importance, mit un terme
à la suprématie d’Hérakléopolis et revendiqua l’Etat d’Egypte tout entier ; en
gagnant la guerre, Thèbes réunit les deux pays sous son autorité unique.
Le roi Mentouhotep II se distingue comme la personnalité dominante
de la XIe dynastie. Sa grande oeuvre dut être la réorganisation de l’administration
du pays. Toute résistance à la maison royale avait été écrasée, mais il
se peut qu’il y ait eu de temps à autre de petits soulèvements. Quoi qu’il en
soit, le climat politique du Moyen Empire fut différent de celui des époques
précédentes en ce que la sécurité paisible de l’Ancien Empire était une chose
révolue. Mentouhotep II, dont le règne fut long, construisit le plus important
monument de l’époque à Thèbes : le temple funéraire de Deir el-Bahari. Son
architecte créa une forme de construction nouvelle et efficace. Il s’agissait
d’un édifice en terrasses garni de colonnades et surmonté d’une pyramide
bâtie au milieu d’une salle à colonnes située au niveau supérieur24.
Après Mentouhotep, la famille commença à décliner. Sous le règne du
dernier roi de la XIe dynastie, uncertain Amenemhat, portant entre autres
titres celui de vizir du roi, est sans doute le même homme qui fonda la XIIe
dynastie, le roi Amenemhat, premier d’une ligne de puissants souverains.


2.1.12 La deuxième période intermédiaire de l'Egypte
Les noms portés par certains pharaons de la XIIIe dynastie sont le reflet
de l’existence en Basse-Egypte d’une importante population asiatique. Sans
doute cet élément s’accrut-il sous l’effet de l’immigration de groupes nombreux
venus des terres situées au nord-est de l’Egypte et contraints à se
déplacer vers le sud par suite de vastes mouvements de populations dans
le Proche-Orient. Les Egyptiens appelaient les chefs de ces tribus Heka-
Khasouta — c’est-à-dire « Chefs de pays étrangers » — d’où le nom d’Hyksos
forgé par Manéthon et qui est maintenant généralement appliqué au peuple
tout entier.
Les Hyksos ne commencèrent à mettre sérieusement en péril l’autorité
politique de la XIIIe dynastie qu’aux environs de – 1729. En – 1700, cependant,
ils apparaissaient comme un peuple de guerriers bien organisés et bien
équipés ; ils conquirent la partie est du Delta, y compris la ville de « Hat-Ouaret
» (Avaris) dont ils refirent les fortifications et qu’ils prirent pour capitale.
L’on admet généralement que la domination des Hyksos en Egypte ne fut
pas la conséquence d’une invasion soudaine du pays par les armées d’une
nation asiatique isolée. Ce fut, comme nous l’avons dit, le résultat d’une
infiltration, durant les dernières années de la XIIIe dynastie, de groupes
appartenant à plusieurs peuples, surtout sémitiques, du Proche-Orient. En
effet, la plupart de leurs rois portaient des noms sémites tels que Anat-Her,
Semken, Amou ou Jakoub-Her.



2.1.13 Le Nouvel Empire, Egypte
(1580-1085 avant notre ère)
La XVIIIe dynastie
Le roi Ahmosis I, salué par la postérité comme le père du Nouvel Empire
et le fondateur de la XVIIIe dynastie, fut de toute évidence d’une vigueur
et d’une capacité exceptionnelles. Son fils Aménophis I lui succéda ; digne
successeur de son père, il dirigea avec vigueur la politique intérieure aussi
bien que la politique extérieure. Quoique plus préoccupé sans doute par l’organisation
de l’empire que par les conquêtes, il trouva cependant le temps de
consolider et d’étendre la conquête de la Nubie jusqu’à la IIIe Cataracte. La
Palestine et la Syrie ne bougèrent pas pendant les neuf années de son règne.
Aménophis I semble avoir mérité sa réputation de grandeur qui fut à son
apogée lorsque l’on fit de lui et de sa mère les divinités tutélaires de la nécropole
thébaine31. Ses successeurs furent Thoutmosis I et Thoutmosis II, puis
la reine Hatshepsout qui épousa successivement chacun de ses deux demi
frères, Thoutmosis II et Thoutmosis III. Toutefois, au cours de la cinquième
année de son règne, Hatshepsout fut assez puissante pour pouvoir se déclarer
chef suprême du pays. Pour légitimer ses prétentions32, elle fit savoir que
son père était le dieu national Amon-Rê qui se présenta à la mère de la reine
sous les traits du père de celle-ci, Thoutmosis I. Les vingt années de son
règne pacifique furent prospères pour l’Egypte. Elle s’attacha tout particulièrement
aux affaires intérieures du pays et à la construction de grands édifices.
Les deux réalisations dont elle fut le plus fière furent l’expédition au pays
de Pount et l’érection de deux obélisques flanquant le temple de Karnak.
Toutes deux devaient témoigner de sa dévotion à son « père » Amon-Rê.



2.1.14 La XIXe dynastie, Egypte
Horemheb était issu d’une lignée de nobles provinciaux d’une petite ville
de Moyenne-Egypte. Sa longue carrière de maréchal de l’armée égyptienne
et d’administrateur lui donna l’occasion de mesurer la corruption politique
qui s’était dangereusement accrue depuis le début du règne d’Akhnaton.
Il lança rapidement une vaste série de réformes qui furent salutaires pour
le pays. Il promulgua également un décret pour hâter le recouvrement du
revenu national et mettre un terme à la corruption des fonctionnaires militaires
et civils.
Horemheb témoigna d’une faveur particulière à l’égard d’un officier du
nom de Ramsès qu’il nomma vizir et choisit comme son successeur au trône.
Mais c’était déjà un vieillard et il ne régna que deux ans. Après lui, vint son
fils et co-régent, Séthi I, premier d’une lignée de guerriers qui concentrèrent
tous leurs efforts pour redonner à l’Egypte son prestige à l’extérieur. Dès que
Séthi I monta sur le trône, il eut à faire face à la dangereuse coalition de différentes
cités syriennes, encouragées et même soutenues par les Hittites. Il eut
la chance de pouvoir attaquer la coalition, la vaincre et redonner à l’Egypte la
possibilité de reprendre le contrôle de la Palestine.


2.1.15 La XXe dynastie, Egypte
A la mort de Mineptah, il y eut une lutte dynastique et le trône fut
occupé par cinq souverains plus ou moins éphémères dont l’ordre de
succession et le degré de parenté n’ont pas encore été établis avec une
certitude raisonnable. L’ordre fut rétabli par Sethnakht qui occupa le
trône pendant trois ans et fut le premier roi de la XXe dynastie. Son fils
Ramsès III lui succéda et, au cours d’un règne de plus de trente et un
ans, s’employa à faire renaître, alors qu’il était déjà bien tard, la gloire
du Nouvel Empire. Au cours des cinquième et onzième années de son
règne, il infligea une défaite décisive aux hordes d’envahisseurs venues
de Libye occidentale et, au cours de la huitième, fit battre en retraite les
Peuples de la Mer, venus en masse ordonnée par mer et par terre. Il est
significatif que ces guerres furent toutes trois défensives et eurent lieu,
à part l’unique expédition sur terre contre les Peuples de la Mer, aux
frontières de l’Egypte, ou même à l’intérieur du pays. Une seule défaite
eût signifié la fin de l’histoire de l’Egypte en tant que nation, car il ne
s’agissait pas là de simples attaques militaires lancées dans un but de
pillage ou de domination politique, mais de véritables tentatives d’occupation
du riche Delta et de la vallée du Nil par des nations entières
de peuples avides de terres, comprenant les combattants, leurs familles,
leurs troupeaux et leurs biens.



2.1.16 Dynasties XXI à XXIV, Egypte
Au cours de la XXIe dynastie, le pouvoir fut partagé, d’un commun accord,
entre les princes de Tanis dans le Delta41 et la dynastie de Hérihor à Thèbes.
A la mort de ce dernier, Smendès, qui gouvernait le Delta, semble avoir
exercé son autorité sur tout le pays. Cette période vit l’épanouissement
d’une nouvelle puissance, une famille d’origine libyenne, venue du Fayoum.
Il se peut qu’à l’origine ils aient été des mercenaires qui s’étaient établis
là quand l’Egypte abandonna l’Empire42. Toutefois, l’un des membres de
cette famille, appelé Sheshonq, réussit à s’emparer du trône d’Egypte et à
fonder une dynastie qui dura environ deux cents ans.

Vers la fin de la XXIIe dynastie, l’Egypte se trouva irrémédiablement
divisée en petits Etats rivaux et menacée à la fois par l’Assyrie et par un puissant
Soudan indépendant. Pourtant, un homme du nom de Pédoubast réussit
à asseoir une dynastie rivale. Bien que Manéthon appelle dynastie tanite
cette XXIIIe dynastie, les rois n’en continuèrent pas moins à porter les noms
des pharaons de la XXIIe dynastie : Sheshonq, Osorkon et Takélot. Sous ces
deux dynasties, l’Egypte maintint des relations pacifiques avec Salomon à
Jérusalem qui épousa même une princesse égyptienne. Pourtant, au cours de
la cinquième année du règne du successeur de Salomon, Sheshonq attaqua
la Palestine. Bien que l’Egypte n’ait pas cherché à conserver la Palestine,
elle regagna un peu de son ancienne influence et bénéficia d’un commerce
extérieur développé.

La XXIVe dynastie ne comprend qu’un seul roi, Bakenrenef, que les
Grecs appelaient Bocchoris, fils de Tefnakht. C’est probablement ce dernier
qui signa un traité avec Hoshen de Samarie contre les Assyriens. Bocchoris
entreprit de soutenir le roi d’Israël contre le roi assyrien Sargon II, mais son
armée fut battue à Raphia en -720. Son règne prit fin quand le roi du Soudan
Shabaka envahit l’Egypte.
La XXVe dynastie
ou dynastie soudanaise43
Aux alentours de – 720, il y eut une nouvelle invasion de l’Egypte, mais cette
fois venue du sud. D’une capitale située près de la IVe Cataracte, Peye, un
Soudanais qui gouvernait le Soudan entre les Ire et ...
La suite dans les sources de l'Unesco...



2.1.17 La dynastie saïte, Egypte
L’Egypte fut libérée de la domination assyrienne par un Egyptien du nom
de Psammétique. En – 658, il réussit avec l’aide de Gygès de Lydie, et des
mercenaires grecs, à détruire tous les vestiges de la suzeraineté assyrienne,
et à fonder une nouvelle dynastie, la XXVIe. Les rois de cette dynastie
furent plus ou moins des hommes d’affaires qui s’efforcèrent courageusement
de redresser la situation de l’Egypte en contribuant à la prospérité
commerciale du pays. La Haute-Egypte devint le grenier où s’accumulait la
production agricole que vendait la Basse-Egypte.


2.1.18 La période perse, Egypte
Sous le règne de Psammétique III, les Egyptiens durent subir la conquête
de leur pays par les Perses dirigés par Cambyse ; avec cette occupation,
l’histoire de l’Egypte comme puissance indépendante s’acheva pratiquement.
La XXVIIe dynastie comprit des rois perses. La XXVIIIe dynastie
fut celle d’Amyrtée, dynaste local qui fomenta une révolte durant le règne
tourmenté de Darius II. Grâce à des alliances avec Athènes et Sparte, les
rois des XXIXe et XXXe dynasties réussirent à conserver l’indépendance
ainsi conquise pendant une soixantaine d’années.
La seconde domination perse en Egypte commença sous Artaxerxès III
en – 341. Alexandre y mit rapidement fin en envahissant l’Egypte en – 332,
après avoir battu les Perses à la bataille d’Issos.

2.1.19 L'artisanat de l'Egypte ancienne,
L’artisanat
La contribution de l’ancienne Egypte dans le domaine de l’artisanat apparaît
dans le travail de la pierre comme nous venons de le voir, mais aussi de
la métallurgie, du bois, du verre, de l’ivoire, de l’os et de nombreux autres
matériaux. Les anciens Egyptiens, après avoir découvert les diverses ressources
naturelles du pays, procédèrent à leur extraction et perfectionnèrent
peu à peu les techniques. Celles de l’agriculture et de la construction, d’une
nécessité vitale pour la communauté, exigeaient la fabrication d’outils de
pierre et de cuivre tels que haches, ciseaux, maillets et herminettes. Ces
outils étaient façonnés avec une grande habileté pour satisfaire aux diverses
exigences de l’architecture et de l’industrie, comme le percement de trous
ou la fixation des blocs. Ils fabriquaient également des arcs, des flèches,
des poignards, des boucliers et des bâtons de jet. Pendant longtemps, et
même à l’époque historique, outillage et armement, hérités de l’époque
néolithique, resteront surtout lithiques. Les falaises calcaires qui bordent
le Nil sont riches en silex de grande taille et d’excellente qualité, que les
Egyptiens continuèrent à utiliser longtemps après l’apparition du cuivre et
du bronze. Au demeurant, très souvent le rituel religieux exigeait l’emploi
d’instruments de pierre, ce qui contribua beaucoup au maintien des techniques
de taille de la pierre, et en particulier du silex.
Pour l’outillage métallique, le fer n’ayant pratiquement pas été utilisé
avant l’extrême fin de l’époque pharaonique, les techniques métallurgiques de
l’Egypte se ramènent à celles de l’or, de l’argent, du cuivre et de ses alliages,
bronze et laiton. On a retrouvé au Sinaï des traces de l’exploitation et du traitement
du minerai de cuivre par les Egyptiens ; de même en Nubie, à Bouhen,
où les pharaons de l’Ancien Empire disposaient de fonderies pour le cuivre.
Au Sinaï, comme en Nubie, les Egyptiens travaillaient en collaboration
avec les populations locales et les techniques utilisées pour le traitement du
métal purent donc facilement passer d’un domaine culturel à l’autre. C’est
peut-être à cette occasion que, d’une part, l’écriture pharaonique par le
truchement de l’écriture protosinaïtique, qu’elle influença, put jouer un rôle
important dans l’invention de l’alphabet, et que, d’autre part, la métallurgie
du cuivre put se répandre largement en Afrique nilotique d’abord, puis
au-delà.


2.1.20 Egypte sous domination Romaine
Rome, de l’alliance à la domination sur l’Égypte
Le passage de l’Egypte de la domination ptolémaïque à celle de Rome s’effectua
pratiquement sans secousses. Depuis longtemps les rapports entre
Alexandrie et Rome avaient été marqués par une cordialité qui remontait à
l’époque de Ptolémée Philadelphe. Celui-ci le premier avait signé un traité
d’amitié et envoyé une ambassade à Rome en – 273. Un demi-siècle plus
tard, Ptolémée Philopator avait maintenu sa bienveillance envers Rome
pendant la guerre avec Hannibal (– 218/– 201). Rome à son tour avait sauvé
l’indépendance égyptienne lors de l’invasion d’Antiochus III en – 168.
Toutefois, après cette prise de position, la République avait pratiquement
acquis la possibilité et l’habitude d’un contrôle dans les affaires égyptiennes
qui ne se montra que trop ouvertement dans les dernières années du
royaume des Ptolémées. Les intrigues entre Cléopâtre VII (– 51/– 30) et les
généraux romains avaient eu probablement pour but de leur faire épouser
les intérêts de son royaume, mais son soutien inconditionnel à Marc Antoine
lui valut enfin la perte définitive du trône au moment où son ami fut vaincu
par Octavien (– 31).



2.1.21 La Nubie et son importance
Un simple coup d’oeil sur une carte générale, physique, de l’Afrique suffit
à montrer l’importance de la Nubie pour les rapports de l’Afrique centrale,
celle des Grands Lacs et du bassin congolais, avec le monde méditerranéen.
Parallèle en grande partie à la mer Rouge, la vallée du Nil, en creusant le
« Couloir » nubien entre le Sahara à l’ouest et le désert arabique ou nubien
à l’est, met en prise directe, si l’on peut dire, les vieilles civilisations du bassin
de la Méditerranée avec celles du monde noir. Ce n’est pas un hasard si
une admirable tête en bronze d’Auguste a été trouvée à Méroé, à moins de
200 km de Khartoum.

Certes, si la route ainsi créée par le Nil permet la traversée sûre d’une
des régions désertiques du monde, elle n’est toutefois pas aussi aisée qu’elle
pourrait sembler de prime abord. Les « cataractes », d’Assouan aux environs
d’Omdurman, gênent considérablement la remontée du Nil du nord vers
le sud ; elles peuvent même interrompre complètement la navigation. Par
ailleurs, les boucles du fleuve allongent beaucoup la route ; elles peuvent
elles aussi constituer un obstacle sérieux, comme entre Abou Hamed et le
ouadi el-Milk, lorsque le cours du Nil, de sud-nord qu’il était, tourne vers
le sud-ouest. Courants et vents dominants s’unissent alors pour s’opposer
pendant une grande partie de l’année à la remontée des bateaux vers le
sud ; on remarquera toutefois qu’ils favorisent la descente vers la Méditerranée.
Plus au sud, enfin, la région des grands marécages des « Sudds »,
sans être impénétrable, ne facilite cependant pas les échanges culturels ou économiques.



2.1.22 La nubie à partir de - 2300
partir de – 2300, pour autant que l’archéologie permette de l’entrevoir,
la population du Couloir nubien se répartit en plusieurs « familles »
très proches les unes des autres, distinctes cependant, à la fois par la culture
matérielle : céramique, types des instruments, armes et outils utilisés, et
par le rituel observé lors des enterrements : types de tombes, répartition du
mobilier funéraire à l’intérieur et à l’extérieur de la sépulture, etc. Toutefois,
les ressemblances sont beaucoup plus nombreuses que les divergences :
importance de l’élevage, emploi général de la céramique rouge à bord noir,
sépultures du type « tumulus », etc.

D’Assouan au Batn-el-Haggar (cf. carte) les populations du Groupe C
restent, de – 2200 à – 1580, en contact étroit avec l’Egypte, soit que celle-ci
administre directement la région, de – 2000 à – 1700 environ, soit que, de
– 1650 à – 1580, de nombreux Egyptiens vivent à demeure dans le pays, sans
doute au service du nouveau royaume de Koush (cf. ci-dessous et chap. 9),
tout en gardant des liens avec la région thébaine dont ils proviennent, contribuant
ainsi à la diffusion des idées et des techniques égyptiennes.
Plus au sud, à partir du Batn-el-Haggar, commence le domaine du
royaume de Kerma, du nom du centre le plus important retrouvé à ce jour (cf.
chap. 9).

 La civilisation de Kerma ne diffère de celle du Groupe C que par
des détails. Le matériel archéologique découvert dans les rares sites fouillés
témoigne de liens étroits non seulement avec l’Egypte, mais également, à
partir de – 1600, avec les Hyksos asiatiques qui ont eu avec elle des contacts
directs, semble-t-il.


Il est assez facile de déterminer la limite nord de la zone administrée
directement par les populations « Kerma », elle s’établit dans le Batn-el-
Haggar. En revanche, il est beaucoup plus malaisé d’en préciser la limite
sud. Des trouvailles récentes (1973) de poterie Kerma au sud de Khartoum,
entre Nil Bleu et Nil Blanc, sembleraient indiquer que, sinon le royaume
de Kerma lui-même, du moins son influence s’étendait jusqu’à la Gezira
actuelle. Il aurait donc été en contact direct avec le monde nilotique des
Sudds (cf. carte).


2.1.23 La période du groupe A, la nubie
Vers la fin du IVe millénaire avant notre ère florissait en Nubie une culture
remarquable appelée par les archéologues culture du Groupe A1. Les outils
de cuivre (les plus anciens outils de métal trouvés à l’heure actuelle au Soudan)
et les poteries d’origine égyptienne exhumées des tombes du Groupe
A montrent que l’épanouissement de cette culture fut contemporaine de la
Ire dynastie en Egypte (– 3100). Cette culture est désignée par une simple
lettre parce qu’elle ignorait l’écriture, qu’on n’a trouvé d’allusions à elle
dans aucune culture possédant une écriture et qu’on ne peut l’associer à
aucun lieu précis de découverte ni aucun centre important. Ce fut néanmoins
une période de prospérité, marquée par une augmentation considérable
de la population.
Des découvertes archéologiques appartenant certainement au Groupe A
ont été faites jusqu’à présent en Nubie, entre la Ire Cataracte au nord et Batnel-
Haggar (le Ventre de pierres) au sud. Mais on a aussi trouvé des poteries
semblables à celles du Groupe A à la surface de divers sites plus au sud, au
Soudan septentrional. Une tombe située près du pont d’Omdurman2 a fourni
un pot qui est impossible à distinguer d’un autre pot trouvé à Faras dans une
tombe du Groupe A3.


2.1.24 La fin du Groupe A, la Nubie
Au Groupe A, qui a probablement survécu en Nubie jusqu’à la fin de la IIe
dynastie d’Egypte (– 2780), succéda une période de pauvreté et de déclin
culturel très net, qui dura depuis le commencement de la IIIe dynastie
d’Egypte (– 2780) jusqu’à la VIe dynastie (– 2258). Elle a donc été contemporaine
de la période connue en Egypte sous le nom de période de l’Ancien
Empire8. La culture trouvée en Nubie pendant cette période a été appelée
Groupe B par les premiers archéologues qui ont travaillé dans cette région.
Ils estimaient que la Basse-Nubie, pendant la période de l’Ancien Empire égyptien, était habitée par un groupe distinct du Groupe A qui l’avait
précédé9.
Cette hypothèse, que certains savants10 continuent de tenir pour valable11
a été rejetée par d’autres12 et l’existence du Groupe B est maintenant généralement
considérée comme douteuse13.
La persistance des caractéristiques du Groupe A dans les tombes attribuées
au Groupe B montre qu’il est plus probable que c’étaient simplement
des tombes du peuple du Groupe A appauvri, à un moment où sa culture
était sur le déclin. Les nouvelles caractéristiques propres au Groupe B et par
lesquelles il diffère de son prédécesseur peuvent n’avoir été que le résultat
du déclin général et de la pauvreté. La cause de ce déclin peut être cherchée
dans les activités hostiles répétées de l’Egypte contre la Nubie après l’unification
de la première et sa transformation en un Etat fort et centralisé sous
un souverain unique.



2.1.25 La période du groupe C, la Nubie
Vers la fin de l’Ancien Empire d’Egypte26 ou pendant la période appelée par
les égyptologues la Première Période Intermédiaire (– 2240 – 2150)27 apparut
en Nubie une nouvelle culture indépendante (avec des objets caractéristiques
et des rites funéraires différents), appelée par les archéologues le Groupe C.
Analogue à son prédécesseur le Groupe A, cette culture était aussi chalcolithique.
Elle dura dans cette partie de la vallée du Nil jusqu’au moment où
la Nubie fut complètement égyptianisée, au XVIe siècle avant notre ère. La
limite nord de la culture du Groupe C se trouvait au village de Koubanieh
nord, en Egypte28 ; la frontière sud n’est pas encore connue avec certitude,
mais on a trouvé des restes de cette culture vers le sud jusqu’à Akasha, à la
limite la région de la IIe Cataracte, ce qui fait qu’il est probable que cette
frontière du Groupe C était quelque part dans la région de Batn-el-Haggar.
On ne sait encore rien de certain sur les affinités ethniques du Groupe C
ni sur l’origine de sa culture.


2.1.26 Kerma (– 1730 – 1580), de la Nubie à l'Egypte
Kerma (– 1730 – 1580)
Comme nous l’avons déjà vu, la frontière sud du Moyen Empire égyptien
avait incontestablement été fixée à Semneh par Sésostris III. Mais les importantes
fouilles de l’archéologue américain G.A. Reisner entre 1913 et 1916 à
Kerma, un peu en amont de la IIIe Cataracte et à 240 km à vol d’oiseau au
sud de Semneh, ont révélé une culture, appelée culture de Kerma, dont les
spécialistes ont donné des interprétations divergentes.



2.1.27 Le royaume deKoush, Egypte
Le royaume de Koush
Comme le nom géographique de Koush est lié à Kerma58 et comme les
tumulus de Kerma montrent clairement qu’ils servaient à la sépulture de
puissants rois indigènes qui avaient des relations diplomatiques et commerciales
avec les rois Hyksos en Egypte, il semble plus vraisemblable
que Kerma était la capitale de Koush. Ce royaume a connu son ère de
prospérité à l’époque appelée, dans l’histoire de l’Egypte, Deuxième
Période Intermédiaire (– 1730 – 1580). L’existence de ce royaume, dont le
souverain était appelé « Prince de Koush », est attestée par plusieurs documents.
La première stèle de Kamose59 le dernier roi de la XVIIe dynastie
égyptienne et probablement le premier roi qui ait dressé la bannière de
la lutte organisée contre les Hyksos, décrit la situation politique dans la
vallée du Nil à cette époque. Elle montre l’existence d’un royaume indépendant
de Koush, dont la frontière nord était fixée à Eléphantine, d’un
Etat égyptien, dans la Haute-Egypte, entre Eléphantine au sud et Cusae
au nord et enfin du royaume Hyksos en Basse-Egypte. Une autre stèle60
nous apprend que Kamose intercepta sur la route des oasis un message
envoyé par Apophis, le roi Hyksos, « au Prince de Koush », demandant son
aide contre le roi égyptien. En outre, deux stèles découvertes à Bouhen
montrent que deux fonctionnaires nommés Sepedher61 et Ka62 étaient au
service du « Prince de Koush ». Le royaume de Koush, qui comprit toute la
Nubie au sud d’Eléphantine après la chute du Moyen Empire en Egypte
(à la suite de l’invasion Hyksos), s’écroula quand Thoutmosis I conquit la
Nubie au-delà de la IVe Cataracte.


2.1.28 culture Kerma, Nubie à l'Egypte
La culture de Kerma
Les sites typiques de la culture de Kerma découverts en Nubie ne vont pas
plus loin au nord que Mirgissa63 ce qui indique que la IIe Cataracte était la
frontière entre la culture Kerma et la culture du Groupe C.

Caractéristiques de la culture Kerma sont une poterie tournée fine et très
polie, rouge avec un haut noir, des vases en forme d’animaux ainsi que
d’autres décorés de dessins d’animaux, des poignards spéciaux en cuivre,
du bois travaillé et décoré de figures incrustées en ivoire et des figures et
ornements de mica cousus sur des chapeaux de cuir. Bien qu’une grande
partie des objets découverts à Kerma montre sans aucun doute une tradition
culturelle indigène, on ne peut pas ignorer l’influence des techniques
et de l’artisanat égyptiens64. On a avancé qu’une grande partie de ces objets
avaient été fabriqués par des artisans égyptiens65, mais on peut aussi penser
qu’ils ont été faits suivant le goût local par des artisans indigènes qui avaient
appris les techniques égyptiennes.

Dans le domaine religieux, ce sont les rites funéraires qui caractérisent la
culture de Kerma. La tombe de Kerma est marquée par un tumulus de terre
en forme de dôme bordé par un cercle de pierres noires parsemées de galets
blancs. Un des grands tumulus du cimetière de Kerma (K III) consistait en
murs de briques formant un cercle de 90 mètres de diamètre66. Deux murs
parallèles qui traversaient le tumulus d’est en ouest en son milieu formaient
un couloir central qui le divisait en deux sections. Un grand nombre de
murs parallèles partaient à angle droit des deux côtés de ce couloir jusqu’à
la circonférence du cercle vers le nord et le sud. Au milieu du mur sud du
couloir, une porte ouvrait sur un vestibule conduisant vers l’est à la chambre
principale de la sépulture. A Kerma, le principal personnage enterré reposait
sur un lit, couché sur le côté droit. Sur ce lit étaient posés un oreiller de bois,
un éventail en plumes d’autruche et une paire de sandales.



2.1.29 De nubie à l'Egypte, nouvel Empire - 1580 - 1050
Le nouvel Empire (– 1580 – 1050)
Quand les Egyptiens se furent réinstallés après avoir complètement libéré
leur pays des Hyksos, ils recommencèrent à tourner leur attention vers leur
frontière sud, et ce fut le commencement de la conquête la plus complète
de la Nubie par l’Egypte depuis le début de son histoire ancienne.
La première stèle du roi Kamose, déjà mentionnée, explique comment
Kamose était situé entre un roi en Basse-Egypte et un autre dans le pays
de Koush. Elle déclare aussi que ses courtisans étaient satisfaits de l’état de
choses sur la frontière sud de l’Egypte puisque Eléphantine était fortement tenue...


2.1.30 De nubie à l'Egypte XVIII e dynastie
La Nubie sous la XVIIIe dynastie
Nous savons par une inscription rupestre entre Assouan et Philae, datée de
la première année du règne de Thoutmosis II70, qu’il y eut une révolte en
Nubie après la mort de Thoutmosis I. D’après cette inscription, un messager
arriva pour apporter à Sa Majesté la nouvelle que Koush avait commencé à
se révolter et que le chef de Koush et d’autres princes établis plus au nord
conspiraient ensemble. Elle nous apprend aussi qu’une expédition avait été
envoyée et la révolte matée. Après cette expédition punitive, la paix fut
restaurée et solidement établie en Nubie pour de nombreuses années.
Tout le règne de Hatshepsout, qui succéda à Thoutmosis II, connut la
paix. Le monument le plus important de l’époque de cette reine en Nubie
est le temple magnifique qu’elle bâtit à Bouhen à l’intérieur des murs de la
citadelle du Moyen Empire71.


2.1.31 De nubie à l'Egypte, XIX e dynastie
La Nubie sous la XIXe dynastie
A partir de l’époque d’Akhnaton, la position de l’Egypte s’affaiblit continuellement
à l’intérieur et à l’extérieur. Akhnaton était un rêveur et son
mouvement religieux fit beaucoup de tort à l’Empire. En outre, les pharaons
qui lui succédèrent furent des faibles, complètement incapables de
trouver des solutions aux problèmes de l’époque. Le malaise avait envahi
tout le pays. Il y avait tout lieu de craindre une guerre civile ouverte et
le pays était menacé par une anarchie générale. A ce moment critique,
l’Egypte eut la chance de trouver un libérateur en la personne d’un général
nommé Horemheb, qui était un chef capable et expérimenté. Pendant le
règne de Toutankhamon, Horemheb parcourut la Nubie en qualité de chef
de l’armée pour vérifier la loyauté de l’administration après la restauration
de l’ancien régime79. Quand il usurpa le trône d’Egypte, il fit une seconde
apparition en Nubie. Bien que ce voyage, d’après les inscriptions sur les
murs de son temple commémoratif creusé dans le roc à Silsila en Haute-
Egypte, ait été une expédition militaire, il semble qu’il se soit agi plutôt
d’une simple visite de l’usurpateur qui voulait s’assurer de sa position dans
une région d’importance vitale pour lui en Egypte. En tout cas, Horemheb
s’assura la loyauté de l’administration égyptienne de Nubie, comme le montre
le fait que Aser, vice-roi de la Nubie sous le règne précédent, continua à
occuper le même poste sous Horemheb.
Ramsès I (– 1320 – 1318), qui succéda à Horemheb, fut le véritable fondateur
de la XIXe dynastie. Pendant la seconde année de son règne, il érigea une stèle...



2.1.32 De nubie à l'Egypte, fin du nouvel empire...
Fin du Nouvel Empire
Par suite de ses richesses et aussi de la puissance de ses troupes, la Nubie
commença vers la fin du Nouvel Empire à jouer un rôle important dans
les affaires politiques intérieures de l’Egypte elle-même. Le désordre, la
faiblesse, la corruption et les luttes pour le pouvoir ont caractérisé cette
époque en Egypte. Ceux qui prenaient part à ces luttes, comprenant pleinement
l’importance de la Nubie pour leurs entreprises, s’efforçaient de
gagner le soutien de son administration. Le roi Ramsès-Siptah de la XIXe
dynastie alla lui-même en Nubie, pendant la première année de son règne,
pour nommer Séti vice-roi de Nubie93. Son délégué apporta des cadeaux
et des récompenses aux hauts fonctionnaires de Nubie. Mineptah-Siptah,
le dernier roi de la XIXe dynastie, fut même obligé d’envoyer un de ses
fonctionnaires pour rapporter le tribut de la Nubie94, ce qui figurait parmi
les devoirs du vice-roi de Nubie quand le pharaon avait un pouvoir réel sur
l’ensemble de son empire.
Pendant la XXe dynastie, la situation se détériora considérablement en
Egypte. y eut une conspiration du harem sous Ramsès III (– 1198 – 1166),
visant à le déposer. Parmi les conspirateurs, il y avait la soeur du commandant
des archers de Nubie, qui prit contact avec son frère pour qu’il lui
prête son concours dans l’exécution du complot. Mais il est évident que
le vice-roi de Nubie resta fidèle au pharaon. Sous Ramsès XI, le dernier
roi de la XXe dynastie, une révolte éclata dans ...


2.1.33 Axe pré axounite, axoum, Ethiopie
Les régions septentrionales de l’Ethiopie, qui devaient émerger de la
préhistoire vers le Ve siècle avant notre ère, ne semblent pas avoir connu
auparavant une forte densité de population. Leurs premiers habitants nous
sont encore très mal connus ; les rares indices recueillis permettent de dire
que l’évolution des groupes humains n’y diffère guère de celle du reste de
la Corne de l’Afrique.
Durant les dix derniers millénaires avant l’ère chrétienne, les vestiges
d’outillage lithique s’intègrent dans les industries du Late Stone Age d’Afrique
australe. Pendant cette période, on devine l’existence de peuples pastoraux,
qui ont dessiné leur bétail sans bosse et à longues cornes sur les parois rocheuses
depuis le nord de l’Erythrée jusqu’au pays de Harrar ; leurs troupeaux sont
semblables à ceux qui étaient élevés à la même époque au Sahara et dans le
bassin du Nil. Il y a eu très tôt des relations avec le monde égyptien.
Sur le plan linguistique, il ne faut pas négliger non plus l’élément
koushitique, correspondant à un fonds local, qui commence à se manifester
dans d’autres domaines ; en effet, des découvertes récentes à Gobedra, près
d’Axoum (Phillipson, 1977), révèlent l’apparition de la culture du millet et
de l’usage de la céramique au IIIe ou IVe millénaire ; à côté des activités pastorales,
se serait donc développée dès cette époque une agriculture spécifiquement
éthiopienne. Ces techniques nouvelles seraient liées à un mode de
vie plus sédentaire, qui créait des conditions plus favorables à l’élaboration
d’une civilisation plus évoluée.
Si la fondation de la cité d’Axoum et l’avènement d’une dynastie royale
axoumite peuvent être situés au IIe siècle de l’ère chrétienne...



2.1.34 Période sud arabisante, Ethiopie...
Période sud-arabisante
C’est la période où « l’influence sud-arabique s’exerce fortement sur
l’Ethiopie du Nord ». Cette influence se traduit surtout par la présence en
Erythrée et dans le Tigré de monuments et d’inscriptions, qui sont apparentés
à ceux que connaît l’Arabie du Sud à l’époque de la suprématie du
royaume de Saba. Ces parallèles sud-arabiques sont datés, grâce aux études
paléographiques et stylistiques de J. Pirenne, des Ve et IVe siècles avant
notre ère, chronologie qui a été adoptée par l’ensemble des spécialistes de
ce domaine de recherche6. On admet généralement que ces dates s’appliquent
également aux trouvailles faites en Ethiopie, mais l’hypothèse émise
par C. Conti-Rossini d’un décalage entre les deux rives de la mer Rouge...


2.1.35 Période intermédiaire, Ethiopie (avant axoum)
Période intermédiaire
L’affirmation d’une culture locale ayant assimilé les apports étrangers se fait
beaucoup plus forte dans la seconde période pré-axoumite qui a été appelée
période intermédiaire.



2.1.36 Civilisation Axoum, Ethiopie
Suivant les sources de base, l’histoire du royaume d’Axoum s’étend sur
près d’un millénaire à partir du Ier siècle de notre ère. Elle enregistre un
certain nombre d’événements majeurs tels que trois interventions armées
en Arabie du Sud aux IIIe IVe et VIe siècles, une expédition à Méroé au IVe
siècle, et, au cours de la première moitié de ce même siècle, l’introduction
du christianisme.
Une vingtaine de rois, dont la plupart ne sont connus que par les monnaies
qu’ils ont émises, se sont succédé sur le trône d’Axoum. Parmi eux,
les noms d’Ezana et de Caleb (ou Kaleb) brillent d’un éclat particulier.
D’autres monarques ont aussi leurs noms conservés par les traditions que
les siècles ont léguées. Ces traditions, fâcheusement, comportent une grande
part d’incertitude. Le plus anciennement attesté de ces rois est Zoskalès que
mentionne un texte grec de la fin du Ier siècle. Ce nom correspond-t-il au
Za-Hakalè des listes royales traditionnelles ? La question reste ouverte.
Les sources de renseignements sur la civilisation axoumite sont de nature
diverse. Elles comprennent des passages d’auteurs anciens depuis Pline qui
fait état d’Adoulis jusqu’aux chroniqueurs arabes, Ibn ḥischac, Ibn Hischam
et Ibn ḥawḳal. Ces textes sont en général peu explicites. L’essentiel de la
documentation est naturellement fourni par l’épigraphie locale et le matériel
archéologique que le développement de la recherche accroît au fil des années.
Peu nombreuses, les inscriptions ont été rassemblées dès le XIXe siècle. De
grands textes d’Ezana, gravés dans la pierre, se rangent au nombre des plus
importantes. Naguère, la découverte de nouvelles inscriptions d’Ezana, de
Caleb et d’un de ses fils (Waazeba), en grec, en guèze et en pseudo-sabéen...



2.1.37 L’aire axoumite, Ethiopie
Le territoire axoumite, selon le repérage de l’archéologie, s’inscrit dans
un rectangle vertical de 300 km de longueur et de 160 km de largeur très
approximativement. Ce rectangle est compris entre 13 et 17 degrés de latitude
Nord, 38 et 40 degrés de longitude Est. Il s’étend de la région au nord
de Keron jusqu’à l’amba Alagui au sud, d’Adoulis, sur la côte, jusqu’aux
parages de Takkazé, à l’ouest. Addi-Dahno est pratiquement le dernier site
connu de ce côté, à une trentaine de kilomètres d’Axoum.


2.1.38 Epoque proto-axoumite, Ethiopie
Époque proto-axoumite
Le nom d’Axoum apparaît pour la première fois dans le Périple de la mer
Erythrée, guide maritime et commercial composé par un marchand originaire
d’Egypte. L’ouvrage date de la fin du Ier siècle. Ptolémée le Géographe, au
IIe siècle, indique également le site.
Le Périple fournit aussi des informations sur Adoulis, aujourd’hui un lieu
ensablé, à quelque cinquante kilomètres au sud de Massaoua. Il précise que
c’est « un gros village d’où il y a trois jours de voyage jusqu’à Koloè, une
ville de l’intérieur et le principal marché de l’ivoire. De cette place à la cité
du peuple appelé les Axoumites, il y a cinq jours de voyage de plus. C’est
là qu’est apporté tout l’ivoire de la contrée au-delà du Nil à travers la région
appelée Cyenum et de là, il va à Adoulis ». Ce village était donc le débouché
d’Axoum, notamment pour l’ivoire. Le texte dit qu’on y fournissait aussi la
corne de rhinocéros, l’écaille de tortue et l’obsidienne. Ce sont des articles qui
d’ailleurs figurent au nombre des exportations que Pline signalait déjà avant
l’auteur du Périple à propos du commerce d’Adoulis dont le nom est ainsi
mentionné antérieurement à celui d’Axoum.


2.1.39 Kohaito, de l'Egpte à l'Ethiopie...
Au nord de Matara, à une altitude de 2600 m, ce lieu offre au regard de
nombreux vestiges architecturaux. Une dizaine de tertres sur une assez
large superficie conservent des restes de constructions importantes de la
fin de la période axoumite et, la chose ne semble pas faire de doute, des
ruines plus anciennes. Plusieurs piliers se dressent aujourd’hui encore sur
ces tertres. On pense que pour la plupart ils appartenaient à des églises aux
dimensions proches de celles de Matara. Sur tous les monticules les murs
présentent l’appareil axoumite et un ordonnancement rectangulaire pareil
à ceux des autres sites de l’époque. Sept de ces ensembles se distinguent
aisément. Outre ces ruines d’édifices, au nord-nord-ouest, un barrage de
pierres fait de blocs parfaitement ajustés en rangées régulières était destiné
à retenir l’eau au sud-est d’un bassin naturel communément appelé « bassin
de Safra ». Long de 67 m, ce barrage a une hauteur de 3 m environ dans sa
section centrale. A cet endroit, deux séries de pierres saillantes en marches
d’escalier constituaient un dispositif qui permettait l’accès du haut du barrage
à la nappe d’eau.
Ailleurs, vers l’est, un tombeau à puits aménagé dans le rocher comporte
deux chambres ou caveaux funéraires. Une croix de type axoumite sculptée
en creux dans la roche orne une des parois du tombeau.
Dans un ravin proche du site, la roche est peinte et gravée de figures
représentant des boeufs, des chameaux, etc.


2.1.40 L'architecture axoumite, Ethiopie...
L’achitecture Axoumite
L’emploi de la pierre, le plan carré ou rectangulaire, l’alternance systématique
de parties saillantes et de parties rentrantes, l’élévation en gradins
des soubassements sur lesquels se dressent les grands édifices, un type de
maçonnerie sans mortier autre que de terre, tels sont les traits principaux
de l’architecture axoumite. A quoi s’ajoute ce caractère remarquable : une
reproduction généralisée de ces traits distinctifs. On a noté déjà que cette
constance des formules architecturales s’étend à tous les édifices majeurs,
qu’ils soient religieux ou non. Des édifices sont bâtis sur les mêmes socles à
gradins. Des escaliers monumentaux, de sept marches dans beaucoup de cas,
y donnent accès. Des dépendances les encadrent par-delà des courettes.
On peut tenir pour assuré que les châteaux et villas comportaient un
étage au-dessus du rez-de-chaussée qu’il serait préférable d’ailleurs d’appeler
étage, compte tenu de sa sur-élévation. A considérer l’exiguïté des pièces
de ce premier étage, encombrées de piliers et de poteaux, il est probable
que les véritables salles d’habitation se trouvaient à l’étage supérieur. Une
question est de savoir si les grands châteaux d’Axoum avaient plusieurs
étages. Au début du siècle, l’architecte de la mission allemande tenta une
reconstitution. Le dessin du monument de Enda-Michael présente aux
angles du pavillon des tours de quatre étages. A peu près rien ne subsistant
de cet édifice (aujourd’hui moins encore qu’en 1906), il n’est pas facile
de juger du bien-fondé de la tentative, mais si l’on observe la nature de
la maçonnerie telle que les photos et dessins la montrent, telle aussi que
d’autres monuments la font connaître — des murs sans grande épaisseur que
la maçonnerie de pierres liées par un simple mortier de terre rendait d’une
stabilité précaire —, il semble permis de douter que Enda-Michael, comme
d’ailleurs les autres châteaux, ait comporté plus de deux étages. Peut-être
certains d’entre eux, de solidité spéciale, en possédaient-ils trois, ce qui est
douteux.



2.1.41 Axoumites, la langue, Ethiopie
L’écriture et la langue des Axoumites
Le plus ancien alphabet utilisé en Ethiopie dès le Ve siècle avant notre ère,
est de type sud-arabique. Il transcrit une langue proche parente des dialectes
sémitiques de l’Arabie méridionale.
L’écriture des Axoumites est différente de cette écriture sud-arabique.
Elle en dérive cependant.
Les premiers témoins de l’écriture éthiopienne proprement dite apparaissent
au cours du IIe siècle de l’ère chrétienne. Ils présentent une forme
consonantique. Les caractères conservent encore un aspect sud-arabique,
mais ils évoluent progressivement vers des formes particulières.



2.1.42 Les protoberbères, Afrique du Nord
Avant l’arrivée des Phéniciens sur les côtes d’Afrique au début du premier
millénaire avant notre ère, les composantes ethniques des populations
libyennes étaient à peu près fixées. Elles ne devaient pas varier sensiblement
pendant toute la période antique, car du point de vue quantitatif, il
ne semble pas que les apports démographiques phénicien et romain aient
été importants. En effet, l’apport démographique phénicien en Afrique
mineure ne peut être évalué avec précision. Toutefois, il est probable que
Carthage n’aurait pas eu recours de façon si constante à des mercenaires sur
les champs de bataille, si les Carthaginois de souche phénicienne avaient
été nombreux. L’apport démographique romain est également difficile à
apprécier. On a évalué à 15 000 le nombre des Italiens qui furent installés
en Afrique à l’époque d’Auguste qui fut celle de la colonisation la plus
intense1. Il faut ajouter à ce chiffre quelques milliers d’Italiens qui se fixèrent
en Afrique de leur propre initiative. A notre avis, on ne dépasse guère
20 000 personnes pour l’époque d’Auguste. L’Afrique romaine ne fut en
aucune manière une colonie de peuplement. Quant aux apports démographiques
vandale et byzantin, ils furent assurément encore beaucoup plus
modestes.


2.1.43 La vie des Berbères, avant Carthage, afrique du nord
La vie des Berbères avant la fondation de Carthage
Ce ne sont pas les Phéniciens qui ont révélé aux Libyco-Berbères l’agriculture,
comme l’ont souligné à juste titre H. Basset58 et G. Camps59. Ceux-ci
la pratiquaient en effet depuis la fin du Néolithique. Supposer que les
Cananéens importèrent l’agriculture en Afrique mineure au cours du second
millénaire avant notre ère est une hypothèse très aventurée. Des gravures
et peintures de l’âge des métaux représentent plus ou moins schématiquement
un araire à la Cheffia (Est constantinois) et dans le Haut-Atlas60.
A l’ouest de Tebessa, dans la région du douar Tazbent, des quadrillages
constituent de nos jours les vestiges d’installations hydrauliques primitives
très antérieures à l’époque des royaumes indigènes. Les utilisateurs de ces
installations avaient un outillage encore partiellement lithique.
Alors que les Phéniciens allaient introduire en Afrique mineure une
charrue à soc de fer triangulaire, les Berbères usaient déjà d’un type original
de charrue, d’ailleurs moins efficace, consistant en une simple pioche en
bois traînée et maintenue dans le sol61. Cette charrue avait dû mettre fin à
l’usage exclusif de la houe, puisque les Guanches, utilisateurs de la houe, ne
connurent pas la charrue, Il semble qu’à l’origine les Libyens tiraient souvent
eux-mêmes leur charrue au moyen de cordes passées autour de leur épaules.
Mais ils connaissaient aussi depuis fort longtemps l’attelage des boeufs, qui
est représenté sur les fresques égyptiennes comme sur les gravures du Haut-
Atlas. En revanche, ils ne paraissent pas avoir usé avant l’époque punique
de machine à dépiquer62 : ils se contentaient de faire piétiner l’aire par le gros
bétail.
Les botanistes ont établi que le blé dur (venu peut-être d’Abyssinie) et
l’orge63 existaient en Afrique du Nord bien avant l’arrivée des Phéniciens,
ainsi que la fève et le pois-chiche64, bien que ce dernier tire son nom berbère
ikiker du latin cicer.




2.1.44 Periode de Carthage, afrique du nord
L’entrée du Maghreb dans l’histoire écrite débute avec le débarquement sur
ses côtes de marins et de colons venus de Phénicie. Il est d’autant plus difficile
de reconstituer l’histoire de cette époque que presque toutes les sources
d’information sont grecques ou romaines et que, pendant la plus grande partie
de cette période, les Grecs et les Romains n’ont eu de pires ennemis que
les Phéniciens de l’Ouest, notamment ceux qui étaient placés sous l’autorité
de Carthage. C’est ce qui explique pourquoi l’image que nous en donnent
Athènes et Rome est si négative. Rien ne subsiste d’une littérature carthaginoise
malgré les progrès enregistrés au cours des deux dernières décennies ; la
contribution archéologique est également limitée, car, dans la plupart des cas,
les établissements phéniciens sont ensevelis sous des villes romaines beaucoup
plus imposantes. Nous disposons d’un nombre important d’inscriptions sous
diverses versions de la langue phénicienne, mais il s’agit surtout d’inscriptions
votives ou d’épitaphes tombales qui nous livrent peu d’informations.
Le développement des civilisations libyennes autochtones antérieurement
au IIIe siècle avant notre ère1 reste, à un certain degré, obscur lui aussi.
Le Néolithique de tradition capsienne se prolonge très avant dans le premier
millénaire avant notre ère et peu de vestiges peuvent être attribués à un
Age du bronze distinct. Aussi, l’histoire archéologique du premier millénaire
se caractérise-t-elle par une évolution lente et continue, où les influences
phéniciennes deviennent de plus en plus marquées, à peu près à partir du IVe siècle.





2.1.45 Les premiers phéniciens, afrique du nord
Les premiers établissements phéniciens
Selon la tradition antique, Tyr fut le point de départ des expéditions
vers l’ouest lancées par les Phéniciens, qui conduisirent à la fondation de
nombreux établissements. La Bible, entre autres sources, confirme la prééminence
de Tyr sur les autres villes phéniciennes durant la période qui
suivit, au Proche-Orient, l’écroulement des civilisations de l’Age du bronze
(XIIIe siècle). A partir de l’an 1000 environ, Tyr et les autres cités (Sidon et
Byblos, par exemple) devinrent les centres commerciaux les plus actifs de
la zone orientale de la mer Egée et du Proche-Orient et elles ne souffrirent
guère de la croissance de l’Empire assyrien. C’est la recherche de minerais,
particulièrement d’or, d’argent, de cuivre et d’étain, qui attira les marchands
phéniciens en Méditerranée occidentale. Cette recherche ne tarda pas à
les conduire en Espagne, qui devait demeurer l’une des grandes sources
de production d’argent en Méditerranée, même à l’époque romaine. Nous
devons à l’historien Diodore de Sicile (Ier siècle avant notre ère) une analyse
sans doute véridique de la situation générale qui régnait à l’époque.



2.1.46 Fondation de Carthage, afrique du nord
Fondation de Carthage
Le nom de Carthage (en latin, Carthago) est la traduction de « Kart
Hadasht » qui signifie en phénicien « ville nouvelle ». Cela peut laisser
supposer que, dès le départ, ce site fut destiné à devenir le principal établissement
phénicien de l’Occident mais les données archéologiques se
rapportant à ses origines sont trop incomplètes pour que nous puissions en
être certains. Selon la tradition, la ville fut fondée en 814, bien après Cadix
(1110) et Utique (1101). Ces deux dernières dates semblent légendaires.
Quant à la naissance de Carthage, les premières données archéologiques
incontestables datent du milieu du VIIIe siècle avant notre ère, soit deux
générations d’écart par rapport à la tradition. Aucun élément historique valable
ne peut être tiré des diverses légendes que les auteurs grecs et romains nous ont transmises sur la fondation de la cité.



2.1.47 l'hégémonie de Carthage, afrique du nord
L’hégémonie de Carthage
sur les Phéniciens de l’Ouest
C’est au VIe siècle avant notre ère que Carthage devint autonome et établit
sa suprématie sur les autres établissements phéniciens d’Occident, prenant
la tête d’un empire en Afrique du Nord dont la création devait avoir de profondes
répercussions sur l’histoire de tous les peuples de la Méditerranée
occidentale. Cette évolution avait été favorisée notamment par l’affaiblissement
de la puissance de Tyr et de la Phénicie, la métropole, qui tombèrent
sous le joug de l’empire babylonien. Mais un facteur plus déterminant
encore avait été, semble-t-il, la pression croissante exercée par les colonies
grecques de Sicile. Les plus importantes, comme Syracuse, avaient connu un
essor démographique et économique très rapide ; elles avaient été fondées
surtout pour absorber l’excédent de population dont souffrait la Grèce continentale.
Au VIIe siècle, il semble qu’aucun conflit important n’ait opposé les
Grecs aux Phéniciens, et l’on a retrouvé trace d’importations grecques dans
de nombreuses colonies phéniciennes du Maghreb. Mais en 580, la ville de
Selinus (Sélinonte) et d’autres populations grecques de Sicile tentèrent de
chasser les Phéniciens des établissements qu’ils possédaient à Motyé et à
Palerme. Carthage paraît avoir dirigé les opérations défensives contre cette
agression qui, en cas de succès, eût permis aux Grecs de menacer les villes
phéniciennes de Sardaigne et leur eût ouvert la route du commerce vers
l’Espagne, qui jusqu’alors leur avait été fermée. Ce succès consolida les
colonies phéniciennes de Sardaigne. C’est également au cours de ce siècle
que Carthage conclut une alliance avec les villes étrusques de la côte occidentale de l'Italie...


2.1.48 Expansion carthage en afrique du nord
A cette défaite succédèrent soixante-dix années de paix, durant lesquelles
Carthage évita d’entrer en conflit avec les Grecs, tout en parvenant cependant
à maintenir son monopole commercial. Fait plus important encore, elle
se préoccupa d’étendre ses territoires sur le sol africain. Cette politique fut
adoptée alors que les Carthaginois se voyaient de plus en plus isolés par
les succès des Grecs en Méditerranée, d’abord durant les guerres mediques
contre les Perses où les Phéniciens subirent de lourdes pertes, puis contre
les Etrusques en Italie. Il est possible que les Carthaginois aient cherché
à réduire leurs propres échanges commerciaux avec le monde grec : le
contenu des tombes datant du Ve siècle paraît assurément pauvre et austère
et l’on y a trouvé peu d’articles importés. Cela ne veut pas dire, cependant,
que toute la communauté carthaginoise s’était appauvrie, le contenu des
sépultures n’étant pas, en soi, un indice absolu du degré de richesse ou de
pauvreté. Cette nouvelle politique territoriale est associée à la dynastie des
Magonides, dirigée à cette époque par Hannon, fils d’Hamilcar, le vaincu
d’Himère dont, plus tard, l’historien grec, Dion Chrysostome, rapporte sommairement
que « de Tyriens, il transforma les Carthaginois en Africains ».


Bien que la superficie des territoires conquis au Ve siècle et le nombre
des colonies ayant atteint la dimension de villes même modestes restent mal
connus, le maximum de ce que Carthage a jamais contrôlé n’est pas loin d’être
atteint. Signalons la grande importance qu’eut la conquête de la péninsule
du cap Bon et d’un vaste territoire situé au sud de la ville, s’étendant au
moins jusqu’à Dougga, et englobant certaines des terres les plus fertiles de
Tunisie. C’est dans cette région que la colonisation romaine atteindra, plus
tard...




2.1.49 Empire de Carthage, Afrique du Nord (Lybie à Tunisie)

L’empire de Carthage
Carthage fut critiquée par ses ennemis pour le dur traitement et l’exploitation
auxquels elle soumettait ses sujets, qui étaient certainement répartis
en différentes catégories. Les plus privilégiés furent sans doute les vieux
établissements phéniciens et les colonies fondées par Carthage elle-même,
dont les habitants étaient appelés par les Grecs Liby-Phéniciens, c’est-à-dire
Phéniciens d’Afrique. Ces comptoirs semblent avoir calqué leur système
gouvernemental et administratif sur le modèle de Carthage (voir ci-après).
Ce fut le cas, nous le savons, de Gades (Cadix), de Tharros (Sardaigne)
et des Phéniciens de Malte. Ces villes étaient soumises au paiement de
taxes sur les importations et exportations, et elles durent parfois fournir des
contingents militaires. Il est probable aussi qu’elles aient en partie contribué
aux équipages de la flotte carthaginoise. Après 348, il semble qu’il leur
ait été interdit de commercer avec quiconque en dehors de Carthage. La
situation des sujets de Carthage en Sicile était affectée par la proximité des
cités grecques. Ils avaient droit à des institutions autonomes et battaient
monnaie dès le Ve siècle, à une période où Carthage elle-même n’en émettait
pas encore. Leur droit de commerce ne semble pas avoir subi de restriction
; comme plus tard, lorsque la Sicile tomba aux mains des Romains, ils
payaient un tribut égal à 10 % des bénéfices.


2.1.50 Commerce de Carthage et l'afrique de l'ouest (De Lybie à l'afrique de l'ouest)
L’Afrique de l’Ouest
Dans l’esprit des Grecs et des Romains, Carthage était tributaire du commerce
plus que toute autre cité, et l’idée qu’ils avaient du Carthaginois
typique était celle d’un négociant. En outre, Carthage passait à l’époque
pour la plus riche cité du monde méditerranéen. Cependant, il faut convenir
que ces échanges commerciaux et cette richesse supposée ont laissé à
l’archéologue bien peu de vestiges, nettement moins que dans le cas des
grandes villes étrusques et grecques de la même époque. Sans doute cela
tient-il avant tout au fait que le gros du commerce de Carthage consistait
en produits qui ne laissent pas de trace : principalement les métaux
à l’état brut qui, déjà, étaient le but essentiel des premiers navigateurs
phéniciens. Il faut y joindre les textiles, le trafic des esclaves et, à mesure
de la mise en culture des sols fertiles, les produits agricoles. Les échanges
avec les tribus arriérées, qui livraient de l’or, de l’argent, de l’étain et vraisemblablement
du fer (Carthage, on le sait, fabriquait ses propres armes)
contre des articles manufacturés sans valeur, rapportaient beaucoup à Carthage,
comme en témoignent les grandes armées de mercenaires qu’elle
put lever au IVe et au IIIe siècle, ainsi que la frappe de monnaies d’or qui
fut bien plus importante que dans les autres cités de développement comparable.
L’Etat dirigeait activement les grandes entreprises commerciales,
comme nous l’apprennent diverses sources, notamment celles qui concernent
l’Afrique occidentale. Selon Hérodote (Ve siècle), le pharaon égyptien
Nékao (vers 610 -594) envoya une expédition de marins phéniciens faire
le tour complet du continent africain en passant par la mer Rouge.



2.1.51 Guerre entre Carthage et rome, Afrique du Nord
La première guerre avec Rome
Ces conflits cependant furent mineurs par rapport aux bouleversements
qui allaient secouer l’Orient à la même époque quand Alexandre le Grand
fonda un empire qui s’étendait jusqu’à l’Inde. Mais Carthage n’allait pas
tarder à être engagée dans une lutte d’une importance historique et mondiale
au moins aussi grande : les guerres contre Rome. Un traité avait été
conclu entre les deux villes dès 508, alors que Rome ne constituait encore
qu’une des nombreuses communautés d’Italie de modeste dimension. En
348 fut signé un nouvel accord qui réglementait le commerce entre les deux
puissances ; mais bien que Rome fût devenue beaucoup plus puissante, le
traité avantageait nettement Carthage, du seul fait que le commerce romain
était négligeable. Au cours des décennies suivantes, Rome connut une
ascension foudroyante jusqu’à devenir la puissance dominante d’Italie. Les
intérêts propres aux deux puissances se rapprochèrent encore lorsqu’en 293
le vieil ennemi des Carthaginois, Agathoclès, mena campagne en Italie du
Sud. Quelques années plus tard, Pyrrhus, roi d’Epire, fut invité à venir en
Italie afin de libérer du joug romain les villes grecques du sud de la péninsule,
dont Tarente était le chef de file.


2.1.52 Hannibal et la seconde guerre avec Rome
En raison des difficultés économiques provoquées par la guerre, Carthage
dut différer le paiement des soldes dues aux mercenaires, dont la moitié
étaient des Libyens. Un soulèvement éclata en Afrique et fut marqué par
de féroces atrocités de part et d’autre. Quelque 20 000 mercenaires y prirent
part, sous la direction notamment de l’un de leurs chefs les plus capables,
un Libyen nommé Mathon. Carthage elle-même fut menacée et les rebelles
contrôlèrent à un moment donné Utique, Hippo Acra et Tunis. Ils étaient
assez bien organisés pour émettre leur propre monnaie sous le signe Libyon
(«de Libye ») en grec.

L’âpreté de la lutte, qui se termina en 237, confirme la cruauté avec
laquelle les Carthaginois traitaient les Libyens. A la même époque, les Romains
s’emparèrent de la Sardaigne sans coup férir, au moment où Carthage était
incapable de se défendre. L’esprit de revanche devant cette agression étouffa
sans doute la moindre opposition aux projets d’Hamilcar Barca, général qui
s’était naguère distingué en Sicile. Celui-ci entreprit d’établir sur l’Espagne
la domination directe de Carthage, qui jusqu’ici se limitait aux villes côtières.
L’objectif d’Hamilcar était double : d’une part, exploiter directement les mines
espagnoles de manière à compenser la perte des revenus de Sicile et, d’autre
part, lever dans ce pays des troupes qui pourraient tenir tête aux Romains.
En moins de 20 ans, Hamilcar et son gendre Hasdrubal conquirent plus de la
moitié de la péninsule ibérique et créèrent une armée de quelque 50 000 hommes.
En 221, Hasdrubal fut remplacé à la tête du nouvel empire d’Espagne par
le fils d’Hamilcar, Hannibal. Peu d’indices viennent étayer la thèse avancée
plus tard par les Romains, selon laquelle toute l’affaire fut un projet personnel
des Barcides (comme on appelait cette famille) qui auraient voulu se venger
de Rome et auraient agi sans l’accord du gouvernement de Carthage.

 En 220,
Rome s’inquiéta de la renaissance des forces de Carthage et manoeuvra pour
empêcher celle-ci d’étendre ou de consolider sa puissance en Espagne.
Hannibal et son gouvernement rejetèrent les menaces romaines et estimèrent,
à la lumière de la politique d’aventure déjà suivie par les Romains en
246 et en 237, que la guerre était inévitable. En 218 Hannibal franchit l’Ebre
et se dirigea vers les Alpes pour descendre jusqu’en Italie. Cette stratégie
reposait sur l’idée que Rome ne pourrait être vaincue que sur son propre sol,
et que porter la guerre en Italie était nécessaire pour prévenir une invasion
de l’Afrique par les Romains, qui était possible puisque ceux-ci possédaient
désormais la maîtrise de la mer. Cette seconde guerre punique dura jusqu’en
202, avec cette fois encore, d’énormes pertes du côté romain. Grâce à son
génie militaire, Hannibal cimenta la cohésion d’une superbe armée où, aux
côtés de nombreux Espagnols, servaient également des contingents gaulois
et africains.

Le Carthaginois remporta de grandes victoires au lac Trasimène
(217) et à Cannes (216), la plus grande défaite que Rome eût jamais subie.




2.1.53 Numidie, Afrique du Nord
Massinissa et le royaume de Numidie
Carthage survécut encore durant un demi-siècle, mais cette période de
l’histoire du Maghreb fut marquée essentiellement par un développement
économique et social rapide de la plupart des tribus de la côte méditerranéenne.
Il y a là un paradoxe historique, car cette évolution, qui entraîna
une expansion sans précédent de la culture carthaginoise, fut principalement
due au pire ennemi de Carthage, Massinissa. Personnage légendaire,
d’une vigueur physique prodigieuse et comblé de dons naturels, celui-ci
avait été élevé à Carthage et il comprit fort bien, sans aucun doute,ce que
la civilisation de cette ville pourrait apporter à ses propres territoires. Son
individualité était si forte qu’après 206, au lieu d’être considéré comme un
simple déserteur par les Romains, il noua des liens d’amitié étroits avec
plusieurs de leurs hommes politiques les plus influents. En récompense
du rôle qu’il avait joué à Zama, il reçut la partie orientale — la plus fertile
— du royaume de Syphax, et il gouverna désormais, à partir de Cirta
(Constantine), un territoire qui s’étendait de l’ouest de cette ville jusqu’à
la nouvelle frontière de Carthage. (La région moins développée comprise
entre le royaume de Massinissa et la Malouya fut laissée au fils de Syphax).
Selon plusieurs écrivains de l’Antiquité, ce fut grâce à Massinissa que la
production agricole s’accrut notablement en Numidie. Strabon rapporte
qu’il transforma les nomades en cultivateurs. Comme toute généralisation,
celle-ci est exagérée, mais il est certain que les quantités de céréales disponibles
augmentèrent de façon sensible, laissant un surplus pour l’exportation,
même si l’élevage était encore l’activité dominante. Ces progrès furent
d’une grande importance pour le développement encore plus considérable
que le pays devait connaître ultérieurement sous la domination romaine. Le
commerce des autres produits restait limité, et les seules monnaies frappées
étaient des pièces de bronze et de cuivre. Cirta devint, semble-t-il, une véritable
cité (même s’il paraît exagéré de lui attribuer 200 000 habitants sous
le règne du fils de Massinissa, comme on l’a fait). Son archéologie est mal
connue, mais l’aspect de la ville dut être presque totalement carthaginois.
On y a trouvé des stèles puniques en plus grand nombre que dans aucun
autre établissement africain, à part Carthage elle-même. Il est hors de doute
que la langue carthaginoise devint alors de plus en plus usuelle en Numidie
et en Mauritanie.


2.1.54 Destruction de Carthage, afrique du nord
La destruction de Carthage
A cette époque, tout allié de Rome était en fait un vassal auquel il incombait
avant tout d’obéir à la volonté des Romains et de s’abstenir de toute action
dont ils pussent prendre ombrage, à tort ou à raison. La sagesse politique de
Massinissa nous est démontrée par la manière dont il comprit la situation.
Pendant cinquante ans, il s’efforça d’exercer une pression croissante sur les
possessions de Carthage, et sans doute espérait-il que finalement la ville
elle-même tomberait entre ses mains avec l’accord de Rome. Au début les
Romains n’avaient pas intérêt à affaiblir encore Carthage qui était devenue
vassale, et jusqu’en 170 les gains territoriaux du roi de Numidie restèrent
faibles. A partir de 167, cependant, Rome s’engagea dans une politique de
plus en plus agressive, en Afrique comme ailleurs ; elle favorisa donc Massinissa,
qui la poussait à se défier de Carthage, et qui d’autre part ne manquait
jamais de lui fournir des hommes et des approvisionnements quand
elle le lui demandait. Grâce à cette politique, Massinissa parvint à ajouter
à ses possessions les emporia (marchés) situés sur le golfe de Gabès et une
bonne partie de la vallée de la Bagradas (Mejerda).

Les sénateurs romains en arrivèrent peu à peu à penser, comme Caton l’Ancien, que « Carthage
devait être détruite ». En fait, quoique Carthage se fût remarquablement
bien relevée après la seconde guerre punique, toute crainte de la voir un
jour menacer Rome à nouveau était irrationnelle. Il fut proposé aux Carthaginois
soit d’abandonner leur ville pour se retirer dans l’intérieur, soit
d’affronter la guerre et ses conséquences. Comme ils adoptèrent ce dernier
parti, une armée romaine débarqua en Afrique en 149 ; malgré l’énorme
supériorité des assaillants, Carthage résista jusqu’en 146. Certains Libyens
continuèrent à lui prêter main forte, et Massinissa lui-même était peu satisfait
de l’initiative prise par Rome, qui le privait de son plus cher espoir ;
mais il dut s’incliner. La plupart des villes phéniciennes et carthaginoises
les plus anciennes — Utique, Hadrumète, Thapsus, etc. — se rallièrent aux
Romains, échappant ainsi à une destruction certaine. Carthage elle-même
fut rasée et son site fut déclaré maudit au cours d’une cérémonie solennelle
symbolisant la crainte et la haine que Rome avait accumulées depuis plus
d’un siècle vis-à-vis de la puissance qui s’était opposée le plus farouchement
à sa domination du monde méditerranéen.



2.1.55 Apres Carthage, la numidie, Afrique du Nord
Les états successeurs de Carthage
La Numidie
Cependant, il fallut attendre encore plus d’un siècle avant que Rome ne supplantât
véritablement Carthage en tant que puissance politique et culturelle
dominante au Maghreb. Pour diverses raisons (voir chapitre 20), les Romains
ne prirent possession que d’une petite partie de la Tunisie du Nord-Est
après la destruction de Carthage, et encore ne s’occupèrent-ils guère de ce
territoire. Dans le reste de l’Afrique du Nord, ils admirent parmi leur « clientèle
» une série de royaumes vassaux qui conservèrent de façon générale leur
autonomie interne. Dans ces diverses principautés, l’influence culturelle de
Carthage persista, et même s’accrut du fait que les anciennes colonies côtières
continuaient de prospérer et à la suite de l’arrivée de nombreux réfugiés
pendant les dernières années de la lutte entre Carthage et Rome. La forme
tardive de la langue phénicienne appelée « néo-punique » se répandit plus
largement que jamais.


On rapporte même que les Romains remirent aux rois
de Numidie les livres récupérés lors de la destruction des bibliothèques de
Carthage : peut-être certains de ces ouvrages, comme le traité d’agriculture
de Magon, présentaient-ils une valeur pratique. Aucun des monarques ultérieurs
ne fut aussi puissant que Massinissa, mais il fait peu de doute que,
pour l’essentiel, le développement des royaumes de Numidie et de Mauritanie
se poursuivit. Il convient de souligner que dans une certaine mesure le
nom de ces deux royaumes demeura une simple expression géographique,
puisque beaucoup de tribus qui y habitaient gardèrent longtemps leur identité
propre sous la domination romaine et même au-delà, tandis que l’unité
politique y restait précaire.


Cet état de choses fut aggravé par la polygamie
la période carthaginoise que pratiquaient les familles royales (Massinissa, dit-on, laissa dix fils qui lui
survécurent) et plus tard par l’intervention des Romains. Massinissa mourut
en 148 à l’âge de 90 ans environ ; il eut pour successeur Micipsa (148 -118),
sous le règne duquel le commerce de la Numidie avec Rome et l’Italie devint
plus actif ; il nous est rapporté que de nombreux négociants italiens vivaient à
Cirta. Après la mort de Micipsa, le royaume fut administré conjointement par
deux des frères de celui-ci et par Jugurtha, petit-fils de Massinissa, qui était
protégé par l’homme d’Etat romain Scipion Emilien, tout comme son aïeul
l’avait été par Scipion l’Africain. Jugurtha était doué d’une grande énergie et
il voulut prendre le pouvoir pour lui seul. Rome tenta d’abord de partager
officiellement le territoire ; cependant, quand Jugurtha eut enlevé la ville de
Cirta à l’un de ses rivaux et tué tous les résidents italiens, elle lui déclara
la guerre. Jugurtha organisa une résistance acharnée, tenant ses adversaires
en échec jusqu’à ce qu’il fût trahi et livré aux Romains par Bocchus, roi
de Mauritanie. Rome fit alors monter sur le trône un autre membre de la
famille de Massinissa, nommé Gauda, dont le fils et successeur Hiempsal
régna après avoir été un moment exilé par un rival (de 88 à 83) jusqu’en 60.
On sait qu’il fut l’auteur d’un livre sur l’Afrique rédigé en langue punique,
et il semble qu’il ait poursuivi l’oeuvre civilisatrice amorcée par sa dynastie.
Au cours des dernières années d’indépendance de la Numidie, celle-ci se
trouva mêlée aux guerres civiles qui provoquèrent la chute de la République
romaine. Le fils d’Hiempsal, Juba (60 -46) qui dans sa jeunesse avait été
publiquement insulté par Jules César, prit en 49 le parti de Pompée, auquel
il rendit de grands services en Afrique, à tel point qu’il devait, dit-on, être
placé à la tête de la province romaine d’Afrique si les partisans de Pompée
l’avaient emporté. Il se suicida après la victoire de César à Thapsus, et Rome
entreprit alors d’administrer directement la Numidie.


2.1.56 La mauritanie, empire apres Carthage, afrique du Nord
La Mauritanie
On admet en général que le royaume de Mauritanie s’est développé plus
lentement que la Numidie ; mais peut-être cette opinion est-elle due à un
manque d’informations. Il est clair que le massif montagneux de l’Atlas
resta fermé aussi bien à l’influence phénicienne que plus tard à la culture
romaine, mais la vie sédentaire se répandit quelque peu dans les régions
fertiles comme la vallée de la Moulouya et le long de la côte atlantique.
C’est dans les zones montagneuses que diverses tribus conservèrent leur
identité propre durant la domination romaine, et même au-delà. Le nom
des Maures est cité dès l’expédition de Sicile en 406, puis lors de la révolte
d’Hannon (après 350) et de l’invasion romaine de l’Afrique (256). Un roi
maure aida Massinissa à une époque critique de sa vie, mais des troupes
maures combattirent aussi sous les ordres d’Hannibal à Zama. Plus tard,
Bocchus Ier, après avoir aidé Jugurtha à lutter contre Rome, le trahit ensuite
et reçut en récompense un territoire assez vaste situé à l’est de la Moulouya.
A la génération suivante, la région semble avoir été partagée : Bocchus II,
qui gouvernait les territoires de l’est, combattit contre Juba avec le concours
d’un aventurier italien P. Sittius, au profit de César, lequel avait aussi l’ap500
afrique ancienne
pui de Bogud II, qui régnait à l’ouest de la Moulouya. L’un et l’autre de
ces monarques furent récompensés par César, et Bocchus élargit encore à
cette occasion ses possessions aux dépens de la Numidie. Quelques années
après, Bogud II, ayant pris parti pour Antoine dans la guerre civile romaine,
fut chassé de son territoire par Bocchus II, qui soutenait Octave. Bocchus
mourut en 33 et Bogud fut tué en 31 : toute la Mauritanie se trouva alors
sans maître, mais l’empereur Auguste décida que le moment n’était pas
venu pour Rome de gouverner directement le pays — peut-être craignait-il
que les « tribus » montagnardes n’y créent de graves difficultés militaires.
En 25, il plaça donc sur le trône Juba, fils du dernier roi de Numidie, qui
avait vécu dès l’âge de quatre ans en Italie, et pour lequel le royaume de
Numidie avait été temporairement reconstitué en 30 et 25. Juba gouverna
pendant plus de quarante ans en loyal « client » de Rome, et il accomplit
dans une certaine mesure en Mauritanie ce que Massinissa avait fait pour
la Numidie. C’était un homme aux goûts essentiellement pacifiques ; fortement
imprégné de culture hellénique, il avait écrit de nombreux livres
(aujourd’hui disparus) en grec. Sa capitale Iol, rebaptisée Caesarea (Cherchell),
et sans doute aussi sa seconde capitale Volubilis, devinrent sous son
règne de véritables villes. Son fils Ptolémée régna après lui jusqu’en 40 de
notre ère, date à laquelle l’empereur Gaius, qui l’avait convoqué à Rome,
le fit mettre à mort, pour un motif qui nous est inconnu. Cette mesure qui
préludait à la transformation de la Mauritanie en province romaine, déclencha
une révolte d’une durée de plusieurs années. En l’an 44 de notre ère,
la Mauritanie fut scindée en deux provinces, et l’ensemble du Maghreb se
trouva dorénavant sous la domination directe de Rome.



Professeur : P. Salama

2.1.57 La période romaine, Afrique du nord, Introduction
Après la destruction de Carthage en 146 avant notre ère et la réduction de
son territoire en province romaine, le sort de l’Afrique du Nord allait dépendre
désormais de Rome et des royaumes indigènes. Il aurait été souhaitable
de consacrer un chapitre particulier à l’étude de ces derniers, depuis l’avènement
des royaumes numides jusqu’à la disparition, en 40 de notre ère, du
dernier roi de Maurétanie. A partir de cette date, toute l’Afrique du Nord
devint romaine et le resta jusqu’à l’invasion vandale.


2.1.58 De rome à l'islam, afrique du nord, Introduction
Lorsque prit fin en Afrique du Nord la domination romaine, implantée,
suivant les régions, depuis quatre ou cinq siècles, la situation intérieure
présentait un visage complexe. Soulèvements régionaux, conflits religieux,
mécontentement social y créaient, certes, un climat dégradé, mais la solidité
de l’expérience administrative, comme le prestige de la culture latine,
garantissait à cette civilisation importée de nombreuses chances de survie.
Scindée en zones soumises ou indépendantes, selon les vicissitudes
des conquêtes étrangères ou des résistances locales, l’Afrique du Nord postromaine
et pré-islamique vécut alors une des périodes les plus originales de
son histoire.


2.1.59 Introduction fin préhistoire, afrique de l'ouest
L’une des conclusions principales des recherches archéologiques récentes
en Afrique subsaharienne est que des peuples contemporains les uns des
autres, ayant atteint des niveaux de développement technique trés différents,
ont vécu dans diverses parties de l’Afrique. L’Age de la pierre n’y
a pas connu de fin uniforme, les techniques agricoles ont été adoptées à
des périodes variables, et nombreuses sont les communautés auxquelles
nous nous intéressons dans les chapitres à venir qui vivaient encore de
chasse et de collecte, utilisant, jusqu’à la fin du premier millénaire de
notre ère, une technologie caractéristique de l’Age de la pierre. Aucune
société pourtant n’est restée statique et, dans la plupart des cas, des
contacts culturels très intenses existèrent en dépit de distances parfois
considérables. Paradoxalement, ces contacts furent singulièrement vifs à
travers ce que l’on pourrait croire être une barrière des plus impénétrables,
le désert du Sahara, et ils eurent un réel rôle unifiant pour l’histoire
de l’Afrique.


2.1.60 Informations archéologie, Afrique de l'ouest ancienne - péhistoire -
Informations fournies par l’archéologie
Il est impossible de s’arrêter à une date précise pour clore la période que
nous étudions, dans une aire pour laquelle nous ne disposons pas de dates
historiques sûres. Les dates connues nous sont le plus souvent fournies par
le carbone 14. Ces datations sont relativement sûres, mais la marge d’imprécision
pour la période qui nous concerne ici peut atteindre plusieurs.

 Plutôt que de s’attacher à une date fixe pour la fin de cette période,
les chapitres sur l’Afrique subsaharienne traitent essentiellement de ce
que l’on appelle habituellement le « Néolithique » et le début de l’Age du
fer. La période ainsi définie se termine aux alentours de l’an 1000 dans
la plupart des régions. Le « Néolithique » est, en Afrique subsaharienne,
un terme que l’on a utilisé autrefois de manière vague, pour désigner un
certain type d’économie agricole.

Le terme sert aussi à opérer des distinctions
au sein d’ensembles d’instruments incluant des outils tranchants en
pierre polie ou taillée, des poteries, et souvent aussi des meules de divers
modèles. Il a souvent servi à ces deux fins à la fois. Les premières communautés
d’agriculteurs ne se ressemblaient pas nécessairement par l’utilisation
d’un jeu d’outils identiques.


Des fouilles récentes effectuées dans
maintes parties du continent ont établi à quel point des outils en silex
taillé pouvaient traverser les millénaires ; ils firent leur apparition pour la
première fois chez les chasseurs-collecteurs de diverses régions d’Afrique
il y a 7000 ou 8000 ans ; des pièces analogues étaient sans doute encore
utilisées dans certaines parties du bassin du Zaïre (Uelian) jusqu’à il y a
moins de mille ans peut-être. La poterie semble de même avoir été en
usage chez les chasseurs-cueilleurs vivant dans le voisinage d’agriculteurs
bien avant que ces nouveaux utilisateurs deviennent eux-mêmes agriculteurs.
Les meules qui se rencontrent pour la première fois en diverses
régions d’Afrique, dans des sites de la fin de l’Age de la pierre, illustrent
l’utilisation plus intensive des végétaux.


Lorsque nous parlons de début
de l’Age du fer, nous envisageons l’époque où l’on recourut durablement à
une technologie fondée sur le fer, au lieu d’employer des outils en fer de
loin en loin seulement. Dans l’ensemble, le début de l’Age du fer correspond,
en Afrique subsaharienne, à l’apparition d’établissements à effectifs
faibles, relativement dispersés, et non à la naissance d’Etats qui n’ont vu
le jour qu’à la fin de l’Age du fer1.


Il faut déplorer que nous en sachions si peu sur le type physique des
habitants de l’Afrique au sud du Sahara. Il est certain qu’en Afrique occidentale
des peuples présentant des traits physiques similaires à ceux de ces
habitants actuels vivaient déjà dans ces contrées dès le dixième millénaire
avant notre ère (Iwo-Eluru au Nigéria), et furent appelés « proto-négrides »2.
Des fragments de squelettes négrides ont aussi été décrits tant dans le Sahara
qu’aux confins du Sahel et attribués à des périodes aussi reculées que le cinquième
millénaire avant notre ère3. En Afrique australe, les ancêtres de nos
contemporains, les chasseurs-collecteurs Khoïsans et des pasteurs-éleveurs
de Namibie et du Botswana (San et Khoï-Khoï), étaient plus grands de taille
que leurs descendants et vivaient dans des régions aussi septentrionales
que la Zambie, pour certains d’entre eux, voire dans le bassin de la rivière
Semliki dans l’est du Zaïre. On en a des preuves de choix en provenance
des sites de Gwisho, en Zambie, où les panoplies d’outils, ainsi que le
régime alimentaire que l’on peut en inférer, font ressortir clairement que les
peuples en question étaient des ancêtres des San ; à un détail près : la taille
moyenne de ce groupe d’il y a 4000 ans était plus élevée que celle des San
actuels qui vivent immédiatement à l’ouest dans le Botswana.

 Des fouilles
effectuées essentiellement dans le Rift, au Kenya, ont produit certains restes
de squelettes datant du sixième millénaire avant notre ère. Leakey (1936)
les a identifiés comme plus proches des types physiques de la zone éthiopienne,
que de ceux des populations bantuphones ou de langue nilotique.

Mais ces études sont vieilles de près d’un demi-siècle et le dossier aurait
dû être rouvert de longue date. Des travaux de biogénétique dus à Singer
et Weiner5 ont prouvé que les San et les négrides sont plus proches les uns
des autres qu’ils ne le sont de n’importe quel autre groupe extérieur, ce qui
donne à penser qu’ils sont les descendants directs des occupants premiers
de l’Afrique à l’Age de la pierre.

 Ils ont aussi mis en valeur l’homogénéité
biologique des populations africaines de l’Afrique occidentale à l’Afrique du
Sud ; Hiernaux, dans une étude pénétrante et très complète des données
génétiques connues à présent, le plus souvent grâce à la généralisation de
la recherche médicale en Afrique, a souligné le caractère composite de la
plupart des populations africaines, ce qui atteste bien l’ampleur et la longue
durée des brassages physiques et culturels dont le continent fut le théâtre au
sud du Sahara. Seules les régions reculées, telles que le milieu forestier des
Pygmées au Zaïre, ou celui des San dans le Kalahari, abritent des populations
d’un type sensiblement différent, et les raisons de ces particularités doivent
être recherchées dans leur isolement génétique. Dans des régions comme
les confins du Sahel, le pourtour de l’Afrique au nord-est et Madagascar, on
observe des croisements entre des populations noires et d’autres, indépendamment
de celles du sud telles que les Malayo-Polynésiens à Madagascar,
et des peuples proches de ceux du pourtour méditerranéen ou de l’Asie du
Sud-Ouest, installés en Afrique du Nord-Est et au Sahara.



2.1.61 Afrique orientale avant le 7eme siècle
Il est plus aisé de connaître la situation, en Afrique orientale, des peuples
et des sociétés après + 100 que pour les périodes plus anciennes. Pour
ces dernières, beaucoup de recherches sont en cours, dont les résultats
amènent à modifier, au fur et à mesure, tout ou partie des conclusions
antérieures.
L’enquête sur les deux millénaires (– 1000 à + 1000) est difficile. Elle
réclame des méthodes très affinées et une grande quantité d’informations
que l’archéologie est loin d’avoir, aujourd’hui, toutes rassemblées.
L’étude qui suit est donc, sur plus d’un point, conjecturale, hypothétique,
voire « provocante », et a pour but de stimuler la réflexion et la recherche.
La méthode à laquelle on aura recours pour aborder l’histoire ancienne
de l’Afrique de l’Est sera essentiellement culturelle ; nous tenterons de
recréer le ou les modes de vie autant que pourront le permettre l’ensemble
des témoignages archéologiques, anthropologiques et linguistiques. Nous
aurons fréquemment recours aux groupes linguistiques. Il se peut qu’ils
soient, en soi, moins importants que des considérations culturelles et économiques
plus larges. Néanmoins, le langage est un élément de la culture
et de l’histoire, un élément transmis (malgré d’incessantes modifications)
de génération en génération dans une même communauté ; c’est un moyen
grâce auquel les populations s’identifient clairement en tant que groupes et
se distinguent les unes des autres. (Ces « autres » peuvent être considérés
comme apparentés, d’une certaine manière, pour peu que les langues soient
partiellement comprises, ou qu’elles présentent certains traits communs ; ou
inversement, s’il n’est aucune parenté évidente, ils peuvent être considérés
comme complètement étrangers.) C’est en grande partie pour ces raisons
que les définitions linguistiques et les classifications des populations offrent
généralement aux anthropologues et aux historiens un maximum de clarté
et de commodité. Celles dont il est question dans ce chapitre sont précisées
dans la carte et le tableau qu’on trouvera ci-contre. Elles s’inspirent généralement
du schéma reproduit dans Zamani1, fondé sur la classification des
langues africaines de Greenberg.



2.1.62 la civilisation de la chasse, Savane australe Afrique australe
La civilisation de la chasse
dans la savane australe
D’un bout à l’autre des savanes et de la forêt claire qui recouvrent la plus
grande partie de l’Afrique à l’est et au sud de la grande forêt équatoriale,
la population, pendant de nombreux millénaires avant l’Age du fer, était
essentiellement constituée de chasseurs-collecteurs, utilisant l’arc, la flèche
et les techniques avancées du travail de la pierre (principalement celles de
la grande culture « wiltonienne » des archéologues — voir volume I). Ces
populations appartenaient généralement à un type dont les descendants
sont, de nos jours, les Khoi Khoi et les San, qui habitent le Kalahari et ses
alentours. Leur langue se classerait parmi celles de la famille khoisane,
qui se distingue par ses « clicks ». Actuellement ces langues se limitent
aux Khoi et aux San de l’Afrique du Sud et du Sud-Ouest, ainsi qu’à deux
petits groupes indépendants de l’Afrique orientale, vivant dans le nord de la
Tanzanie centrale, les Sandawé et les Hadza2.
Les Hadza en sont restés au stade de la cueillette et de la chasse. Peu
nombreux, doués d’une mobilité relative, ils sont experts dans l’art de repérer
et de se procurer les ressources alimentaires sauvages existant sur leur
territoire3. Depuis quelque temps, les Sandawé cultivent la terre et élèvent
des chèvres et du gros bétail ; mais ils gardent un attachement culturel pour
la brousse et conservent un sens instinctif de ses possibilités. Par leur type
physique général, ces deux « tribus » sont noires.
Toutefois, certains spécialistes estiment avoir retrouvé chez les Sandawé,
et peut-être aussi chez les Hadza, des traces d’une autre ascendance ;
un métissage avec les populations noires voisines expliquerait un glissement
dans cette dernière direction.
Il est non moins intéressant de noter que, contrairement au reste de
l’Afrique orientale, le territoire des Hadza et des Sandawé, de même que
celui qui les sépare, offre de nombreux spécimens de peintures rupestres.




2.1.63 civilisation aquatique, afrique moyenne
La civilisation aquatique
de l’Afrique moyenne
Cette question si longtemps méconnue a été examinée dans le précédent
volume de cette Histoire 5. Il suffit donc ici d’étudier l’évolution finale de
cet intéressant mode de vie.
Vers – 5000, le climat était devenu sensiblement plus sec. Alimentées
par des rivières moins nombreuses et de moindre débit, les eaux des lacs
étaient descendues très au-dessous des cotes maximales antérieures. Ainsi

afrique ancienne
la continuité géographique et, par endroits, les fondements économiques
du mode de vie aquatique étaient-ils menacés. Les jours de son hégémonie
culturelle étaient révolus. Cependant aux alentours de – 3000, le climat
redevint pour un temps humide et, par voie de conséquence, les niveaux
des lacs recommencèrent à monter (sans atteindre, toutefois, les cotes du
VIIIe millénaire).

 Au Kenya, dans la Rift Valley orientale, il y eut, à cette
époque, une résurrection d’une culture aquatique modifiée sans doute
par suite de nouvelles migrations, de nouveaux contacts avec le Moyen et
le Haut-Nil. On a découvert, au-dessus des lacs Rodolphe et Nakuru, des
vestiges de cette phase aquatique récente. Ils comprennent des poteries de
style original et des bols de pierre peu profonds. Ils semblent généralement
dater de – 3000. Malgré l’absence apparente de harpons dans les sites de
cette période, il paraît certain que les populations s’adonnaient à la pêche.
Mais il est vraisemblable que le régime était moins résolument aquatique
que lors de la phase principale antérieure de quelque trois à cinq mille ans.
Vers – 2000, parallèlement au retour de la tendance à l’aridité, les possibilités
d’une culture aquatique furent définitivement anéanties dans la plus grande
partie de la Rift Valley orientale.

Il semble que la population de cette dernière phase aquatique ait été,
elle aussi, fondamentalement noire. Nous manquons de données indiscutables
sur sa langue. Mais il est raisonnable de penser qu’elle appartenait à
l’une ou l’autre des branches de la famille Chari-Nil (branche orientale du
Nilo-Saharien).

On s’attendrait à ce que la grande civilisation aquatique, qu’il s’agisse
de la phase principale (entre – 8000 et – 5000) ou de son renouveau (aux
environs de – 3000), se retrouve le long des rivières et des marais du bassin
du Haut-Nil, en particulier sur les rives du plus grand lac de l’Afrique
orientale, le Victoria Nyanza. Curieusement, les vestiges semblent manquer
pour les millénaires en question.

 Cependant, au cours du premier millénaire
avant notre ère, des hommes ont campé sur les îles et dans des abris sous
roche ou en rase campagne sur les bords du lac et des rivières de la région.
Ils se nourrissaient de poissons et de mollusques, mais aussi de gibier de la
brousse et peut-être de bovins et de moutons. On ne sait si certains d’entre
eux cultivaient la terre ; mais on a observé des traces intéressantes de coupes
effectuées à l’époque dans la forêt entourant le lac Victoria, ce qui indique
tout au moins une forme nouvelle et relativement intensive d’utilisation des
terres. Connue sous le nom de « Kansyoré », la céramique de ces populations
présente quelques affinités marquées avec les poteries bien plus anciennes
de la première civilisation aquatique, les poteries « à ligne sinueuse de pointillés
». Pour autant qu’on le sache, il y a longtemps que ces poteries avaient
été remplacées par d’autres dans la vallée du Nil ; il est donc peu probable
que les types « Kansyoré » n’aient été introduits dans la région du lac Victoria
qu’au premier ou second millénaire avant notre ère. La tradition aquatique
remonte à plusieurs millénaires ici comme ailleurs, mais il est plus vraisemblable
que tout ce qui est considéré comme lui appartenant ne concerne que
sa phase la plus récente, celle qui a périclité juste avant l’Age du fer.



2.1.64 La civilisation pastorale des Couchites (afrique ancienne de l'est à l'ouest)
En effet, tandis qu’un régime climatique plus sec s’établissait aux environs
du IIe millénaire avant notre ère, les eaux des lacs commençaient à baisser
jusqu’à atteindre, approximativement, leur niveau actuel (dans certains cas
les poissons disparurent), les forêts cédaient elles aussi du terrain, faisant
place, surtout dans la Rift Valley orientale et sur les plateaux avoisinants,
à d’excellents pâturages de montagne. Bien qu’on pût toujours pêcher sur
les rives du lac Victoria et de plusieurs autres lacs et rivières, et préserver
ainsi certains des éléments de l’ancien mode de vie aquatique, cette civilisation
avait désormais perdu sa grande continuité géographique et l’assurance
culturelle qui s’y rattachait auparavant. Dans la plus grande partie de
l’Afrique moyenne et spécialement vers son extrémité orientale, le prestige
s’attachait désormais à l’élevage : continuer à vivre près des eaux et grâce
à elles était considéré comme rétrograde et comme un signe de stagnation
intellectuelle. Ce n’était pas seulement un mode de vie archaïque ; c’était,
aux yeux des groupements pastoraux plus favorisés, barbare et impur. Les
premiers pasteurs de l’Afrique orientale se reconnaissaient non seulement à
leur langue couchitique et à l’importance qu’ils accordaient à la circoncision,
mais aussi à l’interdit dont ils frappaient le poisson.
Depuis longtemps dans cette zone de l’Afrique de l’Est où l’herbe est
de bonne qualité et pousse en quantité suffisante, épargnée en outre par la
mouche tsé-tsé et les maladies endémiques, le bétail est objet de prestige et signe de richesse ; mais il importe de comprendre que cette idéologie du
bétail est fondée sur un sens aigu des réalités économiques. Le bétail est
dispensateur de viande et, surtout, de lait.

Même chez les populations qui tirent de leurs champs la plus grande partie de leur alimentation, le bétail est
une importante source de protéines ainsi qu’une assurance contre les famines
qu’engendrent périodiquement la sécheresse ou d’autres fléaux. En outre, il
convient de ne pas sous-estimer le rôle important des chèvres et des moutons
qui sont généralement les principaux fournisseurs de viande des populations
qui vivent à la fois d’agriculture et d’élevage...



2.1.65 La civilisation Bantu, afrique ancienne
La civilisation Bantu : l’agriculture et l’utilisation du fer
Tandis que, pendant le Ier millénaire avant notre ère, le pastoralisme et le
tabou du poisson dont il était accompagné donnaient leur marque distinctive
aux Couchites dans l’une des zones de l’Afrique orientale, le travail et l’utilisation
du fer caractérisèrent les Bantu au cours du millénaire suivant. On
sait encore mal comment et d’où leur est venue cette notion : ce problème
est examiné au chapitre 21. Beaucoup plus important que cette question de
l’origine est le fait évident que les premiers Bantu dépendaient du fer et
étaient considérés comme le peuple détenteur des secrets de sa métallurgie.
Des populations plus anciennes de l’Afrique orientale n’en avaient sans
doute pas eu connaissance. Elles fabriquaient leurs outils et leurs armes à
l’aide de pierres qu’elles travaillaient selon des techniques remontant à la
plus haute Antiquité. Dans la zone couchitique, la Rift Valley orientale, par
exemple, est heureusement dotée de gisements d’une pierre exceptionnelle,
l’obsidienne (roche volcanique opaque) dont on pouvait facilement tirer
d’excellentes lames de différentes tailles propres à toutes sortes d’usages, y
compris les pointes de lance et probablement les couteaux de circoncision.
Les communautés contemporaines mais distinctes qui vivaient autour du lac
Victoria, et chez lesquelles la tradition aquatique s’était en partie conservée,
étaient moins favorisées que celles de la Rift Valley en ce qui concerne les
pierres qu’elles pouvaient utiliser ; néanmoins, elles ont réussi à fabriquer
des outillages perfectionnés à partir du quartz, du silex noir et d’autres pierres
faciles à tailler. Il en était de même, plus au sud, chez les chasseurs de la
savane. Chez toutes ces populations, le premier contact avec des étrangers
pratiquant une technologie du fer a dû causer un choc intellectuel.
L’expansion principale des Bantu fut à la fois rapide et étendue, et ne
s’est pas faite par phases progressives comme l’ont soutenu certains auteurs.
Mais ce ne fut pas davantage un vagabondage de nomades errants, ni une
entreprise de conquête militaire.



2.1.66 La civilisation, les nilotes (afrique ancienne)
Les Nilotes : adaptation et changement
Outre les Bantu, un autre groupe linguistique, ou plus exactement, plusieurs
séries de groupes linguistiques apparentés de loin, ont occupé une grande
partie de l’Afrique orientale pendant l’Age du fer. Ce sont les Nilotes. Si
leurs caractéristiques physiques diffèrent à bien des égards de celles des
Bantu, les Nilotes sont très nettement des Noirs. Il est cependant exact que
les populations de langue nilotique, qui ont pénétré le plus profondément à
l’est et au sud dans l’ancienne zone couchitique du Kenya et de la Tanzanie
septentrionale, ont assimilé une partie de la population « éthiopoïde » antérieure
— ce qui permet d’expliquer les traits originaux des groupements
itunga, masaï, kalenjin et tatoga d’aujourd’hui, populations jadis classées
comme « Nilo-chamites ». Leur ascendance couchitique partielle se manifeste
aussi dans leur héritage culturel — mais différemment selon les groupes.
Il en est résulté de très nombreux emprunts aux langues couchitiques.
Leurs langues cependant demeurent foncièrement nilotiques13.
On ne sait rien de précis sur la proto-histoire des Nilotes. Cependant, la
répartition et les relations internes de leurs trois rameaux actuels indiquent
que leur patrie d’origine se situerait dans les basses prairies du bassin du
Haut-Nil et sur les rives de ses lacs et de ses cours d’eau. On peut imaginer
que leur apparition en tant que groupe dominant dans la branche « soudanaise
orientale » de la famille linguistique « Chari-Nil » et leurs expansions
périodiques rapides, sinon explosives, dans diverses directions, résultent de
leur adoption de l’élevage dans cette partie de l’ancienne zone aquatique,
il y a trois mille ans.



2.1.67 Origine de l’agriculture en Afrique de L’Ouest, afrique ancienne
On ne saurait trop insister sur le fait que, pour avoir une idée exacte de
l’histoire et de l’évolution de l’acclimatation des plantes et de la domestication
des animaux sous les tropiques, il convient de revoir fondamentalement et dans certains cas, d’abandonner complètement les conceptions
et les systèmes de référence traditionnels, c’est-à-dire européens.

sources : Ch a p i t r e 24, L’Afrique de l’Ouest avant le VIIe siècle, B. Wai Andah, 644, afrique ancienne


Des expériences devront être faites pour aider à découvrir combien de temps
il a dû falloir pour obtenir les cultigènes africains actuels à partir de leurs
divers ancêtres sauvages et dans les différentes niches écologiques. Il est en
outre nécessaire d’élargir la portée des travaux archéologiques. Les études
sur la succession des plantes et sur les sols dans les sites préhistoriques (par
trop négligées jusqu’ici) sont essentielles (pour la raison principale que l’on
manque souvent d’indications « directes ») si l’on veut comprendre quand
et comment d’autres activités ont pris le pas sur la chasse et la cueillette en
Afrique de l’Ouest.

Dans ce contexte, la domestication signifie les mesures qui consistent
à soustraire les animaux aux processus de sélection naturelle, à diriger leur
reproduction, à les mettre au service de l’homme en les faisant travailler ou
donner leurs produits, et à leur faire acquérir, par l’élevage sélectif, de nouveaux
caractères en échange de la perte de certains de ceux qu’ils possédaient.
La culture des plantes s’entend ici comme la plantation de tubercules ou le
semis de graines, la protection des arbres fruitiers et des plantes grimpantes,
etc., en vue d’obtenir, à l’usage de l’homme, une quantité appréciable de ces
mêmes tubercules et graines.

On s’abstiendra, dans cette étude, d’utiliser des termes comme vegéculture
et arboriculture, d’usage courant dans les textes, mais qui impliquent
l’idée d’une évolution graduelle de réalisations culturelles. De même, on ne
tiendra pas compte de la définition de l’agriculture (par exemple : Spencer1)
au sens technologique du terme : « systèmes de production alimentaire qui
font intervenir des outils perfectionnés, des animaux de trait ou des moyens
mécaniques, des méthodes de culture évoluées et des techniques de production
éprouvées ». (Nous avons souligné certains mots pour faire ressortir le
caractère relatif d’une telle définition.)

Des études écologiques indiquent, en premier lieu, que la domestication
des animaux est réalisable dans les zones tropicale et subtropicale
semi-arides de la savane2 parce que le pH des sols y est assez élevé
(± 7,0) ; en conséquence, les macro-éléments, azote et phosphore, sont
assez facilement assimilables et les pâturages offrent un apport de protéines
relativement élevé. Au contraire, ces études montrent que les
animaux domestiques ne constituent pas un élément important de la
production alimentaire dans les régions tropicales humides, parce que,
notamment, le pH des sols y est généralement faible et que les possibilités
d’assimilation des macro-éléments, azote, phosphore et calcium, sont
insuffisantes ; il s’ensuit que les pâturages abondent en fibres de cellulose
indigestes et présentent une valeur d’échauffement élevée. La production
et la déperdition de chaleur chez les animaux posent ainsi de sérieux
problèmes pour l’élevage du bétail dans les régions tropicales humides.



2.1.68 Neolithique, complexes d'élevage afrique ancienne
Premiers complexes d’élevage
au Néolithique dans le Nord
On a retrouvé à Uan Muhuggiag (dans le sud-ouest de la Libye)6 et à Adrar
Bous (Aïr)7 des restes de brévicornes domestiques, et les dates obtenues
situent cette domestication du bétail à partir de – 5590 ± 200 dans le premier
site et de – 3830 – 3790 dans le second. A Uan Muhuggiag, des restes
de moutons étaient également présents. Or, si l’on possède des indices
de l’existence, en Egypte et à Kom Ombo, d’animaux à longues cornes
contemporains du Pléistocène, il ne semble pas que le bétail brévicorne soit
apparu dans la vallée du Nil avant la construction de la grande pyramide de
Chéops (– 2600).
Le fait que les brévicornes aient été présents dans le Sahara central au
moins 1200 ans avant de se manifester sur le Nil exclut toute possibilité qu’ils
soient originaires de l’Egypte ou du Proche-Orient.


2.1.69 L'origines des cueilleurs et chasseurs, afrique ancienne (afrique méridionale)
Des recherches récentes ont établi que des peuples utilisant le fer étaient
allés s’installer au sud du fleuve Limpopo dès le IVe ou le Ve siècle de
notre ère au moins1. Bien que nombre de détails n’en aient pas encore été
publiés, il semble acquis que durant l’Age du fer les habitants du Transvaal
et du Swaziland étaient des cultivateurs et des éleveurs, et fabriquaient
une poterie semblable à celle que l’on a trouvée au Zimbabwe, en Zambie
et au Malawi à peu près pour la même époque2. On ignore si l’expansion
apparemment rapide de ces peuples s’est poursuivie vers le sud dans la
foulée, mais la date la plus ancienne à laquelle est attestée la métallurgie
au Natal est sensiblement plus tardive, voisine de l’an – 10503. De même, il
n’est pas encore possible de préciser l’époque où des groupes travaillant le
fer atteignirent les confins méridionaux de leur aire géographique, près de
la rivière Fish, dans les districts orientaux de la province du Cap.


2.1.70 Les débuts de l'age de fer, afrique méridionale (afrique australe)
En Afrique australe, l’épisode culturel connu des historiens sous le nom
de premier Age du fer a vu l’introduction d’un mode de vie qui contrastait
nettement avec ceux qui l’avaient précédé et qui a marqué l’histoire
ultérieure de toute la région. Vers le début du premier millénaire de notre
ère, une importante migration amena en Afrique australe une population
négroïde d’agriculteurs dont l’économie, le type d’établissement, peut-être
même l’apparence physique et la langue étaient très différents de ceux des
autochtones. Ils apportaient avec eux l’art de la métallurgie et celui de la
poterie, inconnus jusque-là dans la région. Ce chapitre traitera de la nature,
de l’origine et du développement de ces sociétés du premier Age du fer.
Les archéologues reconnaissent maintenant une parenté culturelle
générale aux sociétés qui ont introduit en Afrique la culture matérielle de
l’Age du fer. Les vestiges que nous ont laissés ces sociétés se rattachent à
un complexe commun au premier Age du fer en Afrique australe2 qui se
distingue des industries postérieures, tant par la cohérence de sa chronologie
que par l’appartenance manifeste de la poterie qui lui est associée, à une
tradition commune. L’extension de ce complexe dépasse largement la région
de l’Afrique australe dont il question ici3. A l’intérieur de ce complexe est possible de distinguer de nombreuses subdivisions régionales, fondées
principalement sur les variations stylistiques de la céramique ; et, dans de
nombreux secteurs, des caractères culturels indépendants viennent en
confirmer l’existence. La céramique du premier Age du fer semble avoir été
introduite dans toute la région où elle s’est répandue (voir carte) pendant
les premiers siècles de notre ère. Elle paraît avoir subsisté presque partout
jusqu’à ce qu’elle laisse la place à des traditions différentes et plus hétérogènes,
datant d’une période postérieure de l’Age du fer, généralement du
début du présent millénaire. Cette date terminale est variable : dans certaines
régions, le premier Age du fer disparaît dès le VIIIe siècle, tandis que d’autres
présentent une étonnante continuité typologique entre le premier Age du fer
et la poterie traditionnelle moderne4. Pour plus de commodité dans le cadre
de cet ouvrage en plusieurs volumes, j’ai pris sur moi de traiter des cultures
du premier Age du fer jusqu’à l’époque où elles ont fait place à d’autres,
mais sans aller au-delà du XIe siècle de notre ère. J’ai donc laissé de côté les
survivances plus tardives de ces cultures. Il en sera question à propos des
périodes postérieures de l’Age du fer.


C’est dans le cadre du complexe industriel du premier Age du fer qu’apparaissent
pour la première fois en Afrique australe de nombreuses caractéristiques
culturelles d’importance capitale5. Ce sont, essentiellement, l’agriculture,
la métallurgie, la poterie et les villages semi-permanents de maisons faites de
boue appliquée sur une charpente de clayonnage ou de lattes (pieux et daga).
Dans la mesure où s’y prêtent le terrain et la répartition des dépôts minéraux,
ces quatre caractères se rencontrent partout dans les sites de la région datant du
premier Age du fer.

 La culture matérielle des sociétés de cette époque marque
une rupture soudaine par rapport à celle des sociétés du Late Stone Age qui les
ont précédées ou en sont les contemporaines. Que ce soit dans ses différentes
composantes ou en tant qu’entité viable, il est possible de démontrer que cette
culture était entièrement constituée quand elle a été introduite en Afrique
australe, et il est clair que ses antécédents ne doivent pas être recherchés à
l’intérieur de cette région, mais beaucoup plus au nord. Aucun site d’Afrique
australe n’a par exemple livré de poterie qui puisse être considérée comme
l’ancêtre de la poterie du premier Age du fer. La métallurgie paraît avoir été
introduite comme une technologie achevée et efficace dans une région où la
connaissance de ces rudiments faisait jusqu’alors complètement défaut. Les
animaux domestiques et les plantes cultivées du premier Age du fer appartenaient
à des espèces précédemment inconnues dans la partie australe du
subcontinent.

Dans ces conditions, et compte tenu de son apparition à peu
près simultanée sur toute l’étendue d’une immense région, il est difficile de
ne pas conclure que le premier Age du fer a été introduit en Afrique australe
par un important et rapide mouvement de population, porteur d’une culture
pleinement constituée, mais étrangère, qui s’était formée ailleurs.







c h a p i t r e 28 Madagascar P. Vérin
Madagascar : lieux cités dans le texte. (Document fourni par l’auteur.)
madagascar


2.1.71 Linguistique, Magadascar, afrique ancienne
L’appartenance du malgache au groupe linguistique malayo-polynésien,
pressentie en 1603 par le Hollandais F. de Houtman qui publia des
dialogues et un dictionnaire malais-malgache1, était réaffirmée par le
Portugais Luis Moriano qui reconnaissait une dizaine d’années plus tard
l’existence dans le nord-ouest d’une langue « cafre » (le swahili) parlée
sur les côtes du nord-ouest, distincte d’une langue « bouque » (le malgache)
« dans tout l’intérieur de l’île et sur le reste des côtes […] très
semblable au malais ».

Van der Tuuk2 devait établir scientifiquement cette parenté du malgache
avec les langues indonésiennes par ses travaux auxquels succédèrent
les recherches de Favre, Brandstetter, Marre, Richardson et surtout
Dempwolf. Les constructions du proto-indonésien de Dempwolf montrent
que le Merina, qu’il appelle Hova, ne diverge pas sensiblement des autres
langues de la famille indonésienne. Dahl a ultérieurement fait ressortir
que le malgache avait subi une influence du bantu, non pas seulement
dans le vocabulaire, mais aussi dans la phonologie. Cette constatation est
de première importance pour la discussion des interférences africanoindonésiennes
qui seront évoquées plus loin. Hébert, dans plusieurs de ses
travaux, a fait observer que, parmi les termes indonésiens à Madagascar,
il y a souvent une bipartition qui traduit l’hétérogénéité des sources du
Sud-Est asiatique. Dez a effectué une analyse du vocabulaire d’origine
indonésienne permettant d’inférer le type de civilisation apportée par les
émigrants3. Enfin, la glotto-chronologie a confirmé l’aspect profondément
indonésien du vocabulaire de base (94 %) et donne une idée des temps
de séparation depuis le proto-langage4. Le fait que l’essentiel du corpus
linguistique malgache de base se rattache au sous-groupe indonésien ne
peut cependant nous faire perdre de vue d’autres apports qui s’y sont
greffés : indiens, arabes et africains. Les contacts qu’ils supposent aident
mieux à comprendre ce que fut la diaspora indonésienne vers l’ouest dans
les rencontres et les mélanges qu’elle a pu connaître.


2.1.72 Anthropologie physique
Les travaux dans ce domaine sont venus confirmer la double appartenance
des Malgaches aux fonds mongoloïde et négroïde. Rakoto-Ratsimamanga
avait tiré d’importantes conclusions sur la répartition et la nature de la
tache pigmentaire, plus fréquemment rencontrée chez les sujets des Hauts-
Plateaux. Il distingue quatre types morphologiques qui se partageraient la
population selon les proportions suivantes :
— type indonésien-mongoloïde : 37 % ;
— type négro-océanien : 52 % ;


1. R. DRURY, 1731, pp. 323 -392.
2. VAN DER TUUK, 1864.
3. J. DEZ, 1965, pp. 197 -214.
4. P. VERIN, C. KOTTAK et P. GORLIN, 1970 (b).


Carte de Madagascar avec indication des sites importants. (Document fourni par l’auteur.)



— type négro-africain : 2 % ;
— type europoïde : 9 %.

On peut mettre en doute l’origine océanienne d’une grande fraction de
l’élément négroïde5. Plus récemment, Mme Chamla, sur la base de mensurations
de crânes conservés au musée de l’Homme, a proposé de distinguer

trois types :
— un type brun clair, asiatique, proche des Indonésiens ;
— un type noir africain plutôt que mélanésien ;
— un type mixte qui, dans l’ensemble, paraît le plus fréquent.

Les recherches hématologiques de Pigache6 montrent très clairement
que les Noirs malgaches sont d’origine africaine et non pas mélanésienne.
Le type physique indonésien est dominant parmi les individus issus des
anciennes castes libres d’Imerina. En revanche, les descendants des captifs
de jadis qui venaient des côtes ou de l’Afrique ont un type franchement noir.
Les Indonésiens semblent avoir également contribué à l’élaboration biologique
des Sihanaka, des Bezanozano, de certains Betsimisaraka et des Betsileo
du Nord. On discute encore pour savoir s’ils ont aussi une participation dans
la constitution du fonds biologique des autres groupes côtiers où le type
négroïde est très répandu et, parfois, quasi général.
L’étude des anciens restes osseux à Madagascar devrait aider à comprendre
le processus des mélanges, et en particulier le point de savoir si la fusion
entre les éléments africain et indonésien s’est produite dans l’île ou ailleurs.
L’absence quasi totale de squelettes obtenus dans un contexte archéologique
n’a pas, jusqu’à présent, permis de recueillir des renseignements de cette
nature7.



2.1.73 Ethnologie et musicologie, Magadascar, afrique ancienne
H. Deschamps8 a, le premier, cherché à départager les apports indonésiens
et africains de la civilisation malgache. Parmi les traits culturels africains,
on relève bien des éléments du complexe de l’élevage, le culte du serpent
adressé au roi défunt dans l’Ouest et en Betsileo, des formes d’organisation
socio-politique des côtes. L’organisation sociale de l’Imerina est, au
contraire, franchement d’allure indonésienne.

La civilisation malgache doit encore à l’Est la plupart de ses types d’habitation,
la culture du riz en terrasses inondées, des aspects de la religion
ancestrale, ainsi que tout un complexe technologique comprenant le soufflet
à double piston, la pirogue à balancier, le four souterrain garni de pierres
volcaniques poreuses ainsi que des objets moins connus tels que le perçoir rotatif à arc et la râpe sur support pour le fruit du cocotier, étudiés sur les
côtes ouest de Madagascar, que l’on retrouve jusqu’en Polynésie orientale
absolument identiques sous les noms de hou et de ˒ana (dialecte tahitien).


5. A. RAKOTO-RATSIMAMANGA a été dans la définition de ses catégories fort influencé par
les théories « sud-asiatiques » de A. GRANDIDIER. Il n’indique pas clairement les paramètres
permettant de définir ces types.
6. J.P. PIGACHE. 1970, pp. 175 -177.
7. A l’exception des études faites sur les ossements des sites de Vohémar et du Nord-Ouest, qui
sont des vestiges arabes postérieurs au premier peuplement.
8. H. DESCHAMPS, 1960.


Hornell et Gulwick ont étudié les résonances culturelles indonésiennes
sur la côte orientale d’Afrique et plus récemment G.P. Murdock a pu parler
de « complexe botanique malaisien » qui, à ses yeux, inclut les plantes anciennement
introduites depuis l’Asie du Sud-Est parmi lesquelles il cite : le riz
(Oryza sativa), l’arrow-root polynésien (Tacca pinnatifida), le taro (Coloca-casia
antiquorum), l’igname (Discorea alata, D. bulbifera et D. esculenta), le bananier
(Musa paradisiaca et M. sapientium), l’arbre à pain (Artocarpus incisa), le cocotier
(Coco nucifera), la canne à sucre (Saccharum officinarum), etc. Murdock estime
que les migrations indonésiennes qui ont transporté ce complexe botanique
ont pris place pendant le premier millénaire avant notre ère et ont emprunté
un itinéraire le long des côtes de l’Asie méridionale avant d’atteindre celles
de l’Afrique orientale.


Murdock a certainement raison d’exclure l’itinéraire rectiligne sans escale
à travers l’océan Indien comme voie de migration et l’époque à laquelle il
situe celle-ci est vraisemblable. Cependant, en ce qui concerne les preuves
d’ordre ethno-botanique, Deschamps et, plus récemment, Hébert constatent
que certaines plantes importées de longue date à Madagascar portent tantôt
un nom indonésien, tantôt un nom africain, tantôt les deux à la fois. Hébert
insiste sur le fait que « des appellations identiques entre pays distincts n’apportent
pas la preuve de l’emprunt botanique ». Pour en citer un exemple,
le fait que le bananier soit désigné sur la côte ouest malgache par un nom
indonésien (fontsy) ne nous donne pas la certitude que cette plante ait été
amenée par des immigrants indonésiens. En effet, sur les Hautes-Terres,
le bananier porte un nom bantu (akondro).

 Les deux origines peuvent donc être défendues, chacune avec des arguments valables. Hébert cite ensuite
Haudricourt dont le point de vue est encore plus explicite. Dans son étude
sur l’origine des plantes cultivées malgaches, Haudricourt écrit en effet :
« L’existence d’un nom d’origine indonésienne ne signifie pas à coup sûr
qu’elle [la plante] est originaire d’Indonésie, car les émigrants ont reconnu
dans la flore indigène des plantes analogues à celles de leur pays natal, et leur
ont donné les mêmes noms. » Il convient d’ajouter que les plantes nouvelles
et inconnues ont pu recevoir des noms inspirés par les ressemblances avec
les espèces du pays d’origine des immigrants.


Ces quelques arguments montrent à quel point le maniement des preuves
ethno-botaniques est délicat. On pourrait en dire autant dans le domaine
musicologique. C. Sachs a montré qu’à Madagascar se rejoignaient diverses
influences : indonésienne, africaine et arabe. Jones a été bien au-delà. Pour lui,
les influences indonésiennes se sont diffusées, non seulement à Madagascar,
mais à travers toute l’Afrique. Je crois que, sans rejeter certaines découvertes
de Jones, il ne faut pas exclure la possibilité que des trouvailles similaires
aient été faites indépendamment de part et d’autre de l’océan Indien.
La conclusion à tirer de ce qui précède quant aux origines malgaches
se résume en ceci : les ancêtres sont d’origine indonésienne et africaine ; la
nature indonésienne prédominante de la langue ne minimise pas forcément

1. Village d’Andavadoaka au sud-ouest ;
constructions en végétal analogues à celles des
premières installations.

2. Cimetière d’Ambohimalaza (Imerina) ; les
« maisons froides » sur les tombeaux reproduisent
la case traditionnelle.
(Documents fournis par l’auteur.)

le rôle de l’Afrique dans le peuplement. Le grand continent voisin est présent
par une contribution physique majoritaire, par de nombreux traits de la
culture et des systèmes socio-politiques. Cette situation hybride n’est pas du
tout réalisée aux Comores et sur la côte d’Afrique où l’on a aussi soupçonné
des venues indonésiennes.
Les diverses théories sur l’origine des Malgaches hésitent en fait entre
deux pôles : celui de l’Afrique et celui de l’Indonésie avec, il est vrai, quelques
points de vue aberrants comme celui de Razafintsalama qui croyait, sur
la base de plusieurs milliers d’étymologies douteuses, que la Grande Ile avait
été colonisée par des moines bouddhistes. A. Grandidier avait privilégié de
façon exagérée l’Asie puisque pour cet auteur, mis à part les venues récentes
des Makoa, tous les ancêtres des Malgaches venaient d’Asie du Sud-Est,
y compris les Noirs appelés, pour les besoins de la cause, Mélanésiens.
G. Ferrand relevait ce défi à la géographie, et un peu au bon sens, en insistant
sur les aspects plutôt africains de l’origine des Malgaches. Ferrand distinguait
les phases suivantes :
— une période pré-bantu possible ;
— une période bantu antérieure à notre ère ;
— une époque indonésienne prémerina, du IIe au IVe siècle : émigration
originaire de Sumatra au cours de laquelle les nouveaux venus imposèrent
leur suprématie aux Bantu ;
— les venues arabes du VIIe au IXe siècle ;
— une nouvelle émigration de Sumatranais au Xe siècle, parmi lesquels
figuraient Ramini, ancêtre des Zafindraminia et Rakuba, ancêtre des
Hova ;
— enfin, des Persans et, vers 1500, les Zafikasinambo.


G. Julien donnait, lui aussi, une place capital à l’Afrique et, inversement,
Malzac11 croyait que les Hova avaient enseigné leur langue à tous les
Bantu de Madagascar…




2.1.74 Les premiers peuplements de Madagascar, afrique ancienne
Avant d’aller plus au fond dans cet examen des origines indonésiennes et
africaines du peuple malgache, il convient de faire un sort à toutes les théories
qui ont voulu faire venir à une époque très reculée des migrants issus
des cultures méditerranéennes.
Phéniciens, Hébreux ou gens du « P ériple » ?
Dans l’histoire de ces pays qui, pour les Anciens, étaient le bout du monde,
Phéniciens, Egyptiens, Sabéens, Grecs et Hébreux se voient souvent attribuer
un rôle dépassant nettement ce qu’il fut en réalité.


9. G. FERRAND, 1908, pp. 489 -509.
10. G. JULIEN, 1908, pp. 644 et 375.
11. R.P. MALZAC, 1912.

C’est ainsi que Bent attribuait la paternité de Zimbabwe à des Phéniciens (1893) et que
Ch. Poirier fait l’équation entre la région de Sofala et les pays de Pount et
d’Ophir.

Des voyageurs d’une très haute antiquité, pour certains auteurs, ont
touché Madagascar. F. de Many croyait avoir retrouvé des vestiges phéniciens
à Majunga, ce que Ferrand et nous-mêmes ne pouvons confirmer.

A. Grandidier12 fait état de visites de Grecs et naturellement d’Arabes. Selon
lui, « dès les temps anciens, cette île était connue des Grecs et des Arabes,
mais les noms de Ménouthias, de Djafouna, de Chezbezat sous lesquels ils
la désignaient, et la description, très courte, quoique exacte, qu’ils nous ont
laissée, n’avaient pas frappé l’attention des géographes européens qui n’en
ont appris l’existence que par les Portugais, en 1500 ».

En fait, le seul nom grec, celui de Menouthias, que l’on trouve dans
Ptolémée et dans le Périple, désigne plus probablement l’île de Pemba ou
peut-être Zanzibar ou Mafia. Un certain Mesgnil a cru bon de rédiger un
ouvrage dont le titre, Madagascar, Homère et la tribu mycénienne, donne à lui
tout seul une idée de la spéculation entreprise.

Plus tenaces sont les légendes sur des immigrations juives ; le Père
Joseph Briant dans sa plaquette l’Hébreu à Madagascar, croit fermement
qu’il y aurait eu, non une, mais deux immigrations juives à Madagascar.
Briant appuie sa démonstration par plusieurs centaines de rapprochements
entre des mots malgaches et des mots hébreux. En fait, ce genre de
démonstration fondée sur une linguistique facile comparant ce qui peut se
ressembler est hélas trop répandue à Madagascar où J. Auber l’a développée
dans de nombreux travaux, tous contestables, mais qu’on a édités à
l’Imprimerie officielle.

Les recherches sur l’origine juive de certains Malgaches remontent à
Flacourt14 qui croit que les premiers étrangers venus à la côte est de Madagascar
sont les « Zaffe-Hibrahim, ou ceux de la lignée d’Abraham, habitants
de l’Isle de Sainte-Marie, et des terres voisines », et dans son avant-propos à
l’Histoire de la Grande Isle de Madagascar, Flacourt15 explicite son hypothèse
par l’usage de noms bibliques, de la circoncision, l’interdiction du travail le
samedi.

G. Ferrand conteste formellement la possibilité de ces migrations juives.
Il pense que certains noms sémitiques de l’île sont imputables aux Malgaches
qui s’étaient convertis à l’islam16. Quant à l’abstention du travail le
samedi, il s’agit tout simplement d’un jour fady (interdit), fort courant dans
les coutumes malgaches ; sur la côte est, on trouve encore des fady le mardi,
le jeudi et le samedi, selon les régions. En outre, il semble qu’au XVIIe siècle
l’existence de la circoncision chez certains peuples exotiques ait incité des
auteurs français chrétiens à rechercher une origine juive.

 On trouve au XVIIe siècle un autre exemple de cette recherche dans une autre région : le dictionnaire
français-caraïbe et caraïbe-français du Père Raymond Breton.

12. A. GRANDIDIER, 1885, p. 11.
13. R.P. J. BRIANT.
14. L. FLACOURT, 1661
15. L. FLACOURT, op. cit.
16. G. FERRAND, 1891 -1902, pp. 109 -110.
Porte ancienne de Miandrivahiny Ambohimanga (Imerina). (Document fourni par l’auteur.)
madagascar


Plus récemment, la théorie des pré-islamiques malgaches a été reprise
par J. Poirier sous une autre forme. Cet auteur retrouve une dualité dans
les apports musulmans à Madagascar. Alors que pour ses prédécesseurs, les
survivances atténuées de l’islam malgache évoquaient des origines juives,
Poirier considère qu’il s’agirait là d’une forme primitive de religion qui serait
venue d’Arabie dans la Grande Ile. Cependant, les données archéologiques
acquises en Afrique orientale et à Madagascar n’apportent aucune indication
en ce sens. Les infiltrations massives d’Arabes qui fertilisent la culture
swahili interviennent au VIIIe siècle. Au IIe siècle de notre ère, on circulait
bien sur la côte d’Afrique orientale, mais le terminus de la navigation après
Menouthias (qui ne peut avoir été Madagascar) était Rapta. Selon l’auteur du
Périple, le tout dernier marché du pays d’Azania était appelé Rapta, dont le
nom dérive des bateaux cousus (rapton plorarion) ; il y avait là de l’ivoire en
grande quantité et de l’écaille.


Rapta n’a pas encore été localisé, mais on pense qu’il doit se situer entre
Pangani et le delta de la rivière Rufiji. Il est probable que Madagascar n’était
pas intéressé par ce commerce sur les côtes, non seulement parce qu’il n’allait
que jusqu’à Rapta, mais encore parce que l’île était inhabitée.
Sur la base de la documentation historique et archéologique dont on
dispose, on est en droit de penser que Madagascar a été touché par des Indonésiens
et des Africains entre le Ve et le VIIIe siècle, en tout cas pas plus tard
que le IXe siècle.

 Il convient donc d’examiner maintenant les péripéties de ce
qui est connu sur ces premiers peuplements afro-asiatiques.
Les premiers immigrants indonésiens

Bien qu’il soit aventureux de fixer la date relative de la migration des premiers
Indonésiens, on peut supposer, pour des raisons qui vont être exposées
plus loin, que leur départ s’est effectué à partir du Ve siècle de notre
ère. Les mouvements ont pu se poursuivre jusqu’au XIIe siècle comme le
pense Deschamps. Les premiers migrants qui sont entrés en contact avec
des Africains et se sont sans doute alliés à eux sont appelés par nous Paléo-
Indonésiens.

Les venues plus tardives sont celles des Néo-Indonésiens,
ancêtres des Merina. Cette dernière vague, peut-être parce qu’elle a suivi
un itinéraire plus direct a mieux préservé son identité biologique originelle ;
mais sans doute, parce qu’elle était moins nombreuse, elle a dû s’initier à la
langue des premiers venus Paléo-Indonésiens.


La dichotomie entre les Paléo-Indonésiens et les Néo-Indonésiens n’est
pas seulement d’ordre chronologique et biologique, elle se reflète aussi dans
l’organisation sociale. Ainsi que l’a montré Ottino, les sociétés des Hautes-
Terres ont à l’origine une organisation qui se rapproche beaucoup de celle de
l’Indonésie. Sous le nom de funkun, on retrouve à Timor une forme analogue
au foko, unité sociale de l’Imerina, que Bloch appelle deme.

 Les sociétés malgaches côtières, au contraire, ont beaucoup de points communs avec celles
de l’Afrique bantu.

Hébert qui a observé, pour un certain nombre de termes malgaches
d’origine indonésienne, une bipartition est-ouest, fait des remarques d’un
intérêt considérable en ce qui concerne les calendriers (1960) ; ceux des
Sakalava contiennent peu de mots sanscrits, mais ceux des descendants des
Néo-Indonésiens beaucoup plus17.


Les Néo-Indonésiens paraissent posséder des traditions, fort vagues il est
vrai, sur leur origine indonésienne. Les Tantaran’ny Andriana, chroniques de
l’histoire Merina recueillies par le Père Callet, font allusion au débarquement
sur la côte est, quelque part entre Maroantsetra et le Mangoro. Ramilison,
dans son Histoire des Zafimamy, reprend cette tradition de débarquement qu’il
situe à Maroantsetra.


Le pays d’origine des Indonésiens qui émigrèrent vers l’ouest de
l’océan Indien aux époques les plus anciennes ou lors de temps plus récents
est encore une énigme. A mon avis, une comparaison glotto-chronologique
du malgache, ou plutôt de ses divers dialectes, avec un grand nombre de
langues indonésiennes de l’archipel et du continent indochinois, apporterait
de précieuses indications ; la langue possédant la proportion la plus
élevée de termes communs avec le malgache nous ramènerait au tronc
commun sud-est asiatique d’où s’est faite la divergence. O. Dahl a mis en
lumière l’étroite parenté avec le Maajan de Bornéo, parenté que I. Dyen
a confirmée par des calculs de glotto-chronologie, indiquant une rétention
commune plus importante pour le couple malgache-maajan que pour le
couple malgache-malais. Ceci ne veut pas dire forcément que le malgache
est issu de Bornéo, d’autres langues sont peut-être plus proches.

 Ferrand, dans ses Notes de phonétique malgache, croyait à une parenté étroite entre le
malgache et le batak, puis il a fait des rapprochements avec le kawl et le
javanais.


Les Protomalgaches du Sud-Est asiatique, auteurs de cette version
océan Indien de l’épopée polynésienne, pouvaient avoir, selon Solheim18, un
genre de vie bien comparable à celui des Iban de Bornéo, qui partagent leur
année en une période sédentaire occupée par les défrichements sur brûlis
et une autre durant laquelle ils naviguent et s’adonnent même à la piraterie.
Hébert19 se demande si ces intrépides navigateurs n’étaient pas des Bougi
dont le nom déformé aurait servi par la suite à désigner Madagascar dans les
récits arabes et jusqu’à aujourd’hui (Swahili Bunki ou Bukini).

J’ai été frappé par la similitude des villages fortifiés à fossé des Néo-
Indonésiens (16 000 sites dénombrés par A. Mille en Imerina) avec ceux qui
existent en Indochine et en Thaïlande. Ces sites fortifiés apparaissent en
Indonésie dès le Néolithique, mais on en connaît qui datent du milieu du
premier millénaire de notre ère. De toute façon, il ne serait pas absurde de
rechercher aussi au nord du Sud-Est asiatique l’origine de nos Indonésiens de
17. Cet argument paraîtra contestable à ceux qui avanceront que la diffusion des calendriers
peut se faire sans migration. En outre, les Sakalava ont pu subir l’influence des islamisés pour
modifier leur calendrier.

18. W. SOLHEIM, 1965 pp. 33 -42.
19. J.C. HEBERT, 1971, pp. 583 -613.

2.1.76 Magadascar, les civilisations indonésiennes, afrique ancienne
Madagascar : il y a quinze siècles, l’extension des civilisations indonésiennes
incluait largement la péninsule indochinoise. Les descendants de cette protoculture
à laquelle nous voudrions remonter peuvent très bien avoir eu, par la
suite, un habitat insulaire, certains à Bornéo, d’autres à Madagascar.

L’incertitude dans laquelle nous nous trouvons pour préciser le ou les
pays indonésiens de la protoculture ne signifie pas que nous soyons dans le
domaine de la seule spéculation. A partir du Ve siècle, et sans doute bien
avant, les navigations indonésiennes vers l’Inde notamment sont très actives
et, dès le VIIe siècle jusqu’au XIIe siècle, de grandes puissances maritimes se
développent en Indonésie, notamment les empires hindouisés de Crivijaya
(VIIe au XIIIe) établis à Sumatra, des Cailendra (VIIIe), de Mataram (IXe au XIe)
et de Modjapahit (XIIIe) à Java, de Jambi (XIIe) en pays malais.

Une datation précise des départs indonésiens n’est pas plus aisée à
établir, dans l’état des connaissances actuelles, que l’aire d’origine. Ferrand,
puis Dahl ont remarqué que, s’il existe bien des mots sanscrits en malgache,
leur nombre est bien moins important que dans les langues étroitement
apparentées (malais ou plutôt maajan). On peut en déduire que les départs
vers Madagascar ont dû avoir lieu lorsque l’hindouisation de l’Indonésie était
commencée20.

L’hindouisation, si elle est bien attestée dès le IVe siècle de
notre ère, a dû commencer avant ; mais cette influence a été très inégale à
l’intérieur de l’Indonésie et du Sud asiatique.

La glotto-chronologie entre le malais et le malgache et à l’intérieur des
dialectes issus du protomalgache nous fournit un éventail de possibilités
chronologiques un peu avant et à l’intérieur du premier millénaire de notre
ère21. L’intérêt de l’étude de la divergence du vocabulaire de base tient aux
classifications qu’on peut faire entre les dialectes et aux inférences sur les
migrations à l’intérieur de Madagascar que l’on peut en tirer.

 La constatation de Deschamps que les itinéraires maritimes étaient à l’est de l’Inde frayés
depuis longtemps et à l’ouest connus dans les premiers siècles de notre ère a,
à mon avis, plus de poids que les incertitudes de la glotto-chronologie.
La présence d’objets en pierre devrait aider, si elle était vérifiée, à
remonter jusqu’à l’aube de l’histoire malgache. Jusqu’ici on n’a aucun élément
en ce sens, et je crois que les premiers Malgaches qui ont vécu dans l’île
connaissaient le métal. Sur la côte d’Afrique, on le sait, l’Age du fer succède
à l’Age de la pierre entre le Ier et le IVe siècle de notre ère. En Indonésie, le
bronze est bien antérieur22 et, surtout, des civilisations très différentes ont
coexisté ; même des groupes isolés conservaient des outils en pierre après le
Xe siècle en Indonésie.
L’existence d’objets en pierre à Madagascar est sujette à controverse.
Jusqu’ici, deux trouvailles d’objets ressemblant à des herminettes ont
été faites : l’une dans la région d’Ambatomanoina par Bloch23, l’autre par
Marimari Kellum-Ottino à Tambazo à l’est de Malaimbady. Pour l’instant,
20. O. DAHL, 1951, p. 367.
21. P. VERIN, C. KOTTAK et P. GORLIN, 1970, pp. 26 -83 ; DYEN, 1953.
22. H.R. VAN HEEKEREN, 1958.
23. M. BLOCH et P. VERIN, 1966, pp. 240 -241.
1. Pirogue de pêche vezo de type
indonésien à balancier.
2. Soufflet de forge à deux positions
de type indonésien. (Documents
fournis par l’auteur.)


on doit rester sur la réserve, car ces deux morceaux travaillés proviennent
de lieux où l’on a pu tailler des pierres à fusil ; mais si apparaissait une
confirmation, cela pourrait placer la venue des premiers Indonésiens
au moins au milieu du premier millénaire de notre ère. L’indication de
G. Grandidier (1905) que des pierres taillées ressemblant à des pierres à
fusil ont été découvertes dans le gisement de subfossiles de Laboara, nous
paraît du plus haut intérêt ; en effet, lors de l’extinction des subfossiles,
les armes à feu n’étaient pas encore introduites à Madagascar et il pourrait
réellement s’agir d’industrie lithique.
La poterie malgache du centre et de l’est a beaucoup d’affinités avec
les objets du complexe Bau-Kalanay, mais les poteries trouvées en Afrique à
cette période archaïque sont encore trop mal connues pour départager avec
précision ce qui est africain de ce qui est indonésien. La religion malgache
des ancêtres, par ses monuments de pierres levées, évoque beaucoup l’Indonésie.
Ferrand (1905) rattache par une étymologie solide le mot désignant la
divinité (Zanahary) à des homologues malais et cham.
En ce qui concerne l’instrument des migrations, on s’est souvent posé
la question de savoir si les Indonésiens du premier millénaire possédaient
des navires capables de parcourir d’aussi longues distances. L’on sait qu’existaient
à cette époque, dans l’ouest de l’océan Indien, des bateaux cousus,
les mtepe, qui figurent parmi les ancêtres des boutres (néanmoins, leur coque
était ligaturée au lieu d’être chevillée et la voilure n’était pas la même). Dans
l’est de l’océan Indien, ainsi que l’a montré Deschamps, il y avait des navires
capables de tenir la haute mer ; l’image la plus ancienne nous est donnée
par la sculpture du temple de Borobudur (Java, VIIIe siècle) représentant un
navire à balancier à deux mâts et voile.
La contribution indonésienne au peuplement étant admise, il reste à
découvrir les itinéraires qu’elle a pu prendre. De nombreux auteurs ont fait
observer qu’il existe une première route, celle du Grand Sud équatorial qui
peut théoriquement porter de Java vers Madagascar ; ce courant sud-équatorial
est particulièrement bien établi entre les rivages méridionaux de Java et
la zone du voisinage du cap d’Ambre pendant la période d’août-septembre.
Sibrée avait observé que les ponces provenant de l’explosion du Krakatau
avaient ainsi voyagé suivant des trajets qui les avaient fait échouer sur les
côtes malgaches.
Cette route directe Insulinde-Madagascar, sans être absolument inutilisable,
reste néanmoins difficile à concevoir pour des raisons qu’a parfaitement
explicitées Donque. « Un tel itinéraire direct Java-Madagascar ne rencontre
donc pas, a priori, d’obstacle insurmontable au cours de l’hiver austral, saison
pendant laquelle les cyclones tropicaux sont absents de cette zone. Cependant,
il convient de noter des présomptions de preuves pouvant infirmer cette
hypothèse », car le trajet direct représente une distance de près de 6 000 km
dans un désert marin sans escale. II faut donc envisager un relais par l’Inde
du Sud et Ceylan. Deschamps24 fait allusion à des références concernant des
incursions de pirates de la mer dans ces régions dans la première moitié du
premier millénaire de notre ère.


Le trajet Inde méridionale-Madagascar ne pose pas a priori de gros
problèmes. L’itinéraire par les côtes sud de l’Asie occidentale était connu
dès l’époque du Périple et plus tard l’abondance des monnaies chinoises que
l’on trouve à Siraf atteste l’intensité des échanges entre l’Extrême-Orient
et le Moyen-Orient par voie de mer. Du Moyen-Orient, la descente le long
des côtes africaines a eu lieu comme au temps de la prospérité de Rapta et
la découverte de Madagascar s’est, sans doute, faite par l’intermédiaire de
celle des Comores. Par temps clair, lorsqu’on est au large du cap Delgado, on
devine la silhouette du Kartala de la Grande Comore. Les reliefs du Moheli
se voient depuis la Grande Comore et ainsi de suite jusqu’à Mayotte ; faut-il
imaginer qu’un navire à destination d’une de ces îles de l’archipel comorien
a pu manquer celle-ci et s’est retrouvé vers Nosy-Be ou vers le cap Saint-
Sébastien comme cela s’est produit souvent au XIXe siècle pour des boutres
de Zanzibar déportés par gros temps ?
Effectivement, il se pourrait que le peuplement des îles Comores soit
ancien. Les chroniques des écrivains locaux, en particulier celle de Said Ali,
font état de la présence de populations « païennes » à l’ère des bedja avant
la venue des musulmans. Certes, on ne sait pas s’il s’agit d’Indonésiens ou
d’Africains, mais il n’y en a pas moins là un indice fort intéressant. D’après certains
auteurs, notamment Repiquet25 et Robineau26, la population des Hauts
d’Anjouan, les Wamatsa, inclurait une certaine proportion de descendants de
ces premiers habitants pré-islamiques. Cette supposition n’a pas encore été
réellement examinée. Des éléments de la toponymie (Antsahe par exemple,
qu’on peut rapprocher du malgache Antsaha) ou de la technologie traditionnelle
permettraient d’envisager la possibilité de migrants protomalgaches
d’origine indonésienne. A Ouani, survit une tradition potière dont la forme
et la décoration des marmites évoquent singulièrement les objets similaires
malgaches27. Hébert a indiqué que, toujours à Anjouan, il existe des interdits
sur les anguilles des lacs de montagnes, interdits très similaires à ceux que
les Malgaches respectent sur la même anguille qui porte à Madagascar un
nom d’étymologie indonésienne comme à Anjouan. Barraux28 signale aussi
une tradition originale, peut-être malayo-polynésienne de l’habitat à Vouéni.
Naturellement la culture comorienne possède, comme sur la côte d’Afrique,
des objets venus du Sud-Est asiatique, telles la pirogue à balancier et la râpe
à coco.


Le substrat indonésien d’Anjouan sera peut-être révélé un jour par les
fouilles du Vieux Sima. Ce site, où subsiste une mosquée datant du XVe siècle,
a été traversé par une tranchée de route à la base de laquelle on note l’existence
d’une couche archéologique contenant des tessons de poterie ocrée
rouge et une grande abondance de coquillages marins provenant de déchets

25. J. REPIQUET, 1902.
26. C. ROBINEAU, 1966, pp. 17 -34.
27. P. VERIN, 1968, pp. 111 -118.
28. M. BARRAUX, 1959, pp. 93 -99.
1
1. Cimetière de Marovoay près de 2
Morondava.
2. Statue d’Antsary : art
antanosy, près de Fort-Dauphin.

de cuisine. Une datation au carbone 14 faite sur un tridacne des couches
profondes indique une ancienneté de 1500 années ± 70 (laboratoire Gakushuin).
Des fouilles seront naturellement nécessaires à cet endroit difficile à
atteindre ; les couches pré-islamiques de Sima contiennent probablement
des éléments pour résoudre l’énigme des Protomalgaches.
Les Indonésiens séjournant sur la côte africaine ont peut-être formé le
noyau du peuplement de Madagascar, ainsi que l’ont supposé Deschamps,
puis Kent sous une forme quelque peu différente mais tout aussi hypothétique.
On a exagéré les influences indonésiennes sur la côte d’Afrique. Le
« complexe malayen » des plantes importées du Sud-Est asiatique en Afrique
n’est pas forcément lié aux Indonésiens ; d’après le récit du Périple, la canne à
sucre et probablement le cocotier étaient venus sans eux.
L’aire de diffusion de la pirogue à balancier dans l’océan Indien est
certainement, comme l’avait vu Hornell, un indice d’influences indonésiennes
; Deschamps croit qu’elle marque le cheminement des migrations
jusqu’à Madagascar ; supposition vraisemblable, mais encore discutée, car les
contacts étroits des cultures swahili et malgache ont pu favoriser l’adoption
d’emprunts.

Lorsqu’on fait le bilan des influences indonésiennes sur la côte orientale
d’Afrique, on s’aperçoit qu’elles sont relativement peu importantes. Or, s’il
y a eu installation d’Indonésiens sur la côte orientale, on devrait en trouver
des vestiges. Aucun n’a jusqu’ici été révélé. Ceci donnerait à penser que
le point d’impact des Asiatiques sur la côte, s’il a existé, est relativement
localisé et n’a jamais constitué une colonisation de large étendue. Dans
cette discussion, il convient de faire état des renseignements que nous
fournissent les premiers géographes arabes. Le texte le plus ancien et aussi
le plus stimulant sur la question est sans conteste celui qui rapporte l’incursion
des gens de Waqwaq sur les côtes africaines dans la deuxième moitié
du Xe siècle. J. et M. Faublée29 et R. Mauny30 considèrent ce texte à juste
titre comme fort important, mais l’interprètent de façon différente. Il est
extrait du Livre des Merveilles de l’Inde par Bozorg ibn Chamriyar, un Persan
de Ramhormoz31. Voici le passage en question : « Ibn Lakis m’a rapporté
qu’on a vu les gens du Waqwaq faire des choses stupéfiantes. C’est ainsi
qu’en 334 (945 -946), ils leur arrivèrent là dans un millier d’embarcations et
les combattirent avec la dernière vigueur, sans toutefois pouvoir en venir
à bout, car Oambaloh est entourée d’un robuste mur d’enceinte autour
duquel s’étend l’estuaire plein d’eau de la mer, si bien que Oambaloh
est au milieu de cet estuaire comme une puissante citadelle. Des gens de
Waqwaq ayant abordé chez eux par la suite, ils leur demandèrent pourquoi
ils étaient venus précisément là et non ailleurs. Ils répondirent que c’était
parce qu’ils recherchaient les Zeng, à cause de la facilité avec laquelle ils
supportaient l’esclavage et à cause de leur force physique.

Ils dirent qu’ils étaient venus d’une distance d’une année de voyage qu’ils avaient pillé des
îles situées à six jours de route de Oambaloh et s’étaient rendus maîtres
d’un certain nombre de villages et de villes de Sofala des Zeng, sans parler
d’autres qu’on ne connaissait pas.

29. J. et M. FAUBLEE, 1963.
30. R. MAUNY, 1968, pp. 19 -34.
31. DEVIC, 1878 ; VAN DER LITH, 1883 -1886 ; repris par G. FERRAND, 1913 -1914,
pp. 586 -587.

Si ces gens-là disaient vrai et si leur rapport
était exact, à savoir qu’ils étaient venus d’une distance d’une année de
route, cela confirmait ce que disait Ibn Lakis des îles du Waqwaq ; qu’elles
étaient situées en face de la Chine. »32
Oambaloh est probablement l’île de Pemba ; du récit de cette incursion,
on peut supposer que les pirates venaient du Sud-Est asiatique, peut-être
via Madagascar à « six jours de route ».

 Toujours est-il que, dans la première
moitié du Xe siècle, les Indonésiens sont dans cette région de l’océan Indien.
Pour l’instant, nous n’avons aucun élément pour affirmer que ces venues sont
bien antérieures au début du Xe siècle.

En faisant usage d’autres textes arabes retrouvés et traduits par Ferrand,
on se rend bien compte que ces habitants du Waqwaq sont des Noirs, mais
incluent peut-être des Indonésiens et forment déjà le complexe Protomalgache
biologiquement et linguistiquement mixte.

De toute façon, les navigations indonésiennes semblent se poursuivre vers la côte africaine jusqu’au
XIIe siècle, ainsi que l’atteste un passage d’Idrīsī : « Les Zendj n’ont point
de navires dans lesquels ils puissent voyager. Mais il aborde chez eux des
bâtiments du pays d’Oman et autres, destinés aux îles Zobadj (Zabedj,
c’est-à-dire Sumatra) qui dépendent des Indes. Ces étrangers vendent leurs
marchandises et achètent des produits du pays. Les habitants des îles Zabadj
vont chez les Zendj dans de grands et de petits navires et ils leur servent
pour le commerce de leurs marchandises, attendu qu’ils comprennent la
langue les uns des autres. »33


Dans un autre passage du même manuscrit d’Idrīsī, il est précisé : « Les
gens de Komr et les marchands du pays de Maharadja (Djaviga) viennent
chez eux [chez les Zendj], sont bien accueillis et trafiquent avec eux. »34
Dans les relations arabes, une confusion semble parfois surgir entre
Waqwaq et Komr ; or, les routiers d’Ibn Majid et de Salaimān al-Mahrī du
XVe siècle montrent fort bien que ce terme géographique de Komr désigne
Madagascar et quelquefois même les Comores et Madagascar ensemble ;
cette confusion est intéressante puisque ce sont probablement les Waqwaq
qui ont peuplé le pays de Komr.

La fin des migrations indonésiennes vers l’ouest
Il est possible que le renforcement des Echelles islamiques au début
du deuxième millénaire ait eu pour conséquence l’arrêt des voyages des
Indonésiens. Un passage d’Ibn el-Mudjawir (XIIIe siècle) rapporte à ce
sujet une intéressante tradition recueillie en Arabie, traduite par Ferrand35

32. SAUVAGET, 1954, p. 301, cité par J. et M. FAUBLEE, 1963.
33. IDRĪSĪ, manuscrit 2222 de la Bibliothèque nationale, fol. 16, vol. L. 9 -12 et aussi
G. FERRAND, 1913 -1914, op. cit., p. 552.
34. Fol. 21. vol. L. 1 -2.
35. G. FERRAND, op. cit., 1913 -1914.


1. Céramique chinoise de 2
Vohémar.
2. Marmite en pierre,
civilisation de Vohémar.
Photos Coll. musée d’Art et
d’Archéologie de Madagascar.

et que Deschamps considère à juste titre comme fondamentale : « Le
site d’Aden fut habité par des pêcheurs après la chute de l’Empire des
Pharaons [probablement l’Empire romain, dont le centre oriental était
Alexandrie]. Une invasion des gens d’Al Komr prit possession d’Aden, en
expulsa les pêcheurs, et établit des constructions de pierre sur les montagnes.
Ils naviguaient ensemble en une seule mousson. Ces peuples sont
morts et leurs migrations sont fermées. D’Aden à Mogadiscio, il y a une
mousson, de Mogadiscio à Kiloa, une deuxième mousson, de Kiloa à Al
Komr une troisième. Le peuple d’Al Komr avait réuni ces trois moussons
en une seule. Un navire d’Al Komr s’était rendu à Aden par cet itinéraire
en 626 de l’Hégire (1228) ; en se dirigeant vers Kiloa, on arriva par
erreur à Aden. Leurs navires ont des balanciers, parce que les mers sont
dangereuses et peu profondes. Mais les Barabar les chassèrent d’Aden.
Actuellement, il n’y a personne qui connaisse les voyages maritimes de
ces peuples, ni qui puisse rapporter dans quelles conditions ils ont vécu
et ce qu’ils ont fait. »

Si les navigations indonésiennes s’arrêtèrent sur la côte d’Afrique
assez tôt, cela ne signifie pas la suspension des relations entre l’Extrême-
Orient et l’ouest de l’océan Indien. Au contraire, le grand commerce
transocéanique paraît s’être développé, mais il est probable qu’il était
surtout assuré par les musulmans qui devinrent de plus en plus familiers
avec les itinéraires. Le routier d’Ibn Majid donne avec précision les latitudes
des villes de la côte d’Afrique et celles des territoires et comptoirs
indonésiens en face ; la traversée de l’océan Indien pouvait alors se faire
en 30 à 40 jours.

Par ailleurs, il n’est pas interdit de penser que si les Indonésiens ne
fréquentaient plus la côte d’Afrique, ils n’en ont pas moins continué à se
rendre directement à Madagascar, peut-être depuis les régions méridionales
de l’Inde. Les Néo-Indonésiens pourraient avoir emprunté cet itinéraire.
Nous savons qu’il est parfaitement praticable, puisqu’en 1930, sont arrivés
sains et saufs au cap Est des pêcheurs des îles Laquedives qui avaient
dérivé directement depuis leur archipel d’origine jusqu’à Madagascar. Ces
Néo-Indonésiens ont appris le dialecte malgache des gens de l’Est et ont
eu des contacts avec les islamisés qui possédaient alors des Echelles sur la
côte est.

Si la période pionnière des Néo-Indonésiens à Madagascar paraît avoir
effectivement eu lieu sur la côte est, on discute encore de la région d’installation
des premiers Indonésiens. Dahl a découvert que la terminologie des
points cardinaux en malgache et dans les langues indonésiennes est étroitement
apparentée, mais que les termes coïncident à condition que l’on fasse
pivoter la rose des vents malgache de 90 degrés. Ainsi, si en Maanjan, barat
signifie l’ouest, et timor l’est, les mots malgaches correspondants, avaratra
et atsimo signifient respectivement le nord et le sud. Le décalage s’explique
si l’on considère que pour les peuples marins, les points cardinaux se
définissent en fonction des vents ; le vent du nord qui apporte les orages
sur la côte nord-ouest de Madagascar correspond au vent d’ouest humide
de l’Indonésie, tandis que le vent sec du sud a été identifé à l’alizé sec

de l’Est indonésien. Cette explication de Dahl ne vaut que pour la côte
nord-ouest de Madagascar où, estime-t-il, les immigrants auraient abordé
en premier lieu. Selon Hébert, cette hypothèse séduisante ne résiste pas
à un examen critique. Si l’on s’attache plus aux caractéristiques générales
des vents (de pluie, de saison sèche) qu’à leur direction, on comprend que
les Protomalgaches, qui dénommaient barat laut le vent d’ouest porteur de
pluie en Indonésie, aient appliqué à Madagascar le mot avaratra au nord
d’où viennent les pluies, adoptant d’ailleurs une commune mesure entre
l’est et l’ouest. En effet, les pluies et orages de saison chaude viennent
plutôt du nord-est sur la côte est, et plutôt du nord-ouest sur la côte ouest.
Rien ne permet donc de dire que les Malgaches se soient d’abord installés
sur la côte nord-ouest36.






article 2.1.75 Immigrations africaines et swahili, Magadascar, afrique ancienne

Les immigrations africaines et swahili
La discussion des diverses hypothèses sur les aspects indonésiens de l’origine
des Malgaches ne nous a pas fait perdre de vue qu’une contribution
importante, voire majoritaire, du peuplement était d’origine africaine.
Pour expliquer cette symbiose afro-asiatique, Deschamps a mis en avant
deux hypothèses : celle du mélange ethnique et culturel sur la côte orientale
d’Afrique d’une part, et la possibilité de razzias indonésiennes sur le
littoral du continent voisin, d’autre part. Kent y voit également un impact
indonésien important en Afrique et une colonisation ultérieure vers Madagascar.
Dans l’état actuel d’un total manque d’informations archéologiques
sur les sites côtiers africains du Sud (Tanzanie-Mozambique) antérieurs au
VIIIe siècle, je me refuse à considérer ces théories autrement que comme
des hypothèses. Il est d’ailleurs tout à fait possible que la symbiose africano-
indonésienne ait commencé dans les îles Comores ou dans le nord de
Madagascar.

La supposition d’un peuplement pygmée archaïque à Madagascar
reprise périodiquement par des auteurs fait fi des données de la géologie
(la Grande Ile est isolée depuis le tertiaire) et des navigations (les Pygmées
ne sont pas navigateurs et n’ont pas participé à l’éclosion de la civilisation
maritime des Swahili). Les populations que l’on a cru « résiduelles » de ce
peuplement « pygmoïde », les Mikes par exemple, ne sont d’ailleurs pas de
petite taille.

A mon avis, ces populations d’origine africaine à Madagascar sont bantu ;
il est vraisemblable que leurs venues commencent dans l’île au plus tard à
partir du IXe siècle, comme pour les Indonésiens ; mais les migrations africaines
se sont probablement poursuivies jusqu’à l’aube des temps historiques
(XVIe siècle) ; on peut supposer qu’une grande partie des Africains est venue
en même temps et de la même façon que les islamisés ou les Swahili non
islamisés.

L’aspect prédominant indonésien du vocabulaire malgache ne peut
faire oublier la contribution des langues bantu ; elle existe comme il y a dans
36. J.C. HEBERT, 1968 (a), pp. 809 -820 ; 1968 (b), pp. 159 -205 ; 1971, op. cit., pp. 583 -613.

1. Rizières en terrasses près 2
d’Ambositra. A comparer
avec celles de Luçon aux
Philippines.

2. Exercice de géomancie,
extrême sud. (Documents
fournis par l’auteur.)

le créole des Antilles un vocabulaire essentiellement français (95 %) et des
éléments africains. La contribution bantu se situe donc sur deux plans : celui
du vocabulaire d’abord, mais aussi celui de la structure des mots. L’existence
des mots bantu dans tous les dialectes de Madagascar nous assure que les
Africains ne peuvent être considérés comme ayant joué un rôle tardif dans
le peuplement. Leur participation doit se trouver aux racines même de la
civilisation malgache. La langue malgache porte des traces d’une influence
bantu très forte. Cette influence est si grande et d’un tel caractère qu’elle
est inexplicable si l’on ne suppose pas un substrat bantu. Mais il y a plus.
O. Dahl démontre très clairement qu’en malgache le changement des finales
consonantiques (indonésiennes) en finales vocaliques a été causé par un
substrat bantu. Et, dans ce cas, ce changement a eu lieu peu de temps après
l’installation des Indonésiens parmi les Bantu, pendant la période où ceux-ci
s’adaptaient à la nouvelle langue37.


Il y a donc lieu de chercher la cause de la transformation du malgache
en langue à finales vocaliques non pas en Indonésie, mais à Madagascar
même. Si la langue parlée à Madagascar avant l’arrivée des Indonésiens
était une langue bantu, cette transformation est très compréhensible.
Parmi les langues bantu, celles qui tolèrent des consonnes finales sont de
rares exceptions, et je n’en connais aucune dans l’Est africain. Les gens
qui parlent une langue sans consonnes finales ont toujours des difficultés à
prononcer les consonnes finales d’une autre langue, tout au moins sans une
voyelle d’appui.

 Tous ceux qui ont enseigné le français à Madagascar en
ont fait l’expérience !

Je suppose donc que le changement des finales consonantiques en finales
vocaliques a été causé par un substrat bantu. Et, dans ce cas, ce changement
a eu lieu peu de temps après l’installation des Indonésiens parmi les Bantu,
pendant la période où ceux-ci s’adaptaient à la nouvelle langue. C’est donc un
des premiers changements phonétiques après l’immigration à Madagascar.
On sait peu de choses de la place qu’occupa Madagascar dans l’expansion
bantu. On connaît beaucoup de Bantu marins, dont les Bajun de
Somalie étudiés par Grottanelli, les Mvit du Kenya, les anciens Makoa du
Mozambique, mais, sans témoignages archéologiques, il est difficile d’établir
des corrélations avec Madagascar. Pour Anjouan, on a récemment découvert
que le fonds linguistique de l’île devait être rattaché au Pokomo de la côte
kenyane (région de l’embouchure du fleuve Tana).

 Cette île comorienne a
pu être un relais, mais aussi l’île Juan de Nova aujourd’hui fréquentée par les
pêcheurs de tortues et par les boutres38. Les Bantu ont dû venir à Madagascar
par les îles Comores. Il est donc naturel de penser que la ou les langues bantu
parlées autrefois à Madagascar, étaient étroitement apparentées à celles des
îles Comores. Les vieux mots bantu et malgaches viennent à l’appui de cette
hypothèse.

Par Ibn Battūta, nous savons qu’au début du XIVe siècle, la civilisation
swahili, sans être totalement islamique, était en plein essor ; ces marins de la
37. O. DAHL, 1951, op. cit., pp. 113 -114.
38. Instructions nautiques, GROTTANELLI, 1969, p. 159.

civilisation swahili primitive, islamisée ou non, ont eu, à notre avis, un rôle
fondamental dans les migrations africaines à Madagascar.
Il ne nous est pas possible de démêler, pour l’instant, les apports successifs,
mais bien des auteurs ont ressenti l’hétérogénéité du peuplement
de l’ouest et du nord de Madagascar. Mellis, tout au long de son livre sur
le nord-ouest, souligne le contraste entre les gens de la mer (antandrano) et
ceux de l’intérieur (olo boka antety), contraste qui se retrouve à l’occasion de
certains rites funéraires.

Parmi les populations au physique africain dominant, certaines reconnaissent
leur origine ultra-marine et en tirent la conséquence pour leurs coutumes
: c’est le cas des Vezo-Antavelo sur tout le littoral ouest et nord-ouest.
Les Kajemby ont toujours leurs cimetières sur les dunes du littoral, ils se
reconnaissent apparentés aux Sangangoatsy ; ceux-ci habitent maintenant à
l’intérieur, vers le lac Kinkony ; il n’en a pas toujours été ainsi, car les cartes
et les récits portugais du début du XVIIe siècle indiquent la mention Sarangaço
ou Sangaço (une déformation de Sandagoatsy) sur les bords de la baie de
Marambitsy. Depuis trois siècles et demi, les Sandagoatsy ont tourné le dos à
leurs origines marines. Il en a été de même, sans doute, pour les Vazimba du
Moyen-Ouest et des Hautes-Terres.

Les déplacements de Bantu marins à partir du IXe siècle nous rendent
compte, certes, de la contribution africaine au peuplement malgache ;
il reste à expliquer comment la langue indonésienne est devenue lingua
franca ; certes, il y a eu rencontre avec les Indonésiens et on peut penser
qu’entre les populations africaines parlant des langues ou dialectes différents,
l’indonésien est devenu peu à peu une langue véhiculaire ; mais
un damier linguistique et ethnique a dû se maintenir assez longtemps au
moins sur la côte vers Baly et Maintirano (le Bambala de Moriano), sur la
Tsiribihina (selon Drury) et parmi certains groupes Vazimba de l’intérieur
(selon Birkeli et Hébert).

 Ces Vazimba de l’époque archaïque avaient un genre de vie assez primitif sur le plan économique. Ils étaient pêcheurs sur
les côtes, mais dans l’intérieur ils dépendaient probablement très largement
de l’exploitation brute des ressources du milieu naturel. La cueillette, la
chasse et la récolte du miel suffisaient, sans doute, à leurs besoins. Selon
Drury, les Vazimba de la Tsiribihina étaient des pêcheurs en rivière. On a
trouvé dans les fouilles des accumulations très importantes de coquillages
consommés par ces populations au genre de vie cueilleur vers Ankazoabo
et vers Ankatso. La symbiose entre les Indonésiens et les Africains s’est
faite dès l’aube du peuplement malgache. Quelques Bantu marins devaient
être islamisés avant le Xe siècle. Je suis frappé par le fait que les personnes
islamisées à Madagascar et toutes les populations des côtes ouest et
nord-ouest partagent en commun le même mythe sur leur origine, celui
de Mojomby ou de « l’île disparue ». J’ai d’ailleurs rapporté ce mythe sous
une forme littéraire telle que me l’ont présenté les Antalaotse de la baie
de Boina. Selon les informateurs, Selimany Sebany et Tonga, les ancêtres
des Kajemby et ceux des Antalaotse habitaient jadis ensemble dans une île
située entre la côte d’Afrique et les Comores. Ils vivaient de commerce et
pratiquaient la religion musulmane. Lorsque l’impiété et la discorde s’ins1.
Tombeau antalaotse
d’Antsoheribory.

2. Céramiques de Kingany et de
Rasoky (XV e siècle).

3. Hameçons de Talaky
(XII e siècle) (Documents fournis
par l’auteur.)


tallèrent dans l’île, Allah résolut de les punir ; l’île fut submergée par une
mer furieuse et quelques justes échappèrent au châtiment, certains disent
qu’ils furent miraculeusement épargnés, d’autres prétendent que Dieu
envoya une baleine pour les porter ; Kajamby et Antalaotse sont descendus
de ce contingent de justes. Il est donc vraisemblable que les islamisés n’ont
pas participé à un phénomène superimposé, mais qu’ils ont pu jouer un
rôle catalytique dans les migrations africaines à Madagascar.



2.1.80 Premiere age, afrique ancienne, afrique subssajarienne - afrique de l'ouest
Les sociétés de l’Afrique subsaharienne au premier Age du fer
M. Posnansky

Mali, la Haute-Volta, le Niger, la Sierra Leone et Madagascar. Là même où
des recherches sérieuses ont pu être entreprises, elles restent extrêmement
localisées, comme au Sénégal et au Tchad. Il convient de remarquer que s’il
existe des Services des antiquités depuis le XIXe siècle dans certaines parties
du nord de l’Afrique (depuis 1858 en Egypte), dans de nombreux pays de
la région sub-saharienne les recherches n’ont commencé qu’avec l’indépendance
et la création d’universités et de musées nationaux. Quoi qu’il en soit,
l’établissement d’une chronologie par le radiocarbone a radicalement modifié
notre connaissance du premier Age du fer au cours des dix dernières années
et permet de se faire une idée très générale de la dimension temporelle des
diverses transformations économiques.




2.1.81 Premiere age, afrique ancienne, afrique de l'ouest exploitation des minéraux

L’exploitation des minéraux

Quatre minéraux d’importance plus que locale étaient exploités pendant la
période qui nous intéresse ; ce sont, dans l’ordre de leur mise en exploitation,
le cuivre, le sel, le fer et l’or. L’utilisation de la pierre s’est naturellement
poursuivie même après l’emploi des métaux pour la fabrication des
outils et des armes les plus importants.

Le cuivre
L’extraction du cuivre a commencé en Mauritanie probablement pendant
le premier quart du dernier millénaire avant notre ère. Il semble, d’après
la forme des objets de cuivre découverts dans cette région, qu’elle ait été
encouragée par des contacts avec le Maroc. L’aspect de ces premières
mines est très mal connu, mais on peut penser qu’elles étaient relativement
peu profondes1. Les mines de Mauritanie sont les seules dont nous sachions
de manière certaine qu’elles étaient en activité avant l’an 1000. Il existe
d’autres gisements de cuivre au Mali et au Niger, dans les régions de Nioro
et de Takkeda et ils étaient certainement exploités au début du deuxième
millénaire, mais nous ignorons depuis combien de temps et nous ne savons
pas quand ils ont été découverts.

D’après le témoignage d’auteurs arabes et de textes classiques2, le cuivre
semble avoir été un élément du commerce transsaharien dès le premier
millénaire ; acheminé vers le sud, il était peut-être échangé contre de l’or
transporté vers le nord. Les lingots découverts à Macden Ijafen attestent
l’importance de ce commerce à une époque légèrement postérieure (XIe ou
XIIe siècle). Les objets trouvés à Igbo Ukwu, à l’est du Nigeria, présentent un
intérêt capital pour l’appréciation de l’échelle de ces échanges. S’ils datent
vraiment du IXe siècle, comme l’affirment à la fois le directeur des fouilles,
Thurstan Shaw3, et M. Wai-Andah au chapitre 24, le grand nombre des objets déjà découverts et le nombre encore plus grand de ceux qui devraient
normalement l’être dans des sites similaires, démontrent que ce commerce
était très développé dès le VIIIe ou le IXe siècle.


1. N. LAMBERT, 1971, pp. 9 -21.
2. M. POSNANSKY, 1971, pp. 110 -25.
3. Th. SHAW, 1970 (a).
l’afrique subsaharienne au premier âge du fer

 De nombreux spécialistes4,
cependant, n’acceptent pas une date aussi ancienne et attribuent ces objets
à une époque avancée du deuxième millénaire. La répartition des minerais
de cuivre en Afrique étant, pour des raisons géologiques, extrêmement
localisée, l’abondance des trouvailles d’Igbo ne peut s’expliquer que par des
échanges commerciaux. Shaw pense que la technique de la fonte à la cire
perdue est venue du nord et qu’elle est probablement d’origine arabe. Avec
l’exception possible d’Igbo Ukwu, les objets de cuivre sont d’une rareté
surprenante en Afrique de l’Ouest avant l’an 1000, sauf au Sénégal et en
Mauritanie, qui se trouvent à proximité soit des mines d’Akjoujt, soit de la
route commerciale du Sahara occidental. La vallée du Niger en amont de
Ségou, où se trouvent des tumulus spectaculaires comme ceux d’el-Ouladji
et de Killi, est une région où il est possible de dater des objets de cuivre de
la fin du premier millénaire. Le cuivre ayant servi à leur fabrication peut
provenir de gisements situés au Sahel (Mali ou Niger), ou avoir été obtenu
par le moyen d’échanges commerciaux. La plupart de ces objets ont malheureusement
été découverts au début du siècle et sont maintenant perdus.

Seules nous restent les illustrations des rapports de fouilles qui ne font
qu’exciter notre curiosité. L’analyse spectrographique devrait aider à déterminer
la provenance du métal, mais la difficulté avec les objets de cuivre est
qu’ils sont souvent constitués d’un mélange de métal vierge et de métal de
réemploi.

La détection de certains oligo-éléments pourrait cependant permettre
de déterminer si les minerais de Nioro et Takkeda étaient exploités
au moment de l’édification des tumulus.

D’autres gisements cuprifères étaient exploités à cette époque dans la
région du Shaba au Zaïre où les fouilles de Sanga et de Katoto ont livré des
objets de cuivre en abondance. Il convient cependant de noter que, suivant
la division tripartite suggérée par Nenquin qui a fouillé des sites5, la phase la
plus ancienne, ou Kisalien, est représentée par 27 tombes dont deux seulement
contenaient des lingots de cuivre. Ceci semble indiquer que, pendant
le Kisalien qui s’étend du VIIe au IXe siècle, le cuivre était exploité pour la
fabrication de parures mais n’était pas du tout abondant. La zone cuprifère
de la Zambie du Nord était également exploitée à cette époque ; la datation
de l’exploitation minière de Kansanshi6 indique 400 ± 90 de notre ère.
Néanmoins, les objets de cuivre étaient alors plus nombreux en Zambie du
Sud qu’en Zambie du Nord. Les premiers objets de cuivre trouvés dans le
sud du pays, encore bien peu nombreux, provenaient probablement de la
région de Sinoia au Zimbabwe et de gisements situés en Zambie orientale.
Nous ignorons encore tout des méthodes d’exploitation utilisées dans ces
deux régions.

 Ailleurs en Afrique, le cuivre était très rare et il n’apparaît dans
les sites d’Afrique orientale qu’à une époque bien postérieure.
4. B. LAWAL, 1973, pp. 1 -8 ; M. POSNANSKY. 1973 (b), pp. 309 -11.
5. J. NENQUIN, 1963.
6. M.S. BISSON, 1975. pp. 276 -92.


2.1.82 article sel, mineral, afrique ancienne, afrique de l'ouest
Le sel
Le sel était un minéral très recherché, en particulier au début de l’agriculture.
Les chasseurs et les collecteurs trouvaient probablement dans le
gibier et les végétaux frais la plus grande partie du sel qu’ils absorbaient.
Le sel ne devient un complément indispensable que dans les régions très
sèches où il est impossible de trouver des aliments frais et où la transpiration
est généralement excessive. Un apport de sel devient cependant
extrêmement souhaitable dans les sociétés d’agriculteurs à régime alimentaire
relativement limité. Nous n’avons aucune idée de la date à laquelle
furent exploités pour la première fois les gisements de sel saharien de
Taghaza d’Awlil. Les textes arabes du dernier quart du premier millénaire
attestent cependant l’existence d’un commerce saharien du sel au premier
millénaire. Il est probable que l’extraction du sel est, en partie, aussi
ancienne que celle du cuivre et que le développement des établissements
de Tichitt, en Mauritanie — région où un mode de vie sédentaire propre
à ces deux zones peut avoir imposé le besoin d’un apport de sel. Nous
sommes assez bien documentés sur les activités minières de la période
médiévale dont il sera question dans les volumes ultérieurs, mais, pour
cette époque, les informations nous font défaut. Sans doute les opérations
d’extraction étaient-elles alors assez simples. Le sel devait se présenter en
dépôts superficiels dans diverses régions du Sahara, à la suite du processus
de dessèchement qui s’était produit après – 2500. L’homme avait peut-être
observé les lacs, marais et étangs desséchés qui attiraient les animaux sauvages.
Les dépôts superficiels de sel, d’autre part, ont souvent une couleur
très caractéristique.

Plusieurs sites primitifs d’exploitation du sel ont été repérés en Afrique
: à Uvinza7 à l’est de Kogoma en Tanzanie, à Kibiro8 sur les bords du
lac Mobutu Sese Seko en Ouganda, à Basanga en Zambie9 et probablement
aussi à Sanga10 au Zaïre et dans la vallée de Gwembe en Zambie. A Uvinza,
l’extraction du sel était probablement rudimentaire car les découvertes du
Ve et du VIe siècle faites aux sources salées n’étaient pas associées avec les
réservoirs à saumure de pierre qui caractérisaient l’occupation du second millénaire.
Le sel provenait également de sources salées à Kibiro, où un système
perfectionné d’ébullition et de filtrage pourrait dater du premier millénaire,
car l’occupation du site serait autrement difficilement explicable. A Basanga,
les bas-fonds salés ont été occupés dès le Ve siècle et bien que le fait n’ait pas
encore été définitivement établi, il est possible que le sel ait été exploité très
tôt, probablement par évaporation. Ailleurs, le sel était vraisemblablement
obtenu par les divers procédés qui se sont conservés jusqu’au XIXe siècle et
qui consistaient à calciner ou à faire bouillir des herbes ou même des fientes
de chèvre, recueillies dans des régions connues pour la salinité de leurs sols,


7. J.E.G. SUTTON et A.D. ROBERTS, 1968, pp. 45 -86.
8. J. HIERNAUX et E. MAQUET, 1968.
9. A.D. ROBERTS, 1974, p. 720.
10. B.M. FAGAN, 1969, p. 7.

puis à faire évaporer la saumure ainsi obtenue et à éliminer les plus grosses
impuretés par filtrage.
Les passoires employées au cours de ces opérations sont très communes
à l’Age du fer, mais ces vases pouvaient aussi servir parfois à d’autres préparations
alimentaires ; et il est souvent très difficile de les lier avec certitude à
la fabrication du sel.


article 2.1 84 Le fer, mineral, afrique ancienne, afrique de l'ouest
Le fer
Le minerai de fer a été utilisé au Swaziland11 dès le Mésolithique comme
pigment. Il semble que les pigments corporels, puis les ocres et les oxydes
de fer destinés à la décoration de surfaces rocheuses aient été activement
recherchés dès le Paléolithique. Un morceau de matière colorante composée
d’hématite a même été apporté dans le bassin d’Olduvai par des hommes
utilisant un outillage du Paléolithique ancien. Au Néolithique, des mines
de manganèse12, de fer spéculaire13 et d’hématite étaient régulièrement
exploitées en Zambie, au Swaziland et dans le nord de la région du Cap14.

Des fouilles effectuées sur certains chantiers de Doornfontein ont mis au
jour une véritable exploitation minière avec galeries et salles souterraines
qui aurait permis l’extraction de près de 45 000 tonnes de fer spéculaire à
partir du IXe siècle, probablement par des populations de langue Khoisan.
Il est vraisemblable que l’existence de mines de ce genre et la connaissance
qu’elles supposent des minerais métalliques et de leurs propriétés
ont contribué au développement rapide d’une technologie du fer durant la
première moitié du premier millénaire.


Les mines de fer ne sont pas aussi clairement attestées dans les autres
régions de l’Afrique sub-saharienne, où la croûte latéritique des régions
tropicales semble avoir été la source de minerai de fer la plus probable.
Le fer des marais, cependant, était utilisé dans la vallée inférieure de la
Casamance au Sénégal15 et à Machili en Zambie ,16.

Le fer ainsi obtenu
était concassé en très petits fragments qui étaient ensuite triés à la main
pour être fondus.

 Il est possible qu’il y ait eu véritable extraction minière et
non plus simple collecte en surface de latérite, au nord de la Gambie, dans
la région des mégalithes de Sénégambie qui sont eux-mêmes des blocs
de latérite. L’utilisation de ces mégalithes comme structures rituelles et
le développement d’une technologie du fer au premier millénaire dans la
région indiquerait qu’il n’y a qu’un pas à franchir pour passer à une véritable
extraction minière de la latérite à des fins métallurgiques. Il est possible
que le développement de la fonte de la latérite ait donné l’idée d’extraire la
latérite pour la construction. Un processus analogue peut également s’être
produit en Centrafrique où il existe également des mégalithes.

 D’après
11. R.A. DART et P. BEAUMONT, 1969 (a), pp. 127 -128.
12. R.A. DART et P. BEAUMONT, 1969 (b), pp. 91 -96.
13. A. BOSHIER et P. BEAUMONT, 1972, pp. 2 -12.
14. P. BEAUMONT et A. BOSHIER, 1974, pp. 41 -59.
15. O. LINARES DE SAPIR, 1971, p. 43.
16. J.D. CLARK et B.M. FAGAN, 1965, pp. 354 -371.

Wai-Andah (chapitre 24), le fait que l’exploitation de la latérite est plus
facile que l’extraction de l’hématite peut étayer la théorie, jusqu’à maintenant
non confirmée, d’une origine indigène de la technologie du fer en
Afrique. La latérite, lorsqu’elle est humide et recouverte d’une couche
de sel, est relativement friable et beaucoup plus facile à creuser qu’une
roche normale.

Malheureusement, à l’exception des mines d’Afrique australe,
aucune zone indiscutable d’exploitation minière du fer n’a encore
été découverte ou datée de manière précise. Il est possible que les haches
d’hématite uéliennes du nord-est du Zaïre et de l’Ouganda datent de l’Age
du fer et soient des imitations de haches de fer forgé.



article 2.1.85 l'or, afrique ancienne, mineral, afrique de l'ouest
L’or
L’or était presque certainement extrait du sol ou recueilli par orpaillage en
Afrique de l’Ouest à l’époque qui nous intéresse. Les sources arabes permettent
de penser qu’il existait des mines d’or, mais aucune de celles-ci n’a
été localisée, fouillée ou datée et nous n’avons recueilli aucun témoignage
des procédés de raffinage employés.

Ceux-ci devaient cependant être similaires
à ceux que nous connaissons bien pour des périodes ultérieures17. Les
principales régions pour lesquelles il existe des témoignages, en partie non
contemporains, d’une exploitation de l’or, étaient situées près des sources du
Niger et du Sénégal (Guinée et Mali actuels) et sont connues sous le nom
de Bambouk et Bouré.

 L’extraction de l’or au nord-est du Zimbabwe dans
des mines à ciel ouvert en galeries peu profondes ou en gradins, dont traite
Phillipson au chapitre 27, est relativement mieux attestée, mais il n’existe
aucune preuve indiscutable permettant d’affirmer que cette exploitation est
antérieure au VIIIe ou IXe siècle. Il semble que les minerais extraits étaient
broyés au moyen de pilons de pierre.


Il est possible que les essais de différents minerais au cours de l’Age
de pierre aient servi de base par la suite à l’extraction sur une plus grande
échelle du cuivre et de l’or. Les nombreux objets de cuivre découverts sur
les sites fouillés nous permettent de déterminer la date à partir de laquelle
le cuivre a été utilisé pour la fabrication d’outils et de parures, mais il a été
trouvé peu d’or dans des sites du premier millénaire. Ce métal était trop
précieux pour être purement et simplement perdu. Les seuls objets d’or de
haute époque sont ceux des tumulus du Sénégal et datent de la fin de la
période qui nous intéresse.


2.1.86 article, la pierre, afrique ancienne, afrique de l'ouest
La pierre
La pierre était presque certainement extraite à des fins variées, la plus
importante étant la fabrication d’outils de pierre polie et de meules. De
nombreuses sociétés utilisaient des meules dormantes et portaient leurs graines
jusqu’à un affleurement rocheux où elles pouvaient à la fois faire sécher
leurs provisions et moudre des graines ou broyer des aliments végétaux.

17. N. LEVITZION, 1973.
l’afrique subsaharienne au premier âge du fer

Ces affleurements, cependant, ne se trouvent pas partout, et il est évident que
les roches pour la fabrication des meules dormantes ou courantes devaient
être recherchées et souvent acheminées sur de longues distances. Cet aspect
de l’archéologie n’a malheureusement guère attiré l’attention en Afrique
jusqu’à maintenant. Dans les années à venir, lorsque les archéologues et les
géologues seront plus nombreux et lorsque la carte géologique du continent
aura été bien établie, l’analyse pétrographique de tous les types de roches
insolites et la recherche de leur région géologique d’origine se feront couramment.
Divers ateliers de fabrication de haches ont été découverts, tel
celui de Buroburo18 au Ghana, ainsi qu’un atelier de fabrication de meules
datant du Ier siècle avant notre ère à Kintampo19, également au Ghana. Dans
ce dernier site, un grand nombre d’outils de broyage partiellement terminés
ont été découverts avec des meules dans un abri sous roche créé en grande
partie par l’homme en disloquant la roche par le feu.

Les curieuses râpes
à section ovale (également appelées « cigares »), si caractéristiques de l’archéologie
du Ghana, semblent pour une partie avoir été façonnées dans un
seul type de roche qui faisait l’objet d’échanges commerciaux sur un vaste
territoire20. Dans l’ensemble de l’Afrique sub-saharienne, des rainures ayant
généralement de 10 à 12 centimètres de large et dont la longueur peut
atteindre 50 centimètres signalent les endroits où des pierres dégrossies
et convenablement débitées étaient polies et transformées en haches, en
herminettes et en ciseaux. Il est probable que le processus d’extraction,
même sur une petite échelle, de meulage, de polissage et d’échange des
ébauches ou des produits finis s’est poursuivi tout au long de la période qui
nous intéresse, en décroissant à mesure que le fer remplaçait la pierre. Dans
certaines régions, cependant, les outils de pierre polie étaient encore en
usage au second millénaire. De manière assez surprenante, peu d’outils de
pierre polie ont été découverts en Afrique orientale et australe, alors qu’ils
sont très communs en Afrique occidentale.

La lave vacuolaire grise, qui, comme la latérite, est plus facile à façonner
à sa première exposition à l’air, était extraite au Kenya et peut-être en
Tanzanie, au premier millénaire avant notre ère, et servait à fabriquer des
bols de pierre. L’usage de ceux-ci est inconnu, et ils ont été découverts en
grand nombre associés à des sépultures. Leur matière est trop tendre pour
qu’ils permettent de broyer autre chose que des aliments végétaux. Des bols
similaires ont été découverts en Namibie, mais partout ailleurs ils sont rares.
Il est une autre activité relativement peu étudiée mais dont l’existence
ne fait pas de doute : la recherche de pierres semi-précieuses pour la fabrication
de perles. Les pierres le plus communément utilisées étaient les cornalines
et diverses formes de calcédoine comme l’agate et le jaspe ainsi que des
quartz cristallins (ou cristal de roche). Elles servaient à fabriquer des perles
qu’on trouve dans toute l’Afrique sub-saharienne, souvent dans des tombes
comme celles des grottes de la rivière Njoro au Kenya, qui datent du Xe siècle

18. R. NUNOO, 1969, pp. 321 -333.
19. P.A. RAHTZ et C. FLIGHT, 1974, pp. 1 -31.
20. M. POSNANSKY, 1969 -1970, p. 20.

avant notre ère, ainsi que dans des sites d’habitation. A Lantana, au Niger21,
une mine d’où l’on extrait une pierre rouge (jaspe) encore vendue actuellement
pour la fabrication de perles est réputée d’origine très ancienne, mais
il est impossible, en pareil cas, de déterminer une date exacte. Les perles
de pierre sont rarement abondantes mais elles témoignent d’une recherche
systématique de certains types de roches bien connus. La fabrication de ces
perles a naturellement commencé à l’Age de pierre et s’est poursuivie pendant
l’Age du fer, pour être ensuite progressivement remplacée par les perles
de traite en verre, moins coûteuses, plus faciles à fabriquer et finalement plus
accessibles.

2.1.87 Le commerce, afrique ancienne, afrique de l'ouest
Le commerce22
Certaines formes d’échange entre groupes humains existaient probablement
dès une époque relativement ancienne de l’Age de pierre. L’échange de
pierres brillantes ou utiles, de miel contre de la viande, et parfois même de
femmes, marquait probablement les rencontres entre peuples collecteurs,
si nous en jugeons d’après l’étude des chasseurs et ramasseurs modernes.
Ces échanges, d’importance à la fois rituelle et économique, ont dû devenir
réguliers avec le développement d’un mode de vie agricole mais, dès l’Age
de la pierre récente, les individus spécialisés dans la pêche, la collecte des
produits de la mer ou la chasse devaient mener une existence relativement
sédentaire et avoir donc besoin de pierres et autres matériaux qu’ils ne pouvaient
pas se procurer localement. Il est possible que certains outils en os
comme les harpons, dont la fabrication demandait une habileté supérieure à
la moyenne, aient fait l’objet d’un commerce. Il est cependant raisonnable
de conclure que l’apparition d’une agriculture impliquant une existence
sédentaire, ou des déplacements saisonniers ou périodiques, a entraîné un
développement du commerce. Ce commerce, de caractère sans doute relativement
restreint et local, devait porter sur des articles comme le sel, certains
types de pierres et, plus tard, sur des outils de fer, des perles, des coquillages,
peut-être des plantes à usage médicinal ou rituel, de la viande pour
les communautés agricoles, des graines et des tubercules pour les groupes
pastoraux, des outils spécialisés ou des substances comme des poisons pour
la pêche et la chasse, des poissons séchés et toutes sortes d’objets ayant une
valeur de rareté comme des graines peu communes, des griffes et des dents
d’animaux, des pierres curieuses, des os, etc., pouvant avoir une valeur
magique et qui garnissent encore aujourd’hui certains étals des marchés
d’Afrique de l’Ouest. A l’exception des outils de pierre polie, des meules et
du sel mentionnés ci-dessus, nous ne savons rien de ce commerce.
Le commerce a changé de caractère avec l’apparition du métal. Le cuivre
et l’or sont plus localisés que les pierres et ils ont été recherchés à la
fois par des communautés situées au nord du Sahara et des communautés
situées à l’est, le long de l’océan Indien.

Les cauris et autres coquillages de

21. M.C. DE BEAUCHENE, 1970. p. 63.
22. Voir chapitre 21 et M. POSNANSKY, 1971, op. cit.

l’océan Indien dont la présence est attestée du IVe au VIe siècle en Zambie
dans des sites comme Kalundu et Gundu, à Gokomere au Zimbabwe et à
Sanga au coeur du continent, témoignent d’un commerce dépassant le cadre
local. Il est certain que ces objets souvent découverts isolément pouvaient
n’être que des curiosités transmises de groupe à groupe de la côte vers l’intérieur,
mais il est significatif qu’ils apparaissent dans des régions dont les
ressources présentaient un intérêt pour le monde extérieur. La présence de
lingots de cuivre dans les sites d’Afrique centrale et du Sud est le signe d’une
complexité croissante des échanges commerciaux, et l’abondance des objets
découverts dans les tumulus du Sénégal et à Sanga souligne la prospérité de
ce commerce ainsi que le développement de structures sociales et politiques
qui tiraient profit de la richesse ainsi créée. Rien ne permet de supposer que
le volume de ce commerce ait été très important à cette époque, même à
travers le Sahara, mais les réseaux étaient désormais établis.

Nous disposons
également de peu d’indications sur l’existence de marchés ou de centres
de distribution en Afrique sub-saharienne, bien que des références arabes
à l’ancienne capitale du Ghana suggèrent qu’il en existait probablement
avant l’intensification du commerce provoquée par la conquête de l’Afrique
du Nord par les Arabes. Les cours des chefs jouaient certainement le rôle
de centres de redistribution, comme semblent l’indiquer les objets variés
découverts dans les tumulus du Mali et du Sénégal. Nous devons malheureusement,
pour cette période, nous borner à des conjectures fondées sur
une information très fragmentaire.

Des perles de verre, datant de la dernière moitié du premier millénaire
et certainement importées, ont été découvertes dans différents sites de
Zambie, au Shaba (Zaïre) et à Zimbabwe. Une tentative récente23 en vue de
déterminer à la fois la date et l’origine de ces perles de la « route des alizés »
de l’océan Indien s’est révélée assez décevante. Ces perles se rencontrent
tout autour de l’océan Indien, des Philippines à la côte de l’Afrique orientale.
Il a été suggéré qu’elles pouvaient venir du Levant, où Hébron était un centre
ancien de fabrication de perles, comme d’Alexandrie ou des Indes. Ces
perles sont habituellement de petites perles en tube recuites et d’une variété
de couleurs unies.


Nous savons que certaines fabriques des Indes ont exporté ces perles à
partir du IXe siècle, mais il est très difficile de les rattacher à des fabriques
précises sans des analyses approfondies. Plus de 150 000 perles similaires ont
été trouvées à Igbo Ukwu et, si l’on attribue à ce site une date ancienne, on
peut admettre l’existence d’un important commerce de perles à travers le
Sahara vers la fin du premier millénaire de notre ère.
Selon Summers24, c’est le commerce de l’océan Indien qui a amené à
adopter les méthodes indiennes de prospection et d’extraction dans l’industrie
de l’or de Zimbabwe, mais cette théorie n’a guère suscité d’écho.

 L’or était
probablement déjà exploité au moment où le commerce en provenance de la
23. C.C. DAVIDSON et J.D. CLARK, 1974, pp. 75 -86.
24. R. SUMMERS, 1969, pp. 236.

côte d’Afrique orientale a atteint la région de Zimbabwe. Nous savons trop
peu de choses à la fois des méthodes primitives d’extraction et du commerce
de l’or au premier millénaire pour les rattacher à une influence extérieure.
Le commerce de la côte de l’Afrique orientale a été étudié au chapitre 22 et
il montre l’étendue des contacts de l’Afrique avec les régions riveraines de
l’océan Indien.


Ce commerce étendu n’était cependant pas intensif et il a à
peine affecté l’intérieur du continent avant l’an 1000, à l’exception, au Mozambique,
des vallées des rivières Mazoe et Ravi qui donnent accès à Zimbabwe.
Les thèmes principaux,
de l’histoire de l’Afrique,
subsaharienne
Pendant le dernier quart
du premier millénaire de notre ère


Il convient maintenant d’examiner la possibilité d’aboutir à des conclusions
sur l’état de la société africaine à la fin du premier Age du fer à partir de
la masse d’informations descriptives présentées au long des huit derniers
chapitres. Cette période a été témoin de l’évolution de l’économie subsaharienne
depuis le stade de la chasse et de la cueillette jusqu’à celui d’une vie
dépendant principalement de l’agriculture. Il est certain que la population
s’accroissait : il en est résulté une vie plus stable, des villages et des unités
sociales plus importantes. Il est difficile de définir les structures sociales qui
s’ébauchent ; mais, dans presque toute l’Afrique, il s’agit vraisemblablement
de villages relativement modestes, comprenant une ou plusieurs lignées ayant
elles-mêmes des ramifications plus étendues, fondées sur des rapports entre
clans. Dans la plupart des secteurs, la densité de la population est faible ;
elle est de l’ordre d’une poignée d’habitants au kilomètre carré. Succédant
aux rapides mouvements initiaux consécutifs à l’apparition du fer, assumant
le défrichage des régions africaines les plus boisées, des communautés se
sont établies.


Nous possédons des preuves de leur isolement par suite de
la divergence des différents membres des mêmes familles linguistiques et
de la diversité croissante des formes et des décorations des céramiques qui
se manifestent dans la plupart des régions aux alentours de l’an 600 à l’an
1000 de notre ère. Des estimations démographiques, fondées à la fois sur les
données historiques offertes par l’Afrique du Nord et sur une extrapolation
à partir de faits ethnographiques et de statistiques de recensement coloniales,
indiquent, avant l’an 1000, une population sensiblement inférieure à 10
millions pour l’ensemble de l’Afrique sub-saharienne. Si nous pouvons nous
fier aux indications orales relatives au passage, particulièrement en Afrique
orientale, de sociétés matriarcales à des sociétés patriarcales, au cours des cinq
derniers siècles, alors nous nous trouvons presque sûrement en présence de
sociétés matriarcales dans la plus grande partie de l’Afrique tropicale.


D’après la répartition des vestiges archéologiques, la forêt ouest-africaine
semble n’avoir été occupée que d’une façon très clairsemée, bien
que certaines parties du Nigeria méridional paraissent avoir constitué une
exception. Des régions qui, tel le plateau de Jos, sont aujourd’hui moins
recherchées par suite de l’amincissement de leur sol et du peu d’abondance
des précipitations, semblent, à cette époque, avoir offert plus d’attraits à des
populations ne disposant que d’une technologie moins sophistiquée. La plus
grande densité se rencontre dans la savane boisée et dans les zones dites de
forêt sèche.


 Le grand nombre de sites découverts dans les méandres du delta
du Niger au Mali, entre Ségou et Tombouctou — où plus de dix millions
de kilomètres carrés sont inondés chaque année, inondations dispensant
l’eau (et une fertilité accrue) dans un environnement par ailleurs marginal
—, indique que ce territoire était également propice aux agriculteurs et aux
pasteurs de jadis. C’est une région où la pêche n’a cessé d’être fructueuse et
où le commerce s’est développé avec rapidité. Cette dernière activité a été
facilitée par les commodités offertes par le mouvement du fleuve et l’obligation
de transporter des éléments de première nécessité tels que le bois de
chauffage ou de construction, ou l’herbage, vers des régions n’ayant que peu
de ressources végétales. Il semble peu probable que la « brousse » plus sèche
de Tanzanie centrale, de l’Ouganda du Nord ou du Kenya ait été occupée
par des agriculteurs et il en est certainement de même pour les secteurs plus
arides et les secteurs de haute altitude (tel le Lesotho) de l’Afrique du Sud.
Les vallées fluviales — comme celles du Zambèze, du Kafué, du Haut-Nil —
et certains points du littoral des lacs Nyasa, Victoria, Kivu et même d’autres,
plus petits, semblent avoir provoqué l’établissement de colons. Toutefois les
situations de transition, présentant la possibilité d’exploiter les ressources
alimentaires de deux secteurs écologiques ou plus (forêts et savane, plaine
et piémont), ont été particulièrement favorisées.

De tels avantages se rencontrent
indéniablement à la limite méridionale de la savane de l’Afrique de
l’Ouest ou en bordure de la forêt du Zaïre, d’où il était plus aisé de pénétrer
lentement dans les lisières de la forêt où l’on trouverait des terres de culture
tout en tirant parti de ses ressources naturelles : gibier, richesse du bois sous
toutes ses formes, y compris l’écorce pour les vêtements, et fruits sauvages.
La forêt présentait une véritable frontière mouvante et les nouveaux groupes
y ont pénétré lentement ; d’abord pour la chasse et la cueillette, puis
pour s’y établir. D’une façon générale, il s’agit d’établissements agricoles,
principalement dans les zones où les précipitations se chiffrent entre 600
et 1400 mm par an. Les activités pastorales et des cultures saisonnières de
courte durée étaient naturellement possibles dans une région comme le
Sahel où la moyenne des pluies ne dépasse pas 150 mm.


Bien que, dès le
début du millénaire, les moutons se rencontrent dans le sud, aussi loin que
le Cap, et qu’il y ait eu des pasteurs tant au Cap que dans certains secteurs
du Sahel et du Soudan, les sociétés purement pastorales n’ont pas dominé
au cours de cette époque. Lorsqu’on en découvre, les Kraals sont de petite
taille. Il semble que les cultivateurs du Nord aient été mieux adaptés que
ceux du monde bantu à s’accommoder des régimes de faible pluviométrie, ce
qui est, peut-être, un vestige de leur ascendance néolithique et des premiè792
afrique ancienne
res cultures de plantes comme les millets et le sorgho. Il semble que, nulle
part, les côtes n’aient compté beaucoup d’établissements et on ne trouve pas
de lointaines traditions de pêche liées à l’utilisation de bateaux. Il existe des
monceaux de détritus de coquilles, d’arêtes et, dans certaines localités, d’os
d’animaux, comme on en trouve le long de la Casamance et d’autres estuaires
ou anses des régions sénégambiennes ; le long des lagunes marines de la côte
de Guinée jusqu’à la Côte d’Ivoire ; autour du Cap et sur la rive orientale du
lac Victoria (l’antique Wilton C., de L.S.B. Leakey.)


Toutefois, ces amateurs
du littoral marin n’ont jamais été très nombreux et n’ont eu que très peu
d’influence sur les populations de l’intérieur. Selon la documentation dont
le chapitre 22 a fait état, il semble qu’il ait existé quelques établissements
disséminés sur la côte de l’Afrique orientale, mais il n’existe virtuellement
aucune trace archéologique d’établissements avant le VIIIe siècle de notre
ère, époque à laquelle il semble que soient arrivés des colons plus stables en
provenance du golfe Persique et/ou de la côte Benadir de la Somalie.
Curieusement, il est plus difficile de découvrir des précisions sur les
croyances religieuses de cette époque que sur celles des groupes vivant de la
chasse et de la cueillette à la fin de l’Age de pierre. L’art rupestre de ceux-ci
permettait de nombreuses évocations25. Peut-être les premiers agriculteurs
ont-ils peint les rochers ; peut-être sont-ils à l’origine de l’art schématique
d’une bonne part de l’Afrique orientale et centrale, en particulier dans les
régions voisines du lac Victoria26 et en Zambie27. Bien que nous sachions à
peu près à quelle époque disparaît cette tradition artistique, nous n’avons
aucune idée de celle à laquelle elle apparaît.


L’ensevelissement des morts
est souvent, en soi, une manifestation de croyances religieuses et, dans bien
des cas, les objets enterrés avec eux indiquent l’idée du besoin qu’on pourrait
en ressentir dans l’autre monde. Certes, ce n’est pas là la seule explication.
Les dimensions de la sépulture, la splendeur des objets qu’on y découvre, la
magnificence de la cérémonie peuvent également servir à indiquer le statut
— qu’il soit politique, rituel, économique ou social — de la famille du défunt.
L’échelle des activités funéraires peut également aider à établir la généalogie
des principaux meneurs du deuil. Il convient, toutefois, de remarquer
(et le XXe siècle fournit d’excellents points de comparaison) que les sociétés
agnostiques élèvent souvent des mausolées somptueux. L’existence de tertres
d’inhumation ou de monuments funéraires impressionnants n’implique
pas nécessairement une croyance en un dieu ou un groupe de dieux donné ;
en revanche, elle indique indiscutablement une confiance en quelque sorte
« sociale » en l’avenir, et elle représente une manifestation politique d’un
groupe prédominant ou d’une élite. Néanmoins, les cimetières proches du
lac Kisale, au Zaïre, dans la région du Shaba, les énormes tumulus le long du
Moyen-Niger, les mégalithes et les tertres funéraires de Sénégambie attestent
tous l’existence de populations qui ne se contentent pas d’occuper les lieux
mais qui acceptent de consacrer une part de leurs richesses et une bonne part

25. M. POSNANSKY, 1972 (a), pp. 29 -44.
26. J.H. CHAPLIN, 1974, pp. 1 -50.
27. D.W. PHILLIPSON, 1972.

de leur travail à des monuments et/ou à des objets et à des denrées funéraires.
Avant de donner une interprétation plus complète de ces manifestations,
il convient d’attendre le résultat de nouvelles fouilles et la publication de
comptes rendus archéologiques appropriés. Les règles observées au cours
des funérailles, en ce qui concerne l’orientation des corps ou l’alignement
des sépultures, indiquent un faisceau de croyances dogmatiques. La seule
importance des tumulus maliens témoigne probablement de l’institution
d’une royauté qui, sans être nécessairement divine, était certainement dotée
de beaucoup des attributs propres au souverain suprême. Dans une zone de
population réduite, de tels monarques devaient évidemment être en mesure
d’obtenir — de bon gré ou par la force (et nous ne sommes pas à même
d’en juger) — les laborieux efforts de masses de travailleurs pour ériger des
tumulus de 12 mètres de hauteur sur un diamètre de 65, comme celui de
el-Ouladzi28.


Il semble qu’au cours de la période considérée, des Etats soient apparus
sous une forme ou sous une autre. Les deux zones clefs sont le Soudan
et l’Afrique centrale autour des sources du Lualaba. Dans la région du
Soudan, il se peut qu’il ait existé trois « noyaux » : autour du Ghana, dans la
Mauritanie méridionale et au Sénégal ; dans le delta intérieur du Niger, en
amont de Ségou ; et autour du lac Tchad. Dans ces trois zones, le commerce
avec les contrées lointaines commençait à prendre de l’essor, et l’agriculture
connaissait un développement plus précoce que dans des régions plus
méridionales.

Quant à la naissance des Etats, plusieurs hypothèses ont été
avancées. Une idée bien acceptée, initialement fondée sur des suggestions
offertes par Frazer29 dans son Golden Bough, il y a plus de 80 ans, tend à
attribuer la royauté de droit divin — considérée par beaucoup comme l’une
des caractéristiques des sociétés africaines centralisées à l’Egypte antique
d’où elle aurait, peut-être, été diffusée grâce au truchement du Faiseur de
pluie. C’est ainsi qu’auraient été inspirés les premiers chefs, guides spirituels
charismatiques, qui tenaient cette inspiration des sociétés voisines
où opéraient des systèmes analogues et, en dernier ressort, d’une source
commune : l’Egypte.


Cette théorie a été, plus tard, améliorée par Baumann30
qui a décrit les caractéristiques de l’Etat soudanais ; et, plus récemment,
par Oliver31. Le concept, ainsi élaboré, de l’Etat soudanais est confirmé par
des citations de descriptions, dans l’arabe médiéval du Ghana et d’autres
Etats de l’Afrique occidentale, ainsi que par des récits portugais du XVIe
siècle relatifs aux Etats de l’Afrique centrale. Tous ces comptes rendus font
ressortir le mystère entourant le roi, l’extrême déférence de ses sujets, et
la pratique du régicide en cas de défaillance ou de mauvaise santé. Pour
Oliver, l’utilisation — qui se répand — de guerriers à cheval et armés de fer
est un facteur capital de la diffusion des idées de l’Etat, de la création de
l’élite dirigeante, du contrôle et de l’expansion des frontières.

Cependant,
28. R. MAUNY, 1961.
29. J.G. FRAZER, 1941.
30. H. BAUMANN et D. WESTERMANN, 1957.
31. R. OLIVER et B.M. FAGAN, 1975.


il existe d’autres conceptions ; et la plupart des érudits africains voient dans
les idées « diffusionnistes » un essai pour adopter des éléments culturels
plus avancés, à partir de l’étranger, sans dresser l’inventaire des possibilités
d’un développement autonome de l’autorité étatique. Les critiques de ce
point de vue diffusionniste, parmi lesquels se range l’auteur32, estiment que
bien qu’il existe des similitudes entre le cérémonial et le rituel de nombreux
États africains, des différences substantielles se font jour.
Bon nombre de similitudes tendent à devenir des acquis, en particulier
lorsque l’expansion du commerce a suivi celle de l’islam en Afrique.


D’autres raisons, avancées à propos de la formation de l’Etat, font jouer les
effets du commerce au loin et la précarité de l’exploitation minière — qui
furent, probablement, les facteurs de la croissance du Ghana — ainsi que
les résultats de la compétition pour les maigres ressources des secteurs de
fertilité incertaine. Ce point de vue a été soutenu par Carneiro33 à l’égard
de l’expansion de l’Egypte de l’Antiquité ; il peut également s’appliquer à
un contexte sahélien. D’après cette théorie, un groupe peut, souvent grâce
à une technologie militaire supérieure, se développer aux frais de voisins
plus faibles qui deviendraient alors dépendants du groupe conquérant. Avec
le temps, d’autres régions pourraient être absorbées, et le groupe conquérant
finirait par se trouver à la tête d’une vaste région dans laquelle il était
précédemment minoritaire.


Il lui faudrait alors renforcer son autorité, non
seulement au prix de prouesses militaires, mais par la structuration sociale
de la société, sous l’égide de l’élite militaire. Les traditions orales et les
rituels du groupe au pouvoir mettraient en place la religion d’Etat, qui aiderait
ainsi à assurer et à rationaliser la mystique de leur autorité. Le chef de
l’élite deviendrait alors, s’il ne l’était en fait, le descendant unique ou la
réincarnation du conquérant originel, avec assimilation de caractéristiques
divines. Dans un modèle de ce genre, la divinité du monarque n’est pas
originelle mais acquise ; parfois lentement, le plus souvent délibérément,
mais parfois, aussi, accidentellement, à titre de mécanisme de défense, en
vue de préserver l’intégralité propre au chef.


L’idée que le développement du commerce a conduit à la formation
d’Etats a été largement discutée. Essentiellement, la théorie est que le
commerce conduit à un accroissement de richesses, et cet accroissement se
manifeste éventuellement par une stratification sociale. La richesse conduit
à la possibilité de patronner d’autres activités, telles l’exploitation des minerais,
la manufacture de biens de consommation, la production alimentaire, et
à la faculté de les contrôler. Toutes ces activités conduisent à une richesse
accrue et à la centralisation de plus en plus de possibilités. Il est certain que
l’archéologie est en mesure de découvrir plusieurs de ces éléments, tels que
l’acquisition de la richesse et la stratification sociale, présente dans la région
Sanga, du Shaba. Toutefois, Bisson34 a fait observer que les vestiges des VIIIe
et IXe siècles de notre ère découverts à Sanga précèdent l’établissement dans


32. M. POSNANSKY, 1966, pp. 1 -12.
33. R.L. CARNEIRO, pp. 733 -738.
34. M.S. BISSON, 1975, op. cit., pp. 268 -89.

la région du commerce avec les pays lointains. Bien que la prospérité semble
régner, il y a carence d’importations. Bisson estime que les lingots de cuivre
en forme de croix servaient généralement de monnaie, rehaussant ainsi le
prestige et le statut du groupe dominant. En pareil cas, celui-ci pouvait avoir
été mis en place en raison de ses connaissances particulières en métallurgie ;
ou de son autorité sur les artisans indispensables ; ou, simplement, du besoin
ressenti par la communauté d’être gouvernée à la suite de l’accroissement de
la population dans un environnement particulièrement favorable.




2.1.90 Bibliographie et auteurs du livre histoire de toute l'afrique, afrique ancienne

Notice biographique des auteurs
du volume II
Introduction
G. MOKHTAR (Egypte). Archéologue ; auteur de nombreuses publications sur
l’histoire de l’Egypte ancienne ; ancien directeur du Service des antiquités.
Chapitre 1
Cheikh Anta DIOP (Sénégal). Spécialiste des sciences humaines ; auteur
de nombreux ouvrages et articles sur l’Afrique et l’origine de l’humanité ;
directeur du laboratoire de Radiocarbone de l’université de Dakar.
Chapitre 2
A. Abu BAKR (Egypte). Spécialiste de l’histoire ancienne de l’Egypte et
de la Nubie ; auteur de nombreuses publications sur l’Egypte ancienne ;
professeur à l’université du Caire ; décédé.
Chapitre 3
J. YOYOTTE (France). Egyptologue ; nombreux ouvrages sur l’égyptologie ;
directeur d’études à l’Ecole pratique des Hautes Etudes.
Chapitre 4
A.H. ZAYED (Egypte). Spécialiste de l’égyptologie et de l’histoire ancienne ;
auteur de nombreux ouvrages et articles sur l’Egypte ancienne.
Chapitre 5
R. El NADOURY (Egypte). Spécialiste d’histoire ancienne ; auteur de
nombreux ouvrages et articles sur l’histoire du Maghreb et de l’Egypte ;
professeur d’histoire ancienne et vice-président de la faculté des Arts de
l’université d’Alexandrie.
834
afrique ancienne
Chapitre 6
H. RIAD (Egypte). Historien et archéologue ; auteur de nombreux ouvrages
sur l’époque pharaonique et gréco-romaine ; conservateur en chef du musée
du Caire.
Chapitre 7
S. DONADONI (Italie). Spécialiste de l’histoire de l’Egypte ancienne ; auteur
de plusieurs ouvrages sur l’histoire culturelle ; professeur à l’université de
Rome.
Chapitre 8
Sh. ADAM (Egypte). Spécialiste d’histoire et d’archéologie égyptiennes ;
auteur de nombreuses publications sur l’Egypte ancienne ; directeur du
Centre de documentation et d’études sur la civilisation de l’ancienne
Egypte du Caire.
Chapitre 9
N.M. SHERIF (Soudan). Archéologue ; auteur de nombreux ouvrages sur
l’archéologie du Soudan ; responsable du Musée national de Khartoum.
Chapitre 10
J. LECLANT (France). Egyptologue ; auteur de nombreux ouvrages sur
l’Egypte ancienne ; professeur au collège de France ; membre de l’Académie
des Inscriptions et Belles Lettres.
Chapitre 1l
A. HAKEM (Soudan). Spécialiste de l’histoire ancienne ; auteur de nombreux
ouvrages sur l’ancien Soudan ; chef du département d’histoire de
l’université de Khartoum.
Chapitre 12
K. MICHALOWSKI (Pologne). Spécialiste d’archéologie méditerranéenne ;
auteur de nombreuses publications sur l’art de l’Egypte ancienne ; professeur
d’archéologie ; vice-directeur du Musée national de Varsovie.
Chapitre 13
H. DE CONTENSON (France). Spécialiste d’histoire africaine ; ouvrages sur l’archéologie
éthiopienne et la Nubie chrétienne ; maître de recherche au Centre
national de la recherche scientifique.
Chapitre 14
F. ANFRAY (France). Archéologue ; auteur de plusieurs articles sur les
recherches archéologiques en Ethiopie ; chef de la Mission française d’archéologie
en Ethiopie.
notice biographique DES AU TEURS
835
Chapitre 15
Y. KOBISHANOV (URSS). Historien ; auteur de nombreux articles d’anthropologie
africaine ; membre de l’Académie des sciences d’URSS.
Chapitre 16
TEKLE TSADIK MEKOURIA (Ethiopie). Historien ; écrivain ; spécialiste
de l’histoire politique, économique et sociale de l’Ethiopie des origines
jusqu’au XXe siècle ; en retraite.
Chapitre 17
J. DESANGES (France). Spécialiste de l’histoire de l’Antiquité africaine ;
auteur de nombreux ouvrages et articles sur l’Afrique antique ; chargé de
conférences à l’université de Nantes.
Chapitre 18
H. WARMINGTON (Royaume-Uni). Spécialiste de l’histoire de l’Antiquité
romaine ; auteur de nombreux ouvrages sur l’Afrique du Nord ; « lecturer »
en histoire ancienne.
Chapitre 19
A. MAJHOUBI (Tunisie). Spécialiste de l’histoire ancienne de l’Afrique du
Nord ; ouvrages et articles sur l’archéologie de la Tunisie ; maître-assistant à
l’université de Tunis.
P. SALAMA (Algérie). Archéologue ; historien des institutions anciennes du
Maghreb ; professeur à l’Université d’Alger.
Chapitre 20
P. SALAMA (Algérie).
Chapitre 21
M. POSNANSKY (Royaume-Uni). Historien et archéologue ; auteur d’importants
ouvrages sur l’histoire archéologique de l’Afrique de l’Est.
Chapitre 22
A. SHERIFF (Tanzanie). Spécialiste des questions relatives à la traite sur la
côte est-africaine ; maître de conférences à l’université de Dar-es-Salaam.
Chapitre 23
J.E.G. SUTTON (Royaume-Uni). Spécialiste de la Préhistoire ; auteur de
nombreux ouvrages sur la Préhistoire africaine ; ancien président du département
d’archéologie de l’université d’Oxford.
Chapitre 24
B. WAI-ANDAH (Nigeria). Archéologue ; chargé de cours à l’université d’Ibadan
; ouvrages sur l’archéologie de l’Afrique de l’Ouest.
836
afrique ancienne
Chapitre 25
P. VAN NOTEN (Belgique). Préhistorien et archéologue ; auteur de nombreux
ouvrages et publications sur la Préhistoire de l’Afrique centrale ;
conservateur au Musée royal de Préhistoire et d’Archéologie.
Chapitre 26
J.E. PARKINGTON (Royaume-Uni). Archéologue ; ouvrages sur la préhistoire
de l’Afrique australe ; professeur d’archéologie.
Chapitre 27
D.W. PHILLIPSON (Royaume-Uni). Archéologue ; auteur d’ouvrages sur
l’archéologie de l’Afrique de l’Est et australe.
Chapitre 28
P. VERIN (France). Historien et archéologue ; auteur de nombreuses publications
sur Madagascar et les civilisations de l’océan Indien ; chercheur à
Madagascar.
Chapitre 29
M. POSNANSKY (Royaume-Uni). Historien et archéologue ; auteur d’importants
ouvrages sur l’histoire archéologique de l’Afrique de l’Est.
Conclusion
G. MOKHTAR (Egypte).
837
Membres du comité scientifique international
pour la rédaction d’une
Histoire générale de l’Afrique
Professeur J.F.A. AJAYI (Nigeria) — 1971 -1979
Directeur du volume VI
Professeur F.A. ALBUQUERQUE MOURAO (Brésil) — 1975 -1979
Professeur A. ADU BOAHEN (Ghana) — 1971 -1979
Directeur du volume VII
S. Exc. M. BOUBOU HAMA (Niger) — 1971 -1978
H.E. Mrs. Mutumba BULL (Zambie) — 1971 -1979
Professeur D. CHANAIWA (Zimbabwe) — 1975 -1979
Professeur Ph. CURTIN (Etats-Unis d’Amérique) — 1975 -1979
Professeur J. DEVISSE (France) — 1971 -1979
Professeur Manuel DIFUILA (Angola) — 1978 -1979
Professeur H. DJAIT (Tunisie) — 1975 -1979
Professeur Cheikh Anta DIOP (Sénégal) — 1971 -1979
Professeur J.D. FAGE (Royaume-Uni) — 1971 -1979
S. Exc. M. Mohammed EL FASI (Maroc) — 1971 -1979
Directeur du volume III
Professeur J.L. FRANCO (Cuba) — 1971 -1979
M. M. H.I. GALAAL (Somalie) — 1971 -1979
Professeur Dr. V.L. GROTTANELLI (Italie) — 1971 -1979
Professeur E. HABERLAND (Rép. féd. d’Allemagne) — 1971 -1979
Dr. AKLILU HABTE (Ethiopie) — 1971 -1979
S. Exc. M. A. HAMPATE BA (Mali) — 1971 -1978
838
afrique ancienne
Dr. I. S. EL-HAREIR (Libye) — 1978 -1979
Dr. I. HRBEK (Tchécoslovaquie) — 1971 -1979
Dr. (Mrs.) A. JONES (Libéria) — 1971 -1979
Abbé A. KAGAME (Rwanda) — 1971 -1979
Professeur I.M. KIMANBO (Tanzanie) — 1971 -1979
Professeur J. KI-ZERBO (Haute-Volta) — 1971 -1979
Directeur du volume I
M. D. LAYA (Niger) — 1979
Dr. A. LETNEV (URSS) — 1971 -1979
Dr. G. MOKHTAR (Egypte) — 1971 -1979
Directeur du volume II
Professeur Ph. MUTIBWA (Ouganda) — 1975 -1979
Professeur D.T. NIANE (Sénégal) — 1971 -1979
Directeur du volume IV
Professeur L.D. NGCONGCO (Botswana) — 1971 -1979
Professeur Th. OBENGA (R. P. du Congo) — 1975 -1979
Professeur B.A. OGOT (Kenya) — 1971 -1979
Directeur du volume V
Professeur Ch. RAVOAJANAHARY (Madagascar) — 1971 -1979
M. W. RODNEY (Guyana) — 1979
Professeur M. SHIBEIKA (Soudan) — 1971 -1979
Professeur Y.A. TALIB (Singapour) — 1975 -1979
Professeur A. TEIXEIRA DA MOTA (Portugal) — 1978 -1979
Mgr. Th. TSHIBANGU (Zaïre) — 1971 -1979
Professeur J. VANSINA (Belgique) — 1971 -1979
The Rt. Hon. Dr. E. WILLIAMS (Trinité-et-Tobago) — 1976 -1978
Professeur A. MAZRUI (Kenya)
Directeur du volume VIII (n’est pas membre du Comité)
Secrétariat du Comité scientifique international pour la rédaction d’une
Histoire générale de l’Afrique : M. Maurice GLÉLÉ, Division des études de
cultures, Unesco, 1, rue Miollis, 75015 Paris


Passant de l’hypothèse à la certitude, le seul secteur où nous soyons en
mesure d’affirmer, avec conviction, l’existence d’un royaume au cours de la
période considérée se situe à la limite occidentale du Soudan, là où le royaume
du Ghana existait, sans conteste, en + 700 ; là où il est possible qu’il ait été en
« devenir » pendant près d’un millier d’années. Les raisons de sa croissance,
on les trouve dans la possession de précieuses richesses minérales : le cuivre,
le fer et l’or (pour respecter l’ordre probable de leur exploitation), dans son
contrôle du commerce du sel et, probablement, dans sa localisation dans une
aire où se développait précocement un mode de vie agricole, tel qu’il ressort
du contexte de Tichitt. Le prochain volume s’attachera à une étude approfondie
de cet Etat, mais il est probable que la coexistence dans le temps de
la croissance du Ghana antique, de l’érection des mégalithes de Sénégambie
et des somptueux tertres funéraires du Sénégal, ne peut s’expliquer par une
simple coïncidence — sans doute ces manifestations font-elles partie d’un
même contexte d’expansion économique.


Ainsi que nous l’avons vu dans les précédents chapitres, la période
qui se termine n’a pas connu la conclusion uniforme de l’Afrique du Nord ;
cependant, la conquête de celle-ci par les Arabes ne laissera pas d’avoir sur
l’Afrique occidentale et l’Afrique orientale des conséquences importantes —
que ce soit directement ou indirectement. Nous avons vu que vers + 800
la plus grande partie de l’Afrique était fermement installée dans l’Age du
fer. Les lisières de la forêt dense étaient peu à peu dégradées par l’avance
de l’agriculture, en Afrique occidentale comme au sud de l’Afrique centrale.
La population augmente. La première phase de la révolution agricole a
largement contribué à la rapide expansion de petits groupes d’agriculteurslaboureurs
qui récoltent probablement une part de leurs protéines en utilisant
les méthodes antiques, et plus qu’éprouvées, de leurs ancêtres de l’Age de
pierre, adeptes de la chasse et de la cueillette. Presque tout leur équipement
de chasse est resté celui de leurs prédécesseurs : filets, hameçons d’os et de
corne, lances et flèches de bois ; peut-être même ces flèches sont-elles encore
armées de barbes, fournies par des microlithes ou les extrémités aiguisées
de cornes d’antilopes, ou de toute autre substance similaire. Ici et là, l’équipement
de chasse est complété par des pointes de flèches en fer, plus coûteuses
mais plus efficaces, et des hameçons plus vite façonnés. L’essentiel
de leur mythologie et de leur religion doit aussi leur venir de leurs lointains
ancêtres, mais, la vie tendant à se stabiliser, ils se tournent vers de nouvelles
croyances fondées sur les mystères de l’agriculture et du travail des métaux.
Il est probable que certaines de ces croyances leur aient été transmises par
ceux-là même qui les ont initiés aux nouveaux mystères.




2.1.87 Les fermiers de l'age de fer, afrique de l'ouest, afrique ancienne
Les fermiers de l’Age du fer deviennent plus entreprenants ; ils moulent des poteries, taillent
des tambours, tressent des paniers, fondent le fer, forgent des outils. Leur
religion se concentre sur des déités créatrices, et leurs systèmes de croyances
tendent à assurer la délivrance des vicissitudes de la nature auxquelles les
agriculteurs sont le plus vulnérables. Il est non moins probable que leurs
rites et leur musique deviennent plus complexes ; leur culture matérielle,
plus diversifiée ; leur sens de la tradition et de la pérennité sociale, plus
fermement établi. Des changements fondamentaux viennent de se produire
dans la société. Ils exerceront, en fin de compte, leur influence sur toutes les
périodes postérieures de l’histoire africaine.

Comité scientifique international pour la rédaction d’une Histoire générale de l’Afrique (UNESCO) HISTOIRE GENERALE DE L’AFRIQUE I. Méthodologie et préhistoire africaine Directeur de volume : J. Ki-zerbo

 

Comité scientifique international
pour la rédaction d’une Histoire générale de l’Afrique (UNESCO)
HISTOIRE
GENERALE
DE
L’AFRIQUE
I. Méthodologie et préhistoire africaine
Directeur de volume : J. Ki-zerbo



1.Préhistoire

Art1.1.1
L’Afrique* a une histoire. Le temps n’est plus où, sur des pans entiers de
mappemondes ou de portulans, représentant ce continent alors marginal et
serf, la connaissance des savants se résumait dans cette formule lapidaire qui
sent un peu son alibi : « Ibi sunt leones ». Par là, on trouve des lions. Après
les lions, on a découvert les mines, si profitables, et par la même occasion, les
« tribus indigènes » qui en étaient propriétaires, mais qui furent incorporées
elles-mêmes à leurs mines comme propriétés des nations colonisatrices.


A ne pas modifier
1.1.2
La définition du mot Afrique par Joseph Kizerbo
* Note du directeur de volume : Le mot AFRIQUE a une origine jusqu’ici difficile à élucider.
Il s’est imposé à partir des Romains sous la forme AFRICA qui succédait au terme d’origine
grecque ou égyptienne Libya, pays des Lébou ou Loubin de la Genèse. Après avoir désigné
le littoral nord-africain, le mot Africa s’applique, dès la fin du Ier siècle avant notre ère, à
l’ensemble du continent.
Mais quelle est l’origine première du nom ?
En commençant par les plus vraisemblables, on peut donner les versions suivantes :
— Le mot Afrique proviendrait du nom d’un peuple (berbère) situé au sud de Carthage : les
Afrig. D’où Afriga ou Africa pour désigner le pays des Afrig.
— Une autre étymologie du mot Afrique est tirée de deux termes phéniciens dont l’un signifie
épi, symbole de la fertilité de cette région, et l’autre, Pharikia, signifie pays des fruits.
— Le mot Africa serait dérivé du latin aprica (ensoleillé) ou du grec apriké (exempt de froid).
— Une autre origine pourrait être la racine phénicienne faraqa exprimant l’idée de séparation
; c’est-à-dire de diaspora. Soulignons que cette même racine se retrouve dans certaines
langues africaines (bambara).
— En sanskrit et indou, la racine apara ou africa désigne ce qui, au plan géographique, est
situé « après », c’est-à-dire l’Occident. l’Afrique c’est le continent occidental.
— Une tradition historique reprise par Léon l’Africain dit qu’un chef yéménite nommé Africus
aurait envahi l’Afrique du Nord au second millénaire avant notre ère, et aurait fondé une
ville appelée Afrikyah. Mais il est plus probable que le terme arabe Afriqiyah est la translittération
arabe du mot Africa.
— On a même été jusqu’à dire que Afer était un petit fils d’Abraham et un compagnon
d’Hercule !


1.1.3
Tradition Orale, une des sources de l'afrique
La tradition orale
A côté des deux premières sources de l’Histoire africaine (les documents
écrits et l’archéologie) la Tradition orale apparaît comme le conservatoire et
le vecteur du capital de créations socio-culturelles accumulé par les peuples
réputés sans écriture : un vrai musée vivant. La parole historique constitue
un fil d’Ariane bien fragile pour remonter les couloirs obscurs du labyrinthe
du temps. Les détenteurs en sont les vétérans à la tête chenue, à la voix
cassée, à la mémoire parfois fuligineuse, à l’étiquette parfois pointilleuse
(vieillesse oblige !) : des ancêtres en puissance… Ils sont comme les derniers
îlots d’un paysage autrefois imposant, lié dans tous ses éléments par un
ordre précis, et aujourd’hui érodé, laminé, et culbuté par les vagues acérées
du « modernisme ». Des fossiles en sursis !
Chaque fois que l’un d’eux disparaît, c’est une fibre du fil d’Ariane qui
se rompt, c’est littéralement un fragment du paysage qui devient souterrain.
Or la tradition orale est de loin la source historique la plus intime, la plus
succulente, la mieux nourrie de la sève d’authenticité. « La bouche du
vieillard sent mauvais, dit un proverbe africain, mais elle profère des choses
bonnes et salutaires. » L’écrit, si utile soit-il, fige et dessèche. Il décante,
dissèque, schématise et pétrifie : la lettre tue.

1.1.4
L'histographie des premiers africains
Le présent chapitre se préoccupera donc principalement de l’historiographie
de l’Afrique occidentale, centrale, orientale et méridionale. Bien que ni
les historiens classiques ni les historiens islamiques médiévaux n’aient considéré
l’Afrique tropicale comme sans intérêt, leurs horizons étaient limités par
la rareté des contacts qu’ils pouvaient avoir avec elle, que ce soit à travers le
Sahara vers l’« Ethiopie » ou le Bilād al-Sūdān, ou le long des côtes de la mer
Rouge et de l’océan Indien, jusqu’aux limites que permettait d’atteindre la
navigation de mousson.
L’information des anciens auteurs, en ce qui concerne plus particulièrement
l’Afrique occidentale, était rare et sporadique. Hérodote, Manéthon,
Pline l’Ancien, Strabon et quelques autres ne nous racontent guère que de
rares voyages ou raids à travers le Sahara, ou des voyages maritimes tentés le
long de la côte atlantique, et l’authenticité de certains de ces récits fait souvent
l’objet de discussions animées entre les spécialistes. Les informations
classiques au sujet de la mer Rouge et de l’océan Indien ont une base plus
sérieuse, car il est certain que des marchands méditerranéens, ou du moins
alexandrins, pratiquaient le commerce sur ces côtes. Le Périple de la mer
Erythrée (vers l’an + 100) et les oeuvres de Claude Ptolémée (vers + 150, mais
la version qui nous en est parvenue semble se rapporter plutôt aux environs
de + 400) et de Cosmas Indicopleustes (+ 647) sont encore les principales
sources pour l’histoire ancienne de l’Afrique orientale.


1.1.5
L'information des auteurs arabes sur l'afrique
Les auteurs arabes étaient bien mieux informés, car à leur époque,
l’utilisation du chameau par les peuples du Sahara avait facilité l’établissement
d’un commerce régulier avec l’Afrique occidentale et l’installation de
négociants nord-africains dans les principales villes du Soudan occidental ;
d’autre part le commerce avec la partie occidentale de l’océan Indien s’était
aussi développé, au point qu’un nombre considérable de marchands d’Arabie
et du Proche-Orient s’étaient installés le long de la côte orientale d’Afrique.
C’est ainsi que les oeuvres d’hommes comme al-Mas‘ūdī (mort vers + 950),
al-Bakrī (1029-1094), al-Idrīsī (1154), Yākūt (vers 1200), Abu’l-fidā’ (1273-
1331), al‘Umarī (1301 -49), Ibn Baṭṭūṭa (1304 -1369) et Hassan Ibn Mohammad
al-Wuzza’n (connu en Europe sous le nom de Léon l’Africain, vers
1494-1552) sont d’une grande importance pour la reconstruction de l’histoire
de l’Afrique, en particulier celle du Soudan occidental et central, pendant la
période comprise approximativement entre le IXe et le XVe siècle.


1.1.6
Parmis les premiers historiens africains
Léon l’Africain fournit un exemple intéressant de ce
problème. Il a lui-même, comme Ibn Baṭṭūṭa, voyagé en Afrique ; mais, à la
différence d’Ibn Baṭṭūṭa, il n’est nullement certain que toute l’information
qu’il donne provienne de ses observations personnelles.
Il est peut-être utile de rappeler ici que le terme « histoire » n’est pas sans
ambiguïté. Actuellement son sens usuel peut être défini comme « un compte
rendu méthodique des événements d’une période donnée », mais il peut
aussi avoir le sens plus ancien de « description systématique de phénomènes
naturels ». C’est essentiellement en ce sens qu’il est employé dans le titre
donné en anglais à l’oeuvre de Léon l’Africain (Leo Africanus, A Geographical
History of Africa — en français : Description de l’Afrique), sens qui ne survit
réellement aujourd’hui que dans l’expression désuète « histoire naturelle »
(qui du reste était le titre de l’oeuvre de Pline).
Cependant, parmi les premiers historiens de l’Afrique, il en est un très
important, un grand historien au plein sens du terme : Ibn Khaldūn (1332-
1406), qui, s’il était mieux connu des savants occidentaux, pourrait légitimement
ravir à Hérodote son titre de « père de l’histoire ». Ibn Khaldūn était un
Nord-Africain né à Tunis. Une partie de son oeuvre est consacrée à l’Afrique1
et à ses relations avec les autres peuples de la Méditerranée et du Proche-
Orient. De la compréhension de ces relations, il induisit une conception
qui fait de l’Histoire un phénomène cyclique dans lequel les nomades des
steppes et des déserts conquièrent les terres arables des peuples sédentaires
et y établissent de vastes royaumes qui, après environ trois générations, perdent
leur vitalité et deviennent victimes de nouvelles invasions de nomades.
C’est en fait un bon modèle pour une grande partie de l’histoire de l’Afrique
du Nord, et un grand historien, Marc Bloch2 a utilisé Ibn Khaldūn pour son
explication lumineuse de l’histoire de l’Europe au début du Moyen Age. Or
Ibn Khaldūn se distingue de ses contemporains non seulement parce qu’il a
conçu une philosophie de l’histoire, mais aussi — et peut-être surtout — parce
que contrairement à eux, il n’accordait pas le même poids et la même valeur à
toutes les bribes d’information qu’il pouvait trouver sur le passé ; il considérait
qu’il fallait approcher de la vérité pas à pas par la critique et la comparaison.
Ibn Khaldūn est en fait un historien très moderne, et c’est à lui que nous
devons ce qui est presque l’histoire, au sens moderne, de l’Afrique tropicale.
En sa qualité de Nord-Africain, et aussi parce que, malgré la nouveauté de
sa philosophie et de sa méthode, il travaillait dans le cadre des anciennes
traditions méditerranéennes et islamiques, il n’était pas sans se préoccuper
de ce qui se passait de l’autre côté du Sahara. C’est ainsi qu’un des chapitres
de son oeuvre3 est en fait une histoire de l’Empire du Mali qui était de son
vivant, à son apogée ou peu s’en faut. Ce chapitre est partiellement fondé sur
la tradition orale qui avait cours à l’époque et, pour cette raison, reste de nos
jours une des bases essentielles de l’histoire de ce grand Etat africain.

1. Les principaux développements sur l’Afrique se trouvent dans le plus important ouvrage de
cet auteur, la Muqqadima (traduction française de Vincent MONTEIL) et dans le fragment de
son histoire traduit par DE SLANE sous le titre Histoire des Berbères.
2. Voir notamment Marc BLOCH, 1939, p. 91.
MÉTHODOLOGIE ET PRÉHISTOIRE AFRICAINE

1.1.7
Les historiens coloniaux
Les historiens coloniaux de métier étaient donc, tout comme les historiens
de métier en général, liés de façon indéfectible à la conception que
les peuples africains au sud du Sahara n’avaient pas d’histoire susceptible
ou digne d’être étudiée. Comme nous l’avons vu, Newton considérait cette
histoire comme le domaine spécialisé des archéologues, linguistes et anthropologues.
Mais, s’il est vrai que les archéologues, comme les historiens, s’intéressent,
de par leur métier, au passé de l’homme et de ses sociétés, ils ne
se sont cependant guère plus efforcés que les historiens d’utiliser leur métier
pour découvrir et élucider l’histoire de la société humaine dans l’Afrique au
sud du Sahara.

Chapitre 2
Les places de l'histoire dans la societe africaine

1.2.1
Temps mythique et social
A première vue et à la lecture de nombreux ouvrages ethnologiques, on a
le sentiment que les Africains étaient immergés et comme noyés dans le
temps mythique, vaste océan sans rivage et sans repère, alors que les autres
peuples parcouraient l’avenue de l’Histoire, immense axe jalonné par les
étapes du progrès. En effet, le mythe, la représentation fantastique du
passé, domine souvent la pensée des Africains dans leur conception du
déroulement de la vie des peuples. A un point tel que parfois le choix et le
sens des événements réels devaient obéir à un « modèle » mythique qui prédéterminait
jusqu’aux gestes les plus prosaïques du souverain ou du peuple.
Sous les espèces de « coutumes » issues d’un au-delà du temps, le mythe
gouvernait ainsi l’Histoire, qu’il était chargé par ailleurs de justifier. Dans
un tel contexte apparaissent deux caractéristiques frappantes de la pensée
historienne : son intemporalité et sa dimension essentiellement sociale.


1.2.2
Temps africains, temps historiques
Mais peut-on considérer le temps africain comme un temps historique ? Certains
l’ont nié et ont soutenu que l’Africain ne conçoit le monde que comme
une réédition stéréotypée de ce qui fut. Il ne serait donc qu’un incorrigible
disciple du passé répétant à tout venant : « C’est ainsi que nos ancêtres l’ont
fait » pour justifier tous ses faits et gestes. S’il en était ainsi, Ibn Baṭṭūṭa
n’aurait trouvé à la place de l’empire du Mali que des communautés préhistoriques
vivant dans des abris creusés dans des roches et des hommes vêtus
de peaux de bêtes. Le caractère social même de la conception africaine de
l’Histoire lui donne une dimension historique incontestable, car l’Histoire
c’est la vie croissante du groupe. Or à cet égard on peut dire que pour l’Africain
le temps est dynamique. Ni dans la conception traditionnelle, ni dans la
vision islamique qui influencera l’Afrique, l’homme n’est le prisonnier d’un
piétinement statique ou d’un recommencement cyclique. Bien sûr, en l’absence
de l’idée du temps mathématique et physique comptabilisé par addition
d’unités homogènes, et mesuré par des instruments confectionnés à cet
effet, le temps demeure un élément vécu et social. Mais dans ce contexte, il
ne s’agit pas d’un élément neutre et indifférent.


1.2.3
Dimension principale de l'animisme
Dans la conception globale
du monde, chez les Africains, le temps est le lieu où l’homme peut sans
cesse procéder à la lutte contre la décroissance et pour le développement
de son énergie vitale. Telle est la dimension principale de l’« animisme »3
africain où le temps est le champ clos et le marché dans lequel se heurtent
ou se négocient les forces qui hantent le monde. Se défendre contre toute
diminution de son être, accroître sa santé, sa forme physique, la taille de
ses champs, la grandeur de ses troupeaux, le nombre de ses enfants, de ses
femmes, de ses villages, tel est l’idéal des individus comme des collectivités.
Et cette conception est incontestablement dynamique.

1.2.4
La force de la définition historique de l'afrique
Le pouvoir en Afrique noire s’exprime souvent par un mot qui signifie
« la force »4. Cette synonymie marque l’importance que les peuples africains
assignent à la force, sinon à la violence dans le déroulement de l’Histoire.
Mais il ne s’agit pas simplement de la force matérielle brute. Il est question
de l’énergie vitale qui intègre une polyvalence de forces, lesquelles vont de
l’intégrité physique à la chance, et à l’intégrité morale. La valeur éthique est
considérée en effet comme une condition « sine qua non » de l’exercice bénéfique
du pouvoir. De cette idée témoigne la sagesse populaire qui, dans de
nombreux contes, met en scène des chefs despotiques finalement châtiés et
en tire littéralement la morale de l’histoire. Le Ta’rīkh-al-Sūdān et le Ta’rīkh-el-
Fattāsh ne tarissent pas d’éloges sur les mérites de al-Ḥajj Askiya Muḥammad.
Il est vrai qu’ils y étaient matériellement intéressés : Mais ils mettent systématiquement
en relation les vertus de ce prince avec sa « fortune ».

Chapitre 4Sources et techniques spécifiques de l’histoire africaine aperçu général
1.4.1
Sources et techniques de l’histoire africaine
Th. Obenga
Depuis quinze ans environ, un bouleversement des instruments de
travail s’est produit et l’on admet volontiers aujourd’hui que des sources
existent, plus particulièrement utilisées pour l’histoire africaine : géologie
et paléontologie, préhistoire et archéologie, paléobotanique, palynologie,
mesures de radioactivité des isotopes susceptibles de fournir des données
chronologiques absolues sur la durée des temps humains, géographie
physique, observation et analyse ethno-sociologiques, tradition orale,
linguistique historique ou comparée, documents écrits européens, arabes,
hindous, chinois, documents économiques ou démographiques propices à
un traitement électronique.L’élasticité des sources de l’histoire africaine reste extraordinaire

1.4.2
La linguistique historique
La linguistique historique est donc une source précieuse de l’histoire
africaine, comme la tradition orale, qui fut longtemps dédaignée. Or, il
arrive parfois que la tradition orale soit la seule source immédiatement
disponible.

Chapitre 5 Les sources antérieures aux XVe siecle
H. Djait
1.5.1
Le champ des sources africaines
La notion de source écrite est tellement large qu’elle en devient ambiguë.
Si on entend par écrit tout ce qui transmet la voix et le son, on englobera
alors dans le témoignage écrit les inscriptions gravées sur la pierre, le disque,
la pièce de monnaie…, bref tout message qui conserve le langage et
la pensée, indépendamment de son support1. Une telle extension nous
amènerait à inclure dans notre domaine la numismatique, l’épigraphie et
autres sciences « auxiliaires » devenues, à proprement parler, indépendantes
de la sphère du texte écrit. Aussi bien allons-nous restreindre notre
investigation à ce qui est tracé ou imprimé dans des signes convenus sur
un support quelconque — papyrus, parchemin, os, papier.

1.5.2
Probleme de sources et etudes dans l'histoire de l'afrique
Il n’existe aucune étude d’ensemble, jusqu’à présent, des sources écrites
de l’histoire africaine. Pour des raisons de spécialisation chronologique
ou zonale, les rares études faites sont restées accrochées à des domaines
cloisonnés de la recherche scientifique. Ainsi l’Egypte pharaonique estelle
le domaine de l’égyptologue, l’Egypte ptolémaïque et romaine du
classicisant, l’Egypte musulmane de l’islamisant : trois périodes, trois spécialités
gravitant dans des orbites plus vastes (monde classique, Islam).
Il en va de même pour le Maghreb, encore que le punicologue soit à la
fois un orientaliste et un classicisant et que le berbérisant soit marginal et
inclassable. Le domaine de l’Afrique noire, lui-même varié, chevauche des
langues et des spécialités différentes : il y a des sources classiques, des
sources arabes et des sources proprement africaines. Mais si on retrouve
la même trilogie qu’au nord du Sahara, celle-ci n’a ni la même ampleur
ni une signification analogue. Il y a une immense zone où, avant le XVe
siècle, la source écrite est inexistante ; pour le reste, telle source arabe,
de second ordre, pour le Maghreb par exemple, acquiert une importance
cardinale pour le bassin du Niger. L’historien de l’Afrique noire, se penchant
sur un document écrit en arabe, ne le fait pas de la même manière
que l’historien du Maghreb, encore moins que l’historien de l’Islam en
général.



1.5.3
Aires ethno-culturelles et types de sources
La classification des sources par périodes historiques ne suffit pas à elle
seule. Il convient de prendre en considération l’articulation de l’Afrique
en zones ethno-culturelles, où tant de forces jouent pour individualiser les
aires, ainsi que la typologie même des sources dont nous disposons, par-delà
les périodes historiques et les différenciations spatiales.
Aires ethno-culturelles
A examiner le premier point, on serait tenté dès l’abord d’opérer un clivage
élémentaire entre Afrique au nord du Sahara — Afrique blanche, arabisée et
islamisée, touchée au plus profond d’elle-même par les civilisations méditerranéennes
et par là même désafricanisée — et Afrique au sud du Sahara,
noire, africaine au maximum, dotée d’une irréductible spécificité ethno-historique.

En réalité, et sans rien nier de la pesanteur de telles spécificités, un
examen historique plus approfondi révèle des lignes de clivage plus complexes
et plus nuancées. Le Soudan sénégalais et nigérien, par exemple, a vécu
en symbiose avec le Maghreb arabo-berbère et, du point de vue des sources,
il en est bien plus proche que du monde bantu. Il en va de même du Soudan
nilotique par rapport à l’Egypte et de la corne orientale de l’Afrique vis-àvis
de l’Arabie du Sud. On est tenté alors d’opposer une Afrique méditerranéenne,
désertique et de la savane, englobant le Maghreb, l’Egypte, les
deux Soudans, l’Ethiopie, la Corne de l’Afrique, la côte orientale jusqu’à
Zanzibar, à une autre Afrique « animiste », tropicale et équatoriale — bassin
du Congo, côte guinéenne, aire du Zambèze-Limpopo, région interlacustre,
Afrique du Sud enfin. Et il est vrai que cette deuxième différenciation se
justifie, dans une large mesure, par le critère d’ouverture au monde extérieur
et, en l’occurrence, par l’importance de la pénétration islamique.

 L’état des sources écrites corrobore ce fait de civilisation en opposant une Afrique
abondamment pourvue — avec des gradations Nord-Sud —, et une Afrique
absolument démunie, du moins dans la période sous étude. Mais la double
considération de l’ouverture à l’extérieur et de l’état des sources écrites risque
d’entraîner des jugements de valeur et de jeter un voile obscur sur la
quasi-moitié de l’Afrique (celle du Centre et du Sud). Nombre d’historiens
ont déjà attiré l’attention sur le danger du « recours aux sources arabes » qui
pourrait faire croire, par l’accent mis sur la zone soudanaise, que celle-ci fut
l’unique foyer d’une civilisation et d’un Etat organisés4. Nous reviendrons
sur ce point. Mais d’ores et déjà, reconnaissons que s’il y a un lien entre
l’état d’une civilisation et l’état des sources, ce lien ne saurait préjuger entièrement
du mouvement de l’histoire réelle. L’historien objectif ne s’autorise
pas de jugement de valeur à partir de son matériel documentaire, mais il n’a
pas non plus à en négliger l’apport sous le prétexte d’un abus possible.
Si une histoire générale qui recouvre la totalité de la durée historique
et s’appuie sur toute la masse documentaire disponible peut accorder autant
d’importance au bassin du Zaïre qu’à celui du Niger ou à l’Egypte, une étude
circonscrite aux sources écrites jusqu’au XVe siècle ne saurait le faire. Compte
tenu de toutes les observations que nous avons avancées, nous pouvons opérer
la structuration régionale suivante :
a) Egypte, Cyrénaïque, Soudan nilotique ;
b) Maghreb, y compris la frange nord du Sahara, les zones d’extrêmeoccident,
la Tripolitaine et le Fezzan ;
c) Soudan occidental, au sens large, c’est-à-dire jusqu’au lac Tchad vers
l’Est et englobant le sud du Sahara ;
d) Ethiopie, Erythrée, Corne orientale et côte orientale ;
e) Le reste de l’Afrique, soit : le golfe de Guinée, l’Afrique centrale, le
Sud-Africain.

4. I. HRBEK, 1965, t. V. p. 311.


1.5.4 LES SOURCES ÉCRITES ANTÉRIEURES AU XVe SIÈCLE

Typologie des sources écrites
a) Les langues dans lesquelles nous sont parvenus nos documents sont
nombreuses, mais elles n’ont pas toutes la même importance. Les plus
utilisées, celles qui ont véhiculé la plus grande masse d’information sont :
l’égyptien ancien, le berbère, les langues éthiopiennes, le copte, le swahili,
le hawsa, le fulfulde. Les langues les plus prolifiques sont des langues
d’origine non-africaine : grec, latin, arabe, même si l’arabe a été accueilli
comme langue nationale par nombre de peuples africains. Si l’on classe les
documents dans un ordre hiérarchique qui tiendrait compte à la fois de la
quantité et de la qualité de l’information, on obtiendra la liste approximative
suivante : arabe, grec, latin, égyptien ancien (hiératique et démotique),
copte, hébreu, araméen, éthiopien, italien, swahili, persan, chinois, etc.
Chronologiquement, nos premières sources écrites sont des papyri hiératiques
égyptiens datant du Nouvel Empire mais dont la première rédaction
remonterait au début du Moyen Empire (début du second millénaire :
en particulier le papyrus connu sous le titre de Enseignement pour le roi Mérikarê5.

Nous avons ensuite les papyri les ostraka Nouvel Empire, toujours en
égyptien hiératique, les sources grecques qui remontent au VIIe siècle avant
notre ère et se poursuivent, sans discontinuer, à une époque tardive coïncidant
approximativement avec l’expansion de l’islam (VIIe siècle de notre
ère), les sources en hébreu (Bible) et en araméen (Juifs d’Elephantine)
qui datent de la XXVIe dynastie, les textes démotiques datant de l’époque
ptolémaïque, la littérature latine, la littérature copte (en langue égyptienne
mais employant l’alphabet grec enrichi de quelques lettres) inaugurés à
partir du IIIe siècle de l’ère chrétienne, l’arabe, le chinois6, peut-être le
persan, l’italien et ensuite l’éthiopien dont l’écrit le plus ancien remonte
au XIIIe siècle7.

b) Classées par genres, les sources dont nous disposons se répartissent
en sources narratives et en sources archivistiques, les unes consciemment
consignées en vue de laisser un témoignage, les autres participant au mouvement
ordinaire de l’existence humaine. Dans le cas de l’Afrique, sauf
pour l’Egypte, mais y compris le Maghreb, les sources narratives représentent
presque exclusivement le matériel documentaire écrit jusqu’au XIIe
siècle ; elles couvrent donc et l’Antiquité et le premier âge islamique. A
partir du XIIe siècle, le document archivistique, encore que rare, fait son
apparition au Maghreb (pièces almohades, fatwas consultations juridiques
d’époque hafside). Il devient plus abondant en Egypte sous les Ayyubides et les Mameluks (XIIe - XVe) cependant que les manuscrits des monastères
éthiopiens enferment en appendice des documents officiels. Mais ce type
de texte demeure pratiquement absent pour le reste de l’Afrique durant
toute l’époque considérée8. Prépondérance des sources narratives en tout
état de cause, apparition ou accroissement relatif des sources archivistiques
à partir du XIIe siècle en Afrique méditerranéenne, leur quasi-absence en
Afrique noire, mais d’une manière générale augmentation substantielle de
notre matériel documentaire après le XIe siècle jusqu’à ce qu’il atteigne son
point culminant aux XIIe - XIVe siècles, voici les traits qui caractérisent notre
période.
Les types de sources peuvent être énumérés comme suit :
Sources narratives :
— chroniques et annales ;
— ouvrages de géographie, relations de voyages, ouvrages de
naturalistes ;
— ouvrages juridiques et religieux, qu’ils soient traités de droit canon,
livres saints ou hagiographies ;
— oeuvres proprement littéraires.
Sources archivistiques :
— documents privés : lettres de familles, correspondances commerciales,
etc. ;
— documents officiels émanant de l’Etat ou de ses représentants : correspondance
officielle, décrets, lettres patentes, textes législatifs et fiscaux ;
— documents juridico-religieux.
Remarquons que les sources narratives commencent au VIIIe siècle
avant notre ère avec Homère et comprennent un nombre considérable de
chefs-d’oeuvre de l’esprit et du savoir humains. De grands noms s’y retrouvent,
même si la majorité des témoignages ne traitent pas spécialement de
l’Afrique, mais lui accordent une place plus ou moins importante dans une
visée à plus larges horizons. Parmi ces noms figurent : Hérodote, Polybe,
Pline l’Ancien, Ptolémée, Procope, Khwārizmī, Mas‘ūdī, Jāhiz, Ibn Khaldūn.
La documentation archivistique est la plus ancienne du monde : alors que
les papyri de Ravenne conservés en Europe, qui sont les actes d’archives
les plus anciens datent du début du VIe siècle de notre ère, les papyri du
Nouvel Empire égyptien sont antérieurs de vingt siècles. Il est vrai que dans
le premier âge islamique, ce type de témoignage n’a pas dépassé les limites
de l’Egypte et que jusqu’à la fin de notre période, il n’a pas pris une grande
extension, ce qui est sans doute imputable au fait que la civilisation islamique
médiévale a pratiquement ignoré le principe de la conservation des
documents d’Etat. Aux XIVe et XVe siècles, période la plus riche en pièces
d’archives, ce sont surtout des ouvrages encyclopédiques qui nous les transmettent.
Il faut attendre l’époque moderne, ottomane et européenne, pour
voir se constituer des dépôts d’archives proprement dites.

Il y a aussi les inventaires par période...

5. GOLENISCHEFF, Les papyrus hiératiques N° 1115, 1116A et 1116B de l’Ermitage impérial à Saint-
Pétersbourg, 1913 ; le N° 1116A a été traduit par GARDINER in Journal of Egyptian archaelogy,
Londres, 1914, p. 22 et suiv. Cf. à ce sujet E. DRIOTON et J. VANDIER, 1962, p. 226.
6. Il existe un texte chinois datant de la deuxième moitié du XIe siècle, mais l’essentiel des
sources chinoises, encore à explorer, intéressent le XVe siècle et la côte de l’Est africain. On peut
noter aussi les travaux suivants : J.J.L. DUYVENDAK, 1949 ; F. HIRTH, 1909 -10 ; T. FILESI, 1962 ;
LIBRA, 1963 ; P. WHEATLEY, 1964.
7. Sergew Hable SELASSIE, 1967, p. 13.

C H A P I T R E 6 Sources écrites à partir du XVe siècle
1.6.1
Les premiers exemples, qui sont aussi les mieux connus, de cette historiographie
locale proviennent de la ceinture soudanaise et de la côte orientale de Parallèlement aux profonds changements survenus dans le monde et en
particulier en Afrique à la fin du XVe et au début du XVIe siècle, on observe
aussi des changements dans le caractère, la provenance et le volume des
matériaux écrits servant de sources pour l’histoire de l’Afrique. Par comparaison
avec la période précédente, on peut discerner un certain nombre de
nouvelles tendances dans la production de ces matériaux, certaines appartenant
à l’ensemble du continent et d’autres seulement à certaines parties, en
général de l’Afrique au sud du Sahara.
D’abord, en liaison avec la croissance continuelle des sources narratives
de toutes sortes (récits de voyageurs, descriptions, chroniques, etc.),
on voit apparaître maintenant en grand nombre des matériaux primaires
nouveaux tels que correspondances et rapports officiels, ainsi que ceux des
commerçants et des missionnaires, contrats et autres documents d’archives,
qu’on ne trouvait auparavant que de façon sporadique. L’abondance
croissante de ces matériaux est une aide bien plus efficace pour l’historien ;
mais en même temps il devient de plus en plus difficile d’en avoir une vue
d’ensemble.
Par ailleurs, nous pouvons observer une diminution très nette du volume
des sources narratives arabes pour l’Afrique au sud du Sahara. En revanche,
c’est cette période qui a vu l’éclosion de la littérature historique écrite en arabe
par des autochtones, et c’est seulement depuis cette époque que nous pouvons
entendre des voix d’Africains authentiques parler de leur propre histoire.


Chapitre 7 Methodologie et tradition orale
1.7.1
Les civilisations africaines au Sahara et au sud du désert étaient en grande
partie des civilisations de la parole, même si l’écriture était connue, comme
en Afrique occidentale depuis le XVIe siècle, car savoir écrire était l’apanage
de très peu de personnes et le rôle des écrits restait souvent marginal par
rapport aux préoccupations essentielles de la société. Ce serait une erreur
de réduire la civilisation de la parole simplement à un négatif : « absence
d’écrire » et de conserver le dédain inné des gens lettrés pour les illettrés,
dédain que l’on retrouve dans tant d’expressions comme le proverbe
chinois : « L’encre la plus pâle est préférable à la parole la plus forte. » Ce
serait méconnaître totalement le caractère de ces civilisations orales. Que
l’on en juge par ce que disait un étudiant initié à une tradition ésotérique :
« La puissance de la parole est terrible. Elle nous lie ensemble et trahir le
secret nous détruit » (en détruisant l’identité de la société, parce qu’elle
détruit le secret commun).

1.7.2
La nature de la tradition orale
La tradition orale est définie comme un témoignage transmis oralement d’une
génération à une des suivantes. Ses caractères propres sont la verbalité et la
transmission qui diffère des sources écrites. La verbalité est très difficile à
définir.
Un document écrit est un objet : un manuscrit. Mais un document verbal
peut être défini de plusieurs façons, puisqu’un témoin peut interrompre son
témoignage, se corriger, se reprendre, etc. Aussi faut-il user d’un certain arbitraire
pour définir le témoignage comme l’ensemble de toutes les déclarations
d’une personne concernant une même séquence d’événements passés,
pourvu que le témoin n’ait pas acquis de nouvelles connaissances entre les
différentes déclarations.

Chapitre 8
La tradition vivante
A.Hampate Ba

1.8.1
« L’écriture est une chose et le savoir en est une autre.
L’écriture est la photographie du savoir, mais elle n’est pas le savoir lui-même.
Le savoir est une lumière qui est en l’homme. Il est l’héritage
de tout ce que les ancêtres ont pu connaître et qu’ils nous ont transmis en germe,
tout comme le baobab est contenu en puissance dans sa graine. » Tierno Bokar1

Qui dit tradition en histoire africaine dit tradition orale, et nulle tentative de
pénétrer l’histoire et l’âme des peuples africains ne saurait être valable si elle
ne s’appuie pas sur cet héritage de connaissances de tous ordres patiemment
transmis de bouche à oreille et de maître à disciple à travers les âges. Cet
héritage n’est pas encore perdu et repose dans la mémoire de la dernière
génération des grands dépositaires, dont on peut dire qu’ils sont la mémoire
vivante de l’Afrique.

pages 283
1.10.1 Partie II Théories relatives aux « races » et histoire de l’Afrique
J. Ki-Zerbo

Le concept de race est l’un des plus difficiles à cerner scientifiquement.
Si l’on admet comme la plupart des savants après Darwin que la souche de
l’espèce humaine est unique1, la théorie des « races » ne peut se développer
scientifiquement que dans le cadre de l’évolutionnisme.
La raciation, en effet, s’inscrit dans le processus général d’évolution
diversifiante. Comme le souligne J. Ruffie, elle requiert deux conditions :
d’abord, l’isolement sexuel, souvent relatif, qui provoque peu à peu un paysage
génétique et morphologique singulier. La raciation est donc fondée sur
un stock génique différent, provoqué, soit par dérive génétique, le hasard de
la transmission des gènes faisant que tel gène est transmis plus fréquemment
qu’un autre, à moins que ce ne soit au contraire l’allèle qui sera plus largement
diffusé ; soit par sélection naturelle. Celle-ci entraîne une diversification adaptative,
grâce à laquelle un groupe tend à conserver l’équipement génétique
qui l’adapte le mieux à un environnement donné. En Afrique les deux processus
ont dû jouer. En effet, la dérive génétique qui s’exprime au maximum
dans les petits groupes a fonctionné dans les ethnies restreintes, soumises par
ailleurs à un processus social de scissiparité à l’occasion des disputes de successions
ou de terres, et en raison des grands espaces vierges disponibles. Ce
processus a dû marquer particulièrement le patrimoine génétique des ethnies
endogames ou forestières. Quant à la sélection naturelle, elle avait l’occasion
d’entrer en jeu à la faveur des écologies aussi contrastées que celles du désert
et de la forêt dense, des hauts plateaux et des côtes à mangroves. En somme,
biologiquement, les hommes d’une « race » ont en commun quelques facteurs
génétiques qui dans un autre groupe « racial » sont remplacés par leurs alléles,
les deux types de gènes coexistant chez les métis.
Comme il fallait s’y attendre, l’identification des « races » s’est faite
d’abord à partir de critères apparents, pour, par la suite, prendre en compte
peu à peu des réalités plus profondes. Les caractéristiques extérieures et
les phénomènes internes ne sont d’ailleurs pas absolument séparés ; car si
certains gènes commandent les mécanismes héréditaires qui règlent la
couleur de la peau, celle-ci est liée aussi à l’environnement. On a observé
une corrélation positive entre la stature et la température la plus élevée du
mois le plus chaud, et une corrélation négative entre la stature et l’humidité.
De même, un nez étroit réchauffe mieux l’air dans un climat plus froid et
humidifie l’air sec inspiré. C’est ainsi que l’indice nasal augmente nettement
chez les populations sub-sahariennes, du désert vers la forêt en passant par
la savane. Bien qu’ayant le même nombre de glandes sudoripares que les
Blancs, les Nègres transpirent davantage, ce qui maintient leur corps et leur
peau à une température moins élevée.
Il y a donc plusieurs étapes dans l’investigation scientifique concernant
les races.


1.10.2 L’approche morphologique
Eickstedt définit, par exemple, les races comme « des groupements zoologiques
naturels de formes appartenant au genre des hominidés, dont les
membres présentent le même assortiment typique de caractères normaux et
héréditaires au niveau morphologique et au niveau comportemental ».
Depuis la couleur de la peau et la forme des cheveux ou du système pileux,
jusqu’aux caractères métriques et non métriques, jusqu’à la courbure fémorale
antérieure et aux cupules et sillons des molaires, un arsenal d’observations et
de mensurations a été ainsi dressé. Un intérêt particulier a été porté à l’indice
céphalique comme intéressant la partie de la tête qui abrite le cerveau. C’est
ainsi que Dixon établit les divers types en fonction de trois indices diversement
combinés : l’indice céphalique horizontal, l’indice céphalique vertical et
l’indice nasal. Mais sur les 27 combinaisons possibles, 8 seulement (les plus
fréquentes) ont été retenues comme représentant des types fondamentaux,
les 19 autres étant considérées comme des mélanges. Or, les caractères morphologiques
ne sont que le reflet plus ou moins déformé du stock génétique.
Leur conjugaison en un prototype idéal est rarement réalisé à la perfection ; en
effet, il s’agit de détails frappants situés à la frontière homme/environnement
mais qui justement, pour cela, sont beaucoup moins innés qu’acquis.
C’est là une des plus grandes faiblesses de l’approche morphologique
et typologique, où les exceptions finissent par être plus importantes et plus
nombreuses que la règle. Par ailleurs, il ne faut pas négliger les querelles
d’écoles sur les modalités de mensuration (comment, quand, etc.), qui
interdisent les comparaisons utiles. Les statistiques de distance multivariée
et les coefficients de ressemblances raciales, les statistiques de « format » et
de « forme », la distance généralisée de Nahala Nobis relèvent du traitement
par ordinateur. Or, les races sont des entités biologiques réelles à examiner
comme un tout, et non pas pièce par pièce.


1.10.3 L’approche démographique ou populationnelle
Cette méthode insistera donc d’emblée sur les faits de groupes (fonds génétique
ou génome) qui sont plus stables que la structure génétique conjoncturelle
des individus. Ce qui caractérise une race en effet, c’est moins les
caractéristiques qu’on peut y observer que leur fréquence. La méthode
morphologique étant pratiquement délaissée2, les éléments sérologiques
ou génétiques peuvent être soumis à des règles de classification plus
objectives. Pour Landman, une race est « un groupe d’êtres humains qui (à
quelques rares exceptions près) présentent les uns avec les autres plus de
ressemblances génotypiques et très souvent aussi phénotypiques qu’avec
les membres d’autres groupes ». Aleksejev développe aussi une conception
démographique des races avec des dénominations purement géographiques
(Nord-Européens, Sud-Africains, etc.). Schwidejzky et Boyd ont mis l’accent
sur la systématique génétique : distribution des groupes sanguins A, B
et O, des combinaisons du facteur rhésus, gène de la sécrétion salivaire, etc.
L’hémotypologiste fait aussi de l’anatomie, mais au niveau de la molécule.

Il fait de la micro-morphologie en décrivant les cellules humaines dont
la structure immunitaire et l’équipement enzymatique sont différenciés,
le matériel le plus pratique à cet égard étant constitué par le tissu sanguin.
Ces marqueurs sanguins font faire un saut qualitatif historique dans l’identification
scientifique des groupes humains. Leurs avantages sur les critères
morphologiques sont décisifs. D’abord, ils sont presque toujours monométriques,
c’est-à-dire que leur présence dépend d’un seul gène, alors que
l’indice céphalique, par exemple, est le produit d’un complexe de facteurs
difficilement repérables3.

Par ailleurs, alors que les critères morphologiques sont traduits dans des
chiffres utilisés pour des classements aux frontières arbitraires ou floues,
par exemple entre le brachycéphale typique et le dolichocéphale typique,
les marqueurs sanguins eux obéissent à la loi du tout ou rien. On est A ou
non A, Rh+ ou Rh-, etc. De plus les facteurs sanguins échappent presque
entièrement à la pression de l’environnement. L’hémotype est fixé pour
toujours dès la formation de l’oeuf. Voilà pourquoi les marqueurs sanguins
échappent au subjectivisme de la typologie morphologique. Ici l’individu
est identifié par un ensemble de facteurs géniques et la population par une
série de fréquences géniques.
2. Cf. WIERCINSKY, 1965.
3. Cf. J. RUFFIE.

La grande précision de ces facteurs compense leur caractère partiel par rapport à la masse des gènes dans l’ensemble d’un
génome. C’est ainsi qu’on a dressé un atlas des « races » traditionnelles.
Trois catégories de facteurs sanguins apparaissent cependant. Certains
comme le système ABO se retrouvent dans toutes les « races » traditionnelles
sans exception. Ils préexistaient donc sans doute à l’hominisation. D’autres
facteurs comme ceux du système RH sont omniprésents mais avec une
certaine dominante raciale. Ainsi, le chromosome r existe surtout chez les
Blancs. Le chromosome Ro dit « chromosome africain » a une fréquence
particulièrement élevée chez les Noirs au sud du Sahara. Il s’agit donc sans
doute de systèmes qui datent du moment où l’humanité commençait à se
répandre dans des niches écologiques variées. Une autre catégorie de systèmes
dénotent une répartition raciale plus marquée, ainsi les facteurs Sutter
et Henshaw repérables presque uniquement chez les Noirs, le facteur Kell
présent surtout chez les Blancs. Bien qu’ils ne soient jamais exclusifs, on les
a qualifiés de « marqueurs raciaux ». Enfin, certains facteurs sont géographiquement
très circonscrits : par exemple, l’hémoglobine C pour les populations
du plateau voltaïque.
Bien que les facteurs sanguins soient dépourvus de valeur adaptative,
ils n’échappent pas entièrement à l’action du milieu infectieux ou parasitaire
qui peut exercer un tri sur les facteurs sanguins doués d’une valeur sélective,
entraînant par exemple la présence d’hémoglobines caractéristiques ; ainsi
pour les hémoglobinoses S liées à l’existence de cellules falciformes ou drépanocytes
parmi les hématies. Elles ont été détectées dans le sang des Noirs
d’Afrique et d’Asie. Dangereuse pour les seuls sujets homozygotes l’hémoglobine
S (Hb S) est un élément d’adaptation à la présence de Plasmodium
falciparum responsable du paludisme. L’étude des hémotypes sur de grands
espaces permet de dresser des courbes isogéniques visualisant la répartition
globale des facteurs sanguins. Associée au calcul des distances génétiques,
elle donne une idée de la manière dont se situent les populations les unes
par rapport aux autres, le sens des flux géniques permettant de reconstituer
le processus préalable de leur évolution.
Mais la méthode hémotypologique et populationnelle, malgré ses performances
exceptionnelles, se heurte à des difficultés. D’abord parce que
ses paramètres sont appelés à se multiplier énormément et qu’ils aboutissent
d’ores et déjà à des résultats insolites au point d’être regardés par certains
comme aberrants. C’est ainsi que l’arbre phylogénique des populations
dressé par L.L. Cavalli-Sforza diffère de l’arbre anthropométrique. Sur ce
dernier, les Pygmées et San d’Afrique figurent sur le même embranchement
anthropométrique que les Noirs de Nouvelle-Guinée et d’Australie, alors
que sur l’arbre philogénique, ces mêmes Pygmées et San se rapprochent
davantage des Français et Anglais, et les Noirs Australiens, davantage des
Japonais et Chinois4. En d’autres termes, les caractères anthropométriques
4. Cité par J. RUFFIE, 1977 p. 385. De même, du fait du métissage opéré aux Etats-Unis, le
pourcentage d’admixtion blanche chez les Noirs américains compte tenu de certains caractères
génétiques (gène Fya du système de DUFFY, allèle Ro, etc.), serait de 25 à 30 %. Et certains savants en
concluent qu’il s’agit d’un nouveau groupe hâtivement baptisé « Race nord-américaine de couleur ».
sont davantage affectés par le climat que ne le sont les gènes, si bien que
les affinités morphologiques tiennent plus à des environnements similaires
qu’à des hérédités similaires. Les travaux de R.C. Lewontin, sur la base des
recherches des hémotypologistes, montrent que pour le monde entier, plus
de 85 % de la variabilité se situe à l’intérieur des nations ; 7 % seulement de
la variabilité séparent les nations appartenant à la même race traditionnelle,
et 7 % seulement séparent les races traditionnelles. En somme, les individus du
même groupe « racial » diffèrent plus entre eux que les « races » entre elles…


C’est pourquoi de plus en plus de savants adoptent la position radicale
consistant à nier l’existence de toute race. D’après J. Ruffie, aux origines de
l’humanité, de petits groupes d’individus répartis dans des zones écologiques
diversifiées et éloignées, obéissant à des pressions sélectives très fortes,
alors que les moyens techniques étaient infimes, ont pu se différencier
au point de donner les variantes Homo erectus, Homo neandertalensis et
Homo sapiens à ses débuts. Le bloc facial par exemple, le plus exposé à
des environnements spécifiques, a évolué différemment. La richesse de la
peau en pigments mélaniques s’est développée en zone tropicale, etc. Mais
cette tendance spécialisante rapidement bloquée est restée embryonnaire.
L’homme partout s’adapte culturellement (vêtement, habitat, aliments, etc.),
et non plus morphologiquement, à son milieu. L’homme né sous les tropiques
— climat chaud — a évolué longtemps comme australopithèque, Homo
habilis et même Homo erectus, en climat chaud. « C’est seulement au cours
de la seconde glaciation que grâce au contrôle efficace du feu, Homo erectus
a élu domicile dans les climats froids. De polytypique, l’espèce humaine
devient monotypique, et ce processus de déraciation semble irréversible.


Aujourd’hui l’humanité entière doit être considérée comme un seul pool de
gènes intercommunicants. »5
En 1952 Livingstone publiait son fameux article « De la non-existence
des races humaines ». Devant la complexité énorme et, partant, l’inconsistance
des critères retenus pour qualifier les races, il recommande de renoncer au
système linnéen de classement suggérant un « arbre généalogique ». En effet,
dans les zones non isolées, la fréquence de certains caractères ou de certains
gènes évolue progressivement dans diverses directions, et les différences
entre deux populations sont proportionnelles à leur éloignement physique,
conformément à une sorte de gradient géographique (cline). En rapprochant
chaque caractère distinctif des facteurs de sélection et d’adaptation qui ont
pu le favoriser, on dénote des fréquences liées beaucoup plus, semble-t-il, à
des facteurs technologiques, culturels et autres, qui ne coïncident nullement
avec la carte des « races »6. Selon le critère retenu (couleur de la peau, indice
céphalique, indice nasal, caractères génétiques, etc), on obtient chaque fois
des cartes différentes. C’est pourquoi certains savants en concluent que
« toute la théorie des races est insuffisante et mythique ». « Les derniers
progrès de la génétique humaine sont tels aujourd’hui qu’aucun biologiste n’admet plus l’existence de races dans l’espèce humaine. »7 Biologiquement
la couleur de la peau est un élément négligeable par rapport à l’ensemble
du génome.
5. E. MAYR, cité par J. RUFFIE, p. 115.
6. Cf. MONTAGU, « le Concept de race ».

 Bentley Glass pense qu’il n’y a pas plus de six paires de gènes
par lesquels la race blanche diffère de la race noire. Les Blancs diffèrent
souvent entre eux-mêmes, et les Noirs aussi entre eux par un plus grand
nombre de gènes. C’est pourquoi l’Unesco après avoir réuni une conférence
de spécialistes internationaux a déclaré : « La race est moins un phénomène
biologique qu’un mythe social. »8 Cela est tellement vrai qu’en Afrique du
Sud un Japonais est considéré comme un « blanc honoraire » et un Chinois
comme « un homme de couleur ».

Pour Hiernaux, l’espèce humaine ressemble à un réseau de territoires
génétiques, de génomes collectifs constituant des populations plus ou moins
semblables et dont la distance qualitative est exprimée par une estimation
quantitative (taxonomie numérique). Les frontières de tels territoires, définis
à partir du gradient clinial, fluctuent d’ailleurs avec tous les changements
qui retentissent sur les apparences (phénotypes) et les données sérologiques
(génotypes) des collectivités.

Si bien que toute « race », conformément à l’intuition géniale de Darwin,
serait en somme un processus en marche, relevant en quelque sorte de la
dynamique des fluides ; et les peuples seraient tous des métis accomplis ou
en voie de l’être. Chaque rencontre de peuples s’analyse en fait comme une
migration génique et ce flux génétique remet en cause le capital biologique
des deux parties en présence.

Mais alors même que cette approche serait plus scientifique, même si ces
territoires génétiques mouvants étaient admis réellement par les collectivités
en question, les sentiments de type « racial » en seraient-ils supprimés pour
autant, puisqu’ils conserveraient leur base matérielle visible et tangible, sous
la forme des apparences phénotypiques ?

Depuis que les nazis, à commencer par Hitler et ensuite d’autres pseudopenseurs,
ont affirmé qu’entre l’Aryen, « Prométhée du genre humain, » et le
Noir qui est « par son origine un demi-singe », il y a le Méditerranéen considéré
comme un intermédiaire, le mythe racial ne meurt pas. Les morphologistes
impénitents continuent à nourrir ce feu ignoble de quelques branches
mortes9. Linné divisait l’espèce humaine en 6 races : américaine, européenne,
africaine, asiatique, sauvage et monstrueuse. Il est certain que les racistes
prennent place dans l’une ou l’autre des deux dernières catégories.
Retenons donc de toutes ces théories, thèses et hypothèses, le caractère
dynamique des phénomènes « raciaux », étant entendu qu’il s’agit d’un
dynamisme lent et touffu s’exerçant sur une multitude de registres dont
7. J. RUFFIE, p. 116.
8. Quatre déclarations sur la question raciale, Unesco, Paris, 1969.
9. J. RUFFIE cite un Dictionnaire français de médecine et de biologie qui en 1972 maintient le
concept des races dont il existe trois principaux groupes (blancs, noirs, jaunes) fondés sur des
critères morphologiques, anatomiques, sociologiques… et aussi, psychologiques…

Au début du
siècle, Ch. SEIGNOBOS dans son Histoire de la civilisation écrivait : « Les hommes qui peuplent la
terre… diffèrent aussi par la langue, l’intelligence et les sentiments. Ces différences permettent
de partager les habitants de la terre en plusieurs groupes qu’on appelle “races”. »

la couleur de la peau (même si elle est mesurée par électro-spectro-photomètre)
ou la forme du nez ne constituent qu’un aspect presque dérisoire.
Dans cette dynamique, deux composantes motrices en interférences doivent
être retenues : le patrimoine génétique, qu’on peut considérer comme une
gigantesque banque de données biologiques en action, et l’environnement,
au sens large du terme puisqu’il commence dès le milieu foetal.
Les changements qui résultent de l’interaction de ces deux facteurs
fondamentaux interviennent soit sous la forme incontrôlable de la sélection
et de la migration génique (métissage), soit sous la forme hasardeuse de la
dérive génétique ou de la mutation. Bref, c’est toute l’histoire d’une population
qui explique son faciès « racial » actuel, y compris par le truchement
des représentations collectives, des religions et des modes alimentaires,
vestimentaires et autres.

Dans ce contexte, que dire de la situation raciale du continent africain
? La conservation difficile des fossiles humains due à l’humidité et
à l’acidité des sols rend l’analyse historique difficile à cet égard. On peut
dire néanmoins que, contrairement aux théories européennes expliquant
le peuplement de l’Afrique par des migrations venues de l’Asie10, les
populations de ce continent sont en grande partie autochtones. Quant à
la couleur de la peau des plus anciens habitants du continent sous les
latitudes tropicales, de nombreux auteurs pensent qu’elle devait être
sombre (Brace, 1964) car la couleur noire est elle-même une adaptation de
protection contre les rayonnements nuisibles, notamment les rayons ultraviolets.
La peau claire et les yeux clairs des peuples du Nord seraient des
caractères secondaires engendrés par mutation ou par pression sélective
(Cole, 1965).

Aujourd’hui, sans qu’on puisse tracer de frontière linéaire, deux grands
groupes « raciaux » sont repérables sur le continent de part et d’autre du
Sahara. Au Nord, le groupe arabo-berbère alimenté au patrimoine génétique
« méditerranéen » (Lybiens, Sémites, Phéniciens, Assyriens, Grecs, Romains,
Turcs, etc.) ; au Sud, le groupe nègre. A noter que les pulsations climatiques
qui ont parfois effacé le désert, ont provoqué de nombreux brassages durant
des millénaires.


A partir de plusieurs dizaines de marqueurs sanguins, Nei Masatoshi et
A.R. Roy Coudhury ont soumis à l’étude les différences génétiques inter et
intra-groupes entre caucasoïdes et mongoloïdes11. Ils ont défini des coefficients
de corrélation afin de situer la période approximative à laquelle ces
groupes se sont séparés et constitués. L’ensemble négroïde se serait autonomisé
il y a 120 000 ans, alors que mongoloïdes et caucasoïdes se seraient
individualisés il y a 55 000 ans seulement. D’après J. Ruffie, « ce schéma
cadre avec la plupart des données de l’hémotypologie fondamentale »12.
10. La théorie hamitique (SELIGMAN et autres) — due d’une part à l’ignorance de certains faits
et, d’autre part, à la volonté de justifier le système colonial — est la forme la plus raciste de ces
montages pseudoscientifiques.
11. Nei MASATOSHI et A.R. ROY COUDHURY, 1974, 26, 421.
12. J. RUFFIE, p. 399.

A partir de cette période, des mélanges nombreux sont intervenus sur
le continent. On a même tenté de visualiser les distances biologiques des
populations grâce à la technique mathématique des composantes principales.
A. Jacquard l’a tenté pour 27 populations réparties depuis la région
méditerranéenne jusqu’au sud du Sahara, qualifiées par 5 systèmes sanguins
représentant 18 facteurs13. Il obtient 3 groupes principaux répartis
en 4 agrégats. L’un basé au Nord : ce sont les caucasoïdes composés des
Européens, des Regueibat, des Arabes saoudiens, des Touareg Kel Kummer.
Un agrégat Sud est composé des groupes Noirs d’Agadès. Les agrégats
mitoyens contiennent des Peul Bororo, les Touareg de l’Air, du Tassili,
les Ethiopiens, etc., mais aussi les Harratin traditionnellement considérés
comme Noirs. Il serait donc faux de voir dans ce découpage une confirmation
de la division en « races » traditionnelles, car, indépendamment de ce
qui a été dit plus haut, la physionomie du découpage résulte de la quantité
d’informations retenues ; si celle-ci est très petite, tous les points peuvent
se trouver rassemblés.

Par ailleurs, à propos de l’homme sub-saharien, il faut noter que sa dénomination
originelle par Linné était : homo afer (africain). Puis on a parlé de
Nègres, ensuite de Noirs, avec parfois le terme plus large de négroïdes pour
englober tous ceux qui, sur les marges du continent ou dans d’autres continents,
ressemblent aux Noirs. Aujourd’hui malgré quelques notes dissonantes,
la grande majorité des savants reconnaissent l’unité génétique fondamentale
des peuples sub-sahariens. Selon Boyd, auteur de la classification génétique
des « races » humaines, il n’existe qu’un seul groupe négroïde comprenant
toute la partie du continent située au sud du Sahara, mais aussi l’Ethiopie,
et il diffère sensiblement de tous les autres groupements. Les travaux de
J. Hiernaux ont établi cette thèse avec une netteté remarquable. Sans nier
les variances locales apparentes, il montre par l’analyse de 5050 distances
entre 101 populations, l’uniformité des populations dans l’hyper-espace
sub-saharien qui englobe aussi bien les « Soudanais » que les « Bantu », les
côtiers que les Sahéliens, les « Khoisan » que les Pygmées, les Nilotes, Peul
et autres « Ethiopides ». En revanche, il montre la grande distance génétique
qui sépare les « Noirs asiatiques » des Noirs africains.

Même pour la linguistique qui n’a rien à voir avec le fait « racial » mais
qu’on avait mobilisée dans les théories racistes pour inventer une hiérarchie
des langues reflétant la prétendue hiérarchie des « races » dont les « vrais
Nègres » occupaient le bas de l’échelle, les classifications mettent en lumière,
de plus en plus, l’unité fondamentale des langues africaines. Les variances
somatiques sont explicables scientifiquement par les causes de changements
évoquées plus haut, singulièrement les biotopes qui suscitent tantôt des
agrégats de populations plus composites (vallée du Nil) tantôt des isolats de
peuples qui développent des caractères plus ou moins atypiques (montagnes,
forêts, marais, etc.). L’histoire enfin par les invasions et migrations, surtout
dans les zones périphériques, rend compte d’autres anomalies.
13. A. JACQUARD, 1974, pp. 11 -124.

L’influence biologique de la péninsule arabique sur la Corne de l’Afrique se ressent ainsi
sur les peuples de cette région : Somali, Galla, Ethiopiens, mais aussi sans
doute Toubou, Peul, Toucouleur, Songhaï, Hawsa, etc. Il nous a été donné
de voir des Marka (Haute-Volta) avec un profil « sémite » très typique.
Au total, la variété remarquable des phénotypes africains est le signal
d’une évolution particulièrement longue de ce continent. Les restes fossiles
préhistoriques dont nous disposons indiquent une implantation du type
sud-saharien très vaste : depuis l’Afrique du Sud jusqu’au nord du Sahara,
la région du Soudan ayant joué, semble-t-il, un rôle de carrefour dans cette
diffusion.

Certes l’histoire de l’Afrique n’est pas une histoire de « races ». Mais
l’on a trop abusé du mythe pseudo-scientifique de la supériorité de certaines
« races » pour justifier une certaine histoire. Aujourd’hui encore un métis est
considéré comme un Blanc au Brésil et aux Etats-Unis d’Amérique comme
un Noir. La science anthropologique qui a déjà amplement démontré qu’il
n’y a aucune relation entre la race et le degré d’intelligence, constate que
cette connexion existe parfois entre race et classe sociale.
La préeminence historique de la culture sur la biologie est évidente
depuis l’apparition de Homo sur la planète. Quand s’imposera-t-elle dans les
esprits ?
Glossaire
Allèle.Variante du gène.
Sélection. Reproduction différentielle des
génotypes d’une génération à l’autre.
Migration génique. Passage d’individus
reproducteurs de leur population d’origine
à une population adoptive (métissage). Le
métissage qui est considéré par les racistes
comme une dégénérescence pour la race
supérieure, est au contraire ici un enrichissement
pour le pool humain de gènes.
Biologiquement positif, il pose néanmoins
des problèmes sociologiques.
Dérive génétique. Bouleversement du patrimoine
génétique dans un groupe humain
réduit et isolé, du fait d’un accident provoquant
la baisse de fréquence ou la disparition
d’un allèle.
Mutation. Apparition, par modification
d’un ou plusieurs gènes, d’une altération
caractéristique héréditairement.
N.B. Etudes faites sur cette question dans le cadre de la réalisation du projet
d’Histoire générale de l’Afrique, à la demande de l’Unesco :
J. HIERNAUX, Rapport sur le concept de race, Paris, 1974.
G.P. RIGHTMIRE, Comments on race and population history in Africa, New
York, 1974.
E. STROUHAL, Problems of study of human races, Prague, 1976.

Chapitre 11
Classification des langues africaines

1.11.1
Les langues afro-asiatiques27
Ces langues, appelées aussi hamito-sémitiques, couvrent toute l’Afrique du
Nord, et presque toute la corne orientale de l’Afrique (Ethiopie, Somalie) ;
certaines langues de sa branche couchitique s’étendent vers le sud jusqu’à la Tanzanie. En outre, la branche sémitique comprend des langues qui,
actuellement ou autrefois, ont couvert presque tout le Moyen-Orient.
L’afro-asiatique est généralement considéré comme comprenant cinq
branches à peu près également différenciées : berbère28 égyptien ancien,
sémitique, couchitique et tchadique. Cependant, Fleming a récemment
avancé que parmi les langues classées jusqu’ici dans le couchitique occidental,
un groupe qui comprend le kafa et d’autres langues du sud-ouest
de l’Ethiopie, constitue en fait une sixième branche pour laquelle les noms
d’omotique et d’ari-banna ont été proposés.

1.11.2
Niger-kordofanie
Cette famille comprend deux branches, très inégales par le nombre des
locuteurs et l’extension géographique. La première, niger-congo, couvre
une partie considérable de l’Afrique au sud du Sahara, comprenant presque
toute l’Afrique occidentale, plusieurs régions du Soudan central et oriental
et, par sa subdivision bantu, la plus grande partie de l’Afrique centrale,
orientale et méridionale. L’autre branche du niger-kordofanien, le kordofanien
proprement dit, est confiné à une zone limitée de la région du Kordofan
qui se trouve au Soudan.
La division fondamentale du groupe niger-congo est entre les langues
mandé et le reste.

1.11.3
La famille nilo-saharienne
L’autre grande famille de langues négro-africaines est le nilo-saharien. De
façon générale elle est parlée au nord et à l’est des langues niger-congo
et prédomine dans la haute vallée du Nil et dans les parties orientales du
Sahara et du Soudan. Mais elle a un avant-poste occidental dans le Songhaï
en basse vallée du Niger. Elle comprend une branche très vaste, le charinil,
qui renferme la majorité des langues de la famille. En allant dans la
mesure du possible de l’ouest vers l’est, les branches du nilo-saharien sont
les suivantes : 1. songhaï ; 2. saharien a) kanouri-kanembu, b) teda-daza,
c) zaghawa, berti ; 3. maban ; 4. fourian ; 5. chari-nil (pour de plus amples
détails, voir les paragraphes suivants) ; 6. coman (koma, ganza, uduk, guie,
gumuz et mao).


1.11.4
La famille khoïsan
Toutes les langues khoïsan ont des clicks parmi leurs consonnes et la
majorité de ceux qui les parlent appartiennent au type san, physiquement
caractéristique.
La plupart des langues khoïsan sont parlées en Afrique du Sud.
Cependant, il y a deux petits groupes de populations détachés beaucoup
plus loin sur le nord, en Tanzanie, les Hatsa et les Sandawe, dont les langues
diffèrent beaucoup, aussi bien entre elles que de celles du groupe de
l’Afrique du Sud. On divise donc la famille en trois branches : 1. hatsa, 2.
sandawe ; 3. khoïsan d’Afrique du Sud. Le khoisan d’Afrique du Sud est
lui-même divisé en trois groupes : 1. groupe nord, contenant les langues san
du nord des Auen et des Kung ; 2. khoïsan central, divisé en deux groupes :
a) kiechware, b) naron, khoï khoï ; 3. san du sud, le groupe qui présente
la plus grande différenciation interne, avec un nombre considérable de
langues san distinctes.


Chapitre18
Les hommes fossiles africains
1.18.1
L’Afrique, berceau de l’humanité
Charles Darwin fut le premier scientifique à publier une théorie moderne
sur l’évolution et sur l’origine de l’homme. Il fut aussi le premier à désigner
l’Afrique comme son lieu d’origine. Au cours des cent dernières
années, les recherches ont montré à quel point il avait raison, car de nombreux
aspects du travail de précurseur de Darwin se sont trouvé confirmés.
Il n’est plus réaliste de considérer l’évolution comme une simple
hypothèse théorique.
Les témoignages sur le développement de l’homme en Afrique sont
encore incomplets ; mais au cours de la dernière décennie, un nombre
important de fossiles a pu être étudié et interprété. Il y a de bonnes raisons
de penser que l’Afrique est le continent où les hominidés apparurent pour
la première fois et, plus tard, acquirent la bipédie et la station verticale qui
sont des éléments décisifs de son adaptation. Il est extrêmement intéressant
de rechercher quand et par quels processus l’homme a pu réaliser cette
adaptation. La période d’évolution est longue. Or, de nombreuses phases
de l’évolution de l’homme ne peuvent être attestées par aucun spécimen
fossile. La conservation de ces fossiles est liée, en effet, à des conditions tout
à fait spéciales.
La fossilisation nécessite des conditions géologiques dans lesquelles
la sédimentation est rapide et où la composition chimique des sols et des
eaux de percolation permet la substition d’éléments minéraux aux éléments
organiques.

Chapitre19
Prehistoire de l'afrique orientale

1.19.1La recherche préhistorique, Prolégomènes méthodologiques

C’est dans la partie orientale de l’Afrique que l’homme apparut comme
un animal à station verticale, fabriquant des outils, il y a environ trois millions
d’années. Pour cette raison, l’histoire, dans cette partie du monde, a
été plus longue que nulle part ailleurs, et l’âge de la pierre, en particulier,
y est plus étendu que sur les autres continents et dans les autres régions
de l’Afrique. Son point de départ peut être fixé au moment où les premiers
hominidés commencèrent à fabriquer des outils de pierre reconnaissables,
selon des formes et des types prédéterminés, de façon régulière.
Cette combinaison de capacités physiques et mentales pour la production
d’outils — en d’autres termes le dépassement de sa condition biologique
— et le fait de dépendre, de plus en plus, de ces capacités et activités
extrabiologiques, c’est-à-dire culturelles, distinguent l’homme des autres
animaux, et définissent… l’humanité. L’évolution de l’homme vers le
statut d’animal capable de s’asseoir, de se tenir debout et de se déplacer
sur deux pieds — à la différence des singes et autres mammifères quadrupèdes
ou quadrumanes — facilita l’utilisation et la fabrication d’outils,
en libérant les mains qui devinrent disponibles pour tenir, porter, saisir et
manipuler. De plus, ces développements furent nécessaires à sa survie et
à ses performances dans le monde, particulièrement en ce qui concerne
l’obtention et la préparation de sa nourriture.


1.19.2 Les 3 phases de la préhistoire afrique orientale
Early stone age
Middle stone age
Late stone age
tableau page 494...

Chapitre 20
Préhistoire de l'afrique australe

1.20.1
Prehistoire, afrique australe les premiers hominidés
Les premiers hominidés
Darwin et Huxley considéraient les tropiques et, peut-être, le continent
africain comme étant l’habitat originel de l’homme puisque l’on y trouve
le chimpanzé et le gorille, ses plus proches parents parmi les primates.
Ces pongidés, de même que l’ancêtre commun des singes anthropoïdes
et de l’homme, sont arboricoles ; leurs caractéristiques morphologiques
prouvent que leur évolution a dû s’accomplir au cours d’une très longue
période d’adaptation à la vie des forêts tropicales dans les basses terres
et moyennes montagnes. Pour sa part, l’homme a évolué non dans
la forêt mais dans les savanes. En Afrique orientale et méridionale, les
hominidés fossiles les plus anciens sont exhumés dans les prairies semiarides
et les forêts claires de caducifoliés ; leurs ancêtres avaient dû y
faire face à des problèmes de survie entièrement différents, avec des
ressources potentielles infiniment plus variées que celles dont disposent
les anthropoïdes.

1.20.2 Afrique australe; Middle Stone Age
La nécessité de considérer l’outillage de pierre de l’homme préhistorique
— ce qui est généralement tout ce qui reste de lui — comme le produit
de l’activité et des besoins immédiats de ceux qui le fabriquaient, et non
comme l’ouvrage de populations nécessairement distinctes d’un point de
vue génétique et ethnique, s’impose particulièrement à l’égard des diverses
composantes des ensembles régionaux contemporains de ce que l’on a longtemps
appelé le Middle Stone Age. Pour assigner un assemblage au Middle
Stone Age, on se fondait essentiellement sur certaines caractéristiques
techniques et typologiques et sur le fait qu’il se situait stratigraphiquement
entre le Early Stone Age et le Late Stone Age.

1.20.3 Late stone age, Afrique australe
Late Stone Age
En Afrique australe, l’image classique du Late Stone Age est celle d’industries
principalement microlithiques, généralement baptisées « wiltoniennes »
d’après le nom de la grotte située à l’ouest de la province du Cap où ces
industries caractéristiques ont été découvertes et décrites pour la première
fois, ainsi que l’industrie à racloirs, dite de Smithfield, dans la zone à lydianite
du highveld. Dans quelques sites du sous-continent, cependant, on a découvert
des industries auxquelles on a donné le nom de pré-wiltoniennes. Elles
ont fait leur apparition il y a un peu plus de 20 000 ans et marquent un changement
radical dans la technologie de l’outillage lithique. Les « nucléus préparés
» du Middle Stone Age font place à des nucléus sans forme précise dont
sont débités des éclats irréguliers. Les seuls outils préservant un caractère
spécifique paraissent être des types variés de grands racloirs, des grattoirs sur
éclat ou abrupts, ainsi que plusieurs formes de grattoirs plus petits et convexes.

On en trouve des spécimens sur des gisements de la côte méridionale16
de la région d’Orange17 du Transvaal18 et de la Namibie19 où ces vestiges
sont associés à l’abattage de trois éléphants.


Chapitre 21

L'afrique centrale, prehistoire

1.21.1 Introduction aux préhistoires, afrique central
Le bassin du Zaïre s’étend géographiquement du golfe de Guinée à l’ouest,
à la zone des grands lacs à l’est, approximativement sur le dixième parallèle
sud en Angola et au Shaba (ex-Katanga) et sur la ligne de partage des eaux
des bassins hydrographiques du Tchad et du Zaïre au nord1.
Il représente actuellement la zone essentiellement équatoriale et son
couvert végétal constitué par la grande forêt est le plus dense que l’on puisse
rencontrer en Afrique. Il est par ailleurs connu que cette zone forestière s’est
étendue, au moment de certaines périodes très humides, beaucoup plus au
nord qu’elle ne l’est actuellement. Au cours des millénaires, la forêt a régressé
en ne subsistant que par des galeries forestières plus ou moins larges le long
des fleuves et des rivières. Si nous insistons sur ce couvert végétal, c’est
parce qu’il a été un facteur primordial dans le développement et l’évolution
des civilisations préhistoriques de cette région. D’après les travaux et les
connaissances actuelles, les civilisations préhistoriques et plus particulièrement,
semble-t-il, celles qui ont succédé à l’Acheuléen ont évolué sur place,
conditionnées par la forêt primaire et sans contact avec les populations vivant
dans les zones à végétation moins dense. Au nord, les grandes migrations
du Néolithique cheminant d’est en ouest ont longé la forêt et n’y ont pas
pénétré comme si elle représentait une véritable barrière et un monde où ne
s’aventuraient pas les populations habituées à vivre dans les zones de savanes
et les grands espaces dégagés.

1.21.2 Bases chronologiques, prehistoire afrique centrale
Bases chronologiques
Nous utiliserons pour ce paragraphe les travaux de chronologie du Quaternaire
du bassin du Zaïre qui ont été élaborés par G. Mortelmans (1955–1957)
et qui, au vu des connaissances actuelles, sont les plus acceptables.

Le pluvial kaguérien
Il paraît être le pluvial le plus important des quatre qui se sont succédé.
C’est une période de creusement intense des vallées et de formation de très
vieilles terrasses de graviers qui contiennent les plus anciennes industries
du bassin du Zaïre. Ces industries constituées en presque totalité par des
galets aménagés, se classent dans un Pré-Acheuléen inférieur (Kafuen de
G. Mortelmans). Un aride important succède au pluvial Kaguérien et les
vieilles terrasses se recouvrent d’un puissant manteau de latérites où l’on
rencontre un Pré-Acheuléen plus évolué mais mal situé chronologiquement
du fait de son manque de stratigraphie.

Le pluvial kamasien
Il se situe à l’étage final du Pléistocène inférieur et couvre tout le Pléistocène
moyen. En réalité il se divise en deux phases séparées par une période
plus sèche. Dans le bassin du Kasaï se rapportent à cette période les terrasses
de 30 mètres et de 22 -24 mètres ; au Shaba (Katanga) et, semble-t-il,
dans l’ouest du Centrafrique, les graviers de terrasses, de fonds de thalweg
et des lits fossiles des cours d’eau. Il se produit alors, dans les régions au
relief peu accentué, le remblaiement total de certains lits de rivières et le
creusement d’un nouveau cours. Dans les couches profondes de ces lits
fossiles se rencontre un outillage Pré-Acheuléen plus évolué que celui que
l’on rencontre dans les vieilles terrasses du Kaguérien. Quelques bifaces
commencent à y apparaître, mais sa place chronologique n’est pas non plus
située avec exactitude.

La fin de la période maximale du Kamasien voit l’Acheuléen inférieur
succéder aux industries à galets aménagés. Cet Acheuléen inférieur possède
encore de nombreux galets taillés mais on y voit apparaître de nouveaux
outils : les bifaces et les hachereaux en particulier. Ces derniers, assez rares
au début, vont prendre rapidement une place importante dans l’outillage de
cette civilisation.

Une phase modérément sèche suit le premier maximum kamasien.
Elle voit la formation de nouvelles latérites, d’éboulis de pente et de dépôts
de limons fluviatiles. Un Acheuléen moyen se situe à cette période. Il est
généralement façonné sur éclats, et souvent ces éclats sont obtenus par une
technique de débitage latéral dite « technique Victoria West I »3.

3. Nom donné à deux techniques de débitage Levallois observées particulièrement dans les
industries recueillies aux environs des chutes du Zambèze à Victoria (Victoria Falls).


Le second maximum kamasien4, moins accentué que le premier, voit
le dépôt de nouveaux graviers et la mise en place des terrasses des 15
mètres au Kasaï. Le cycle se termine par le début d’une nouvelle période
sèche qui voit la formation de nouvelles latérites. L’évolution de l’Acheuléen
s’y poursuit avec une nouvelle technique de débitage : Victoria West
II, et le développement d’un nouvel outil, le pic, qui va occuper, en zone
forestière, une place considérable dans les ensembles industriels succédant
à l’Acheuléen.

La période aride post-kamasienne est la plus importante connue dans
cette région. Le Sahara s’étend vers le sud et le désert du Kalahari vers le
nord. Certains auteurs pensent que la forêt équatoriale a pratiquement disparu
et ne subsiste plus que par des galeries forestières. Des sables rouges
désertiques s’accumulent en épaisseurs parfois considérables. L’Acheuléen
disparaît ou plutôt semble se transformer sur place en une nouvelle industrie
appelée Sangoen, particulièrement en Afrique équatoriale et dans les zones
forestières.

L’outillage se transforme. Les hachereaux se raréfient et finissent par
disparaître ; les bifaces deviennent plus épais et plus massifs, les pics sont
très abondants et de nouveaux outils, totalement inconnus à l’Acheuléen
figurent dans l’outillage : des pièces bifaciales allongées de grandes
dimensions. Cet outillage serait adapté à une vie en milieu forestier. Il
y a cependant là une contradiction avec l’environnement dans lequel
s’est développé le Sangoen, si l’on admet que la forêt équatoriale avait
pratiquement disparu à l’aride post-kamasien où il se situe. Il faut bien
le reconnaître, le Sangoen est actuellement l’une des industries africaines
les plus mal connues.

Le pluvial gamblien
Le pluvial gamblien voit se reconstituer la forêt équatoriale tandis que les
fleuves creusent les vallées et déposent les alluvions des basses terrasses,
alluvions constituées de sables éoliens accumulés lors du dernier aride. Au
Zaïre occidental et au Kasaï, le Sangoen évolue vers une nouvelle industrie
moins massive, le Lupembien, elle aussi considérée comme une civilisation
forestière. Les régions sud-orientales voient se développer des industries
apparentées à celles de l’Afrique du Sud et du Kenya : industries à éclats
et lames avec faciès moustéroïdes connus sous le vocable de Middle Stone
Age (Age moyen de la pierre), mal situées, aussi bien dans leur stratigraphie,
souvent inexistante, que dans leur typologie.

Le Makalien et le Nakurien,
phases humides post-gambliennes
Ces deux périodes sont beaucoup moins accentuées que les pluviaux précédents
; entre les deux s’intercale une courte phase sèche, et le Nakurien n’est pas connu très nettement dans le bassin du Zaïre. Au Makalien les
rivières creusent légèrement leur lit, puis se produit un nouveau remblaiement.

4. Certains auteurs font de ce second maximum kamasien, le « Kanjérien », ce qui donne 4
périodes humides au lieu de 3, dont une avec deux phases bien distinctes.


Sur place le Lupembien évolue, les outils deviennent de plus en plus
petits, tandis que tranchets et pointes de flèche deviennent très nombreux
dans le Tshitolien, civilisation de chasseurs. Au Zaïre oriental, au Shaba et
en Angola se développent plusieurs faciès inclus dans le Late Stone Age
(Age récent de la pierre), ensemble qu’il est d’ailleurs nécessaire de revoir
sérieusement car on y a placé plusieurs industries aussi différentes que disparates
que l’on ne savait où situer avec exactitude dans la chronologie.
Pendant et après la période humide nakurienne, les industries néolithiques
— dont fait partie le Tshitolien — envahissent toute l’Afrique équatoriale
où elles semblent avoir une durée beaucoup plus longue que dans
d’autres secteurs. Les civilisations du Cuivre et du Fer ne pénétreront qu’à
une époque très tardive dans cette région à accès difficile, fait qui montre
encore une fois l’évolution sur place des civilisations préhistoriques.


1.21.3 Les industries préhistoriques du bassin du Zaire
1.21.3.1 Les industries préhistoriques du bassin du Zaïre
Les industries pré-acheuléennes
Des industries préhistoriques très anciennes constituées par des galets
fracturés sont connues dans tout le bassin du Zaïre. En général elles sont
enfouies sous les vieilles latérites comme dans le bassin de la haute Kafila
au Zaïre ; en Centrafrique, dans les formations latéritiques du plateau de
Salo en Haute-Sangha. Elles se rencontrent également dans les alluvions
profondes des lits fossiles de rivières et de fleuves de cette même région.
En Angola, elles sont incluses dans les alluvions profondes à éléments
lourds de très nombreuses rivières.
Ces civilisations préhistoriques anciennes, dites « civilisations du galet
aménagé », Pebble culture, Early Stone Age, portent des noms divers suivant
les lieux et les préhistoriens qui les ont signalées pour la première fois. En
fait, toutes s’incluent dans une lente évolution des techniques de taille qui a
duré près de deux millions d’années.

1.21.3.2 Industries préhistoriques du bassin du Zaire, le Kafuen
Le Kafuen
Site éponyme : la vallée de la Kafu en Ouganda, découvert par E.J. Way land
en 1919. L’industrie est constituée de galets de rivière sur lesquels trois
éclats ont été enlevés dans trois directions principales, rarement sur une,
déterminant ainsi un tranchant grossier. Le Kafuen se subdivise actuellement
en quatre niveaux : Kafuen archaïque, Kafuen ancien, Kafuen récent
et Kafuen évolué ; ces quatre stades sont connus à Nsongesi (sud Ouganda)
dans les terrasses de 82 et 61 mètres. Le Kafuen évolué est très proche ou
même identique à l’Oldowayen. Certains préhistoriens estiment que les
niveaux anciens du Kafuen ne sont pas des preuves d’un outillage humain
et que les galets fendus qui s’y trouvent sont dus à des fractures naturelles.


1.21.3.3 Industries préhistoriques du bassin Zaire, l'Oldowayen
L’Oldowayen
Site éponyme : Olduvai en Tanzanie dans la plaine de Serengeti, découvert
par Katwinkel en 1911 puis rendu célèbre à partir de 1926 par les travaux et
les découvertes de L.S.B. Leakey.
La gorge d’Olduvai entaille profondément les dépôts d’un ancien lac
pléistocène moyen et supérieur. L’on y a identifié onze niveaux « Chelléo-
Acheuléen » au-dessus d’un pré-Acheuléen qui constitue l’Oldowayen.
L’Oldowayen est une industrie façonnée à partir de galets de rivière,
moins plats généralement que ceux du Kafuen. La taille est plus développée
et le tranchant sinueux est obtenu par enlèvements alternes qui, dans le
dernier stade de cette industrie, finissent par dégager une pointe annonçant
déjà les civilisations à bifaces. L’Oldowayen est connu au Shaba, dans l’ouest
du Centrafrique (gisements d’alluvions de la Haute-Sangha), il semble présent
dans le nord-est de l’Angola, mais en revanche, malgré la découverte de
galets aménagés isolés au Cameroun, au Gabon et en République populaire
du Congo, il n’a pas été localisé avec certitude dans ces derniers pays en
bordure du golfe de Guinée.

1.21.3.4 Industries préhistoriques du bassin Zaire, l'Acheuléen
L’Acheuléen
L’Acheuléen est une civilisation particulièrement bien représentée dans
le bassin du Zaïre et certains gisements d’alluvions ou de terrasses sont
d’une richesse exceptionnelle. Les divisions faites dans l’Acheuléen en
quatre ou cinq stades, suivant les auteurs, correspondent plus particulièrement
à des techniques de taille et de finissage des outils ; elles sont
plus typologiques que stratigraphiques. Les gisements acheuléens sont
en grande partie constitués par les alluvions des cours d’eau anciens,
déposées sous formes de terrasses, en graviers et en sables de thalweg
et dans les lits fossiles de petites rivières dont les cours se sont déplacés.
Les industries ne sont pas en place, elles ont été transportées,
concentrées par le ruissellement et usées au cours de ce charriage. De
ce fait, l’étude de l’Acheuléen dans ces gisements est surtout fondée sur
la typologie et non sur la stratigraphie, comme à Olduvai où les dépôts
lacustres renfermant les industries ont une puissance de l’ordre d’une
centaine de mètres.
L’industrie acheuléenne se caractérise par un outillage assez varié et
beaucoup plus élaboré que dans les civilisations pré-acheuléennes.

1.21.3.5 Industries préhistoriques du bassin Zaire, le Sangoen
Le Sangoen
Le site éponyme qui a donné le nom de cette civilisation est Sango Bay,
sur la rive ouest du lac Victoria en Tanzanie, site qui fut dévouvert par E.J.
Wayland en 1920.
Le Sangoen est une industrie dérivée directement du substrat acheuléen
local et sans introduction d’éléments venant de l’extérieur. Il occupe la fin
du pluvial Kanjérien et se poursuit pendant une phase de transition entre
ce pluvial et le grand aride qui lui succède. C’est une industrie relativement
mal connue qui présente plusieurs faciès locaux.

1.21.3.6 Industries préhistoriques du bassin Zaire, le lupembien
Le Lupembien est, selon la classification recommandée au Congrès Panafricain
de 1955, une industrie du Middle Stone Age. Il convient cependant
d’être prudent avec ce terme de Middle Stone Age car on y a placé tout un
ensemble d’outillages très disparates dont la position exacte n’est pas encore
bien définie.
Le Lupembien se développe au moment où les conditions de pluviosité
reviennent à la normale au début du quatrième pluvial dit « Gamblien » ;
il atteint son apogée au cours de la deuxième partie de cette période très
humide et, si l’on tient compte des datations en âge absolu, sa durée est
voisine de 25 000 ans.

1.21.3.7 Civilisations préhistoriques (du bassin Zaire) à caractère non forestier
Tandis que le Lupembien occupe la zone forestière de l’ouest du bassin du
Zaïre, le Shaba et l’est de l’Angola voient se développer des civilisations à
caractères non forestiers : le Proto-Stillbayen, le Stillbayen et le Magosien.
Ces civilisations atteindront une grande expansion en Afrique de l’Est et du
Sud.
Le Proto-Stillbayen
Le site éponyme en est Still Bay, gisement du littoral de la province du
Cap. Le Proto-Stillbayen est une industrie caractérisée par des pointes unifaciales,
des grattoirs, des coches, des pierres de jet, de rares bifaces de petites
dimensions, des pointes semi-foliacées à section épaisse, grossièrement
retouchées en de rares burins. Ces outils sont obtenus par une retouche
relativement abrupte.
Le Stillbayen
Au Stillbayen, le fond de l’outillage ne varie pas sensiblement par rapport
au stade précédent, mais l’on y remarque une grande maîtrise dans les
techniques de débitage épilevalloisien. Une acquisition importante est la
retouche-pression, utilisée surtout dans le façonnage des armes et des pointes
moustéroïdes unifaciales ou bifaciales qui souvent conservent un talon
facetté. Dans un dernier stade, connu au Kenya seulement, des lamelles à
dos, des burins et des segments de cercle figurent dans l’outillage.
Le Proto-Stillbayen est très abondant au Shaba ; le Stillbayen y est moins
courant. Les restes humains les plus anciens découverts au Zaïre appartiennent
au Stillbayen. Il s’agit de deux molaires découvertes avec des quartz
taillés et une pointe bifaciale, par le R.P. Anciaux de Favaux dans les brèches
ossifères de Kakontwe.
Le Magosien
Le site éponyme de cette industrie est Magosi en Ouganda, site découvert
par Wayland en 1926. C’est une culture dans laquelle se retrouvent les
principales pièces du Stillbayen. Des outils microlithiques : lamelles à bords
abattus, segments de cercle, triangles, grattoirs unguiformes, petits burins et
grains d’enfilage en test d’oeuf d’autruche complètent l’industrie. Le Magosien
semble exister au Katanga, mais aucun site bien défini n’a encore été
reconnu avec certitude.

1.21.3.8 Une industrie mésolithique : le Tshitolien (bassin du Zaire)
A la fin du Pléistocène, deux périodes relativement sèches provoquent un
recul du couvert forestier, notamment en altitude. C’est sur ces sols, dégagés
de la végétation, au voisinage des sources, souvent au sommet de collines
tabulaires ou sur les cols, que s’installent les hommes du Tshitolien6. Les
gisements de ce type sont connus sur le plateau Bateke, au Stanley Pool,
dans la plaine de Kinshasa et dans le nord-est de l’Angola. L’outillage varie
suivant les gisements ; il comporte encore une proportion assez forte d’outils
forestiers mais de dimensions très réduites. On y rencontre des outils
nouveaux ou peu connus dans les industries précédentes : rabots, lames à
pointe retouchée, couteaux à dos ; et surtout des éléments microlithiques et
géométriques : trapèzes, triangles, quartiers d’orange et micro-tranchets. Les
pointes de flèches présentent une grande variété de types et de formes :
foliacées, losangiques, ovales, triangulaires, à ailerons, pédonculées, denticulées
et à tranchant transversal. Elles sont taillées en presque totalité par
retouche-pression, ce qui leur donne une grande finesse.


1.21.3.9 Le Néolithique, bassin du Zaire
Dans tout le bassin du Zaïre, au sens large du terme, les civilisations préhistoriques
dont nous venons de parler dans les paragraphes précédents forment,
du pré-Acheuléen au Tshitolien, les étapes successives d’un immense
complexe culturel, développé dans un milieu forestier, où il a, comme nous
l’avons déjà dit, évolué sur place sans apports sensibles venant du monde
extérieur à cette grande forêt.
Les faciès néolithiques — car il faut immédiatement préciser qu’il y a
plusieurs faciès, parfois fort différents les uns des autres — se développent au
cours du dernier et bref humide : le Nakurien. A ce moment-là, le climat est
sensiblement le même que celui que nous connaissons aujourd’hui. Le couvert
forestier est plus dense, car il n’a pas encore subi l’action de dégradation
de l’homme, et les espèces végétales sont celles qui existent actuellement.
C’est donc dans une forêt tropicale très dense que, venant du nord, après
avoir franchi le fleuve aux environs des rapides d’Isanghila, les hommes d’une
civilisation néolithique dite « du Congo occidental » envahissent progressivement
la région. Ces hommes sont porteurs de nouvelles techniques qui vont
fusionner plus ou moins avec celles qui survivent sur place. Ce Néolithique se
distingue par l’emploi presque exclusif de roches très difficiles à tailler : schistes,
quartz, jadéite.


1.21.3.10 Les monuments mégalithiques, bassin du Zaire
Les civilisations mégalithiques se sont développées sous diverses formes à
travers l’Afrique et plus particulièrement en Afrique du Nord et au Sahara.
Le bassin du Zaïre n’a pas connu de telles civilisations, sauf en ce qui
concerne le nord-ouest du Centrafrique. En Angola, au Zaïre, au Gabon, en
République populaire du Congo, on ne connaît aucun monument mégalithique,
et au Cameroun seulement quelques pierres dressées.

1.21.3.11
L’art rupestre, bassin du Zaire
Placé entre les deux grandes régions d’art rupestre du Sahara et de l’Afrique
du Sud, le bassin du Zaïre possède également un art rupestre mais qui n’est
pas aussi riche que l’on pouvait s’y attendre du fait de sa situation.
Au Tchad, dans l’Ennedi et le Borkou, s’est développé un art rupestre
qui fait partie des grands ensembles sahariens. Au Cameroun, on connaît un
site de gravures sur dalles horizontales, polies et usées par l’érosion, dans le
nord du pays à Bidzar. Les figurations sont essentiellement géométriques :
cercles et boucles, elles se présentent soit isolées, soit en groupe.




1.21.4
Préhistoire de l'afrique centrale

1.21.4.1 Délimitation de la préhistoire de l'afrique centrale
L’Afrique centrale dont il sera question dans ce chapitre couvre le Zaïre
et quelques pays limitrophes : la République du Congo, le Gabon, le Rio
Muni, le Centrafrique, le Rwanda, le Burundi et l’Angola.



1.21.4.2 Les premiers chercheurs, afrique centrale

Les premiers chercheurs qui se sont intéressés à l’Afrique centrale ont
d’abord voulu y reconnaître des périodes semblables à celles décrites en
Europe. C’est X. Stainier qui tenta une première étude d’ensemble en 1899,
mais c’est à J. Colette que revient le mérite d’avoir entrepris des fouilles dès
1925 (Bequaert, 1938). Toutefois on peut dire que la recherche scientifique
n’a réellement pris de l’extension qu’après la Deuxième Guerre mondiale.
Depuis lors, des études systématiques ont été effectuées par J.D. Clark en
Zambie et en Angola, R. de Bayle des Hermens en Centrafrique, J. Nenquin
au Rwanda et au Burundi, G. Mortelmans, J. de Heinzelin et H. van Moorsel
au Zaïre, et par la Société préhistorique et protohistorique gabonaise au
Gabon. Au Zaïre, les travaux se sont surtout développés depuis la création de
l’Institut des musées nationaux en 1970.



1.21.4.3 Les chasseurs récolteurs spécialisés, afrique centrale
Chasseurs-récolteurs spécialisés
A un moment donné, probablement entre 50 000 BP et 40 000 BP, on voit
apparaître des microlithes géométriques : segments de cercle, triangles, rectangles
et trapèzes. Les plus caractéristiques semblent être les segments,
bien qu’en Afrique du Sud ceux-ci soient déjà présents à la fin du Middle
Stone Age où ils étaient probablement employés comme barbillons à la
base de pointes de lances1. Au Late Stone Age, en revanche, ces microlithes
servaient seuls, comme armatures de flèches, de lances, de harpons, de
couteaux ou de ciseaux.
Comme à la période précédente, la région étudiée peut être partagée
en deux zones distinctes. Dans la partie occidentale qui couvre le nord de
l’Angola, le Kasaï, le Kwango, le Bas-Zaïre et la République populaire du
Congo, on observe la persistance de la tradition dite lupembienne, comme si
le Lupembien, évoluant sur place, avait donné naissance au Tshitolien.



1.21.4.4 Fin des âges de la pierre, afrique centrale
L’abondance des outils polis dans certaines régions les a fait considérer
comme l’indice d’un néolithique ; mais nous avons vu qu’on rencontre de
tels outils dès le Late Stone Age et qu’on les fabriquait et utilisait encore
au XIXe siècle dans la région de l’Uélé (van Noten, 1968). Aussi la découverte
d’outils polis, en dehors de tout contexte archéologique, n’a-t-elle
pas grande signification. La répartition de ces vestiges n’est cependant
pas sans intérêt, car ces objets n’ont été signalés qu’à la périphérie de la
cuvette centrale. A l’Est, de telles découvertes sont extrêmement rares ;
tout au plus connaît-on au Burundi deux haches polies et une grotte avec
des polissoirs (van Noten, 1969 ; Cahen, van Noten, 1970). Le nombre de
trouvailles augmente un peu vers le Sud-Est où quelques haches polies
ainsi que des polissoirs sont signalés au Shaba tandis qu’au Kasaï, si l’on
rencontre encore des polissoirs, les outils polis sont pratiquement absents
(Celis, 1972).



1.21.5 Préhistoire de l'afrique du Nord
Proches de l’Europe, méditerranéens par leur façade maritime septentrionale,
les pays du Maghreb ont été parcourus, il y a plus d’un siècle parfois,
par les premiers chercheurs curieux de leur préhistoire. Ainsi s’accumula
une abondante bibliographie, de valeur très inégale. Des mises au point
(1952 -1955 -1974) l’émondèrent. Mais la recherche préhistorique dans
cette partie du nord de l’Afrique n’a pas conservé l’avance dont elle disposa
pendant longtemps ; elle est, tout au contraire, en retard dans deux
domaines essentiels : les méthodes de fouilles, sauf de trop rares exceptions,
et la chronologie absolue, ici essentiellement limitée aux possibilités
du radiocarbone. L’Afrique orientale a réalisé infiniment mieux dans ces
deux domaines.


1.21.5.1 Le pré-acheuléen, préhistoire de l'afrique du nord
Les plus anciennes industries humaines : le «Pré-Acheuléen »
Les témoignages ne manquent pas, mais leur interprétation, autre que typologique,
est délicate. Elle se fonde sur la stratigraphie du quaternaire littoral
au Maroc (Biberson), sur la paléontologie animale en Algérie (Aïn Hanech,
près de Sétif, fouilles C. Arambourg) et en Tunisie (Aïn Brimba, près de
Kebili), uniquement sur la typologie au Sahara (Reggan, In Afaleleh, etc.).
Des ponts plus ou moins fragiles peuvent ainsi être jetés en direction des
gisements de Tanzanie, du Kenya et d’Ethiopie. Fragiles, parce que seul
le littoral atlantique du Maroc a permis d’établir une évolution des « galets
aménagés » sur les bases que P. Biberson a utilisées et qui sont partiellement
remises en cause ; parce que les faunes ne sont pas forcément contemporaines,
parce qu’il y a présence archéologique d’un côté, structure archéologique
de l’autre, parce que les méthodes d’analyse typologique sont différentes
en Afrique « francophone » et « anglophone », etc.



1.21.5.2 Les industries acheuléennes, afrique du nord
Depuis le Symposium de Burg Wartenstein (1965) et le Congrès Panafricain
de Préhistoire de Dakar (1967), on groupe sous le terme d’« Acheuléen
africain » tout le Paléolithique inférieur, ce qui correspond en Europe occidentale
à l’Abbevillien et à l’Acheuléen, mais aussi au « Clactonien » et au
« Levalloisien », si discutés l’un et l’autre.
L’Acheuléen est très abondant au Maghreb et, mises à part les stations
actuellement de surface, il se présente dans trois types de gisements assez
particuliers :
a) Les gisements en relation avec le Quaternaire littoral, continental et
même marin. C’est, en particulier, le cas du Maroc atlantique, où P. Biberson
a pu proposer une séquence acheuléenne partant des galets aménagés de
la Pebble Culture du Pré-Acheuléen et aboutissant au Paléolithique moyen
(Atérien). Pour des raisons qui relèvent de la géomorphologie littorale, l’Algérie
n’est pas aussi favorisée. Néanmoins, des « gisements » ont été signalés
sur la côte kabyle (Djidjelli) et près d’Annaba (Bône). Je ne connais pas de
gisement acheuléen de ce type sur le littoral tunisien.
b) Les gisements d’alluvions fluviatiles ou lacustres. Les premiers sont
infiniment plus rares et pauvres qu’en Europe, et leurs relations stratigraphiques
et paléontologiques sont le plus souvent très imprécises. C’est le cas de
nombre de sites marocains (Oued Mellah), et algériens : Ouzidane (près de
Tlemcen), Champlain (près de Medea), Tamda (Oued Sebaou), Mansourah
(Constantine), Clairfontaine (N. de Tebessa), S’Baïkid et surtout El-Ma El-
Abiod (S. de Tebessa) ; en Tunisie, l’Acheuléen de Redeyef (Gafsa). On ose
à peine évoquer des gisements de rives de lacs, si extraordinaires en Afrique
orientale (par exemple Olorgesailie, Kenya). Il y a bien le lac Karar (Tlemcen),
aux fouilles trop anciennes et mal conduites de M. Boule, et Aboukir
(Mostaganem), encore plus mal connu. Un seul site émerge de cette imprécision,
celui de Sidi Zin (Le Kef, Tunisie), où un niveau à hachereaux est pris
entre deux autres à bifaces, sans hachereaux. En revanche l’Acheuléen lié
aux dépôts lacustres est de règle, de la Mauritanie à la Libye.
c) Les gisements en rapport avec d’anciennes sources artésiennes.
Celles-ci semblent avoir attiré les hommes de l’Acheuléen à l’Atérien. C’est
d’abord le cas de Tit Mellil (Casablanca) et de l’Aïn Fritissa (sud d’Oujda)
au Maroc ; du « lac Karar » déjà cité, en Algérie, ainsi que Chetma (Biskra),
dont on ne sait presque rien, et surtout Ternifine (Mascara). Seul ce dernier
a fait l’objet de fouilles récentes (1954 -1956) et systématiques, confiées par
l’Algérie au professeur C. Arambourg.

1.21.5.3 Moustérien — Atérien, afrique du nord
En 1955, j’ai écrit que je doutais de l’existence d’un Moustérien autonome
en Afrique du Nord. Le Dr Gobert m’a sévèrement réprimandé, et il avait
raison. Ultérieurement (1965), j’ai fortement nuancé ma position première ;
mais cela ne résolvait pas le problème : il était simplement déplacé. Il y
avait à coup sûr des gisements vraiment moustériens dans le Maghreb ;
mais situés dans des conditions géographiques invraisemblables, aussi
contraires qu’il est possible à toute conception d’ethnie préhistorique : 6
gisements hors de discussion en Tunisie : Sidi-Zin (Le Kef), Aïn Mhrotta
(Kairouan), Aïn Metherchem (Dj. Chambi), Sidi Mansour de Gafsa, El-
Guettar (Gafsa), Oued Akarit (Gabès) ; un seul en Algérie : Retaïmia (vallée
du Chéliff) ; 3 au Maroc : Taforalt (Oujda), Kifan bel Ghomari (Taza),
Djebel Irhoud (Safi) ; aucun au Sahara. Or les sites pré- ou post-moustériens
se comptent par centaines. Cela ne reflète pas l’état des recherches,
car la découverte du Moustérien était une préoccupation essentielle des
préhistoriens formés en France, où il abonde ; comme d’ailleurs dans les
péninsules ibérique et italienne, dès Gibraltar, par exemple. Il y a 800 km
de Sidi Zin (Le Kef) à Retaïmia, 360 de ce site à la grotte de Taforalt, et
encore 700 pour atteindre le Dj. Irhoud. Et pourtant, il s’agit de Moustérien
parfaitement caractérisé, assimilable aux faciès européens, en particulier
à débitage Levallois. Et aux deux extrémités géographiques, nous
avons le témoignage des Hommes : les Néandertaliens du Djebel Irhoud,
et le plus ancien monument rituel connu, le « cairn » ou « Hermaion » d’El-
Guettar, dont seul le sommet émergeait de la source, à laquelle il était sans
doute consacré. Sauf à l’Oued Akarit, aucun gisement moustérien indiscutable
n’est proche du littoral. Mais où était alors le rivage du golfe de
Gabès ? Le Moustérien maghrébin n’a pu venir que de l’Est. Mais le plus
remarquable est que ce Moustérien connut très vite une évolution originale
: il s’est transformé sur place en « Atérien ». Appliquant avec rigueur
les règles de classification géologique, par « les fossiles les plus récents »,
j’avais considéré comme Atérien ces gisements à industrie du Moustérien
où se trouvait une pointe pédonculée atérienne (El-Guettar, Aïn Metherchem,
etc.).



1.21.5.4 Paléolithique supérieure et épipaléolithique, afrique du nord
Quels qu’aient pu être les prolongements atériens au Sahara, autre chose se
passe dans le Maghreb. Il est inutile d’écrire ici l’histoire de la démolition
des hypothèses de R. Vaufrey, qui firent autorité pendant des décennies.
Mieux vaut sans doute faire le point des connaissances actuelles. Elles s’organisent
autour de quatre idées forces :
— l’Ibéromaurusien, que j’avais déjà contribué à séparer du Capsien pour des
raisons anthropologiques et palé-ethnologiques, est beaucoup plus ancien
qu’on ne le croyait. Il est contemporain du Magdalénien français, c’est donc
une civilisation du Paléolithique supérieur;
— la controverse sur l’« Horizon Collignon », qui opposa R. Vaufrey au Dr
Gobert et à moi-même, est close : cette industrie à lamelles, plus proche de
l’Ibéromaurusien que du Capsien, est largement antérieure à ce dernier;
— la distinction établie par R. Vaufrey d’un Capsien « typique » surmonté
d’un Capsien « supérieur », ou « évolué », cède la place à un buissonnement
des industries capsiennes, appuyé sur un très grand nombre de dates radiométriques,
qui n’emportent pas toutes l’adhésion.
— le « Néolithique de tradition capsienne », créé par R. Vaufrey sur des
bases très étroites, et néanmoins étendu par lui-même à une grande partie
de l’Afrique, doit être ramené à ses dimensions originelles et céder les
immensités indûment conquises à bien d’autres faciès de la Néolithisation
africaine.


1.21.5.4.2 L’Ibéromaurusien, afrique du nord
La vieille définition de Pallary (1909), encore citée, n’est plus acceptable. Il
avait fortement mis l’accent sur la profusion d’une technique, celle du bord
abattu des lamelles, qui marquait presque tout l’outillage lithique. Il faudra
attendre les minutieuses analyses typologiques de J. Tixier pour substituer
un ensemble de formes précises à une technique globale, ce qui avait été
plus ou moins ressenti par certains préhistoriens, en particulier le Dr Gobert,
en Tunisie. La reprise des fouilles par E. Saxon dans le gisement de Tamar
Hat (corniche de Bejaïa, Algérie) a permis d’obtenir des dates isotopiques très
hautes et de mieux comprendre ces chasseurs de mouflons, habitants de grottes
littorales séparées de la mer par des marais et une plate-forme continentale
émergée, riche en coquillages. L’Ibéromaurusien est en effet une civilisation
littorale et tellienne qui, néanmoins, connaît des pénétrations continentales
dont la moins discutable est le gisement de Columnata (Tiaret, Algérie).




1.21.5.4.3 L’« Horizon Collignon » et les autres industries lamellaires pré-capsiennes, afrique du nord
Il est aujourd’hui démontré, sur des bases stratigraphiques et géomorphologiques,
que les industries sur lamelles de la Tunisie présaharienne
(Gafsa, Lalla, région des Chotts, etc.) sont antérieures à toute la série
capsienne. A Gafsa (Sidi Mansour), l’« horizon Collignon » s’intercale
dans le remblaiement alluvial ; le stade d’arrêt de la sédimentation en
milieu lagunaire est marqué par d’importantes formations gypsifères. La
sédimentation ayant repris est arrêtée par la subsidence de la cuvette de
Gafsa, qui entraîne une reprise de l’érosion. Le Capsien, typique et évolué,
occupe les paliers de cette érosion, voire les buttes témoins.



1.21.5.4.4 Les faciès capsiens, afrique du nord
La « série capsienne » a été la pièce maîtresse des hypothèses de R. Vaufrey
: Capsien « typique » — « supérieur » — « de tradition capsienne ».
Si cette structure simpliste est justement attaquée, en se fondant particulièrement
sur de très nombreuses dates radiométriques, il faut bien
reconnaître que la connaissance de l’ensemble n’a pas fait les progrès
attendus depuis 20 ans. La conduite des fouilles dans les « escargotières
» n’a pas encore trouvé le moyen de reconnaître les stratigraphies,
ni les structures archéologiques, à de très rares exceptions près. Aussi
longtemps que de nombreuses coupes ne permettront pas d’observer les
superpositions des divers faciès capsiens, on fondera les contemporanéités
et les séquences sur les dates C14, ce qui ne vaut jamais une bonne
stratigraphie.



1.21.5.4.5 Néolithisation et néolithiques, afrique du nord
La vision que l’on pouvait avoir du Néolithique en Afrique du Nord a
été, depuis 1933, ordonnée, systématisée, uniformisée par R. Vaufrey.
Son « Néolithique de tradition capsienne », qu’il étendit rapidement au
Maghreb tout entier, au Sahara et à une partie de l’Afrique sud-saharienne,
fut si généralement admise que le sigle « N.T.C. » devint d’usage courant.
Cependant, le Dr Gobert et moi-même avions exprimé de fortes réticences
sur le caractère artificiel de cette construction échafaudée par un processus
d’additions successives dont l’ensemble nous paraissait disparate.
En fait, nous n’avions pas saisi la démarche intellectuelle de R. Vaufrey.
Pourquoi avait-il pris comme site de référence le très pauvre gisement
de la Table de Jaatcha (Tunisie). Dans sa thèse (1976), G. Roubet expose
le cheminement de la pensée de R. Vaufrey. Ce n’est pas le Néolithique en
soi qui l’intéresse, il veut seulement montrer le maintien d’une « tradition
capsienne » s’atténuant progressivement à l’extrême en s’éloignant de ses
sources. Le Néolithique n’est plus ainsi qu’un épiphénomène du Capsien.
L’extension prêtée au N.T.C. va être justifiée par la greffe d’éléments
culturels considérés comme néolithiques, ce qui aboutit à une conception
« typologique » de celui-ci et ne rend pas compte de ce qui dépasse et
explique les révolutions techniques : le bouleversement du genre de vie.
En fait, on est d’autant moins parvenu à un stade néolithique de genre de
vie que la tradition capsienne est plus vivace. Et les armatures de traits,
« pointes de flèches », si abondantes au Sahara, ne font que témoigner du
prolongement d’un genre de vie de chasseurs-prédateurs qu’on ne saurait
qualifier de néolithique.





Préhistoire du sahara
1.21.6 Préhistoire du sahara
Le Sahara est un immense désert couvrant la majeure partie du nord de
l’Afrique. Il n’est facile ni à délimiter ni à définir. L’aridité est, cependant,
le dénominateur commun des diverses régions qui le forment. D’est
en ouest, sur 5700 km, entre la mer Rouge et l’Atlantique, et du nord
au sud, sur 1500 km, entre l’Atlas présaharien et le Sahel soudanien les
conditions désertiques se sont installées sur un territoire de près de 8,6
millions de km2. Pourtant ce Sahara, tel que nous le voyons aujourd’hui,
est très différent de l’aspect qu’il présenta au cours des diverses périodes
de la Préhistoire.



1.21.6.1 Historique, prehistoire du sahara
La disparition de toute publication bibliographique régulière concernant la
recherche préhistorique sur l’ensemble du Sahara ne rend pas commode la
mise à jour de la carte des travaux qui y sont réalisés. En ce qui concerne
la période coloniale nous possédons bien de telles bibliographies, mais
elles sont incomplètes et souvent dispersées. Le fait que des découvertes
importantes soient par exemple consignées dans des rapports militaires en
rend l’accès assez délicat. Bien entendu le découpage politique du Sahara
explique, d’autre part, la dispersion des travaux consacrés à ses richesses
préhistoriques. Anglais, Espagnols, Français et Italiens auxquels se sont
joints plus récemment Allemands, Japonais, Russes, etc. ont apporté une
large contribution scientifique à la découverte du passé du Sahara.




1.21.6.2 Recherche d’une chronologie, préhistoire du sahara
Dès ses débuts la préhistoire saharienne chercha ses séries de comparaison en
Europe et plus particulièrement en France. On parla de « Clacto-abbevillien »,
de « Chelléo-acheuléen », de « Moustérien » de « lames aurignaciennes », de
« pointes foliacées solutréennes », etc. Les erreurs engendrées par cette vue
simpliste font encore sentir leurs effets. D’autant que, comme pour toutes les
préhistoires du monde, celle du Sahara ne peut naître que de l’analyse des
monographies exhaustives consacrées à ses diverses industries ; or on en est
encore à les attendre. Une autre conséquence fâcheuse de l’indiscipline de la
recherche préhistorique au Sahara réside dans l’attribution, selon les besoins,
de statuts sociaux précis à des ethnies disparues alors même qu’on ne possède
aucune preuve sérieuse de la réalité des faits qui les fondent.
S’agissant de la chronologie19 deux remarques s’imposent.
La suite sur les sources de :



1.21.6.3 Le paléolithique, préhistoire du sahara
L’apparition de l’Homme au Sahara
et l’industrie des galets aménagés
Sur les rives des anciens fleuves morts on observe assez souvent des terrasses
constituées à l’époque où les eaux étaient vives. Ces terrasses sont formées
par trois niveaux très distincts que pour plus de commodité on nomme terrasse
ancienne, terrasse moyenne, terrasse récente. Au Djebel Idjerane30 à
120 km à l’est d’In Salah (Sahara algérien), la terrasse ancienne a livré des
« galets aménagés ». On sait que ces galets sont les premiers outils portant des
stigmates observables dus au travail de l’homme. Dans la majorité des cas ce
sont de simples galets de rivières sur une portion desquels on a enlevé quelques
éclats pour ménager un tranchant grossier et sinueux. On a émis l’idée
que ces objets seraient spécifiques de l’industrie de l’Homo habilis.
Au Sahara nigérien, sur les berges du Teffassasset31, ancien affluent du
lac Tchad, existent aussi d’importantes quantités de galets aménagés mais
dans une position moins significative qu’à Idjerane. D’autres ensembles,
comme celui d’Aoulef32, ont été bouleversés ou détruits.



1.21.6.4 L'altérien, préhistoire du sahara
L’Atérien
En l’état actuel de la recherche, l’Atérien53 tient donc au Sahara la place
qui est ailleurs celle du Moustérien. Il en a possédé bien des traits par la
place qu’il offre à la technique levalloisienne, par la nature des retouches
autant que par la typologie des objets finis. Il s’en éloigne cependant par
deux caractères essentiels :


1.21.6.5 Le hiatus, préhistoire du sahara
Le hiatus
Récemment, pour qualifier une industrie évoluée post-atérienne de l’Adrar
Bous (Niger), J.D. Clark a utilisé le mot « mésolithique ». Sur un plan
général, ce terme — qui tend heureusement à tomber en désuétude — n’a
pas de sens. Il ne correspond à rien de connu au Sahara et ne pourrait que
consacrer l’erreur d’Arkell68 fort explicable du temps où il travaillait sur le
Nil. Les préhistoriens français ne sont pas, dans l’état actuel de la recherche,
d’accord avec l’emploi de ce terme.
Cela ne veut pas dire que le problème de l’épipaléolithique ne se posera
pas : le Sébilien III d’Egypte, envahi par les microlithes géométriques69 précède
le Néolithique A sans se confondre avec lui, et quelques indices, très rares il est
vrai, permettent de supposer qu’il a pu déborder les zones où il a été reconnu.


1.21.6.6 Le néolithique, préhistoire du sahara
Le néolithique
Nous ignorons l’essentiel de la genèse des ethnies néolithiques70. Elles
semblent avoir progressé à travers le Sahara en prenant leur départ de bases
différentes. D’après M.-C. Chamla71 il y a une constante dans le peuplement
néolithique saharien : c’est le métissage avec, à ses deux pôles, des
Noirs, d’une part, et d’autre part des Blancs d’origine méso-orientale groupés
ordinairement sous le titre de « méditerranéens ».


1.21.6.6.1 Le Néolithique guinéen, prehistoire du sahara
Elle est suivie, plus au sud, par la progression d’une autre ethnie africaine,
qui va occuper la forêt, mais en dépit de son importance sera longtemps
masquée par le couvert forestier. Ce néolithique, bien identifié en Guinée,
sera appelé pour cette raison, bien que son origine soit probablement en
Afrique centrale, le Néolithique guinéen.



1.21.6.6.2 Le Néolithique de tradition capsienne, préhistoire du sahara
Un peu plus tard le Néolithique de tradition capsienne, qui résulte de la néolithisation
sur place du vieux capsien nord-africain, va commencer son mouvement
vers le Sud. II parviendra en Mauritanie du Nord-Est, atteindra le
Hoggar, puisqu’à Meniet il existait en voile à la surface des sites du Néolithique
de tradition soudanienne. Sa limite à l’est est plus imprécise faute
de monographies libyennes utilisables. Le Néolithique de tradition capsienne
est plus sévère que le Néolithique de tradition soudanienne.



1.21.6.6.3 Le « Ténéréen », préhistoire du sahara
Un cinquième courant a retenu, depuis, l’attention des spécialistes. C’est
celui qui fut identifié à l’Adrar Bous et baptisé de ce fait « Ténéréen ».
Récemment J.D. Clark qui l’a vu sur place suggère qu’il peut être représentatif
du « néolithique saharien ». C’est impensable, à moins de voir dans
l’adjectif « saharien » le qualificatif d’une région géographique étendue !
Par ses armatures en fleur de lotus, ses disques, ses grattoirs concaves
épais, ses éléments de scie, ses haches à gorge, comme par sa typologie et sa
composition statistique, le Ténéréen, découvert par Joubert en 194176 ne
peut être un Néolithique saharien classique, ce terme étant plus spécialement
réservé aux faciès soudaniens et capsiens qui couvrent l’essentiel du
Sahara. Vaufrey, souvent tenté par le désir de tout ramener au Néolithique
de tradition capsienne77 dit d’ailleurs : « Les influences égyptiennes reconnues
dans le Sahara algérien ont pénétré sous leur forme la plus parfaite
jusqu’au Hoggar », et plus loin : « Ces stations du Ténéré représentent un
apogée de l’industrie néolithique saharienne qui évoque irrésistiblement le
prédynastique égyptien.78 » Remarquons d’ailleurs qu’en dehors du Ténéré
l’influence égyptienne n’apparaît pas nettement en dépit de ce que Vaufrey
affirme.




1.21.6.7 Faune et flore, préhistoire du sahara
La Faune et la Flore
La faune, elle, est héritée de l’Atérien, qui s’achève au moment où les
lacs atteignent leur dernier haut niveau ; on identifie alors sur leurs bords
ou dans leurs eaux la faune dite éthiopienne avec rhinocéros, crocodile
(Crocodilus niloticus), hippopotame, éléphant, zèbre, girafe, buffle et
phacochère. Un grand silure (Clarias) et une perche du Nil (lates niloticus)
pullulent dans les eaux ainsi qu’une tortue d’eau douce (trionyx). Les
pâturages sont parcourus par des caprins, des antilopes, etc. Cette
énumération ne surprend que par le lieu auquel elle s’applique : le Sahara.
En revanche la flore déroute complètement. Au début du Néolithique
on trouve encore le noyer, le tilleul, le saule, le frêne ! Une coquille de
limicolaire trouvée à Méniet (Mouy’ir, Sahara algérien) indique qu’il
y tombait au moins 500 mm d’eau ; la bruyère couvre certains étages
montagnards.


1.21.6.8 Le sahara la préhistoire du berceau agricole
Le Sahara, berceau agricole
L’idée a été lancée à différentes reprises et pour beaucoup sans vérification,
des possibilités de l’emploi d’un terme à implications si graves.
Il n’y a pas preuve de l’agriculture quand celle-ci est fondée sur la
présence d’objets ou d’outils réputés agricoles. L’agriculture est en revanche
MÉTHODOLOGIE ET PRÉHISTOIRE AFRICAINE
638
démontrée quand les fossiles, graines ou pollens, justifient l’hypothèse
appliquée aux objets ou outils. Les poches de mil trouvées à Tichitt
(Mauritanie) confirment les idées de Munson82 et celles de Monod83 dans
ce domaine.
Pour le reste nous savons que les néolithiques du Sahara ont amassé de
grosses quantités de baies de celtis sp ou micocoulier dont ils ont certainement
fait un usage alimentaire. A Meniet et à Tichitt on a également observé
la présence de graines de cucurbitacées qui sont sans doute des melons
d’eau (et non pas citrulus colocinthis). Ces deux derniers végétaux relèvent
de la cueillette et, au plus, de la protoculture, mais non de l’agriculture qui
est la mise en forme de la terre en vue de la culture raisonnée de plantes
sélectionnées.


1.21.6.9 Domestication du sahara, préhistoire du Sahara
L’origine de la domestication et le Sahara
Le Sahara néolithique a eu sa vie propre. Bien que les pasteurs bovidiens
du Tassili N’Ajjer soient contemporains des chars « au galop volant » dont
l’âge est imprécis mais qui peuvent être contemporains des invasions des
« peuples de la mer » qui furent dispersés après s’être proposé la conquête
de l’Egypte, ils n’en ont pas moins développé sur place un art de l’élevage
qui surprend toujours le non-initié. Il semble bien qu’à l’époque
de son apogée la civilisation bovidienne ait acquis un art si consommé
des méthodes d’élevage qu’elles présupposent un long apprentissage.
Les Egyptiens se sont livrés à de multiples expériences de dressage, mais
nous le savons par les bas-reliefs qui nous apprennent qu’ils tentèrent
d’apprivoiser félins et gazelles, canidés et même hyènes ! Qu’en fut-il au
Sahara ? Le sloughi soudanais, précieux auxiliaire des chasseurs némadi,
semble être de souche très ancienne. C’est lui probablement qui est
représenté par les peintures bovidiennes. Il y a aussi d’autres indices,
mais finalement aucune preuve absolue. l’on sait qu’en – 2000 le boeuf et
le chien sont présents dans l’Aouker, mais les rupestres ne nous montrent
pas, pour les périodes antérieures, quels animaux l’homme aurait pu s’efforcer
de domestiquer.



1.21.6.10 La vie néolithique, préhistoire du sahara
Nous savons que les hommes du néolithique de tradition soudanienne
eurent une curiosité sans borne vis-à-vis des nouvelles techniques. Ils
continuèrent à tailler la pierre pour en tirer une merveilleuse panoplie
d’armatures de pointes de flèches et un outillage, généralement très léger,
fait de lamelles diversement retouchées, de perçoirs, de grattoirs de formes
multiples, de microlithes géométriques, de scies, etc. Ce qui est nouveau
c’est la technique subtile du polissage de la pierre. Elle est appliquée à
des haches, des houes, des gouges, des ciseaux. Parfois des récipients en
pierre dure, des labrets, des perles d’amazonite, de cornaline, de quartz ;
des billes (peut-être projectiles de fronde) viennent compléter cette panoplie.
Il s’y ajoute une profusion de meules dormantes et de broyeurs qui
ne sont pas forcément une preuve de la connaissance de l’agriculture, des
« kwés », ces pierres à lester les bâtons à fouir naguère encore employés en
Afrique du Sud ou chez les Pygmées.




Préhistoire de l'afrique occidentale
Chapitre 24
T.shaw
Les principales zones climatiques et phytologiques traversent d’est en ouest
toute l’Afrique occidentale. Les plus fortes précipitations sont enregistrées près
du littoral ; elle diminuent à mesure qu’on se dirige vers le nord, à l’intérieur
des terres. Au nord, la frange méridionale du désert est bordée par la bande
sèche du Sahel ; plus au sud, on trouve la grande savane. Entre la savane et
la forêt tropicale, dense et humide, qui longe la côte, existe une zone de forêt
dégradée, défrichée, que l’action de l’homme a transformée en savane.




1.24.1 Les zones climatiques, préhistoire afrique occidentale
Les principales zones climatiques et phytologiques traversent d’est en ouest
toute l’Afrique occidentale. Les plus fortes précipitations sont enregistrées près
du littoral ; elle diminuent à mesure qu’on se dirige vers le nord, à l’intérieur
des terres. Au nord, la frange méridionale du désert est bordée par la bande
sèche du Sahel ; plus au sud, on trouve la grande savane. Entre la savane et
la forêt tropicale, dense et humide, qui longe la côte, existe une zone de forêt
dégradée, défrichée, que l’action de l’homme a transformée en savane.



1.24.2 L’homme préhistorique; Vestiges paléontologiques, préhistoire afrique occidentale
Jusqu’ici l’Afrique occidentale n’a produit ni vestiges des formes anciennes
de l’humanité, ou d’hominidés, comparables à ceux qui ont été découverts
en Afrique orientale et méridionale1, ni outillage de l’époque correspondante2.
Peut-on prétendre que de tels êtres aient existé en Afrique occidentale ?

Le manque actuel de données est-il dû au fait que ces hominidés
n’ont pas vécu à l’époque dans cette région, ou bien sommes-nous seulement,
à titre provisoire, démunis de témoignages ? C’est une question
à laquelle il est, pour le moment, impossible de répondre ; toutefois, on
n’assiste en Afrique occidentale, dans le domaine de la recherche, à aucun
effort comparable à ceux dont l’Afrique orientale a été le théâtre.

Il faut aussi admettre que les gisements de même ancienneté semblent y être
plus rares. On sait, enfin, qu’étant donné le haut degré d’humidité et d’acidité
du sol, les conditions de conservation sont de beaucoup inférieures3.
Cela est illustré par les données d’une période sensiblement plus récente :
une carte la répartition, en Afrique, des découvertes de vestiges humains
osseux du Late Stone Age fait apparaître un blanc total pour la région
Congo-Afrique occidentale4. Pourtant, depuis l’établissement de cette
carte, des découvertes ont été faites au Nigeria et au Ghana, qui montrent
que le « blanc » indiquait plus une situation donnée des recherches qu’une
réelle absence de vestiges préhistoriques. Il peut en être de même pour
la période plus ancienne que nous allons aborder, éventuellement aussi
pour la carte de répartition des gisements de fossiles de vertébrés du Pléistocène
inférieur et moyen, qui présente le même vide.


1.24.3 Les industries de l'homme préhistorique, afrique occidentale
Les industries
Bien que les outils de l’homme préhistorique aient été taillés tant dans l’os et
le bois que dans la pierre, il est rare que le bois se conserve, et la composition
des sols de l’Afrique occidentale est impropre à la préservation de l’os. En
dehors des éclats grossièrement façonnés, les outils de pierre les plus anciens
et les plus simples consistent en galets ou blocs taillés par percussion pour
donner des instruments présentant un tranchant de 3 à 12 cm de long. On les
désigne sous le nom de galets aménagés ou d’outils oldowayens, d’après la
gorge d’Olduvai en Tanzanie. Ils sont très fréquents en Afrique.


1.24.4 L’Age de pierre; préhistoire afrique occidentale
Les termes « Paléolithique », « Epipaléolithique » et « Néolithique » sont
toujours en usage en Afrique du Nord ; depuis longtemps en revanche les
archéologues de l’Afrique sub-saharienne ont jugé préférable d’utiliser une
terminologie qui leur soit propre, fondée sur la réalité d’un continent et non
sur un système européen imposé de l’extérieur. Cette terminologie a été
officiellement adoptée lors du IIIe Congrès Panafricain de préhistoire, il y
a environ 20 ans. Nous utiliserons donc les termes de « Early Stone Age »,
« Middle Stone Age » et « Late Stone Age »36. Les limites chronologiques de
ces divisions de l’Age de pierre varient quelque peu de région à région. Très
approximativement, on retient la période de – 2 500 000 à – 50 000 avant notre
ère pour le Early Stone Age ; de – 50 000 à – 15 000 avant notre ère pour le
Middle Stone Age ; et de – 15 000 à – 500 avant notre ère pour le Late Stone
Age. Avec l’accumulation des connaissances nouvelles, des divisions et des
datations aussi simples en viennent à être modifiées, et demandent une présentation
plus complète37. L’usage du terme « Néolithique » est lui aussi de
plus en plus critiqué lorsqu’il est appliqué à l’Afrique sub-saharienne ; c’est
en effet un terme ambigu, dont on ne sait pas toujours très bien s’il renvoie à
une période, une technologie, un type d’économie ou à l’ensemble des trois.


1.24.5 Le Early Stone Age en Afrique occidentale
Acheuléen
Dans l’Afrique de l’Est, du Sud et du Nord-Ouest, l’ensemble des industries
oldowayennes fit place au complexe que nous connaissons sous le nom
d’Acheuléen, et qui est caractérisé par des bifaces. Ce sont des outils de
forme ovale ou ovale appointée dont le tranchant sur tout le pourtour a été
soigneusement taillé sur les deux faces ; un autre type caractéristique, le
hachereau, possède un tranchant transversal rectiligne.


1.24.6 Le Sangoen, préhistoire afrique occidentale
L’ensemble des industries sangoennes est difficile à définir47, et l’on a
mis en doute jusqu’à son existence en Afrique occidentale48. Succédant
à l’Acheuléen, conservant certaines pièces de son outillage, telles le pic et
le biface, un nouveau complexe d’industries vient au jour ; le hachereau
disparaît, les sphéroïdes se raréfient tandis que la priorité revient aux pics,
de forme souvent lourde et massive ; on rencontre aussi des « choppers »
fréquemment taillés sur des galets.
En Afrique occidentale, la répartition des éléments sangoens est plus
méridionale que celle de l’Acheuléen49; cela suggère de nouveaux modes
d’établissement. Au cap Manuel à Dakar, une industrie d’abord considérée
comme néolithique50 est maintenant reconnue comme sangoenne51 ou,
éventuellement, comme l’une de ses survivances tardives. On peut en dire
autant de certains éléments recueillis à Bamako52. Dans le Nigeria, les vestiges
sangoens se situent surtout dans la partie du pays qui s’étend du sud
du plateau de Jos au nord de la forêt tropicale dense ; on les trouve le long
des vallées fluviales, dans des graviers de 10 à 20 mètres au-dessus du niveau
actuel de la rivière53. Dans la vallée du Niger, près de Boussa, une industrie
consistant surtout en galets aménagés et dont les pics sont absents est
cependant considérée comme contemporaine du Sangoen pour des raisons
géologiques54. On a repéré de l’outillage sangoen disséminé au pied de la
chaîne de l’Atacora-Togo, et dans le sud du Ghana55 ; rares dans le Ghana du
Nord, ces industries sont relativement répandues dans le Sud.




1.24.7 Le Middle Stone Age en Afrique occidentale
Le terme Middle Stone Age sert à décrire un ensemble de complexes
industriels s’étendant approximativement de – 35 000 à – 15 000.
En Afrique occidentale, les industries appartenant au Middle Stone Age
ont été identifiées avec moins de certitude que dans le reste de l’Afrique subsaharienne.
Quelques rares spécimens de type lupembien ont été découverts
au Ghana60 et dans le Nigeria61, mais aucun n’offre des indications stratigraphiques
satisfaisantes pour leur datation. Sur le plateau de Jos et au nord de
celui-ci, dans les collines du Lirus, on a découvert d’importantes séries d’un
matériel caractérisé par des « talons facettés » que l’on a classées comme du
Middle Stone Age62 ; à Nok, elles sont en stratigraphie entre les graviers de
base contenant des outils acheuléens et les dépôts plus récents renfermant
des éléments de la culture de Nok63. Sans rapport avec le complexe industriel
lupembien, elles se rapprocheraient plutôt des industries du Paléolithique
moyen de l’Afrique du Nord, de type général « moustéroïde », et reflètent
probablement un mode de vie plus adapté à la savane.


1.24.8 Le Late Stone Age en afrique occidentale
Dans presque toute l’Afrique, le Late Stone Age est caractérisé par l’essor de
très petits outils de pierre, appelés pour cette raison « microlithes ». Il s’agit
d’objets minuscules, minutieusement taillés pour être fichés dans des hampes
de flèches dont ils constituaient la pointe et les barbelures, ou bien assemblés
en tout autre outil composite. IIs démontrent que leurs auteurs possédaient
l’arc, et que la chasse à l’arc tenait un rôle important dans leur économie.
Ici, nous sommes gênés par le mot « Néolithique » et l’ambiguïté de
sa signification ; il est préférable, en Afrique, d’en éviter l’emploi chaque
fois qu’on le peut — en tout cas en Afrique subsaharienne72 — , mais il
faut tenir compte de la persistance de cet usage en Afrique du Nord et au
Sahara. Dans le Sahara, on rencontre un grand nombre d’industries que leur
outillage a fait baptiser « néolithiques » et qui, dans la partie centrale, datent
du sixième millénaire avant notre ère. Les conditions climatiques étaient
plus humides qu’aujourd’hui ; il en résultait une flore de type méditerranéen
et une population pastorale — que ces bergers aient ou non été aussi des
cultivateurs.


1.24.9 L’avènement du métal en afrique occidentale, préhistoire
Bien qu’il soit question depuis déjà longtemps — et pour des raisons
méthodologiques valables — d’abandonner, en Europe, le système des
« trois âges », Age de pierre, Age du bronze et Age du fer117, sa commodité
même n’a cessé d’en perpétuer l’emploi.
Dans son ensemble, l’Afrique occidentale fut à peine effleurée par l’Age
du bronze. Cependant, venant de l’Espagne et du Maroc, l’un de ses faciès
se manifeste en Mauritanie, où l’on a découvert près de 130 objets de cuivre
et où étaient exploitées les riches mines d’Akjoujt, qu’une datation au C 14
situe au Ve siècle avant notre ère ; en outre, des pointes de flèches plates en
cuivre ont été trouvées, çà et là, au Mali et au sud-est de l’Algérie.


1.24.10 Le début de l’âge du fer, préhistoire afrique occidentale
(environ – 400 à 700)
Tout au long du début de l’Age du fer, il semble que de nombreux secteurs
de l’Afrique occidentale soient demeurés coupés de l’extérieur et, dans la
plupart des cas, les contacts qui ont pu exister avec le monde antique connu
durent être indirects, sporadiques, négligeables121. On a fait beaucoup de
bruit autour du prétendu périple d’Hannon ; le récit en est probablement
fallacieux122. Le compte rendu d’Hérodote sur le « commerce muet » des
Carthaginois repose presque certainement sur des faits123. Assurément
il dut exister quelques motifs de contact avec le monde extérieur, car c’est
au début de cette période que la connaissance du fer apparaît en Afrique.
Il ne s’agit pas seulement d’une importation d’objets en fer, mais d’une
connaissance de la transformation du métal qu’il est difficile de considérer
comme une invention originale, dès lors qu’aucun rudiment de métallurgie
n’existait auparavant124 Dans le Nigeria central, à Taruga, on a étudié un
certain nombre de sites de fonderies de fer ; le C 14 indique des dates allant
du Ve au IIIe siècle avant notre ère125.


C H A P I T R E 2 5
Préhistoire de la vallée du Nil
F. Debono


1.25.1, préhistoire de la valée du nil
Soudan, Nubie, Egypte, trois régions bien différentes, unies entre elles
par un seul fleuve, constituent une unique vallée. Mais on a de la peine à
s’imaginer aujourd’hui que l’immensité désertique qui l’enserre des deux
côtés offrait autrefois, selon les fluctuations climatiques et écologiques des
points de stationnement, des lieux de passage ou des barrières infranchissables
avec le reste du continent africain.


1.25.2, Oldowayen1, préhistoire de la valée du nil
Cette culture est, partout, caractérisée par des galets aménagés (choppers).
Des découvertes récentes concernant l’origine de l’homme permettent d’affirmer
l’existence des premières traces laissées par celui-ci non seulement
dans les autres régions de l’Afrique, mais aussi dans la vallée du Nil.
Au Soudan, dès 1949, les témoignages très anciens de ces êtres déjà
humains, témoignages constitués de galets à peine ébauchés en outils
informes, ont été découverts à Nuri et Wawa. Mais ces trouvailles isolées et
superficielles ne pouvaient constituer une preuve définitive.
C’est seulement à partir de 1971, après des recherches systématiques
effectuées à Thèbes, en Haute-Egypte, que cette certitude fut acquise. En
effet, l’exploration de 25 dépôts alluvionnaires du Quaternaire ancien a fourni
une riche récolte de ces outils grossiers. La découverte, en 1974, de trois
gisements stratifiés contenant des galets aménagés (choppers) procure des
renseignements importants, qui balayent les derniers doutes. Les niveaux à
galets aménagés étaient sous-jacents à l’Acheuléen ancien (Old Stone Age),
caractérisé notamment par des trièdres, dans ses niveaux les plus anciens.


1.25.3 Old Stone Age, préhistoire de la valée du nil
Cette belle industrie lithique, caractérisée par des bifaces à extrémité rétrécie,
existe pratiquement partout en Afrique. De ce continent elle tirerait
même son origine à partir des galets aménagés de l’époque précédente
avant de cheminer vers d’autres parties du monde. Dans la vallée du Nil,
les témoignages de cette civilisation se manifestent sans interruption apparente
du Soudan à l’Egypte.


1.25.4 Middle Stone Age, préhistoire de la valée du nil
Des conditions de vie nouvelles motivent à ce moment la généralisation de
l’usage de l’éclat ; celui-ci se substitue au biface qui se raréfie rapidement,
puis disparaît. Elaborés souvent à partir de la technique paralevallois déjà
citée, ces éclats à talon facetté proviennent d’un nucleus spécial produisant
des éclats à forme prédéterminée. En Afrique, ce procédé perdure dans
certaines régions jusqu’au Néolithique, tant il procède d’une réflexion technologique
déjà très avancée.
Peu étudiée au sud du Soudan, l’industrie moustérienne à débitage
Levallois existerait à Tangasi et sous une forme plus évoluée à Abou Tabari
et à Nuri.


1.25.5 Late Stone Age, préhistoire de la valée du nil
En Europe et dans d’autres régions d’Afrique, on note en général que le
passage de l’âge précédent à celui-ci s’effectue par rupture assez brutale et
rapide, au plan technologique et même parfois au niveau humain. Il n’en est
pas ainsi dans la vallée du Nil. La difficulté de découvrir des démarcations
claires de période à période rend les séquences chronologiques délicates à
individualiser. A la même place, à partir de la période précédente, l’évolution
crée des faciès régionaux nouveaux, parfois parallèles, redevables à des
milieux locaux. En même temps, les changements écologiques paraissent
modifier les relations entre les habitants de la vallée et leurs voisins, rompre
d’anciennes solidarités et faire apparaître de nouveaux rapprochements.
L’inventaire des types culturels actuellement et récemment connus laisse
l’impression d’une très grande dispersion. Il s’agit d’une situation provisoire,
en attendant que des analyses plus poussées permettent de dégager
les traits synthétiques. Ces remarques concernent aussi la période suivante :
celle de l’Epipaléolithique.



1.25.6 Épipaléolithique, préhistoire du valée du nil
Dans la vallée du Nil, cette période se différencie en général de l’époque
précédente, grâce au remplacement des techniques de débitage à éclats par
celles à lames et lamelles microlithiques à talons facettés, sauf en cas de
persistances, résurgences ou chevauchements.
Les recherches effectuées au nord du Soudan et au sud de la Nubie
égyptienne ont exhumé un complexe d’industries, qui représentent sans
doute, parfois, les faciès d’une même culture.

— Le Halfien, de Halfa (Khor Koussa), serait identifiable aussi au nord de
Kom Ombo (Egypte). Il marquerait une transition précoce entre le débitage
Levallois de l’époque précédente et celle microlithique utilisant l’éclat ou
la lamelle. L’utilisation de la retouche dite d’Ouchtata serait une pratique
d’avant-garde qui apparaît tardivement avec l’Ibéromaurusien du Maghreb.
On note pour le Halfien l’emploi successif des éclats et lamelles à dos, des
grattoirs, des burins, des denticulés et des pièces écaillées (vers – 18 000 à
– 15 000).

— Le Ballanien, plus récent à Halfa et à Ballana, comprend des microlithes
tronqués, d’autres à dos légèrement retouchés, des éclats tronqués, des grattoirs,
des burins, des pointes et des nucleus simples ou à plans de frappe
opposés (vers – 14 000 à – 12 000).

— Le Qadien, provenant d’Abka et de Toshké en Nubie, comprend un
outillage d’abord à éclats microlithiques, ensuite lamellaire. Il possède
des grattoirs, des dos arrondis, des burins, des outils tronqués, des pointes
qui dégénèrent par la suite. Les sépultures ovales situées à l’intérieur
ou à l’extérieur des domiciles sont couvertes de dalles. Elles révèlent
une race très voisine de celle du type Cro-Magnon du Maghreb (vers
– 12 000 à – 5000).

— L’Arkinien, en Egypte, reconnu sur un seul site près de Halfa, est surtout
une industrie à éclats. Il comprend des grattoirs distaux, des lamelles à dos,
à retouches d’Ouchtata, des demi-cercles, des pièces écaillées et des mollettes
(vers – 7400).

— L’El-Kabien, près d’El-Kab, a été identifié dans trois couches d’occupations
successives. L’une d’elles fournit ce qui semble être une palette
rectangulaire, en os poli (vers – 5000).

— Le Shamakien, dans la région de Halfa, possède des nucleus multidirectionnels
et révèle, à sa dernière phase, un outillage à forme géométrique
associé à des pièces plus grossières. Il serait un développement latéral du
Capsien du Maghreb (vers – 5000 à – 3270).

— Le Silsilien. En Egypte, nous avons étudié — et d’autres après nous — le
Silsilien, dans la région de Silsileh près de Kom Ombo. Il comporte trois
étages. Le Silsilien I offre des lamelles légèrement retouchées, parfois à soie,
des triangles irréguliers occasionnellement à soie, des microburins, de rares
burins et grattoirs et une industrie de l’os.

cromagnoïdes (vers – 13 000). Le Silsilien II10 comporte des lames et longues
lamelles à retouches discontinues parfois à soie, des burins et grattoirs et une
industrie à base d’os (vers – 12 000). Le Silsilien III, encore sous étude, révèle
une profusion de lamelles souvent peu retouchées, des pierres à chauffer et
une hutte ronde, la plus ancienne reconnue à ce jour en Egypte.
— Le Fakourien étudié dans la région d’Esna semble quelque peu apparenté
à l’Ibéromaurusien. Il existerait aussi en d’autres points de l’Egypte (vers
– 13 000). Cette industrie est caractérisée par de fines lamelles retouchées,
des perçoirs et des fléchettes.

— Le Sébilien. Cette industrie qui conserve le débitage Levallois se caractérise
par des éclats à base rectifiée et à formes géométrisées. Industrie méridionale
en Egypte, elle se rencontre surtout dans le secteur de Kom Ombo,
de Silsileh et à Daraou, plus particulièrement au stade II. Attestée en Nubie,
elle est beaucoup plus rare dans le Nord et parfois atypique. Nos travaux à
Silsileh ont fourni aussi un outillage d’os, des meules et molettes et des restes
humains provenant de nos fouilles encore à l’étude (vers – 11 000). L’exemple
du Sébilien est intéressant à discuter. Les datations physico-chimiques
donnent une chronologie qui contredit, à première vue, les informations technologiques
livrées par cette culture. Le fait est d’autant plus notable que le
Sébilien n’est pas éloigné, dans le temps et dans l’espace, du Fakourien.

— Le Menchien (région de Silsileh) comprend un équipement lithique
quelque peu apparenté à l’« Aurignacien » du Levant et une industrie d’os,
des mollettes, des lamelles à bord luisant, des objets de parure, des restes
humains. Une relative contemporanéité avec le Sébilien II ressort de l’analogie
de certains outils nouveaux de type intermédiaire.

— Le Lakéitien, culture reconnue par nous au désert oriental, se singularise par
des scies fortement denticulées, accompagnées de fléchettes pédonculées.

— Le Hélouanien que nous avons reconnu aux environs d’Hélouan (sud du
Caire), comprend quatre phases différentes. La première offre une profusion
de lames et de lamelles parfois légèrement retouchées (Ouchtata). La
seconde se distingue par des microlithes, composés de triangles scalènes et
isocèles, de segments de cercles normaux et des microburins. La troisième
présente des segments de cercles.
La dernière phase comporte des segments de cercles à base rectiligne
d’un type nouveau.

— Le Natoufien, industrie de Palestine, aurait opéré des intrusions successives
en territoire égyptien. A Hélouan a été reconnue une phase de cette
industrie caractérisée par des pièces à dos façonné par retouches croisées.
Au contraire, les pointes de flèches à base pourvue d’encoches symétriques,
d’abord attribuées au Natoufien, avaient été repérées dès 1876 à Hélouan,
où nous en avions nous-mêmes retrouvé en 1936 ; plus récemment encore,
en 1953, nous en avons découvert dans la partie Nord du désert oriental (vers
10. Dénomination de P. SMITH (1966), en souvenir du dieu Sebek, personnifié par le crocodile,
divinité de cette localité. Ayant nous-mêmes aussi fouillé ce site, nous proposons le nom de
Silsilien II d’après le Djebel Silsileh situé dans cette région ; cela est plus conforme aux règles
habituelles des dénominations s’appuyant sur la toponymie.

– 8000 – 7000). Depuis elles sont connues à El-Khiam et à Jéricho (Palestine)
et sont appelées par les spécialistes « pointes d’El-Khiam ». L’hypothèse des
infiltrations natoufiennes reste donc à vérifier minutieusement.


1.25.7 Néolithique, préhistoire afrique de la valée du nil
Néolithique et prédynastique
Cette longue période qui couvre, en gros, deux millénaires (de – 5000 à
– 3000 environ), est analysée ici en détail. Les aspects matériels de chacune
des « cultures » ou « horizons culturels » qui la constituent sont décrits avec
minutie, formant ainsi un répertoire indispensable à qui veut apprécier dans
son contexte physique la lente évolution qui, de groupes humains nomades
ou semi-nomades, conduit peu à peu à la constitution de sociétés, soit fortement
centralisées comme en Egypte, soit en petites principautés autonomes,
comme au Soudan nilotique. L’évolution historique de ces sociétés néolithiques
et prédynastiques est étudiée au chapitre 28 du présent volume.
Les deux exposés sont donc complémentaires. Ils envisagent les problèmes
sous des angles différents. Les notes de bas de page indiqueront les renvois
indispensables permettant au lecteur d’insérer une « culture » déterminée,
décrite dans le présent chapitre, dans le schéma plus général de l’évolution
historique de l’ensemble des « horizons culturels » du chapitre 28.
Ce stade nouveau marque une étape décisive de l’histoire de l’humanité.
De nomade ou semi-nomade, devenu sédentaire, l’homme de la vallée
du Nil crée les principaux éléments de notre cycle actuel de civilisation.
L’habitat fixe détermine l’usage de la poterie, la domestication et l’élevage,
l’agriculture et la multiplicité d’un outillage qui sert à satisfaire des besoins
grandissants.



1.25.8 Le khartoumien, préhistoire afrique de la valée du nil
— Le Khartoumien11. C’est peut-être la plus ancienne culture de cette
période au Soudan12. II est repéré dans plus d’une douzaine de localités,
sur une vaste aire d’extension. A l’est, depuis Kassala et, à l’ouest, sur
400 km en plein désert, au nord jusqu’à Dongola et au sud vers Abou Hugar
sur le Nil Blanc. Les renseignements obtenus par les fouilles de Khartoum,
auxquelles nous avons participé, offrent les preuves d’un habitat fixe : usage
de huttes en clayonnages, utilisation sur une grande échelle d’une poterie
évoluée et emploi de la meule. Cette poterie constituée de bols se caractérise
par un décor de lignes ondulées incisées (« wavy lines ») et par des
points imprimés (« dotted lines »). L’outillage lithique abondant, en quartz,
nettement microlithique et géométrique, comprend des types variés :
des demi-cercles et des segments de cercles, des triangles scalènes, des
rectangles, des trapèzes, des éclats écaillés, des perçoirs.



1.25.9 Le shaheinabien, préhistoire afrique de la valée du nil
— Le Shaheinabien, apparaît dans des sites assez nombreux, dispersés au sud
de la 6e Cataracte. Les fouilles à Shaheinab procurent les éléments d’une
culture dérivée sans doute du Khartoumien, et dont les caractères distinctifs
reposent sur l’usage d’une poterie spéciale, de la gouge et de la hache polie en
os. La poterie comprend des bols décorés parfois de « dotted lines » comme au
Khartoumien ; elle s’individualise cependant, par le lissage des surfaces, l’engobe
rouge, la présence de bords noirs, le décor de triangles incisés. L’équipement
lithique s’enrichit en plus des types microlithiques, de haches polies,
de gouges polies (« planes ») et de têtes de massues planes ou convexes.




1.25.10 L'abkien 14, afrique du nil
— L’Abkien14 du Soudan Nord et Sud, au moins jusqu’à Saï, serait
contemporain successivement du Khartoumien et du Shaheinabien. Il
se prolongerait même au-delà de cet âge, en passant par quatre étapes :
l’étape pauvre en poteries dérivant peut-être du Kadien ; celle qui comprend
un assemblage de céramiques, à orifices incisés et à surface décorée
de traits gravés en zigzags, en pointillages rectangulaires ou arrondis ; celle
à outillage lithique à perçoirs sur éclats parfois multiples, et à lamelles
simples ou à bords retouchés ; celle où l’on trouve une poterie à bords
noirs, à surfaces rouges polies ou striées offrant des similitudes avec le
Shaheinabien, le groupe A de Nubie et l’Egypte prédynastique (vers
– 3380 à – 2985).




1.25.11 le post-shamakien, afrique du nil
— Le Post-Shamakien, retrouvé seulement dans deux sites, comporte comme
pièces caractéristiques des micro-pointes, des lamelles à coches, des éclats
latéraux et des planes, suggérant des contacts avec le Fayoum et l’oasis de
Kharga (vers – 3650 à – 3270).
L’absence en Nubie égyptienne des cultures précitées, ou de cultures
chronologiquement correspondantes, s’expliquerait par une conjoncture écologique
particulière, par la rareté des sites, ou plus simplement peut-être par
une exploration incomplète. On détecte au contraire en Nubie égyptienne,
sauf particularités locales, une assez nette identité avec les civilisations du
Prédynastique égyptien, et même, semble-t-il, avec le Badarien.




1.25.12 Le négadien, afrique du nil
— Le Négadien I15 paraît, entre autres, à Enéiba, à Séboua, Khor Abou
Daoud (Nubie), seul site actuel d’habitat pourvu de magasins à provisions.
— Le Négadien II16 existe près d’Abou Simbel, Khor Daoud, Séboua,
Bahan, Ohemhit. A partir de la Ire dynastie, les contacts entre la Nubie et
l’Egypte se ralentissent. Les industries nubiennes évoluent sur place, en
gardant leurs caractères préhistoriques jusqu’au Nouvel Empire, en portant
les noms successifs de Groupe A17 Groupe B et Groupe C nubiens.
En Egypte, des conditions géographiques et physiques différentes font
évoluer deux groupes culturels distincts qui se sont développés parallèlement
en territoire égyptien, au Sud et au Nord. Ils conservent cette indépendance
de cultures jusqu’à l’unification des deux Pays, sous la Ire dynastie. L’usage
du cuivre joue un rôle secondaire car il s’amorce dans le Sud bien avant le
Nord, par suite du voisinage des petits gisements de ce minerai qui suffisaient
pour des usages restreints.


1.25.13 Groupe culturel du sud, préhistoire afrique du nil
Le groupe culturel du Sud
(Haute-Egypte)
Le groupe du Sud se manifeste dès les débuts comme une civilisation avancée.
Elle a été définie par l’étude de vastes et nombreuses nécropoles et
par des restes peu importants d’agglomérations.

— Le Tasien, encore sommairement analysé et même contesté par certains
préhistoriens, existe en Moyenne-Egypte, à Taza, Badari, Mostagedda et
Matmar. Etudié dans des sépultures et de maigres vestiges de villages, il se
signale par des signes originaux inconnus ailleurs. La poterie, le plus souvent
des bols foncés, plus rarement rouges et à bords noirs, parfois à surface ridée,
se manifeste par l’angle prononcé entre la partie supérieure droite ou oblique,
et la base rétrécie. Les vases caliciformes à décors incisés et pointillés
illustrent un autre type original, de caractère africain. L’équipement lithique
possède notamment des haches polies de grandes proportions, en calcaire
silicifié, des grattoirs, couteaux, perçoirs, etc. Les palettes à fard, surtout en
albâtre, de forme rectangulaire, les anneaux, les bracelets en ivoire et des
coquilles marines perforées complètent la série des objets de parure. Citons
aussi des cuillères et des hameçons d’os. Les usages funéraires révèlent des
tombes ovales ou rectangulaires pourvues à l’occasion d’une niche latérale
abritant un corps posé sur le côté, membres repliés, tête au sud et visage
tourné vers l’ouest. On les pourvoyait d’objets de parure, de vases, d’outils.

— Le Badarien18, brillante civilisation, surtout en Moyenne-Egypte, se
retrouve à Badari, Mostagedda, Matmar et Hémamiéh. Une très belle poterie
en souligne la physionomie originale par des vases variés, rouges, bruns, gris,
ou rouges à bords noirs, souvent recouverts de rides finement incisées surtout
obliquement. Ce sont en particulier des jattes étroites, ou carénées, ou évasées.
On note des bols, des gobelets de basalte et des pots d’ivoire. Des
motifs végétaux incisés, occasionnellement, ornent l’intérieur. L’outillage
de pierre possède des armatures bifaciales à tranchant denticulé convexe,
des têtes de flèches à base évidée ou en feuille de laurier et d’autres outils
de technique lamellaire. De haute valeur artistique sont les cuillerons, les
peignes, les anneaux de bras, les hameçons et figurines en os et en ivoire.
Les figurines féminines et celles d’hippopotames ont une fonction rituelle.
La parure compte des perles de quartz dans du cuivre fondu, des coquillages
et des palettes à fards en schiste, rectangulaires à extrémité souvent concave.
Le blé, l’orge, le lin sont cultivés ; le boeuf et le mouton sont domestiqués,
la gazelle, l’autruche et la tortue, chassées et consommées. Les demeures,
simples huttes légères, ont disparu.

Les morts, en position contractée, en général reposaient sur le côté, tête
au sud et face vers l’ouest, dans des fosses ovales ou circulaires, plus rarement
rectangulaires et possédaient pour l’au-delà les divers éléments déjà cités.
Des ramifications disparates de cette culture se détectent probablement au
désert oriental (O. Hammamat), à Armant (Haute-Egypte), dans la région
d’Adaïmeh (Haute-Egypte), et peut-être même en Nubie.


1.25.14 Les négadiens, préhistoire afrique du nil
— Le Négadien I19, repéré à Hémamiéh et à Mostagedda en position stratigraphique,
est sous-jacent au Badarien, depuis la Moyenne-Egypte, en
Nubie et même au désert oriental (O. Hamamat). La poterie à surface lisse
ou polie, de couleur rouge, brune ou noire, se distingue de celle du Badarien.
Typique du Négadien I est la décoration dont les motifs, non plus incisés mais peints en blanc sur vases rouges, dessinent des sujets linéaires,
avec des végétaux et des compositions de style naturaliste. Les vases de
pierre tubulaires, souvent de basalte à anses percées, se terminent fréquemment
par un pied conique. L’outillage en pierre à taille bifaciale possède
des flèches à base concave, des couteaux en forme de losange et de virgule,
d’autres à bout fourchu en forme de U, des haches polies et de l’outillage
lamellaire, des massues discoïdes ou coniques. Les palettes à fard, surtout
en schiste, d’abord en formes de losange, deviennent ensuite thériomorphes.
Les objets d’os et d’ivoire, d’une inspiration nouvelle, s’ornent, de
même que les peignes et les épingles, de figurations animales ou humaines.
D’usages magiques, ils constituent parfois aussi des harpons. Les maisons
sont des abris légers en palissades, reconnus à Mahasna.
On note la progression de l’usage du cuivre. Les provisions étaient gardées
dans des dépôts creusés dans la terre, mais aussi dans des vases, à Mostagedda
et à Deir el-Medineh. Les usages funéraires révèlent des tombes
rectangulaires contenant des morts accroupis sur le côté, orientés tête au sud
et face vers l’ouest, et on note des cas d’inhumations multiples ou des corps
démembrés (vers – 4000 à – 3500).


— Le Négadien II20, stratigraphiquement, surmonte le Négadien I, à
Hémamiéh, Mostagedda et à Armant. Il est repérable depuis l’entrée du
Fayoum à Gerzeh, jusqu’en Nubie égyptienne méridionale. La poterie traditionnelle
du Négadien I se développe en rétrécissant les orifices et avec
des rebords prononcés. La poterie à décor blanc est remplacée par une
autre, rose à décor brun, à sujets codifiés et emblématiques : spirales, barques,
végétaux, personnages à bras levés… Typiques sont aussi les vases
pansus à anses ondulées qui deviendront tubulaires ensuite, et perdront
leurs anses à la Protohistoire. Les vases en pierres diverses, souvent très
évolués, reproduisent en général les formes de la poterie rose. Les outils
de pierre, souvent très évolués, comportent des couteaux bifides à extrémité
en forme de V, et d’autres à tranchants opposés concave-convexe, à
retouches très régulières sur l’une des faces préalablement polie. Les manches
se recouvrent à l’occasion d’une feuille d’or ou d’ivoire. Les têtes de
massues sont piriformes. L’industrie du cuivre plus développée produit des
pointes, des épingles, des haches. Les palettes, progressivement schématisées,
deviennent finalement rondes ou rectangulaires. Des figurines d’os et
d’ivoire se schématisent, elles aussi, à outrance. Les pratiques funéraires se
perfectionnent. Les parois des fosses ovales ou rectangulaires se revêtent
de bois, de limon ou de briques. A Adeimah, les fouilles récentes effectuées
par nous (mission de l’IFAO, 1974), ont livré des fosses d’un nouveau
type, en forme de baignoire, datant de la fin de cette civilisation. La
disposition des offrandes suit à présent des règles constantes ; on les dépose
parfois dans des annexes latérales. On signale de même parfois des corps
démembrés, mais les tombes multiples disparaissent. En outre l’orientation
des morts n’est plus constante. L’habitat consiste en des huttes rondes ou
semi-rondes en argile, en abris légers et en structures en terre, de formes
rectangulaires (El Amrah) (vers – 3500 à – 3100).

1.25.15 Groupe culturel, préhistoire valée du nil, basse egypte
Le groupe culturel du Nord (Basse-Egypte)
Le groupe culturel du Nord se différencie sensiblement de celui du Sud
surtout par l’extension des agglomérations, la poterie monochrome et l’usage
momentané d’inhumations dans l’habitat même.

— Le Fayoumien B21, encore mal connu, étudié au nord du lac de cette
région du Fayoum, appartiendrait à un Paléolithique final, ou bien à un
Néolithique précéramique. Il comprend des lamelles simples et microlithiques
à dos retaillé, des harpons d’os, des molettes. Les recherches les plus
récentes dégagent, entre le Fayoumien B, le plus ancien, et le Fayoumien
A, plus proche de nous, un stade intermédiaire que nous proposons de nommer
Fayoumien C et qui comporterait des gouges, des pointes de flèches
bifaces pédonculées, comparables à celles du désert occidental (Siwa en
Libye) ; par là serait établie une relation avec le Sahara, datable de – 6500 à
– 5190 environ.

— Le Fayoumien A22, beaucoup mieux étudié dans ses lieux d’habitat, possède
une céramique d’allure grossière, monochrome, lissée ou polie, rouge,
brune ou noire comportant des bols, des gobelets, des coupes, des baquets
rectangulaires, des vases à pied ou garnis de mamelons sur les bords, comme
au Badarien. L’industrie de la pierre d’une technique avancée et bifaciale
enregistre des flèches à base concave ou triangulaire, des pointes, des
armatures de faucilles montées sur manche de bois droit, des haches polies
et une tête de massue discoïdale. En os, on trouve des épingles, poinçons,
pointes à base pédonculée. Les palettes à fards grossières sont en calcaire et
plus rarement en diorite. Les coquillages marins, les fragments d’oeufs ou de
microcline (amazonite) servaient de grains d’enfilage. Dans les lieux d’habitat
aucune trace n’a survécu des abris, sans doute très légers, mais de nombreux
foyers creusés dans le sol sont semblables à ceux de Shaheinab au Soudan.
Des silos constitués de corbeilles enfoncées dans la terre, groupés au
voisinage de l’habitat, conservaient le blé, l’orge, le lin et d’autres produits.
Le porc, la chèvre, le boeuf, l’hippopotame, la tortue servaient d’aliments à
ces peuples. Aucune trace, jusqu’à présent, de cimetières, sans doute éloignés.
Cette culture (vers – 4441 à – 3860) pourrait être contemporaine du Badarien.

— Le Mérimdien23 occupe une grande agglomération de plus de deux
hectares, à l’ouest du Delta. Les fouilles, encore inachevées et publiées
seulement dans de brefs rapports préliminaires, attestent trois couches
successives de débris archéologiques montrant l’évolution d’une même
culture au cours des âges, originale, mais typique de celle du Nord. La
poterie monochrome, lissée, polie ou rugueuse, compte des types variés,
notamment des bols, gobelets, plats, cruches, mais pas d’exemples d’orifices rétrécis à rebord. Les formes particulières sont des louches comme au
Badarien, des bols à mamelons comme au Badarien et au Fayoumien et
des vases à pied comme au Fayoumien.

Ces vases se décorent parfois de pointillés en creux sur le rebord, de lignes incisées verticales, de motifs en
relief, ou encore d’un dessin en feuille de palmier. Rares sont les vases de
basalte ou en pierre verte dure terminés par un pied, du type Négadien I.
L’outillage de la pierre bifaciale évoque les mêmes types qu’au Fayoum.
On note une tête de massue piriforme ou globulaire. Poinçons, aiguilles,
alènes, harpons, spatules, hameçons sont taillés dans l’os ou l’ivoire. Les
objets de parure consistent en épingles à cheveux, bracelets, bagues,
coquillages percés et perles en matières diverses. Signalons deux palettes
à fard, l’une scutiforme en schiste, l’autre en granit, matériaux importés du
Sud. Les habitations, au début, sont des huttes espacées, légères et ovales,
soutenues par des piquets. Succèdent ensuite d’autres plus résistantes et
moins espacées. Finalement, des maisons ovales avec murs en mottes d’argile
agglomérée accusant même des alignements de rues. Des silos du type
Fayoum s’ajoutent aux huttes, remplacés plus tard par des jarres enfoncées
dans le sol. Les morts, sans doute pas tous, étaient inhumés dans des fosses
ovales, sans mobilier, parmi les habitations et tournés, semble-t-il, vers leurs
maisons. Le chien, la chèvre, le mouton, le porc, étaient domestiqués. On
chassait notamment l’hippopotame, le crocodile, la tortue, tout en pratiquant
la pêche. Développée entre – 4180 et – 3580, cette culture pourrait
être contemporaine du Fayoumien et se prolonger au début du Négadien I.
— L’Omarien A24, autre culture du groupe du Nord, a été mise au jour près
d’Hélouan, parmi les restes d’une grande agglomération ayant plus d’un kilomètre
de long, à l’entrée du Ouadi Hof. Une dépendance de ce village préhistorique
se dresse sur un plateau, au-dessus d’une falaise abrupte, exemple
unique en Egypte. Les fouilles, effectuées par nous et encore inachevées,
ont fourni les éléments d’une nouvelle civilisation différente de celle du Sud,
comme à Mérimdé et au Fayoum. La céramique d’une belle qualité, d’un
style plus évolué que celles de ces deux sites, bien que monochrome, possède
des types très différents. Parmi les 17 formes de vases, lissés ou polis, rouges,
bruns ou noirs, on dénombre des vases à orifices étranglés, d’autres ovoïdes,
des gobelets, d’autres cylindriques, des terrines évasées ou concaves, d’autres
coniques, des jarres. Seuls les vases à mamelons se rapprochent de ceux de
Mérimdé et du Fayoum. De rares vases en calcite ou en basalte étaient utilisés.
L’industrie du silex bifacial en général ne diffère pas de celles des sites
précédents. Mais l’industrie lamellaire offre des caractères particuliers, nouveaux
en Egypte. Ce sont des couteaux à dos arqué, rabattu vers la pointe,
pourvus à la base d’un petit manche formé d’une double encoche, peut-être
survivance de « Natoufiens » ayant séjourné à l’époque précédente dans la
même région ; on peut citer aussi des poids de filets d’un type rencontré au
Khartoumien, au Fayoumien et au Saharien nigérien, où existe aussi une
industrie à éclats abondants. L’industrie de l’os de bonne qualité représente
24. Voir chapitre 28, p. 754.
PRÉHISTOIRE DE LA VALLÉE DU NIL
685
les types classiques. L’hameçon cependant est en corne. Les objets de parure
plus nombreux comportent des coquillages gastéropodes de la mer Rouge,
des perles taillées dans les oeufs d’autruche, l’os, la pierre, les vertèbres de
poissons. Les nummulites fossiles, percés, servaient de pendeloques. La
galène et la résine étaient importées. Quant aux palettes à broyer l’ocre, elles
sont grossières et façonnées dans le calcaire et le quartzite. La faune comporte
des bovidés, des chèvres, des antilopes, le porc, l’hippopotame, un canidé,
l’autruche, l’escargot, la tortue et de nombreux poissons. On y cultivait le blé,
l’orge, le lin. La végétation comprenait notamment le sycomore, le dattier, le
tamaris, l’alfa. Les habitations représentaient deux types : les unes, dont les
toits étaient soutenus par des piquets, étaient de forme ovoïde ; les autres,
partiellement creusées dans le sol, de plan rond, se distinguaient des silos
à grains disposés un peu partout par une dimension plus grande. Les morts
inhumés dans le village même, de manière plus concentrée qu’à Mérimdé,
sont disposés en général selon une orientation constante, tous dans un vase
en terre, tête au sud, visage vers l’ouest. L’un de ces morts, probablement un
chef, tenait un sceptre en bois (le sceptre « Amés ») d’une forme connue dans
le nord du pays à l’époque pharaonique (vers – 3300 ?).
— L’Omarien B25 s’annonce et se développe au début du Négadien I. Il fut
identifié par nous à l’est du site précédent et s’en sépare par des différences
dans les pratiques funéraires et l’industrie. Ainsi, le cimetière nettement distinct
de l’agglomération comprenait des sépultures recouvertes d’un tertre de
pierres. Aucune règle constante ne préside à l’orientation des corps. Quant à
l’agglomération, beaucoup moins étendue que celle de l’Omarien A, nous n’y
avons point encore achevé les recherches. Si la céramique possède des points
communs, l’outillage lithique est nettement dissemblable. De technique laminaire,
il se compose de petits couteaux, de grattoirs de dimensions réduites,
plats et arrondis, et de petites tranches. En attendant la reprise de nos travaux,
il est difficile de pouvoir dater le site, par rapport à celui de l’Omarien A.
— Le Méadien26 a été révélé, par des fouilles encore incomplètes, dans une
grande agglomération proche de deux nécropoles à Méadi, près du Caire,
et par celles effectuées par nous dans une troisième nécropole découverte à
Héliopolis (banlieue du Caire). Très originale dans sa culture, elle ne succède
pas directement chronologiquement à celle de l’Omarien et représente un
deuxième ensemble culturel du groupe du Nord. Sa céramique monochrome,
moins fine que celle d’El-Omari, surtout lissée et de couleur noire ou brune,
est rarement rouge ou couverte d’un engobe blanc. Les modèles les plus
fréquents sont des vases ovoïdes et allongés à rebord prononcé. On note
aussi des petits vases globulaires au col souvent orné de pointillés gravés.
Plus typiques sont les vases à base formée d’un bourrelet circulaire (« basering
») qui rappellent les vases de basalte de ce type d’ailleurs présents eux
25. Peut-être à ranger dans le Prédynastique récent (appelé aussi Gerzéen récent), du chapitre 28,
pp. 755 -756. mais la datation paraît encore incertaine.
26. Appartient peut-être, au moins en partie, au Prédynastique ou Gerzéen récent (cf. chap. 28.
p. 754), mais il pourrait aussi être contemporain du Prédynastique moyen ou Gerzéen (cf. chap. 28,
pp. 755 -756).
MÉTHODOLOGIE ET PRÉHISTOIRE AFRICAINE
686
suite p676



1.26.1 L'art historique african de Joseph Ki zerbo
Dès que l’homme apparaît, il y a des outils, mais aussi une production artistique.
Homo faber, homo artifex. Cela est vrai de la préhistoire africaine.
Depuis des millénaires, les reliques préhistoriques de ce continent
sont soumises à des dégradations du fait des hommes et des éléments. Les
hommes, dès la Préhistoire, ont parfois perpétré des destructions dans un
but d’iconoclastie magique. Les coloniaux civils ou militaires, les touristes,
les pétroliers, les autochtones se livrent toujours à ces déprédations et
« pillages éhontés » dont parle L. Balout dans la préface de la brochure de
présentation de l’exposition : « Le Sahara avant le désert » .
En général, l’art préhistorique africain orne l’Afrique des hauts plateaux
et des massifs, alors que l’Afrique des hautes chaînes, des cuvettes et des
bassins fluviaux et forestiers de la zone équatoriale est incomparablement
moins riche dans ce domaine.
Dans les secteurs privilégiés, les sites sont localisés essentiellement
au niveau des falaises formant les rebords des hautes terres, surtout quand
ils surplombent les talwegs de fleuves actuels ou fossiles. L’Afrique saharienne
et australe constituent les deux foyers majeurs.


1.27.1 final
Pendant longtemps, les idées reçues sur les origines de l’agriculture ont
été fortement teintées d’ethnocentrisme. On eut et on a encore parfois
tendance à voir dans le berceau cultural et pastoral du Proche-Orient, siège
de la « révolution néolithique » définie par Gordon Childe1, non seulement
le lieu de naissance de la culture de céréales majeures (blé, orge, etc.) et de
l’élevage du bétail (chèvre, mouton, puis boeuf,…), bases matérielles initiales
de la civilisation blanche, mais encore le noyau, le foyer primaire de la
civilisation tout court, tout au moins en ce qui concerne le « vieux monde ».
Sans doute les recherches archéologiques effectuées depuis la dernière
guerre mondiale, surtout au cours des vingt dernières années, ont-elles
contribué à modifier quelque peu ce point de vue étroit et d’une certaine
suffisance.